‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 60 sur 196 · Iphigénie en Tauride · texte numérisé non relu

Iphigénie en Tauride

LA GAULE

la sauvagerie primitive était loin d'avoir entièrement disparu. Posidonius décrit avec horreur le spectacle que présentaient les bourgades de nos pères. — « Chacun s'empressait, écrit M. Thierry, de clouer à sa porte ou à la porte de sa ville l'irrécusable témoin de sa vaillance ; et comme on traitait de même les animaux féroces tués à la chasse, un village gaulois ne ressemblait pas mal à un charnier. » Parfois les crânes ennemis, au lieu de figurer sur les portes, étaient nettoyés, enchâssés, et servaient de coupes dans les festins. Ces festins étaient des orgies ; on s'amusait, après boire, à torturer les prisonniers de guerre, sachant d'ailleurs que, le cas échéant, on était prêt à supporter sans sourciller les mêmes supplices.

La guerre était la vie même de ce peuple, qui semblait né pour conquérir l'univers. Où ne trouve-t-on pas des traces de l'invasion gauloise? Rome brûlée, la Gaule cisalpine occupant le nord de l'Italie, la Macédoine traversée, Delphes pillée, Carthage assiégée, l'Egypte menacée, une Gaule asiatique, le pays des Galates, allant s'implanter en pleine Phrygie, voilà quelques-unes des étapes militaires de nos aïeux.

Rien n'égale leur courage. Sous le couteau du sacrificateur la victime chante doucement son chant de mort li Dans leurs premières rencontres avec les légions romaines, ils quittent leurs vêtements et se font gloire de combattre nus. Polybe leur rend ce témoignage : « Le Lacédémonien, si courageux qu'il soit, s'habille

1. Voir le Druidisme, par M. Panchaud. Voir aussi M. Amédée Thierry et le grand ouvrage de M. Henri Martin [Histoire de France) .

de rouge pour ne pas voir couler son sang; le Gaulois s'enorgueillit et se décore du sien comme d'une parure. »

Les Gaulois sont familiers avec la mort; elle leur apparaît belle et désirable. S'ils mêlent à leur héroïsme un peu de mise en scène, c'est encore un trait de caractère qui s'est conservé, ce me semble, chez leurs descendants. Bien plus, ils ont inventé le point d'honneur et donné à l'antiquité étonnée le spectacle des duels. Ni les Romains ni les Grecs, si braves fussent-ils, n'avaient inventé cela : ils sentaient leur honneur en sûreté et ne pensaient pas qu'un combat singulier pût le mettre en meilleure posture. Tel n'était point l'avis des Gaulois; les moindres incidents étaient prétextes à duel.

A défaut de duel, ils ont le suicide. Pour quelques pièces d'or et quelques cruches de vin qu'il distribue libéralement à ses amis, un Gaulois tend la gorge au couteau et meurt en riant. « Le cachet de la race gauloise, dit M. Henri Martin, c'est de jouer avec la mort comme ne l'a jamais fait aucune race humaine. »

Les Gaulois trouvaient-ils dans les affections de famille cette sûre retraite dont notre indépendance morale ne peut guère se passer? La question n'est pas facile à résoudre. D'un côté, nous voyons éclater le respect des femmes : des collèges de druidesses existent en Gaule; lorsqu'une expédition est projetée, le brenn convoque et consulte les femmes aussi bien que les hommes; d'autre part, quelques historiens, et surtout César , affirment que la polygamie est la règle générale chez les Gaulois, uand ce n'est

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pas la promiscuité. Et César cite certains faits qui ne seraient pas à l'honneur de nos ancêtres : c'est ainsi que les défenseurs de Bourges, voulant s'échapper et craignant que la marche des femmes et des enfants ne ralentît leur marche, auraient pris le parti de les livrer à la merci du vainqueur.

L'avouerai-je? je me défie un peu en pareille matière du témoignage de César; il parle en ennemi. L'opinion des hommes qui ont le mieux étudié la Gaule est que les chefs seuls avaient plusieurs femmes à la fois, mais que, grâce à la facilité des divorces, la polygamie successive se trouvait à la portée des moindres citoyens. II y avait donc là un état de choses qui, sans être aussi monstrueux que le fait César, ne s'élevait guère assurément au-dessus du niveau de la morale de la Grèce et de Rome1.

A cette famille imparfaite correspond une propriété incomplète. Longtemps ce fut la tribu seule qui posséda; l'appropriation individuelle du sol ne se produisit que lentement, en commençant par les maisons et les enclos.

Quant à l'organisation sociale, elle présentait un singulier mélange de servitude et de liberté, d'ordre et d'anarchie. On y reconnaît le peuple qui saura pousser des expéditions jusqu'en Asie et qui ne saura pas concentrer ses forces pour résister à César. La Gaule est, dès l'origine, plus capable d'entreprendre que de persévérer, de fonder que de soutenir.

I. La Gaule a eu de tendres époux, témoins Sabinus et Eponinr; mais que prouve cela et quel pays n'en pourrait montrer autant? Le cœur de l'homme, grâce à Dieu, ne meurt jamais tout entier.

Chez elle l'élection est partout; ses chefs sont rarement héréditaires; plus rarement encore leur autorité s'étend-elle à un territoire un peu vaste. Fractionnée à l'infini, la Gaule ne réalise une sorte d'unité que par des confédérations, des aUiances entre ses diverses peuplades, entre ses divers sénats.

Le même fractionnement se produit chez elle au point de vue de la hiérarchie. Des instincts aristocratiques, qui rappellent bien plus la féodalité que le patriciat romain, ont introduit dès l'origine de nombreuses bigarrures dans la constitution de la société gauloise. En haut deux classes de citoyens, en bas deux classes de sujets, tel est l'ensemble. La noblesse se compose des chevaliers ou colliers d'or; les hommes libres viennent ensuite; puis les Taëogs, puis les Gaeths. Ces derniers sont esclaves.

Le patronage joue un grand rôle ; chaque chevalier a ses écuyers, dévoués à sa personne et qui se tiennent près de lui dans la bataille. Lorsque ces chevaliers sont assis autour de la table ronde, symbole de leur égalité, les écuyers forment un second cercle autour du premier et mangent avec eux. C'est à M. Martin1 que j'emprunte ce tableau. Il nous montre aussi les fraternités qui se forment, les chevaliers qui se choisissent un chef, qui s'associent pour la vie et pour la mort, qui se secourent fidèlement dans les combats, qui se donnent la mort sur le tombeau du chef qu'ils ont élu.

C'est vraiment une chevalerie et comme un moyen âge anticipé. Au milieu de ces gouvernements aristocratiques et de ces royautés accidentelles, au sein de

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