ESCLAVES
Connaissez-vous ces habiles dont la diplomatie est toujours en jeu? Avec eux pas une d^noarcba, pas une parole, pas un geste qui ne soit prémédité et qui n'ait son but. lis poursuivent toujours quelque dessein; ils tendent leurs toiles, ils préparent l'avenir.
Chez d'autres, la prudence domjne ijioîns que. la peur : effarés, l'œil fixé sur le danger ambiant et sur le blâme possible, ils ne cessent de consulter. S'ils agissent , c*est à la façon des généraux qui assemblent chaque jour le conseil de guerre. S'ils écrivent, leurs essais sont indéfiniment communiqués et soumis à des révisions, jusqu'à ce qu'il n'y reste plus rien qui ne soit nicoiore et médiocre.
Je n'ai pas besoin de vous dire que ce sont des esclaves. La première condition de la liberté est de s'appartenir.
Approchez-vous de cette triste meute tremblante et fouaiïlée Je chiens couchants, vous n'en trouverez pas un qui ne soit prêt à lécher les pieds du maître. Le maître pour ces gens-là s'appelle la fortune, la force, le succès, les circonstances. S'accommoder auxcircon-
Stances 9 laisser faire les puissants, voilà leur règle. S*ils avaient à choisir parmi les proverbes ils choisiraient ceux-ci : « La parole est d'argent et fe silence est d'or; » « Il faut se tenir du côté de la cire et des sceaux. » Si vous les consultiez sur nos poètes, vous trouveriez que leur vers favori est Texciamation du roi Nicomède :
Ah! ne me broaillez pas avec la république!
à moins que ce ne soit le sage conseil de Mathurin Régnier :
Selon le yent qu'il fait, Thomme doit naviguer.
Et qui sait? Peut-être leur littérature se résume-t-elle dans le sublime refrain d'une chanson bien connue :
Brigadier, vous avez raison.
Il y a là tout un côté de nos servitudes contemporaines. Servitudes anciennes aussi , car Swift y pensait quand, écrivant les pages les plus amères de son Gulliver, il nous montrait l'homme, le yahoo, esclave impur du cheval.
Est-elle moins amère cette parole de M*"® de Staël * : « En France, rien ne réussit comme le succès. » Je n'en sais trop rien. Le fait est que la religion de la force se propage aujourd'hui chez nous, et aussi chez nos vpisins. L'Europe aime les gens heureux et elle pardonne tout, excepté la défaite. Où le succès cesse, le
1. L'antiquité a eu aussi de ces paroles noblement indignées. Voyez V Hercule furieux d'Euripide : « Résignons- nous à être désormais l'esclave de la fortune. »
II me reste à présenter au lecteur un dernier spécimen de despotisme moral, Tesprit arrogant.
L'insolence gagne chez j^vis le terrain que perd Tindépendance. Moins il y a d'énergie, plus il y a de morgue. Et c'est tout simple ; les airs de supériorité ont du succès aujourd'hui; dans un temps où les hommes sont loin d'abonder, on prend volontiers l'allure hautaine pour du caractère et le sans-gêne pour du talent ; enfin on recule devant les gens qui ne reculent devant rien.
Si nous n'y prenons garde, le premier des mérites sera bientôt l'aplomb. Je le trouve partout, même chez les jeunes gens, même chez les femmes. La timidité s'en est allée, avec tout ce qu'elle avait de grâces aimables. C'est une jouissance et une jouissance rare aujourd'hui d'apercevoir un jeune visage qui rougit, de rencontrer un honnête embarras.
Les oracles sont moins rares. Nul n'est un esprit supérieur s*il ne tranche les questions et s'il respecte tant soit peu la liberté de penser différemment. Heureux encore quand l'arrogance ne se fait pas cynique, afin d'assurer son triomphe ! Le moyen est fort employé, car il réussit souvent. Voyez cet homme grossier, qui se pique d'être grossier, qui ne se gêne pour rien et pour personne, qui ignore Turbanité, le respect des autres et le respect de soi. Il va droit devant lui , libre à sa manière, affranchi des convenances, des égards et des scrupules; et on l'admire, dû moins on le craint.
Elle est dure la tyrannie de la rudesse. Où manque le tact, naît cette oppression d'une nature particulière dont souffrent surtout les natures élevées et délicates.
4^98 TYRANS gT ESCLAVES.
— Qu'i^po^iel 4i^ l'ospjrit arrogaut, je^ ^kUbre, moi! Diogène se croit libre parce qu'il a ji^t^ ^^ éeuelk et parce qi^'il a dit à Alexandre : « Otç-toi dç ïj^m soleil! » Libre? Et quç voit-OQ percer par 1^ ^cQm de son