Le Lucumon était prùtrc et roi
couvrent, dont il ne sait que le nombre et qui exercent une puissance souveraine, tout cela nous reporte vers les sépultures royales de Thèbes, vers les pyramides, vers les hiéroglyphes, vers les fonctions infernales d'Osiris.
L'analogie se maintiendrait-elle si nous entrions dans les détails? Je ne le pense pas. L'Étrurie, qui ressemble à l'Egypte par certains côtés, a, avant tout, son caractère à elle. Ses douze dieux consentes, ses neuf dieux fulgurateurs,'ses divinations, son art augurai que les Romains ne cessèrent jamais d'étudier chez elle, forment un ensemble qui n'est ni égyptien, ni grec, ni indien, qui est étrusque.
Numa semble former la transition entre les religions d'emprunt et la religion définitivement romaine de Rome. Sabins et Étrusques l'ont poussée en même temps à l'austérité et au formalisme : elle a des rites et des formules; elle a de nombreux collèges de prê très ; elle a le culte sacré de Vesta et son couvent de Vestales. Plus tard, Tarquin commence l'introduction des dieux grecs; les dieux nationaux, sabins latins ou étrusques, s'arrangent comme ils peuven avec les nouveaux venus ; quelques-uns changent de nom, quelques-uns s'obstinent et affrontent la concurrence.
Ceux-ci perdent leur rang. Janus n'entre pas dans l'assemblée des grandes divinités; les Lares se résignent au rôle de patrons du foyer. Ce qui demeure immuable, parce que là se trouve la vraie croyance du peuple romain, c'est l'art augurai, c'est le rite, c'est la forme toute-puissante.
Ajoutons que le génie romain, d'autant plus pro-
digue de personnifications qu'il était plus étranger à la notion d'une sainte vérité religieuse, a créé par myriades les divinités de détail, dieux adjectifs, dieux substantifs, dieux symboles. Toutes les forces de la nature, tous les incidents de la vie civile, politique, domestique, militaire, agricole, toutes les émotions de l'âme, toutes les espérances et toutes les craintes finissent par avoir leur temple. M. Duruy nous cite les dieux et déesses des jachères, des engrais, de la meule, du four, de la fièvre, de la peur. Augustin, dans sa Cité de Dieu, nous parle des dieux de la semence, de la végétation, de la moisson, de l'enfantement, des dieux qui correspondent à chaque partie de la maison.
Brutus avait élevé un temple à Carna, qui présidait au cœur et aux entrailles, à l'énergie physique et morale. Auguste avait bâti l'autel de la Paix et de la Fortune qui sauve. La liberté d'inventer des dieux, à défaut de beaucoup d'autres, n'a jamais fait défaut aux Romains.
Quant aux cultes infâmes et dépravés, Rome, je le dis à son honneur, est restée en arrière de la Syrie et de la Grèce. Ce n'est qu'assez tard qu'un temple de la Vénus Érycine, fréquenté par les courtisanes, s'est ouvert chez elle. Quant à la déesse des voleurs, Laverna, elle a été, je crois, adorée de bonne heure, en souvenir de Romulus et de ses amis.
Encore un mot. Il est un côté de la religion romaine qui mérite d'être mentionné, parce qu'il indique l'influence que l'esprit de famille a exercée dans 'la cité austère des premiers temps. Ces dieux Lares dont j'ai parlé étaient des patrons attachés à chaque demeure et dont l'image y était toujours vénérée. Peu à peu les
Lares et les Pénates avaient été considérés comme étant les âmes des morts qui revenaient au milieu des leurs et continuaient à protéger le foyer. Dans cette religion à part dont le sacerdoce appartenait, nous l'avons vu, au père de famille, le culte 'du foyer et celui des morts ne faisaient qu'un. Ainsi la déification des morts s'opéra d'elle-même, les Mânes furent aussi bien traités à Rome que les ancêtres en Chine, et l'homme acheva de se croire bon, puisqu'il ne lui manquait que la mort pour devenir presque divin.
Cela étant, comment se fait-il que les croyances à la vie future aient été si incertaines chez les Romains? Je pourrais répondre qu'elles n'étaient certes pas plus positives chez les Chinois, et qu'on peut adorer les Mânes ou les ancêtres sans s'inquiéter beaucoup de leur existence d'outre-tombe.
Les sépultures romaines semblent quelquefois annoncer des espérances d'immortalité. Le mystère de Proserpine, qui descend aux enfers et retourne à la lumière , s'y trouve fréquemment reproduit. D'autres fois l'artiste y a gravé un Bacchus, que les mythes présentent comme un dieu sauveur. Enfin les rites de la sépulture annonçaient ce vague espoir d'une survivance mal déterminée. — « Porte-toi bien, » disait-on au mort. Et l'on avait soin, à certains jours, de lui apporter des aliments.
Pauvre vie, au reste, que celle dont jouissaient les trépassés! Cela n'a ni réalité ni chaleur. Voyez les champs Élysées que décrit Virgile : On y lutte, on y dispute le prix de la course, mais il n'y a là qu'un frêle souvenir de l'existence terrestre. Et encore,
qu'ai-je dit, un souvenir ! Los morts ne buvaient-ils pas l'eau du Léthé, qui est l'eau de l'oubli?
Notre indépendance morale, je ne saurais assez le répéter, se rattache par toutes ses fibres à notre immortalité. Si la personne humaine ne doit pas survivre, si elle doit tomber dans l'abîme du néant ou passer par les laminoirs de la métempsycose , si sa persistance individuelle est mise en doute, aussitôt elle est atteinte dans ce qui la constitue essentiellement. Elle ne se sent plus responsable; elle n'aspire plus au progrès, elle perd à la fois l'éternité des espérances et celle (les affections, ses horizons se rétrécissent, son ciel se ferme, sa mission terrestre s'abaisse, elle ne sait plus où se prendre pour conquérir sa liberté.
Aux yeux du formalisme romain, les Mânes et le culte des tombeaux ont été un rite ajouté à beaucoup d'autres. Jamais une pensée sérieuse d'immortalité n'a illuminé ces croyances sans piété, jamais un souffle d'en haut n'a remué ces sèches formules. S'il y a eu deux hommes à Rome qui aient dû croire à la vie à venir, c'est sans doute Gicéron et Marc-Aurèle ; eh bien, l'un et l'autre n'y croient qu'à demi, hésitant, exprimant plutôt un désir qu'une conviction, manifestant enfin leur espérance, au risque de se tromper 1.
J'ai nommé Gicéron et Marc-Aurèle; îa philosophie latine n'a rien à mettre au-dessus de ces deux noms. La
1. Lisez les Tusculanes. — Un tics interlocuteurs do Gicéron s Y-tan t. écrié : « On ne me fera jamais croire que l'âme périsse avec le corps, » Cicéron répond : « Voilà un sentiment fort louable, mais il ne faut pas trop s'y fier. »
génie tout pratique de Rome ne pouvait enfanter ni métaphysique nithéodicée; un Platon romain est impossible. Nous ne saurions rencontrer d'autres philosophes sur les bords du Tibre que ceux qui décrivent les systèmes des autres comme Gicéron, ou ceux qui les réduisent à la morale comme Marc-Aurèle.
En fait, le stoïcisme, bien qu'il soit né en Grèce, est la grande gloire philosophique de Rome. II semble qu'il n'ait trouvé que là, chez ce peuple tourné à l'énergie et à l'action, mais peu amoureux de dialectique, le terrain propre à le développer dans son vrai sens. Là seulement il se détourne des théories panthéistes et fatalistes qui font sa faiblesse, pour se tourner vers les applications héroïques qui font sa grandeur. Le stoïcisme a été la philosophie naturelle de la vertu romaine ; il a eu l'insigne honneur de susciter au sein des siècles de décadence quelques hommes qui n'auraient pas été déplacés aux premiers temps de la république.
Quel est ce cardinal qui disait qu'en pensant à Marc- Aurèle il devenait plus rouge que sa robe ? Je le comprends certes ; il est difficile de ne pas rentrer en soimême, quand on rencontre en plein paganisme une âme de pareille trempe.
Il est vrai que j'ai tort de dire, en plein paganisme. — L'époque où vivait Marc-Aurèle est celle où l'Évangile, sans être encore accepté par les masses et moins encore adopté par les empereurs, fait circuler en tout sens un souffle nouveau que les hommes respirent sans le savoir. Le christianisme est si bien venu ici en aide au stoïcisme, qu'aucun des stoïciens qui ont vécu avant Jésus-Chrit ne ressemble à Marc-Aurèle. Zénon a
ses vertus, que je ne nie pas; mais ce n'est point comme Marc-Aurèle une âme en travail; il ne connaît ni ces examens de conscience, ni cette humilité, ni cette piété, ni cette charité.
De Zenon à Marc-Aurèle, le stoïcisme s'est transfiguré. Sa dureté primitive a disparu, il s'est pour ainsi dire attendri. Épictète , chez qui se fait sentir déjà une influence de l'Évangile, tient le milieu entre l'ancien stoïcien et le nouveau ; il en est encore à la religion du devoir, au mépris delà douleur; et pourtant la méditation habituelle sur la mort indique une marche vers des régions que Zénon ne soupçonnait pas. A la dignité morale qui avait resplendi dès les premiers jours chez les stoïques, s'ajoutent graduellement des délicatesses de conscience et des préoccupations de sainteté.
Ainsi se forme la vivante contradiction qu'on nomme Marc-Aurèle. En lui, et c'est ce qui fait son charme, l'esprit ancien et l'esprit nouveau se rencontrent, le oui et le non habitent côte à côte dans sa pauvre âme si noblement tourmentée. Marc-Aurèle a quelques-uns des vices de la civilisation antique1, et il la dépasse de partout. Il conserve les doctrines stoïciennes, panthéisme, matérialisme, fatalisme, il croit à une âme corporelle qui se dissout après la mort, et il prie. Son tstoïcisme perfectionné a déjà les repentirs, le sentiment du péché, les hautes aspirations des chrétiens. Que dis-je ? une teinte de mélancolie, bien étrangère assurément à l'antiquité romaine, signale en lui Iepres-
1. On sait ce que fut, sans parler de ses torts personnels, la tolérance qu'il accorda aux désordres de Faustinc.
sentiment de l'homme moderne pour qui la sérénité des croyances impersonnelles n'existera plus.
Si je fais ces remarques qu'exige la vérité historique, ce n'est pas que je veuille rabaisser en rien l'une des manifestations les plus belles de la conscience humaine. La rencontre du stoïcisme est un rafraîchissement et une consolation ; il fait bon les voir apparaître au milieu de l'abaissement universel, ces grandes âmes qui refusent de s'asservir, qui protestent au nom de l'éternelle justice, qui s'enveloppent de dignité et aiment mieux souffrir que plier.
D'où vient donc qu'elles demeurent solitaires, que leur philosophie est aristocratique, ainsi que l'ont été toutes les philosophies du monde ancien? D'où vient qu'elles-mêmes elles n'ont conquis qu'une partie et la plus petite de la liberté morale? Fermes vis-à-vis des tyrans, patriotes inflexibles, appuyant leur doctrine à un parti et alliant le stoïcisme à la république, les patriotes dont je parle semblent avoir payé de leur cœur la rançon de leur indépendance. Pour s'affermir, ils n'ont trouvé qu'un moyen, s'endurcir; ils ne sont parvenus à devenir libres qu'à la condition de devenir insensibles.
Or cette liberté-là est bien incomplète. — Sauf Marc-' Aurèle, qu'il faut toujours mettre à part et j'ai dit pourquoi, les stoïciens retranchent les servitudes en • retranchant les affections. Ne plus rien aimer pour ne plus rien craindre, telle est leur constante méthode.
Que l'Évangile est différent ! Il ne nous fait pas payer de ce prix notre liberté ; seul il résout le problème de redresser l'homme sans le briser, de le transformer sans l'amoindrir, de le rendre fort sans le rendre dur,
de conserver les tendresses en supprimant les faiblesses. Mais n'anticipons pas, nous sommes à Rome et chez ces Romains d'élite que le stoïcisme a partiellement affranchi. Quel langage leur tient-il?
Tout se résume en deux mots célèbres : « Supporte, abstiens-toi1. » — Supporte, raidis ton âme, nie la douleur, la douleur n'est un mal que pour ceux qui ne savent pas la nier, qui tiennent compte des accidents, de la maladie, de la calomnie et de la mort. — Abstienstoi; vis en toi-même, dédaigne l'action et l'affection, renferme-toi dans l'imprenable forteresse du repos stoïque.
Oui, l'impassibilité est une forteresse; mais l'on n'y entre que dépouillé, et ce qu'on y introduit avec soi vaut-il toujours la peine d'être défendu? Cet homme impassible, sans affections et sans espérances, sans joies et sans douleurs, est-ce encore un homme? Surtout est-ce un homme libre? Je vois bien que les autres hommes sont impuissants contre lui; .les dieux euxmêmes, et le stoïcien s'en vantait, ne peuvent avoir prise sur son égalité d'âme, car rien ne lui importe et rien ne saurait l'émouvoir. Cela suffit-il?
Sans nier le côté héroïque de ce rôle en présence d'une prostration universelle, j'ai besoin de protester contre ce qu'il a d'inhumain. Les stoïques forcent leur indépendance faute de savoir la compléter et faussent leur être moral faute de savoir le délivrer du mal. Écoutez-les :
« Tout doit céder au désir de cultiver ton âme. Rien ne doit t'en détourner, ni du bien à faire, ni ton fils à