‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 78 sur 196 · Timothée, vi, 1.7, 18 et · texte numérisé non relu

Timothée, vi, 1.7, 18 et

mêlées de tant d'amertumes! Les devoirs y sont si complexes! Point de paix, point de règle une fois posée, c'est à recommencer tous les matins, tous les jours il faut ressaisir ses armes et reprendre le combat. Ah ! qui nous donnera une existence ordonnée, la béatitude de ne plus dépendre de nous? qui nous délivrera de la responsabilité et de la liberté?

Je comprends tout cela. Au point de vue du bonheur (d'un bonheur rabaissé, s'entend), tout cela n'est que trop séduisant; mais Dieu, qui nous marque pour but le devoir et non le bonheur, nous appelle à affronter la vie et non à la fuir. Qui sait d'ailleurs si avec les douleurs de la liberté ses grandes joies ne nous seront pas accordées, et si dans l'austère régime du devoir le bonheur, quelqu'un l'a dit, ne nous sera pas donné par surcroît?

Rien n'est plus difficile à maintenir que le côlé humain de l'Évangile. C'est toujours la première chose que l'homme retranche; un sûr instinct l'avertit que l'Évangile sera beaucoup moins redoutable pour le cœur mauvais quand on l'aura rendu beaucoup moins simple. Sa divinité est dans son humanité.

Nous avons forgé des types de sainteté qui dépassent de partout les prophètes et les apôtres. Que dis-je? ils dépassent Jésus-Christ lui-même. Oui, Jésus-Christ est si loin de certaines sublimités et de certains raffinements, qu'on se demande si sa vie ferait grande figure auprès de tel ou tel saint. Les auteurs sacrés sont d'une sobriété qui devrait nous frapper d'admiration. Trente années entières de l'existence terrestre du Sauveur sont passées sous silence, même par Jean, qui avait

recueilli Marie chez lui. Mettez auprès de cela les prodiges accumulés d'un Évangile de V enfance et des autres apocryphes! Les apôtres sont des hommes : ils ont leurs défauts et leurs chutes ; ils affrontent les persécutions, mais ne recherchent pas la douleur ; la plupart restent dans l'ombre, ceux que nous pouvons suivre pendant quelques années disparaissent à nos yeux avant leur mort. Ce que nous savons sur tous, c'est qu'ils ont vécu en chrétiens et non en ascètes; la largeur de l'Évangile illumine ces nobles figures.

L'Évangile, qui nous raconte leur vie, néglige en général de nous raconter leur mort. Ne serait-ce pas que la vie, en somme, est l'essentiel, que l'Évangile nous enseigne à bien vivre avant de nous enseigner à bien mourir? Ceux qui meurent bien ce sont ceux qui vivent bien. La vie est belle, grande, radieuse: elle est une mission en même temps qu'une grâce; elle est consacrée au devoir et elle aboutit à l'éternité.

De quel droit fait-on donc de l'Évangile la religion des tristesses et de la mort, laissant au paganisme la vie et les joies? Mais nous les réclamons ces joies, mais nous la revendiquons cette vie ; elle est à nous, ou plutôt à ce divin Maître qui est mort pour que nous vivions et qui nous a appris autre chose que l'art de mourir.

« La pensée de la mort nous trompe, disait Vauvenargues, car elle nous fait oublier de vivre. » Ceci s'adresse au christianisme tel que nous l'avons fait, non au christianisme tel que l'ont prêché les apôtres. Si je l'osais, je rapprocherais de la parole du philosophe le mot d'une naïve enfant qui, après avoir lu plusieurs traités religieux, s'écriait avec un soupir : « Les petites

filles sages meurent toutes. » Il me semble en effet parfois que pour notre goût blasé et faussé, la simple vie, les joies terrestres, les vulgaires devoirs accomplis dans l'amour de Dieu n'aient pas assez de saveur; nos petites filles sages ne paraissent souvent nous toucher qu'à la condition de mourir vite. Prenons garde, les choses se passaient tout autrement chez les apôtres et chez les prophètes.

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