De Natura deorum
2. Rien ne vaut le latin pour dire ces choses-là : sua cuique civitati religio est : nostra nobis. (Discours pro Flacco.)
Rome elle-même avait un nom mystérieux, qu'il était défendu de révéler et sur lequel les plus savants en sont encore aux conjectures. Y a-t-il au monde des divinités plus strictement territoriales que les dieux éponymes, protecteurs de l'oppidum, dont le nom ne se divulgue pas, de peur que par des incantations les peuples voisins ne parviennent à les attirer chez eux ?
On voyait au Gapitole un bouclier consacré, sur lequel étaient gravés ces mots : « Au génie de la ville, qu'il soit mâle ou femelle. » Impossible de mieux garder le secret. Si le génie de la ville a été bien honoré par elle, il l'a bien protégée aussi, convenons-en. De sa ville, il a fait la capitale de l'Italie d'abord, la capitale du monde connu ensuite.
Un autre mystère, les livres sybillins, semblait présider aux destinées de Rome. Revisés par Auguste, ils furent jusqu'au bout le seul code religieux des Romains.
Le code religieux était là, confié aux pontifes. Le code politique et civil était remis aux mêmes mains. C'était dans un temple que se conservaient les plébiscites et les sénatus-consultes.
Disons mieux, le code politique comprend tout, car ,Rome n'admet à aucun degré et sous aucune forme la distinction du spirituel et du temporel. Pour l'admettre, il faut croire à la vérité exclusive, à la vérité sectaire, à la vérité vraie ; or le territorialisme n'admet rien de pareil.
Comme la religion est liée au territoire, le sacerdoce l'est aux magistratures. Les rois, tant qu'il y a eu des rois, ont offert les sacrifices au nom du pays entier, les curions les ont offerts au nom de chaque curie, le
père au nom de chaque famille. Partout les choses marchent avec cette régularité officielle que ne troublent aucune croyance de l'individu, aucune liberté de l'âme, aucune réclamation intempestive de la conscience.
Les grands sacerdoces demeurèrent très-longtemps patriciens; quelques-uns le furent toujours. La conquête du pontificat fut pour les plébéiens la plus malaisée et la dernière de toutes. Lorsque les Fabius ou les Quintilius offraient certains sacrifices que les hommes de leur sang avaient seuls le droit d'offrir, lorsque le sénat exerçait la puissance législative en matière religieuse, lorsque le collège des pontifes suivait la fortune des luttes intérieures et se recrutait parmi les vainqueurs, quelles que fussent au reste leur piété et leur conduite morale, il devait être difficile de distinguer entre la religion et la politique du peuple romain.
Et pourquoi distinguer? C'était une religion politique. Les droits politiques correspondaient si bien aux droits religieux, que dans les comices par curies, tels qu'ils étaient au commencement, il fallait pour voter ensemble avoir part aux mêmes sacrifices.
Rome ne connaît que des divinités locales, les unes latines, les autres hostiles. Elle pratique des invocations dont le but est d'attirer les divinités tutélaires de l'ennemi. Déjà, dans sa formation obscure, où les Pélages et les Étrusques, les Sabins et les Latins ont fourni leur contingent, nous les voyons tous apporter leurs dieux.
Première application d'une méthode naturelle au paganisme et que Rome appliquera au monde entier. Voyez le soin que met Camille, après la prise de Véies, à emmener la déesse Véienne, Junon. On l'interroge j
— Junon, veux-tu aller à Rome ? — Je le veux bien. — Alors des jeunes gens, purifiés par un bain sacré, mettent la main sur elle et l'emportent.
On y mit moins de cérémonie dans la suite, mais on ne cessa d'emporter. Dieux de l'Orient, dieux de l'Occident, tout fut de bonne prise. Autant de peuples conquis, autant de religions annexées. Avec cette largeur qui a pour base l'indifférence absolue au vrai, Rome accapara de droite et de gauche tout ce qui s'adorait ici-bas, et ainsi le jour vint où elle put bâtir le plus étrange temple qui ait été construit par les hommes, un temple qui à lui seul vaut le voyage de Rome, car il en apprend plus à lui seul que dix volumes sur la nature du principe païen : j'ai nommé le Panthéon. Là tous les dieux avaient été impartialement accueillis; Jésus-Christ y aurait eu sa niche, entre Jupiter et Sérapis, s'il ne s'était trouvé, ô scandale! que le christianisme était une secte.
Il vaut la peine de suivre dans ses procédés cette assimilation religieuse du monde antique.
Un échange amiable ne cesse de s'opérer. Rome prend les dieux des nations étrangères, qui à leur tour prennent sans plus de scrupule ceux de Rome.
Parfois celle-ci se borne à donner des noms romains aux divinités du dehors. Lorsque Auguste transforme les dieux gaulois en dieux romains , Belen devient Apollon, Camul Mars, et ainsi de suite. Remarquez d'ailleurs que, si Rome tolère en les introduisant dans son Olympe les vieilles idoles gauloises, elle est loin de tolérer aussi patiemment le druidisme ; partout où elle rencontre une doctrine, elle s'irrite et persécute.
Druides, juifs, chrétiens, ce lui est tout un; dès qu'il y a une croyance tenue pour vraie et par conséquent exclusive, la largeur païenne cesse, car l'indifférence païenne est menacée.
A part ces obstinés qui croient à quelque chose, l'uniformité polythéiste ne rencontre aucun obstacle sérieux. L'Espagne, à l'exemple de la Gaule, conserve ses dieux nationaux habillés à la romaine. Longtemps avant , la Grèce avait subi la même transformation. Que lui importait d'ailleurs que la langue latine donnât à son Zeus le nom de Jupiter, à son Athènè le nom de Minerve, à son Posseidon le nom de Neptune, à son Héraclès le nom d'Hercule, à son Aphrodite le nom de Vénus? Y avait-il rien de changé dans ses légendes? ^'avait-elle même pas la certitude que, par l'influence toute-puissante de sa littérature et de ses artistes, ce serait elle bientôt qui ferait la loi, et que les divinités grossières du Latium ne tarderaient pas à adopter les modes d'Athènes ?#Et les choses se sont passées ainsi : depuis le jour où Tarquin, ce roi étrusque de Rome, se souvenant de son origine grecque, fit consulter l'oracle de Delphes, la religion primitive ne cessa de s'effacer sous un brillant vernis d'hellénisme. A peine reste-t-il quelques témoins du culte des Sabins et des Latins, leur dieu Terme, par exemple, égaré parmi les dieux de meilleure maison qui le traitent de manant, le tiennent éloigné de l'Olympe et l'envoient garder les champs.
S'il fallait ajouter un trait à l'image que j'essaye de tracer, je citerais encore l'apothéose des empereurs. Quelle conclusion logique du principe païen ! La reli-
gioti, c'est l'État; donc le jour où l'État se personnifie dans l'empereur, l'empereur doit être adoré. Le nationalisme n'a pas trouvé de formule plus complète.
Et maintenant il me sera bien permis de conclure sur ce point et de montrer, par ce grand exemple de Rome, à quel point on peut être impie en étant dévot, lorsqu'on prend la forme pour le fond et lorsqu'on s'attache aux pratiques en oubliant la religion, c'est-àdire la vérité.
La vérité en matière religieuse n'a pas inquiété, que je sache, un seul des penseurs romains. Le sage du stoïcisme entrevoit Dieu au travers de son panthéisme; mais il se suffit à lui-même et ne pousse pas plus loin ses recherches. La philosophie de 'Cicéron balbutie les mots de Dieu, de providence, de prière; mais elle n'affirme ni n'approfondit, et sa seule certitude c'est qu'il y a, qu'il doit y avoir une religion du pays. Scipion l'Africain est du même avis : quand, accusé de vol, il entraîne le peuple au Capitofe (triste façon de se justifier !) : « J'irai de ce pas, s'écrie-t-il, saluer Jupiter très-grand et très-bon, Junon, Minerve et les autres dieux qui président au Capitale et à la citadelle. »
Ni la piété ni la moralité n'ont rien à voir dans cette croyance collective. L'infâme Sylla la chérit, comme ont pu le faire les meilleurs citoyens du meilleur temps; il augmente le nombre des pontifes et des augures, il se montre serviteur fidèle de la religion du pays.
Expliquons-nous pourtant, irai-je jusqu'à prétendre que la religion ait été sans influence sur les mœurs romaines ? Ce serait m'élever contre le témoignage le plus clair de l'histoire : à Rome comme en Grèce (et
plus qu'en Grèce) les mœurs primitives ont correspondu aux croyances primitives, la déchéance morale a correspondu à la déchéance religieuse. Les Romains sceptiques des1 derniers siècles ont été les Romains corrompus que nous connaissons. D'où vient cela ?
Il faudrait constater d'abord que les causes de la corruption romaine ont été plus nombreuses qu'on ne le dit : si la dévotion s'est affaiblie, l'empire s'est accru; d'immenses conquêtes, des pillages inouïs ont amoncelé les richesses et le luxe du monde entier dans les murs de la grande capitale. Les Romains primitifs n'étaient pas seulement plus dévots, ils étaient plus pauvres; ce second fait n'est pas moins important que le premier.
Il faudrait ajouter encore que, si Rome a envahi le monde, la Grèce, chargée de venger le monde, a envahi Rome à son tour. Cette conquête de Rome par les Grecs a une date qui coïncide exactement avec le commencement de la déchéance. Les vieux. Romains, tels que Caton, attachés aux vieilles mœurs, prirent alors le deuil de la patrie, sentant bien que le rude et mâle génie du peuple-roi allait s'amollir dans les raffinements d'une civilisation d'emprunt, que Rome ne se mettrait pas impunément à écouter des sophistes, à copier Athènes vieillie et à désapprendre ses propres mœurs.
Nul peuple ne supporte sans s'affaiblir beaucoup l'imitation d'un autre peuple, quelle que soit d'ailleurs la supériorité de celui-ci. Être soi est la première condition de la vigueur morale et de la dignité, pour les nations comme pour les individus. — Que, parmi les leçons données alors aux fils de la louve par leurs professeurs athéniens, l'art de railler les dieux ait tenu
une large place, qui peut en douter? Que l'écroulement d'une croyance nationale soit aussi une crise nationale, qui le niera ?
Tel est le caractère de ces religions qui ne s'adressent pas à la conscience de l'individu, mais sur lesquelles repose tout l'ensemble des institutions d'un pays : vivantes, elles ne donnent aux âmes ni force, ni paix, ni consolations, ni indépendance; mortes, elles laissent une société ébranlée jusque dans ses fondemonts. L'adoration des dieux de Rome n'avait pas remué une seule âme, n'avait pas fait jaillir d'un seul cœur une seule prière véritable, n'avait pas éveillé chez un seul homme le sentiment de son péché, n'avait pas brisé un seul de ces esclavages intérieurs qui nous tiennent courbés vers la terre et nous empêchent de voir le ciel; mais, le jour où elle a succombé, tuée par les railleries des beaux-esprits, un vide effrayant s'est fait dans l'univers romain, la vieille organisation a chancelé, les institutions, les usages , les idées ont perdu leur base et pour ainsi dire leur raison d'être, rien ne s'est plus appuyé sur rien. Terrible châtiment du paganisme, qui, en mettant la religion dans l'État, la rend à la fois très-impuissante pour le bien et trèspuissante pour le mal! La religion qui n'est qu'une tradition patriotique ne s'affaisse pas dans le gouffre des traditions usées sans entraîner avec elle la patrie.
J'ai dit sur le culte de Rome ce qu'il nous importait le plus de savoir. Au point de vue de notre étude, je puis maintenant me hâter; quand le principe païen règne ainsi en maître, le détail des croyances perd sa
valeur. Quelles qu'elles soient, elles ne sauraient engendrer ce noble enfant qu'on appelle la liberté morale, car toute force leur manque. La religion une fois transformée en pratique obligatoire et coutumière, on peut presque affirmer que son contenu n'est plus qu'une question sans valeur.
Aussi suis-je sûr d'échapper une fois encore à la tentation de tomber dans le traité de mythologie. De rapides aperçus doivent suffire.
Commençons par le commencement. — On ne comprend pas Rome sans l'Étrurie. Dans ces premiers temps obscurs qui ont tant occupé les savants , Niebuhr, Ampère et les autres, l'influence civilisatrice est, évidemment celle des Étrusques, bien plus avancés que les Sabins et que les Latins. C'est aux Étrusques que les premiers rois, Numa surtout, empruntent les rituels. Tite-Live a soin de le dire et les Romains, ce peuple de la tradition religieuse, ne l'ont jamais oublié. A Rome les dieux changeaient, non les formulaires ; les phrases et les formes consacrées demeurèrent jusqu'au bout la partie essentielle de la religion.
L'Étrurie rappelle l'Egypte. Un puissant sacerdoce étroitement lié à la puissance civile \ une doctrine enveloppée de rites mystérieux et impénétrables au vulgaire, un génie lugubre, qui se voue à la construction des tombeaux, qui les remplit de peintures et de trésors, puis qui se hâte de les fermer, en sorte que tout soit pour le mort 'et qu'aucun œil ne voie ces souterraines splendeurs, des divinités funéraires, les Lares, que le peuple n'aperçoit jamais sous les voiles qui les