‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 63 sur 196 · Le Druidisme · texte numérisé non relu

Le Druidisme

Autour de ce cercle se développe encore le troisième, appelé ccugant, c'est-à-dire région creuse ou étendue à l'infini. Là est le séjour de la divinité. Tous les hommes finiront par arriver là ; mais après combien d'existences préliminaires, je le donne à penser!

Dans les fragments , cités par M. Panchaud , d'un poëme du xne siècle intitulé Hans Taliesin, nous lisons ces paroles : « J'ai été serpent dans la mer et vipère sur le lac-, j'ai été étoile. » Le même héros a été glaive, bouclier, hache, soc, pelle. Il a été une lampe, la corde d'une lyre, un livre, un mot de ce livre. Il a été goutte de pluie et grain croissant sur la montagne. On l'a moissonné, grillé, mangé.

Une triade, citée aussi par M. Panchaud, s'exprime ainsi : « Trois phases nécessaires de toute existence par rapport à la vie : le commencement dans Annwn, la transmigration dans Abred, la plénitude dans Gwnfyd, et sans ces trois choses nul ne peut exister, excepté Dieu. »

La théorie des transmigrations a toujours couru le monde ; ce qu'il y a d'original ici, je le répète, c'est l'effort tenté pour la concilier avec la conservation de l'individu. Les Gaulois, race remuante et peu contemplative, ont le sentiment très-vif de la personnalité humaine ; leur métempsycose essaye de ne pas ressembler à celle des Hindous. Les triades constatent, qu'arrivé dans le cercle du ciel, chaque homme demeure éternellement distinct des autres hommes. Elles vont plus loin : chaque homme retrouve là le souvenir de ses existences passées et ressaisit le fil de sa vie.

Faible consolation, on en conviendra ! Qu'est-ce que cette vie tant de fois brisée et interrompue ? Qu'est-ce

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que cette personnalité qui s'est transformée si souvent, oubliant chaque fois son existence antérieure ? A quoi sert de se retrouver quand on s'est à ce point perdu? Se retrouvera-t-on réellement ? L'identité personnelle peut-elle périr et subsister en même temps?

Il y aurait bien d'autres questions à poser : Est-il possible de mettre à profit l'expérience des existences qu'on a oubliées? Le progrès que le druidisme cherche à nous peindre se concilie-t-il avec la suspension incessante du moi ? Que chacun en juge ; pour mon compte, je n'hésite pas à reconnaître dans ces doctrines gauloises (à supposer qu'elles soient authentiques et que l'influence du christianisme ne les ait pas modifiées) une des plus nobles tentatives qui se soient faites ici-bas pour donner à l'indépendance morale l'appui de l'immortalité.

Cette doctrine élevée qui cherche à corriger la métempsycose et à sauver l'identité de l'homme au travers des transmigrations me frappe d'autant plus que, sous d'autres rapports, le druidisme est loin de se maintenir dans une aussi pure région. Sa morale est sèche et dure, elle n'a compris dans leur réalité profonde ni le péché ni la sainteté.

Ce n'est pas le péché qui sépare l'homme de Dieu, ce sont les bornes de sa nature : il est limité et Dieu ne saurait l'être, telle est la différence. Aussi s'agit-il moins de conversion que de développement , et l'homme en parcourant les trois cercles s'accroît-il plutôt qu'il ne s'amende et ne se sanctifie.

Une autre notion non moins fondamentale, celle d'amour, fait défaut ici dans le ciel comme sur la terre.

Dieu est lumière, liberté, puissance : il n'est pas amour. L'homme grandit et s'éclaire : il n'aime pas. La Gaule n'est pas montée jusqu'à l'idée d'Humanité, que Rome et la Grèce ont parfois entrevue. A plus forte raison, la charité lui est-elle demeurée étrangère. Aucune triade n'enseigne le pardon des offenses, aucune ne recommande même la piété filiale et les affections de famille. Nous nous sentons chez un peuple intelligent et dont la pensée monte fort haut ; nous nous sentons chez un peuple sec, dont la conscience et le cœur sommeillent également.

Tout préoccupés de guerre et de pillage, pleins de feu pour les assemblées délibérantes où l'éloquence et les interruptions se donnaient si bien carrière que les huissiers chargés d'y maintenir l'ordre y remplissaient leur charge l'épée à la main, les Gaulois n'avaient pas de temps à donner aux devoirs vulgaires. Chez eux pas plus que chez les Grecs l'inconduite grossière n'était blâmée. Quant aux excès de table, quant à l'ivrognerie, il va sans dire que la morale officielle du clergé officiel respectait un vice aussi national 1.

Ainsi ce vaillant peuple dont les exploits ont émerveillé le monde antique, ce peuple très-civilisé chez lequel les sciences étaient cultivées dans les écoles druidiques et chez lequel florissait l'industrie, ce peuple qui a eu sur les grands problèmes de l'éternité d'étonnantes intuitions, ce peuple dont la religion maintenait avec un soin extraordinaire la liberté divine et la liberté humaine, se trouvait en même temps presque dé-

1. Reconnaissons cependant que le mensonge est flétri par les triades.

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pourvu de l'élément premier sans lequel il n'y a pas d'hommes libres, une morale et des mœurs.

Rien de plus significatif que la place occupée par la liberté dans les triades. Point de fatalisme ; le libre arbitre et la responsabilité sont partout. Les bardes célèbrent les victoires de la liberté ; ils font appel au libre dévouement des héros; ils les louent surtout d'être forts^ contre la douleur et de maintenir leur indépendance vis-à-vis d'elle. Mais qu'est-ce que cette indépendance-là, quand elle est seule !

Je me résume : la Gaule est vaillante et bruyante ; c'est un pays en mouvement ; rien ne ressemble moins à l'engourdissement asiatique. Aussi la métempsycose venant à elle est-elle forcée de se transformer. Et néanmoins l'homme moral, c'est-à-dire l'homme réel, ne brise pas ses liens en Gaule. Nous ne découvrons là ni famille, ni individu, ni croyances personnelles. Entre ses divisions quasi-féodales et son clergé dominateur, la Gaule s'agite sans avancer. L'esprit, chez elle, est plus vivant que la conscience, et ses doctrines valent mieux que ses vertus.

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