‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 55 sur 196 · Sustine, abstine · texte numérisé non relu

Sustine, abstine

instruire. Il vaut mieux que ton fils soit méchant, que toi dépravé. » El ailleurs : « Son fils est mort! Conséquence, son fils est mort, rien de plus. »

La dialectique du système se déroule sans pitié; pour être libre il faut ne rien craindre ; pour ne rien craindre il faut nier la douleur; pour nier la douleur il faut supprimer la tendresse. Les stoïciens ne sont pas les seuls qui aient raisonné ainsi.

Encore un coup, l'entreprise est grande et l'idéal est placé haut. Il s'agit, en somme, de tout immoler au devoir, il s'agit de vouloir ce qui nous arrive, de mettre fièrement notre âme en accord avec la destinée, de nous élever au-dessus des passions et des accidents, de ne fléchir devant aucun intérêt et devant aucune menace, de gagner le hautain asile de l'impassibilité dans la justice.

Nous ferions tort aux stoïciens si nous effacions cette idée de justice : conformer son âme à l'âme universelle, voilà le but. Étrange Dieu sans doute que l'âme universelle, l'âme du monde, l'âme de l'être unique qui est l'Univers! Étrange liberté que celle dont on jouit en s'abstenant, en subordonnant l'individu à l'Humanité, la partie au tout, le libre arbitre à la nécessité souveraine !

La nécessité règne d'un bout à l'autre dans le panthéisme stoïque. Tout y est fatal. L'univers est un être, l'Être, et la loi suivant laquelle il se développe se nomme le Destin. En face du Dieu-Univers, quelle ressource conserve l'homme? Faire ce que Dieu fait,, conformer sa volonté au Destin, à la nature, à l'âme universelle des choses.

C'est ainsi que le sage, renonçant à lutter contre la nature et retranchant en lui ce qui pourrait faire

obstacle aux lois immuables, s'associe à la force qui mène l'univers, jusqu'à vouloir tout ce qu'elle veut. Son Dieu est le Monde, il gouverne le monde; mais il y circule et il en fait partie. L'âme du sage survivra peut-être à son corps et jouira ainsi d'un privilège refusé au vulgaire; mais lorsque l'Univers sera dévoré parles flammes, elle perdra son individualité et se dispersera dans le principe divin d'où elle est sortie. La raison du sage est la règle suprême à laquelle il soumet ses passions ; mais elle est Dieu, mais elle est la nature, mais elle est matérielle, inséparable du monde matériel, l'animant et ne s'en distinguant pas.

Nous avons beau faire, notre morale se ressent toujours de notre métaphysique, et quoique le stoïcisme romain ait été moins métaphysicien que le stoïcisme grec, son fatalisme panthéiste a pesé sur lui. Dieu lui manque, la liberté lui manque ; aussi ne reste-t-il au stoïcien qu'une ressource : s'isoler, se suffire, ne dépendre que de lui-même ets'incliner impassible devant les arrêts du sort.

Les doctrines étant ce qu'elles ont été, j'admire ce que les hommes ont su être. Les stoïciens ont tenu tête aux théories énervantes et bien plus populaires d'Épicure : leur fatalisme étrangement associé au devoir a mis en fuite les atomes, leur Destin a mis en fuite le hasard, leur panthéisme a triomphé de l'athéisme, leur impassibilité virile a regardé de haut la recherche des plaisirs et du repos1. Ils ont soutenu quelque temps le monde antique qui s'affaissait, ils ont arrêté quelque temps la décadence et donné à

Page 1