‹ La liberté moraleChapitre 16 sur 122 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'êpiguréisme

Puisque j'ai prononcé le nom d*Épicure, je veux en profiter pour montrer en quelques mots ce que devient la liberté chez les hommes qui suivent aujourd'hui ses conseils sans s'inquiéter de son système. L*épicuréisme pratique est une des formes les plus ignobles de la servitude.

Gomment en serait-il autrement? L'épicuréisme n'a qu'un principe : nous préserver de ce qui nous trouble. Or ce qui nous trouble est ce qui nous fait vivre, ce qui nous fait agir, lutter, avancer, aimer; ce qui nous trouble est ce qui nous affranchit. C'est un navrant spectacle que celui de ces mutilations successives au moyen desquelles notre égoïsme cherche à se procurer la paix. Les idées, les passions, les convictions, les affections, le gouvernement de soi, tout y passe, et la paix (heureusement) ne vient pas encore. Quand elle vient, il n'y a plus de remède, l'homme moral a achevé de mourir.

S'abstenir de penser, grande entreprise, où Ton ne réussit pas du premier coup. Mais il y a des gens, et

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beaucoup, qui approchent du but. Il s*agit, bien entendu, d'écarter les idées indépendantes, de refouler l'invasion de celles qui pourraient gouverner notre vie et nous imposer des devoirs. Voilà les pensées redoutables; le moyen le plus simple de les supprimer consiste à se précipiter tête baissée dans une vie d'affaires où les détails envahissent tout, où les belles rêveries n'aient plus de place, où l'âme n'ait plus le temps de visiter le noble pays de l'absolu. Il pense encore, il n'est pas encore esclave, l'homme qui s'échappe quelquefois du côté des convictions, des sympathies, des principes et des causes généreuses ; l'imagination est une libératrice, une perturbatrice aussi, et les vrais épicuriens ne l'ignorent pas. Aussi lui ferment-ils leur porte. Un honnête courant d'occupations réglées qui remplissent la vie sans mettre en jeu l'intelligence et la conscience, voilà ce qu'il leur faut. Ce n'est pas penser que faire son métier, mener ses affaires, rendre ses visites, arrêter ses comptes et lire son journal.

Abandonner aux songeurs la poursuite du vrai, aux don Quichottes la défense du juste, laisser dormir les questions, ne troubler ni la société ni soi-même, se défier de l'idéal, ramener le bien à des proportions abordables, n'avoir que des ambitions mesurées et des vices autorisés, voilà la règle à suivre. Horace est le législateur de ce royaume, plus vaste qu'on ne l'imagine; l'auteur de l'Art poétique a écrit toute sa vie sans le dire un Art d'être heureux.

Rien de tropl Retenez cette maxime. Ne quid nir mis! n'est-ce pas une belle chose que la modération? Tout juste milieu n'est-il pas rempli de sagesse ? Nous voici en plein juste milieu de morale. L'image auguste

du devoir se rapetisse à vue d'œil. Point d'enthousiasme, point de dévouement. « Surtout point de zèle, » disait Talleyrand. S'il faut absolument que nous ayons des opinions, ayons-Les avec modération^ soutenons notre parti avec modération, servons la patrie avec modération, aimons la liberté avec modération.

Oh I sainte horreur de ce qui s'élève, que de prosélytes tu fais ici-bas! Depuis Confucius qui enseigne aux Chinois à prendre d'honnêtes moyennes, jusqu'à lord Chesterfield qui adresse à son fils les lettres que chacun sait, quelle école de lâcheté, d'abaissement et de servitude I Et cette servitude se donne pour un affranchis^ sèment. L'indifférence n'est-elle pas la liberté? Lucrèce ne nous apprend-il pas qu'on ne devient vraiment libre que lorsqu'on s'est enfin débarrassé des idées incom* modes, de Tâme, de Dieu, de la vie à venir? L'existence indépendante n'est-ce pas celle qu'Anacréon chantait avant Horace et que Mathurin Régnier a. chantée comme Anacréon?

Et le prudent sera de raison dévêtu,

SU se montre trop chaud à suivre la vertu.

On peut diminuer la vie, on peut rétrécir le cœur, on peut en venir à se dire avec une satisfaction profonde : il n'y a plus chose au monde qui me gêne, je fais ce que je veux. — On peut en venir, je le constate en frémissant, à cet état horrible qu'on appelle la liberté d'esprit. Alors on a le bonheur de ne penser à rien, de ne croire à rien, de ne s'inquiéter de rien, de ne tenir à rien. Rappelez-vous le mot profond de Mapguérite : «On voit qu'il ne prend intérêt à rien. » C'est ce qui l'épouvante à la rencontre de Méphistophélès.

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L'âme perdue c'est Fâcoe vide. Il existe, grâce à Dieu, une passion du bien, une passion du vrai et du beau, et tout ce qu'il y a eu d'hommes libres sur la terre a hrûlé de cette passion-là. Socrate et Marc-Aurèle, Léonidas H Philopœmen, Caton, Jeanne Darc, Sidney, Russell, Wilberforce, Washington, Lincoln, les Macchabées, les apôtres, les martyrs, les huguenots, les jansénistes de Port-Royal, un Dante, un Michel- Ange, un Corneille, que sais-je? je prends au hasard, y a-t-il une des grandes figures de l'histoire que n'anime 1^ feu d'une passion? César lui-même, ce représentant immortel de la race des flegmatiques, ce type des gens Êidl^s au pardon parce qu'ils ne haïssent pas et n'aiment guère non plus, César avait du moins une passion: il était ambitieux.

Je ne sais pas si les passions mauvaises ne valent pas mieux que l'absence complète de passion. Oui, elles valent mieux; dans l'Évangile, les froids et les bouillants ont le pas sur les tièdes. En d'autres termes, il y a de la ressource tant que le œur bat. Malheur à ceux c[ui ne connaissent plus ces puissants désirs, ce trouble moral qui remue les profondeurs de notre être !

Être tiède , ce n'est pas un caractère, c'est une déchéance. Il y a des caractères ardents et des caractères tranquilles, mais les uns et les autres sont aptes à connaître la passion du bien; ils le serviront chacun selon sa nature;, n'importe, ils le serviront tous et ils l'aimeront. Qoant aux âmes flasques et inertes dont la prudence écarte ce qui pourrait déranger leur lâche sommeil, plaignons-les d'avoir fait si bien le désert autour de leur gîte, qu'aucun être vivauit n'en approche plus,

je veux dire aucune passion, ni celle du juste, ni celle du bon, ni celle du vrai, ni la passion du croyant, ni.la passion du citoyen, ni la passion de l'homme de famille.

Un devoir qu'on accomplit sans passion, qu'est-ce? Une tâche servile. Une piété dépourvue de passion, qu'est-ce? Une pratique, une récitation, une orthodoxie; cela n'a rien de commun avec cet Évangile qui nous annonce « la folie de la croix » et qui nous invite à (( devenir fous pour être sages. » Les mondains euxmêmes savent ce qu'il faut penser d'une dévotion si raisonnable; ils devinent instinctivement que se convertir est chose sérieuse et qu'on ne se passe pas de passion pour prier, pour se repentir, pour lutter contre le mal, pour aimer Dieu.

La charité est une passion ou elle n*est rien. La tendresse des époux est une passion ; la tendresse des parents est une passion ; le patriotisme est une passion ; le libéralisme est une passion. Otez la passion, et je vous défie de trouver quelque part ou un champion des belles causes, ou un chrétien, ou un citoyen, ou un artiste. Qu'est-ce qu'un artiste qui n'a pas la passion de l'idéal?

La doctrine épicurienne mène droit à l'esclavage, car elle démolit une à une les assises de la liberté. La fausse liberté qu'elle prêche est la négation absolue de la vraie. C'est la liberté par l'indifférence ef^la légèreté de cœur, celle qui a pesé dans ses mains tremblantes les fortes affections d'ici-bas et qui s'est effrayée de leur poids.

Les hommes qu'elle nous fait ne sont pas toujours

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