LA GRANDE MORALE
On me pardonnera d'avoir insisté sur le côté humain de l'Évangile. Ce côté humain est aussi le côté libéral, et mon sujet me commandait de l'étudier avec soin. Je crois d'ailleurs que, pour être compris des hommes, il faut leur parler leur langue, et c'est ce que l'Évangile a toujours fait : loin de nous montrer des saints détachés de tout, étrangers aux affections communes, aux devoirs et aux intérêts sociaux, il nous a montré des saints vraiment hommes , bien vivants , bien aimants, prêts à servir toutes les nobles causes et dont le privilège sera qu'il ne puisse s'accomplir un progrès ici-bas sans qu'ils en prennent leur part. L'Évangile a tué la petite morale et mis la grande morale sur la terre.
La petite morale a un nom, elle s'appelle la casuistique, vieille invention, aussi vieille que le genre humain. De tout temps, l'homme a cherché ce moyen d'endormir sa conscience et de marcher dans le chemin battu du règlement. Oui, mettre le règlement à la place de la règle intérieure et vivante, écarter le problème de bien vivre en acceptant les solutions toutes faites,
telle est la méthode. L'Évangile, lui, nous ramène au vrai problème. Rien chez lui qui ressemble à ces petites décisions résolvant autant de cas de conscience ; un seul précepte, d'où tout doit sortir, et sortir par notre propre énergie. La morale de l'Évangile est courte, et c'est pour cela qu'elle est grande; elle se prolonge à l'infini. Qui en a vu le bout? Quel chrétien osera dire qu'il a épuisé cette courte morale de l'Évangile? Plus nous avançons sur la voie étroite, et plus elle s'allonge. Morale vraiment divine, qui met en jeu l'homme entier, qui le pousse en avant, toujours, toujours, lui dévoilant à chaque instant un horizon nouveau. Cette moralelà, elle est simple comme tout ce qui est excellent; elle est vivante ; elle n'énumère pas des règles, elle les enfante au fond même de nos cœurs; elle fait mieux que nous conduire, elle nous élève; par delà les devoirs elle nous montre le devoir.
La casuistique a des raffinements malsains ; à force de subtilités, elle est sujette à remplacer, la conscience naturelle par la conscience artificielle; et Dieu sait si la morale est malade quand elle devient quintessenciée ! L'Évangile ignore ces merveilles ; il se contente d'adresser à chaque homme le mot d'ordre de Jésus- Christ : «Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il renonce à lui-même, qu'il charge chaque jour sa croix et qu'il me suive. »
Il ne s'agit là ni d'amour pur, ni de « vie unitive, » ni d'extase, ni d'indifférence à tout, même à notre salut; ces belles choses n'étaient pas connues des apôtres, aucun d'eux n'eût été capable de s'écrier: « 0 Dieu, il n'y a que vous ; moi-même je ne suis point. » Mais si leur morale était moins brillante, elle allait plus