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CHAPITRE III

LA SANCTIFICATION

On voit que si l'Évangile est libéral il est aussi populaire, qu'il ne crée de privilèges ni pour les riches, ni pour les savants, ni même pour les vertueux; tous sont appelés, tous peuvent comprendre, tous ont à passer par les douleurs de la bataille intérieure ; pour tous la piété se présente, non comme la ressource des existences finies et brisées, mais comme la joie, la fête, le besoin des jeunes bonheurs, comme l'auréole des belles années.

Quelle que soit la vie, elle ne se passe pas de ce rayon d'en haut. 11 lui faut de l'idéal; et où serait l'idéal sinon dans la transformation morale, dans la sainteté? Que font-ils de la foi, ceux qui ne voient pas en elle la guerre déclarée au mal et le commencement de cette marche entremêlée de chutes qui conduit sur les grands sommets? La foi qui nous affranchit est la foi qui nous sanctifie. Elle nous met au chemin étroit, au chemin glorieux des enfants de Dieu et des serviteurs de la justice.

Comment nous y met-elle ? En nous annonçant une grâce gratuite, en nous montrant la croix sanglante du Fils de Dieu. « Le péché, dit l'apôtre, n'aura point

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d'empire sur vous, parce que vous n'êtes pas sous la loi, mais sous la grâce. » Parole étrange, parole profonde : ce Dieu qui pardonne, ce Dieu qui donne son fils, ce Dieu dont les bras sont ouverts pour nous recevoir, c'est le Dieu que nous aimerons parce que nous en sommes aimés; et quand nous aimerons, nous obéirons; il n'y a de vraie obéissance que l'obéissance joyeuse et filiale.

Tel est le secret de la sanctification chrétienne ; connaissez-vous une méthode plus libérale et plus puissante? La crainte des châtiments et l'espoir des récompenses ne suffiront jamais pour changer un cœur; jamais la connaissance des plus beaux préceptes ne parviendra à créer en nous le désir persévérant de les accomplir; un Franklin aura beau dresser des listes de vertus et noter ses manquements, jamais il n'atteindra le fond même de la corruption humaine, il réformera quelques péchés (et encore!), il ne tuera pas le péché.

Ce n'est pas la belle morale qui manque en général ici-bas, c'est le mobile ; nous savons ce qui est bon ; nous savons, mais nous ne faisons pas, parce que nous n'aimons pas. La seule doctrine efficace est celle qui remue le cœur.

L'Évangile donne un nom magnifique à cette loi de l'obéissance volontaire et bienheureuse provoquée par la grâce gratuite et par l'amour divin ; il l'appelle la loi de liberté. — Jacques nous parle de « celui qui aura regardé au dedans de la loi parfaite, qui est celle de la liberté ; » et il ajoute plus loin : « Parlez et agissez, comme devant être jugés par la loi de liberté. » Paul nous décrit, avec l'accent d'un saint enthousiasme, cette merveille de l'affranchissement moral accompli

par le pardon : « Il n'y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ, lesquels ne marchent point selon la chair, mais selon l'Esprit, parce que la loi de l'Esprit de vie qui est en Jésus- Christ m'a affranchi de la loi du péché et de la mort... Or tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu sont enfants de Dieu; car vous n'avez point reçu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte; mais vous avez reçu l'esprit d'adoption, par lequel nous crions abba, c'est-à-dire père. »

Il faut voir, dans un autre chapitre de la même épître aux Romains, à quel point est sérieuse l'œuvre de la sanctification ! La foi qui sauve et qui sanctifie est la foi qui nous fait passer par une crise redoutable, la mort du vieil homme : « Celui qui est mort est quitte du péché. » Le péché était le maître de l'homme esclave, la justice sera le maître de l'homme libre : « Ne savez-vous pas bien qu'à quiconque vous vous rendez esclaves pour obéir, vous êtes esclaves de celui à qui vous obéissez, soit du péché pour la mort, soit de l'obéissance pour la justice? Ayant donc été affranchis du péché, vous avez été asservis à la justice

Car, lorsque vous étiez esclaves du péché, vous étiez

libres à l'égard de la justice Mais maintenant que

vous êtes affranchis du péché et asservis à Dieu, vous avez votre fruit dans la sanctification... »

Quel ferme langage ! c'est bien l'idiome de la liberté que Dieu révèle à ses enfants.

Il ne suffit pas de parler cette langue si nouvelle, il s'agit, l'apôtre l'a dit, de vivre aussi de la vie nouvelle. Sommes-nous libres à l'égard du péché? Sommes-nous

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asservis à la justice? Question angoissante qui revient souvent assaillir l'âme du chrétien. Et Dieu a voulu qu'il en fût ainsi; cet aiguillon est indispensable pour prévenir notre sommeil, cette crainte est indispensable pour inquiéter notre sécurité. Si nous savons que l'amour de Dieu n'abandonnera jamais ceux qui lui ont donné leur cœur, nous savons aussi que les illusions de la foi ne sont pas la foi, et que la foi qui sauve se reconnaît à un signe certain : elle est la foi qui régénère.

Ainsi, rassurés par la gratuité du pardon, troublés par la nécessité de la sanctification, forcés, à chacune de nos fautes, de rentrer en nous-mêmes, de refaire notre examen de conscience, de recommencer nos efforts contre le mal, de ressaisir la main toujours tendue du Séigneur, nous apprenons le travail de l'éducation personnelle et les fortes disciplines de la liberté*

Je ne veux pas anticiper; nous aurons à indiquer plus loin ce qu'est la sainte étroitesse évangélique. Je tiens seulement à le déclarer dès à présent : l'Évangile, en nous délivrant de la servitude , fait œuvre sérieuse et virile. Célébrer notre foi , nous réjouir dans notre Sauveur, c'est très-bien , pourvu qu'on ne dise pas en voyant le sybaritisme de nos vies : Où sont les sacrifices de ces gens-là? pourvu qu'on ne dise pas en nous voyant choisir parmi les devoirs : Où est l'obéissance de ces gens-là? pourvu qu'on ne dise pas en nous voyant allier avec les pratiques pieuses nos ambitions , nos avarices , nos orgueils et nos haines : Où est la sainteté de ces gens-là? Si les chrétiens ne diffèrent des mondains que par des idées , c'est décidément trop peu.

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