‹ La liberté moraleChapitre 27 sur 122 · LA DURETÉ · texte numérisé non relu

LA DURETÉ

néreux. Nous sommes appelés à être heureux, oui heureux, en dépit des douleurs de la vie ; mais la sécheresse d'âme exclut jusqu'à la pensée d'un bonheur digne de ce nom. Enfin nous sommes appelés à être libres; mais la sécheresse d'âme nous met en escla* vage.Elle nous rend aussi incapables des émotions«des palpitations et des mouvements de la vie, que le serait un cadavre pris dans les glaces polaires.

Cette servitude si rude devient bien plus rude encore quand la malveillance se joint à la dureté. Nous avons tous rencontré des hommes qui étaient durs sans être malveillants. S'ils ignoraient ce que c'est que d'être joyeux avec ceux qui sont dans la joie et de pleurer avec ceux qui pleurent, ils ne connaissaient pas davantage ce que c'est que de haïr. Enfermés dans leur rude carapace, n'ayant aucun contact avec d'autres humains, ils ne plaignaient personne, n'aidaient personne, mais aussi n'attaquaient personne.

Par malheur, les âmes inaccessibles à la sympathie ne le sont pas aux antipathies passionnées. Qu'un sentiment d'envie s'éveille chez elles, et elles deviennent positivement méchantes. Alors leur servitude redouble : je les vois courbées sous l'obsession de cette pensée rongeante : Pourquoi celui-ci réussit-il mieux que moi? On l'applaudit, on l'exalte; a-t-il plus de talent? A-t-il rendu plus de services? D'où vient que je suis tnis en oubli?

Quiconque a commencé à se dire cfla a renoncé à être libre. Il appartient à sa jalousie, il travaille sous ses ordres, sous son fouet toujours levé. Qu'il le veuille ou non, un plus fort que lui le gouverne» lui inspire ses

sentiments, ses préoccupations, ses craintes ignobles et ses ignobles désirs. Son tyran ne le torture pas seulement; il le rabaisse et le rapetisse. Son supplice de chaque jour est aussi une dégradation de chaque jour.

Chez d'autres, la méchanceté nait d'elle-même, en dehors des provocations de l'envie. Certaines âmes dures sont en même temps des âmes positivement malveillantes. Le dénigrement est pour elles un besoin, je n'ose dire un plaisir.

En tous cas, elles ne connaissent que ce plaisir-là. Découvrir le mauvais côté de toute chose et de tout homme, deviner les intentions perfides, soupçonner les motifs intéressés, mettre en doute les dévouements et les vertus, passer les succès au laminoir d'une critique morose, décourager ce qui s'élance, ramener à terre ce qui s'élève, attrister ce qui s'égaye, blâmer, gémir, déplorer, découvrir les défaillances de la vertu, les faiblesses du talent et les taches du soleil, quelle joiel

Ahl Dapont, qu'U est doux de toat déprécier 1

Ce sont là joies d'esclaves. L'homme libre a des bonheurs différents. Il aime, il sympathise, il admire. Le beau côté est celui qu'il aperçoit le premier. Il excuse, il encourage, il réserve sa sévérité pour luimême et son indulgence pour autrui. Aussi voyeï, que de braves gens il rencontre sur sa route ! £t que de bons livres I Et que de belles œuvres I Et que de motifs d'espérer! Il espère, en effet. Quoiqu'il voie le mal et qu'il s'en afflige, il n'a garde d'oublier la victoire remportée il y a dix-lmit cents ans. Il sait que

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