‹ La liberté moraleChapitre 102 sur 122 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

l TBADITIOH LATLNE DANS LA VIE

Il est plus aisé d'affranchir la littérature que la vie« et, bien que ces deux émanctpations suivent la même route, elles n'y marchent point du même pas. Nous nous ressentons encore aujourd'hui, dans nos -idées et dans nos habitudes, de Tinfluence autrefois tyrannique que la tradition latine a exercée chez nous. Je voudrais indiquer cela en quelques mots.

Que nous soyons un peuple latin, que la Gaule chez nous ait été dominée et transformée par Rome, que l'élément franc à son tour ait été absorbé, que la Neus* trie ait exclu TAustrasie, c'est un bien ou un mal, en tous cas c'est un fait. Il serait puéril de ne pas partir de là et d*ouUier qu'au xvi* siècle les prédicateurs de la Ugue prêchaient encore à Paris des sermons à moitié latins. Aussi ne s'agit-il pas de répudier nos origines, mais de revendiquer pour nous, sans faire tort à l'histoire, le droit d'être de notre temps. « Les anciens, monsieur, étaient les anciens, et nous sommes les gens d'aujourd'hui. » Cette parole de Molière résume admirablement notre pensée*

Je ne m'indigne pas trop de la séduction qu'exercent

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sur nous les anciens (des anciens de fantaisie) ; je Tai subie comme un autre. Elle a son côté spartiate qui ne serait pas à dédaigner par le temps qui court. Enfants, nous ne concevions rien de plus beau que Lacédémone : nous aurions eu^ nous semblait-il, la passion du brouet noir, et je ne suis paa bien sûr que nous n'ayons parfois souhaité qu'un renard nous mordît un peu, pour avoir occasion de montrer notre insensibilité à la douleur. Ne pas sentir la douleur, c'était alors notre grande affaire; nous mettions des pierres dans nos souliers, afin de nous habituer à souffrir; nous aspirions à devenir très-courageux et très -forts, comme Tétaient les hommes de l'antiquité.

Tout n*est pas faux dans ce roman des anciens, sur lequel notre pays a si longtemps vécu. Les trois cents de Léonidas célébrant leurs funérailles avant de partir, assistant sans pâlir à la retraite de leurs alliés, saluant avec calme une mort qui sera le salut de la Grèce; Régulus craignant, tandis qu'il commande en Afrique, qu'on ne cultive pas son petit champ, seule ressource de sa famille ; Gornélie se consacrant à la mémoire héroïque de ses fils et refusant de s'asseoh» auprès d'un Ptolémée sur le trône d'Egypte ; le sénat allant le lendemain de Cannes au-devant du consul Varron et le remerciant de n'avoir pas désespéré de la république : autant d'actes qui sont marqués au sceau de la vraie grandeur et qui font comprendre qu'à Rome il n'y eut qu'un seul mot, virtus, pour le courage et la vertu.

Il est des heures où le dégoût des modernes tels qu^ nous les voyons peut nous donner la passion des anciens tels que nous nous les figurons. Prosternés

DANS LA VÎB. ^

depuis des siècles aux pieds de l'antiquité, vivant de sa vie, copiant ses modèles, étudiant ses préceptes, nous sommes parvenus à l'embellir par delà toute croyance. Un effet d'optique, l'illusion de la distance, a complété notre enchantement. Petit à petit, par Plutarque, par Sénèque, par le* Moyen âge, par la Renaissance, par Tadoration prolongée de ce qui est ancien, par la tradition latine enfin, nous nous sommes fait une antiquité idéale qui ne ressemble guère à la vraie. Notre Spartiate idéal méprise les richesses, pratique la frugalité, l'égalité et la fraternité ; c'est un héros, c'est le type des citoyens libres. Notre Romain idéal est un homme de Corneille; rien n'égale son énergie, sa hauteur d'âme, son dévouement au pays, son mépris de la mort. Notre antiquité idéale est une époque grandiose de vaillance et de liberté, auprès de laquelle nous avons à peine la taille des Mirmidons.

Et cette antiquité idéale a presque supprimé pour nous la réalité chrétienne. Parmi les phénomènes historiques, le plus étonnant selon moi, celui qu'on réussit le moins à expliquer, c'est la puissance, la profondeur, la durée, le succès de la réaction païenne qui a suivi de si près la prédication de l'Évangile. Dans le domaine de la religion, dans celui de la morale, dans celui de la littérature, dans celui de la politique, l'empreinte antique, un instant effacée, reprend siècle après siècle son relief et son éclat. Chez les nations latines en particulier, les choses se sont passées ainsi.

Il en résulte un conflit perpétuel entre deux civilisations contraires, celle qui procède de la Grèce et de Rome« celle qu'a enfantée la révolution incomparable

qaî date de lésus-ChrisU Laquelle remporte? II serait difficile ée le dire. Tantôt les vices de rantiquîté, son orgueil par exemple, ses suicides, son dédain des lois de la chasteté, passent presque pour des vertus ; tantôt nous entrons en révolte contre certains sentiments qui lui paraissaient fort naturels et qui froissent chez nous cet ensemble d'instincts chevaleresques, honneur^ délicatesse, poésie du devoir, qui sont une des gloires du monde moderne. On réussirait mai aujourd'hui à nousfaîre aimer ou mêmesupporter Ti^ce^te d'Euripide: Admète reprochant à son père de n'être pas mort à sa place nous cause un invincible dégoût, que n'éprouvaient à aucun degré les Athéniens ou les Romains.

On aura beau faire, l'Évangile a en soi une force qui finira par l'emporter; mais n'est-il pas triste de voir son triomphe entravé, retardé par la tradition latine? La famille chrétienne est encore aujourd'hui aux prises avec la famille païenne ; il n'est pas prouvé pour tout le monde que l'antiquité classique n'ait pas eu raison de sacrifier l'homme au citoyen et de réserver au foyer les rebuts de la place publique*. Nous avons tant appris, de père en fils, à admirer Brutus condamnant ses enfants ^t les mères Spartiates disant aux leurs quand ils prenaient le bouclier : « Ou avec ou dessus, » que nous ne savoiis pas bien si cela n'est point sublime.

Nos idées religieuses n'ont pas été moins faussées.

i. Le paUr familias de la loi latine a laissé plos d*aiie trace dans notre code civilt n dur et je dirai presque si m^risant pour les femmes. En toute chose on s'aperçoit que notre idéal e^ à Athènes, à Sparto ou à Rome, et n*est jamais à Jérusalem. Notre tradition nous a détournés des sources vives de TAncien et do NoaTeau 1*e8tament.

DANS LA VIE. m

A commencer par le pape Léon X , qui invoqnaif les dieux immortels dans ses balles, il n'a jamais manqué de gens en Europe pour s'atenturer plus loin qu'cm ne l'imagine sous la conduite du «^yle eicéronien. A force de parler des mânes et des ombres et des champs Élyséens , nous nous faisons un catéchisme qui s'écarte étrangement des saines et fortifiantes doctrines do l'Évangile.

Et la liberté, car c'est là qu'il en faut revenir, sous quel aspect est-elle apparue aux yeux des peuples qui sont restés fidèles à l'école des anciens? Encore ici la tradition latine a fait son œuvre. Quiconque a compris le mot de libéralisme, sait qu'il n'y a presque rien de commun entre la liberté véritable et ce que le monde antique appelait de ce nom. L'individu privé de tous ' ses droits essentiels, la famille dépouillée, la conscience égorgée aux pieds de la grande idole, l'État, voilà le régime abominable qu'on nous a appris à admirer. C'est une admiration qui diminue, mais dont nous nous ressentirons longtemps.

Rappelez-vous ce qui se passa lorsque l'élan de 1789 appela brusquement la France à fonder chez elle la liberté. Quelques esprits supérieurs indiquèrent la voie où l'on aurait dû marcher ; mais la tradition latine montrait une autre voie, et ce fut là qu'on se précipita avec un sic^^re enthousiasme. La liberté, c'était la Grèce et Rome; donc la liberté c'était la république, et la république c'était le peuple souverain disposant de l'éducation., (î:^ la religion , de tout. Les yeux fixés sur le drame romain qui commence avec les luttes du tribunat et qui finit par le despotisme, Timagination pleine aussi des souvenirs plus ou moins authentiques de La*

cédémone , on se mit à faire de l'antique , et Dieu sait lequel! Les fêtes de la vieillesse, de la vertu et des moissons, les fameux bœufs aux cornes dorées, les scènes allégoriques arrangées par le peintre David, ne sont que le côté puéril d'un phénomène très-grave en lui-même. Derrière ces mises en scène théâtrales , derrière ce sentimentalisme déclamatoire, se montrait tout un ensemble d'idées fausses qui à l'usage se sont trouvées des idées atroces. La tradition latine ne nous avait pas donné seulement une rhétorique , elle nous avait donné un système. La rhétorique s'assied au dernier banquet de la Gironde parmi les convives couronnés de fleurs; le système fournit aux Jacobins leur plan, trèssincère chez la plupart, d'affi*anchissement par la tyrannie. Rien qu'à lire Mably, on pressent ce qui va se passer : l'enthousiasme de l'antiquité républicaine, la poursuite passionnée d'un idéal où il y a de tout, da Spartiate, du romain, du vrai, du faux, du patriotisme, de la cruauté, de tout, excepté de l'Évangile, l'adoration confuse de la grande histoire qui passe par Brutus, par Marins, par Sylla, par les triumvirs, et qui aboutit aux Césars, en voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer non-seulement la Terreur, mais le 18 Brumaire.

La tradition latine a donc fait son œuvre dans la vie aussi bien que dans la littérature et dans l'enseignement. Elle nous a dressés à aimer les triomphes de la force, Tanéanlissement de la famille, l'écrasement couil>let de l'individu et é@ ses droits; elle nous a habitués au sang. Listes de proscription, massacres politiques, coups de poignard glorieux , rien n'y manque. La superstition latine s'est étendue dans une certaine mesure

BANS LA VIE. 4et

jiuxpaysmêmesquiappartiennentàd'autres tendances; lorsqu'un misérable frappe Tillustre et doux Lincoln, il ^e croit obligé de tuer en latin et son crime s'inspire d'une sentence : Sic semper tyrannis.

Le crime et la sentence se tiennent de plus près qu'on ne le croit; la tradition latine, nous l'avons vu, nous dote à la fois d'une rhétorique et d'un système. Gomment ne pas déplorer, au nom de l'indépendance et au nom de la morale, cette longue docilité de l'esprit mo^ derne consentant à s*affubler d'un vieil habit, à parler le langage d'une autre époque, â vivre des pensées et des-croyances d*une autre civilisation? Véritables métis, moitié Romains et moitié Français, porterons-nous toujours l'empreinte, ineffaçable jusqu'ici, de l'éducation au moins étrange que nous subissons depuis des siècles ? C'est bien la peine d'être nés dix-huit siècles après Jésus-Christ et de connaître les merveilles que l'Évangile ti accomplies pendant ce temps ! C'est bien la peine d'avoir sous l^ Wlîlin la grande morale qui fond* la grande liberté t

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