CHAPITRE II
Les revanches du principe païen sont l'histoire de l'Europe depuis les apôtres. Voilà dix-huit siècles que le principe chrétien et le principe païen sont aux prises ; le temporel et le spirituel se séparent et se confondent alternativement, et chacun de ces mouvements immenses est une crise de la liberté.
Je réserve pour mon second traité 1 une appréciation détaillée qui ne serait pas ici à sa place. Lorsque nous aurons à nous demander ce qui a retardé si longtemps l'éclosion des libertés politiques, nous serons naturellement appelé à étudier les annales des différents peuples et à mesurer l'influence de leurs croyances sur leurs institutions. Chez les catholiques, chez les byzantins, chez les protestants, nous aurons à suivre des retours trop fréquents et trop prolongés vers les traditions du monde antique, comme aussi le réveil de la doctrine libératrice apportée par Jésus-Christ. Pour le moment, je dois me borner à deux choses: constater le mal, marquer les limites qu'il n'a jamais pu franchir.
Le mal, il est déjà tout entier dans le recrutement héréditaire qui se substitue à la conversion individuelle et qui ne tarde pas à établir l'identité absolue de ce que Jésus-Christ avait absolument séparé, l'Église et le monde1. Auprès de cette confusion, celle de l'Église et de l'État est peu de chose ; d'ailleurs la seconde résulte inévitablement de la première. Ne soyons pas surpris si la nationalité religieuse reparaît, puisque l'individualité religieuse a disparu. Constantin et Théodose ne font que proclamer en termes officiels ce qui s'est déjà accompli au fond des âmes. La religion officielle envahit toujours le terrain que la croyance personnelle abandonne, et l'État avance quand l'individu recule.
Pour comprendre cet amalgame de christianisme et de paganisme qui s'opéra dès les premiers siècles de l'Église, il n'est rien de tel que de regarder une médaille de Constantin. D'un côté le monogramme de Jésus-Christ ; de l'autre, une divinité romaine. Parcourez les titres du même empereur ; vous en trouverez qui rappellent le chrétien ; vous en trouverez qui signalent le souverain pontife. Lisez ses lois : celle qui prescrit le repos du dimanche n'est pas loin de celle qui ordonne de consulter les auspices. Sa statue, dressée au cirque de Constantinople, tient en main une idole de la Fortune. Étranges contrastes, qui nous étonneraient moins si nous pouvions nous rappeler qu'il y avait alors deux religions d'État, que la nouvelle
1. Comment ce mal s'est-il accompli? Pour le dire il faudrait toucher à bien des questions, au mode d'introduction dans l'Église, au baptême des enfants, à la notion même de la foi qui justifie et qui régénère. Le lecteur comprend que je ne puis aborder ici ces controverses.
n'avait pas encore tué l'ancienne, et que le chef de l'État était le chef de l'une comme de l'autre. Le mérite des époques de transition est de mettre en saillie certaines énormités que les époques d'unité définitive ne laissent plus voir.
L'époque où s'étale le triomphe passablement souillé de la foi nouvelle pose devant nous, quoi qu'on fasse, une grande question à résoudre : ce qui l'emporte alors est-ce bien l'Évangile? D'où vient ce sentiment de répulsion et de dégoût qu'excite en nous, malgré quelques vertus admirables, le spectacle du christianisme triomphant? D'où vient qu'entre Constantin le chrétien et Julien le païen notre sympathie va au second? La réponse est simple ; si le christianisme remporte la victoire, le principe chrétien subit une immense défaite, la foi individuelle s'efface, la nouvelle naissance disparaît sous les pratiques et sous la transmission héréditaire, l'Évangile s'allie au paganisme , Y Église se fait mondaine et la voie étroite devient si large que toutes les ambitions, toutes les cupidités et toutes les infamies pourront désormais y marcher de front.
J'ai dit qu'après avoir indiqué les revanches du principe païen, je tenais à rappeler aussi les limites qu'il ne lui est pas donné de franchir.
Telle est la vitalité du principe chrétien, qu'une fois entré dans le monde il y marque toujours sa présence. Nous avons eu beau revenir aux croyances héréditaires et collectives, la foi individuelle maintient ses droits ; Jésus-Christ est venu, elle ne cessera désormais de protester au fond de la conscience humaine.
Nous avons des sentiments que ni les Grecs ni les Romains n'auraient compris. Le respect de la vérité,
les rapports de l'âme avec elle occupent désormais une place que personne ne peut leur ravir. Même dans le temps où au sein de notre Europe christianisée l'administration des croyances a été organisée le plus fortement, même en face de l'uniformité prescrite par les lois et acceptée par les mœurs, des diversités héroïques n'ont jamais cessé de se produire. Pieux ou impies, ces révoltés ont tenu au travers des âges le drapeau de la liberté.
Et notez ceci, ceux mêmes qui ont pratiqué depuis Jésus-Christ des religions nationales les ont pratiquées autrement qu'on ne le faisait chez les anciens. Une conviction, souvent énergique , de vérité s'est mêlée à l'acceptation docile ; plus d'une fois le formalisme a connu la passion de la propagande.
Regardez ces persécuteurs ; leurs violences réprouvées par l'Évangile ont pourtant gardé quelque chose de l'Évangile. Les bourreaux de Dioclétien et de Décius protégeaient tout simplement l'État romain et ses institutions ; les bourreaux du Saint-Office sont convaincus qu'ils défendent la vérité ; ils prétendent servir Dieu et travailler au salut des âmes. Leurs cruautés sont toutes mêlées d'une charité horrible mais réelle et dont il serait injuste de ne pas leur tenir compte.
Il n'y a pas jusqu'aux incrédules qui ne le soient aujourd'hui d'une façon qui eût bien surpris l'antiquité. S'il en est, et beaucoup, qui se conforment aux croyances de leur pays comme à ses modes et à ses usages, estimant que de telles questions ne valent pas une querelle, que la religion d'ailleurs est une portion de la patrie et que les exemples classiques de la Grèce et de Rome doivent être suivis, il en est qui se refusent
fièrement à de telles condescendances. Ajoutons qu'ils s'y refuseraient presque tous, le jour où ces condescendances deviendraient des devoirs civiques et où la loi porterait brutalement la main sur la conscience.
Ainsi, le principe païen n'a pu regagner tout le terrain qu'il avait perdu. C'en est fait, l'homme, depuis l'Évangile, a appris des choses qu'il ne parvient plus à désapprendre : il sait que la vérité oblige ; les premières assises de la liberté morale sont posées.
La vérité oblige ! C'est là ce que s'efforcent de contester les champions modernes du principe païen. En matière religieuse du moins, leur maxime fondamentale est que la vérité n'oblige pas, car elle est essentiellement relative et ne revêt jamais le caractère de l'absolu.
Impossible de retourner plus franchement au paganisme. La seule différence est que celui-ci posait Tindifférence au vrai comme un fait simple et incontesté, tandis que maintenant on se donne la peine de construire une théorie.
Cette théorie, qui ne la connaît? Elle est en grande faveur parmi nous. — Toutes les religions sont les produits naturels des races, des pays, des époques; toutes sont donc également légitimes à leur heure, également vraies, également dignes de recevoir les adorations du peuple et les hommages respectueux des rares esprits qui savent s'élever jusqu'à la sphère philosophique. Autant de contrées, autant de croyances nécessaires. Le christianisme a été légitime aussi et nécessaire à son heure ; nul homme intelligent ne niera son excellence et ne refusera de l'honorer. Et cela doit durer jusqu'à
USE DATE DAjSS L'HISTOIRE.
ce que la religion de l'avenir paraisse à son tour, non moins légitime, non moins vraie que les précédentes.
La théorie tient grand compte d'ailleurs de la race et de la configuration géographique. Il y a autre chose qu'une succession chronologique et un engendrement progressif des croyances; il y a un rapport préétabli entre certains dogmes et certains peuples : les Hindous sont voués au panthéisme : les plaines immenses, les fécondités prodigieuses, les profondes forêts, le climat énervant des bords du Gange, courbent irrésistiblement les âmes vers l'absorption et le quiétisme.
Les païens du paganisme étaient moins savants et moins subtils que les païens du christianisme : ils nous parlaient simplement des dieux de la plaine et des dieux de la montagne, bu bien des dieux de la patrie et de ceux de l'ennemi.
Ce n'est pas qu'il n'y ait rien de vrai dans le système dont je parle ; il est clair que les religions d'origine humaine doivent porter l'empreinte du milieu où elles se sont formées. Reste à résoudre une petite difficulté dont nos faiseurs de systèmes ne s'inquiètent guère; la voici :
Deux fois la terre a vu apparaître une croyance essentiellement indépendante du pays, de la race, du climat et des doctrines antérieures. — Parmi les peuples sémites polythéistes, un peuple sémite, un seul, professe le culte du Dieu unique qui est aussi le Dieu vivant. Aux prises avec les idolâtries de sa race, s'y laissant aller, s'en éloignant, retombant, se relevant de nouveau, il finit par s'affermir dans sa foi et devient le seul représentant du monothéisme sur la terre. — Au sein du môme peuple et au nom du même Dieu, une
seconde révolution s'accomplit; une fois encore le démenti le plus éclatant est donné à la doctrine de la génération spontanée et du développement fatal des croyances.
Si toutes les croyances sans exception sont un simple produit du génie des races, je demanderai comment la race sémitique s'y est prise pour enfanter le christianisme. Non-seulement il naît dans cet étrange milieu, mais il convient également aux peuples les plus divers, aux Grecs, aux Romains, aux Germains, aux Gaulois.
Ce n'est pas tout, il est en opposition directe et absolue avec les religions existantes, et ces religions nées du sol, expression nécessaire du génie indigène, courbent la tête devant la doctrine étrangère. L'Évangile enseigne ce qui n'a été admis nulle part et ce qui va être admis partout. — On avouera que le phénomène vaut la peine qu'on l'explique et que s'il y a des naissances naturelles en fait de religions, il est permis de penser qu'il y a eu aussi des naissances surnaturelles.