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gagne du terrain aujourd'hui, c'est celle qui dit que le beau est toujours le bien , qiie tout chef-d'œuvre est moral, qu'un esprit supérieur ne relève que de son génie, que l'art et la conscience ont des domaines séparés. Examinons cette thèse fort accréditée et qui a contribué pour sa bonne part à notre asservissement.
Le beau est toujours le bieni Oui ; le beau absolu, car il est sans tache et le vice est une tache. Mais cette thèse qui ne rencontrerait nul contradicteur ne ressemble en rien à celle que l'on soutient : on veut que les chefsd'œuvre (il n'en manque pas) qui , méconnaissant les conditions du beau absolu , souillés , très-souilIés parfois, possédant toutefois une valeur relative suflSsante pour leur assurer de grands et durables succès, aient droit à notre respect par cela seul qu'ils ont esthétiquement droit à' notre admiration. Tel livre corrupteur, et qui n'est certes pas médiocre, de Montaigne, de La Fontaine, de Boccace, de Machiavel, de Voltaire, de l'abbé Prévost, de Déranger, sera placé, en vertu des privilèges du génie, au-dessus des vulgaires arrêts de la morale. Il y aurait pédantisme ^ sottise à blâmer au nom de la conscience ce qui est exquis au point de vue de l'esprit.
Si quelqu'un s'avisait de rassembler, d'un bout de l'histoire à l'autre, la mince troupe des grands esprits, est-il certain qu'il eût assemblé une troupe de gens excellents? Serait-ce une véritable élite? J'en doute un peu pour inon compte, et Bacon n'est malheureuse ment pas le seul exemple de la supériorité intellectuelle associée à l'infériorité morale. '
Et il est une autre chose que je mets en doute s
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scrait-il bien flatteur pour le génie d*étre dispense de r honnêteté? Cette éfrange exception dont on prétend le doter, loin de l*éiever au-dessus du niveau commun, le ravalerait au-dessous. Enfermé dans sa spécialité, chargé de charmer, d'arranger des pensées et des images, peintre, chanteur, tout ce qu'on voudra, il lui manquerait d'être homme.
Priez pour les hommes qui chantent,
disait un jour Victor Hugo. A quoi bon, s'ils n'ont ni &me ni responsabilité, s'ils ne sont tenus que de bien chanter, si leur seul crime est de mal chanter, si le talent leur tient lieu de conscience?
A la dispense morale il faudrait joindre,, pour être logique, une dispense de vérité; la distinction du vrai et du faux devrait disparaître ici comme celle du bien et du mal. Il importe peu que le génie serve le faux ou le vrai, pourvu qu'il soit le génie et que sa lyre soit harmonieuse; Lucrèce vaut Platon, Horace vaut Tacite.
Elle mène loin, vous pouvez m'en croire, cette indifférence littéraire qui, sous prétexte du beau, nous débarrasse du bien et du vrai. Elle nous replace en plein paganisme ; c'est la théorie de l'art grec. Pourvu que la jouissance esthétique existe, le reste ne compte pas.
Mais la grande doctrine de liberté a été préchée icibas, et dès lors il ne nous est plus possible, grâce à Dieu, d'accepter sans remords une pareille théorie de servitude. Quelque chose proteste en nous; de nouveaux besoins sont nés; la conscience, qui s^est glissée
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jusque dans nos tableaux et dans nos statmaa^ donnant à la pensée une place auprès de h forme et troublant quoi qu'on fasse la froide sérénité des temps antiques, ne nous permet plus de considérer comme secondaire la question de savoir si un chef-d'œuvre fortifie ou énerve, élève ou dégrade, s*il affermit ou s'il ébmnle les fondements de l'indépendance morale,
Depuis rÉvangile la morale est devenue indiswèie; elle se mêle à tout, même à la critique. Elle proteste contre l'aristocratie des gens d'esprit et soutient que l'égalité humaine ne comporte pas le privilège qu'on prétend leur conférer.' Elle appelle le mal mal, cheE un grand écrivain comme chez un pauvre ignorant; et même, ne la presser pas trop, elle serait capable de vous dire que le grand écrivain est de beaucoup le plus coupable et que )e beau qui n'est pas bon est souverainement mauvais.
En tous cas, il n'est pas suffisamment beau. Nous respectons le beau, bien plus que^ ceux qui s'en sont constitués les champions. Persuadé des relations intimes qui unissent le bon, le beau et le vrai« convaincu que ce sont là des manifestations diverses d'une seule chose, le bien, qui procède de Dieu, nous éprouvons à la vue des chefs-d'œuvre ccrrupteun un sentiment de répugnance indignée. Loin de les absoudre au nom des immunités du génie, iioua soutenons qu'ils ne remplissent pas upe des conditions essentielles de la supériorité littéraire.
Maintenons envers et contre tous l'unité de la nature humaine ; ne souffrons pas qu'on nous piurtage en je ne sais combien de compartiments, et qu'on bous fabrique tleviii 9^ troifii çdoçalest napys^le ordinaire, mcMfâie polfcf
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tique, morale des gens de lettres et des artistes. La der- Bière tend à se condeilser dans cette suprême formule : Vart pour l'art. — En d'antres termes, Técrivain n'aurait à se préoccuper que de la forme, de l'effet ; il ne serait pas appelé à poursuivre un plus noble but.
« Il faut avoir de Tâme pour avoir du goût. » Ce mot profond de Vauvenargues suffirait à nous rappeler combien est artificielle et fausse la distinction qu'on veut établir entre le domaine de la consdence et le domaine de l'esprit. C'est la conscience qui fait vibrer les cordes généreuses, c'est le feu sacré des idées qui donne au génie ses plus hautes inspirations. Je ne prétends pas qu'il ait toujours quelque chose à prouver, mais il a toujours quelque chose à dire. Il n'écrit pas pour écrire, il ne peint pas pour peindre, il ne chante pas pour chanter. Une conviction le presse, un sentiment est dans son cœur ; une foi quelconque, ne ïùtroe que la foi au beau, le pousse dans une voie qui n'est pas celle de l'indifférence soi-disant artistique. L'art pour l'art aurait épouvanté même les sceptiques de jadis qui étaient de grands artistes, un Rabelais ou un Montaigne remuant des montagnes d'idées et écrivant bien parce qu'ils se proposaient autre chose que de bien écrire.
Nous avons dépassé ce scepticisme-là. Mais j'espère que nous saurons nous arrêter en si mauvais chemin. Déjà plus d'une voix émue nous a avertis. ÉcoMtez celle de Ponsard : « Les lettres dégénèrent et mentent quand elles ne sont plus nourries du lait robuste des idées. On est homme avant d'être poëte ; on est une âme avant d'être une voix ; on ne devient même un grand écrivain qu'à la condition de croire à quelque chose.
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Le fond seul peut donner de l'ampleur et de la puissance à la forme*,»
Ponsard a raison, Fart pour Fart n'enfantera jamais une grande littérature, car il ébranle les hases de la liberté morale. Je m'inquiète de voir jusqu'où nous poussons l'adoration de l'esprit. Tout homme de talent ndus inspirerait, je crois, une sorte de respect, fût-il au service d'une cause ignoble, fût-il indifférent à toutes les causes, fût-il même dépourvu de cette foi purement littéraire qui fait qu'on poursuit avec une passion sincère la réalisation du beau.
La foi au beau, c'est déjà quelque chose. Je ne prétends pas qu'on ne doive écrire que pour démontrer et je ne suis pas de ceux qui , en face d'un tableau ou d'un poème , s'écrient : Qu'est-ce que cela prouve? — Mais j'ai horreur de l'esprit qui n'est que l'esprit, dû talent qui n'est que le talent et qui produit son œuvre sans que l'âme soit de la partie, sans que la conscience artistique se soit émue. Ne par-
i. remprunte cette citation au digne ami de l^onsard, à Meules Janin, qui a abrité sous son toit la longue et douloureuse agonie du poëte. — Victor Hugo a exprimé la même conviction :
Dieu le veut, dans les temps contraires Chacun travaille et chacun sert.
Malheur à qui dit à ses frères :
Je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend ses sandales Quand les haines et les scandales Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile Et s'en va, chanteur inutile^ Par les portes de la cité I