L^ÉPICURÉISME
méchants. Il leur est même permis d'être boDS, pourvu qu'ils ne soient pas tendres, pourvu qu'ils se préservent des tourments, des remords et des regrets, qu'ils évitent de prendre au sérieux leur douleurs propres et qu'ils n'aillent pas cherchei- bien loin, pour l'entasser en insensés sur leur âme, le fardeau des douleurs d'autrui.
Si vous voulez savoir ce que vaut cette liberté-là, interrogez ses partisans. L'un des plus fameux» Lucien, ne se gênait pas pour confesser jadis que son système conduisait à la suppression du libre arbitre. A la place de la volonté, il mettait le discernement et la prévoyance ; à la place du devoir, il mettait le bonheur (et quel bonheur I) ; à la place de la liberté, il mettait l'insouciance.
La liberté est la paix des forts. Étran^sfe méthode pour donner des forces, d'entretenir la débilité morale, d'éviter les émotions et les questions, de mettre rhomme au régime d'hôpital I Ce n'est pas la passion qui asservit, c'est l'apathie. L'indifférence est lourde à porter, quoi qu'on dise. Sous cet ignoble fardeau notre âme s'affaisse; elle devient somnolente et passive; elle abdique, elle évite la rencontre des convictions qui traînent après elles des devoirs.
On devient esclave par amour du repos. Aux yeux des despotes, quels qu'ils soient, les gens qui ne pensent pas du toufc^sont mille fois, préférables aux gens qui pensent bien. Ne pas avoir d'opinion, c'est avoir de toutes les opinions la plus commode, la plus productive et la plus généralement approuvée. Mais ne pas avoir d'opinion, c'est aussi renoncer à être quelqu'un. Ainsi s'achève en nous l'œuvre de l'effondrement mo-
rai; nous ne sommes plus esclaves seulement, nous devenons serviles.
Serviles vis-à-vis du pouvoir, et serviles, ce qui est pis, vis-à-vis de la coutume établie. Rien de tel que de n'avoir pas d'opinion, pour se prosterner devant l'opinion. Alors l'intelligence suit l'exemple du cœur; elle déchoit à son tour. Nous nous emprisonnons dans le vulgaire ; le médiocre nous plaît seul, nos dernières énergies se dépensent à railler ce qui est généreux et à décrier ce qui s'élève; nous répétons d'un ton doctoral les sentences de la gi'osse moralité mondaine. C'est un asservissement sans remède que celui des hommes qui ont renié l'idéal, qui ne comprennent plus que les jouissances du terre-à-terre, et qui, toujours en garde contre ce qui éclaire et ce qui réchauffe, ferment portes et fenêtres^ de peur de laisser entrer le soleil dans leur maison*