‹ La liberté moraleChapitre 112 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

TtRANS

Notre étude est terminée. Après avoir suivi la liberté mmd^ dans l'histoire, dan& le» doctrines, dans les dispositions du cœur et dans les incidents de la vie, dans }» lutte intérieure et extérieure, enfin jusque dans les influences littéraires que nous subissons , il ne nous reste qu'à illustrer en quelque sorte, par un petit nombre d'exemples ,^ les résultats de notre examen. Laissons^la théorie de la liberté; essayons de nous représenter ce que sont en fait les tyrans, les esclaves et U9 hommes libres.

A vrai dire, du reste, il n'y a pas trois classes, il n'y fm a que deux.. En face des hommes libres je vois la catégorie confuse des tyrans et des esctavesi tyrans qui

ont des âmes d'esclaves, esclaves qui à Toccasion deviendraient volontiers des tyrans. La distinction ici est faite par les circon^ances beaucoup plus que par une différence intrinsèque; et, pour me borner aux tyrans, où avez-vous vu un despote qui fût un esprit indépendant? Qui aime la liberté la respecte. Quant aux gens qui n'aiment que leur liberté , îîs vous hâtez pas de célébrer leur indépendance. C'est leur servitude qu'il faudrait raconter ; l'égoïsme, Tétroitesse, les défiances sont là. Et le devoir n'est pas là, le libérateur suprême; qui foule aux pieds le droit ne saurait comprendre le devoir; qui asservit est asservi.

Pensez-vous que j'exag^ère? Demandez-vous si un homme au cœur libre , un seul, pourrait s'abaisser à la tyrannie. Tout en lui y résisterait; le jour où il s'es, sayerait à opprimer, un invincible instinct le forcerait à prendre parti contre lui-même. Je ne parie au reste, on le sait, que des tyrannies morales ; nous évitons avec soin, dans ce premier traité, d'aborder le sujet qui est réservé au second.

Cela posé, entrons en matière, et, sans entreprendre la monographie fastidieuse du tyran, allons à ces trois manifestations du despotisme, l'esprit despote^ l'esprit dire/cteur et l'esprit arrogant.

L'esprit despote se reconnaît à ceci qu'il n'aime à vivre qu'avec des inférieurs. Ne lui parlez ni de supérieurs ni d'égaux; il Jui faut des relations commodes où il puisse dominer à son aise, par la position , par l'intelligence ou autrement. Sentiment lâche et qui ne convient qu'à des esclaves. Quels hommes peuvent se former à pareille école? Abondant dans leur sens.

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incapables de supporter une contradiction, trônant dans leur superbe, prenant en haine quiconque se permet de ne pas accepter leur domination, hostiles à toute indépendance, ils aboutissent nécessairement à cette médiocrité sans remède qui est l'apanage des enfants gâtés. Le jour où ils rencontrent une résistance, c'està-dire la vie réelle, ils se montrent tels qu'ils sont, fiers d'attitude, impuissants de fait.

Irrités, éperdus en face des forts, ils prennent leur revanche avec les faibles. Le monde est pavé des lâchetés que commet l'esprit despote. Vous avez entendu parler de cette caricature : un braconnier assomme un lièvre; au bas on lit : C'est le lièvre qui a commencé. Les lièvres commencent toujours, et les agneaux, on le sait bien, troublent l'eau de messieurs les loups. Depuis les collégiens, chez qui les grands tourmentent trop souvent les petits et qui n'assurent guère aux nouveaux venus la protection dont ils auraient besoin *, jusqu'aux pauvres femmes qu'écrasent à domicile certaines tyrannies abominables , jusqu'aux minorités, jusqu'aux vaincus sur lesquels tant de gens s'acharnent noblement, les esclaves déguisés en despotes se donnent carrière ici-bas.

Comme il faut être juste avec tout le monde, recon-

1. La première fois que, mon frère et moi, nous allâmes au collège, dans notre costume un peu provincial j*en conviens, et ayant oublié de mettre une casquette ou un chapeau sur nos tètes qui jusqu'alors étai^t restées nues selon la méthode do Bousseau, de grands garçons trois fois plus forts que bous n'eurent pas honte de nous attaquer et de nous battre. Leur cri de guerre était : u^a sont des Gascons ! » La croisade albigeoise avait Talr de ireuv]^mencer.

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naissons ifueTeèprît jjespote ne descend p^s toujours jusque-là. Dédaignant parfois les actes décidément ignobles, soigneux de lui-même, raénageif de iton- honneur, il se maintient dans de plus hautes régions. C'est alors qu'il devîéht l'esprit directeur.

Celui-ci a une vocation irrésistible, gouverner* M"^ de Maintenon est une gouvernante-riée. Je sais deg gens qu'on étonnerait fort en leur disant qu'ils ressemblent à la trop fameuse marquise; et pourtant ils font comme elle, ils censurent, ils surveillent, ils dressent incessamment des feuilles de route à l'usage de leur prochain. — Pourquoi ces projets, ces habitudes, ces dépenses, ces travaux? Pourquoi habitezvous ici et non point là? Pourquoi accomplissez-vous tel devoir et non pas tel autre ? L'esprit directeur vous réorganise votre vie, vous règle Votre budget; fl trouve que vous donnez trop à cette œuvre et pas a^z à celle-là; il compare, il blâme, il sait au juste ce que vous devriez faire et ce que vous négligez. Et gare à vous si vous avez un grain i'îndépendance ! Qm ne se laisse pas dominer et mener par lui est un révolté.

Peut-être ai-je tort, mais je n'ai jamais pu m'entbousiasmer pour Farel sommant Calvin de rester à Genève, sous peine de malédiction. Je ne vois rien de semblable chez les apôtres. Ils nous commandent de «ne pas nous mêler des affaires d'autrui; » sainte réserve, qui sied à la largeur des âmes généreuses. Auprès de ces âmes les libertés s'épanouissent à Tenvi, celle des parente, celle des enfants, celle des amis, celle des domestinues, celle des paysans; chacun respire à l'aise. Dans iyj- - : âge d'un esprit directeur, au contraire, il n'y a que raideur, contrainte, craintes d'esclaves. Ceux qui

restent I^ ont consenti à abdiquer, ceux qui tiennent à garder le gouverrieipent de leur vie s'écartent bien vite ou lèvent le drapeau de Tinsurrection.

L'esprit de domination n'est jamais plus odieux que lorsqu'il s'appuie sur la toute-puissapce de l'argent. Voy^ ces lourds tyrans qui prétendent régenter à la ronde, parce qu'ils ont un hôtel et un clj^teau I Ici, du restp, le moyen d'action est si grossier, qu'on ne parvient pas à s'intéresser aux victimes, et que ceux qui subissent ce despotisme sont précisément au niveau de ceux qui l'exercent.

Dans une sphère bien différente , la tendance que je dénonce produit des maux irréparables; je veux parler des relations d'amitié. Nulle part la liberté n'est plus nécessaire. Malheur à qui la compromet le moins du monde, cette indépendance des cœurs fidèles qui ne flattept ni ne trahissent et sur lesquels on peut toujours compter! Toute amitié a pour base une égalité : il faut qu'oq se parle à cœur ouvert et qu'on s'avertisse réciproquement; il faut que les âmes mettent en commun non-seulement des jouissances, mais des sincérités, des épanchements que les prétentions dominatrices rendent impossibles.

Il est des hommes qui diraient volontiers avec le Richard III de Casimir Delavigne :

Le Jour où, quand Je marche, on me laisse en chemin, Co Jour pour mon ami n'a pas de lendemain.

Ces bommes-là s'imaginent avoir des amis! Ils ne sauraient en avoir ; où l'esclave arrive, l'ami s'en va. Laissez-moi vous citer un exemple, celui de Jean- Jacques Rousseau. En lisant la correspondance de

M"« d'Épînay, on prend en pillé ce pauvre malade maniaque et susceptible que ses amis gourmandent encore plus qu'ils ne le servent et qui, ballotté entre Grimm, Diderot et tutti quanti, a vraiment le droit, dont il abuse, de regimber de temps en temps.

L'esprit directeur se fait aussi inquisiteur au besoin. Parmi les attentats à la liberté morale , je classe sans hésiter ces interrogatoires qui violent brutalement le sanctuaire des consciences , qui froissent la délicatesse et pour ainsi dire la pudeur des sentiments intimes, qui entrent avec effraction dans les âmes et dans les vies.

C'est bien pis encore lorsque notre tyrannie s'adresse de la sorte aux affligés. Certains consolateurs, pareils aux amis de Job, semblent avoir été mis au monde dans le seul but de parachever l'épreuve. Ils s'approchent de l'affligé comme des juges et comme des maîtres : ils épluchent sa vie et pèsent au trébucbet sa douleur; la plus respectable des libertés, celle de.? larmes, s'enfuit épouvantée au bruit de leurs sommations. Ils vous commandent d'être joyeux. Pourquoi n'êtes-^ous pas joyeux? De quel droit pleurez -vous encore? Ces gens-là nous enseignent les vraies règles de l'affliction, les règles et la durée.

Je ne refuse pas de reconnaître ce qu'il peut y avoir d'honorable chez les inquisiteurs. Plus d'une fois, j'en suis certain, on a persécuté par motif de conscience. Ceci soit dit à la décharge des inquisiteurs, nC^ à celle de l'inquisition. La vraie foi a lion eur de la contrainte sous toutes ses formes ; elle est humble, elle se garde de juger; elle croit à la liberté parce qu'elle croit à la vérité.

GBAPITRE II

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