RÉPUBLIQUE DES LETTRES
noble place au temps de Corneille, ont disparu maintenant ou se sont étrangement affaiblis.
Je n'ose pas dire ce qu'on se plaît à nous peindre, ce qu'on étale en détail, ce qui fait la plupart des succès. Notre littérature vraiment populaire, celle du théâtre, des cabinets de lecture et des feuilletons , est devenue inabordable pour quiconque se respecte un peu. J'ai essayé de lire certains romans à la mode; impossible d'aller jusqu'au bout *. Il faut demander à d'autres peuples ce que nous ne trouvons plus chez nous. Les Anglais, pour ne citer qu'eux, sont encore le peuple élevé à l'austère école de la Bible, de Bunyan, de Shakespeare , de Robinson Crusoé. La conscience est partout dans leurs romans. Leurs écrivains ressemblent encore à ce Richardson répondant à ceux qyi lui reprochaient d'avoir fait mourir Clarisse Harlowe : « Je n'ai jamais pu lui pardonner d'avoir quitté la maison de son père. »
Nos romanciers, hélas, ne songent guère à pardor*^ ner quoi que ce soit à leurs héroïnes.
Si le sens moral tient peu de place dans notre littérature, c'est qu'il tient peu de place dans notre société. La société et la littérature agissent l'une sur l'autre, mais c'est à la première évidemment qu'appartient l'action la plus décisive. On nous fait de ces
i. Une autre expérience semble prouver que te mal s'accroît. ' Nous lisons ici en automne, entre voisins de campagne, quelques pièces de théâtre. Or la tâche d'en découvrir de lisibles devient plus malaisée de jour en jour. L'an dernier nous n'avions guère trouvé que le Lion amoureux : là du moins la conscience dit sob mot, on y sent passer une bouffée d'air frais et fortifiant.