‹ La liberté moraleChapitre 35 sur 122 · LES IDÉES REÇUES · texte numérisé non relu

LES IDÉES REÇUES

tdnt à être administrés, où nous allons si volontiers à Tunité, où nous tenons si passionnément à être comme tout le monde. Chez nous, la soumission à la règle élabUe (je n*ose répéter à la mode) passe presque pour un devoir.

tt Aux sacrés oiseaux ne touche, » disait Rabelais. Les sacrés oiseaux ne sont pas, comme on pourrait le croire, les dogmes religieux, ou du moins les principes de la morale ; non, vous pourriez toucher à ceuxlà sans trop vous compromettre. Mais si vous touchez à un certain fonds d'opinions régnantes, vous êtes perdu. Tout esprit à la libre allure qui ne se prosterne pas devant l'opinion sur les points auxquels elle tient est un ennemi public.

L'opinion ne tient point à tout, et les choses les plus essentielles sont souvent celles qui l'inquiètent le moins. N'aijez pas vous y tromper ; elle a son programme du jour, sa collection de vérités indiscutables, ses axiomes qu'on doit accepter, sous peine d'être mis au ban. Ces choses convenues s'imposent sous le titre respectable (le sens commun ou de bon sens. Si vous vous en écartez, on ne vous réfutera pas, réfute t-on les fous ? Vous serez un homme jugé.

]^ bon sens, le sens commun, la raison générale I un bon assommoir pour écraser l'essor des esprits et l'indépendance des cœurs. En face de la raison générale, que deviendront les convictions individuelles? Que seront, aux yeux des gens « sensés, » ceux dont la pensée se permet de franchir le cercle des opinions raisonnables et permises? Lorsque Jésus-Christ et les apôtres ont paru, tout ce qu'il y avait de bon sens dans le monde romain s'est indigné.

i04 CAUSES BE «KRVITDDE.

Le lecteur m*a compris : je n'attaque pas le bon sens en ftti-meme; nu! ne l'apprécie autant que moi. Ce que j'aitaque, c'est la collection d'idées toutes faites qui usurpe ce beau nom et qui adresse incessamment ses appels à notre paresse intellectuelle et morale. Ce faux ion sens n'est que trop aimé dans notre temps et dans notre pays. Nous ne sommes que trop portés à nous, dispenser, que dis-je? à nous préserver du souci des recherches indépendantes et des convictions personnelles^ En politique, en religion, en morale, en littérature, nous cherchons et nous trouvons sans peine les grosses opinions courantes. C'est là ce quTi nous faut. Qu'en dit-on? Que pense le monde? Voilà la question qui se pose sans cesse pour nous. Hérétiques tant qtf il nous plaît en matière dogmatique, nous n'oserions l'être en matière littéraire ou même musicale, pour peu que la mode fût fixée en musique comme en littérature. '

J'ajoute que nous cesserions de l'être en matière religieuse dès le jour où, l'indifférence disparaissant, certaines croyances deviendraient la marque obligée de l'honnête homme et entreraient dans le domaine du bon sens. Pour être hérétique en pareil cas, il faudrait une énergie et une droiture dont nous sommes absolument incapables tant que nous renonçons à avoir des opinions à nous. C'est en ce sens, je le suppose, que Franklin déclarait n'avoir connu aucun hérétique qui ne fût vertueux*. Aux États-Unis, où la foi chrétienne est professée par tout le monde, tel homme qui la rejette peut être moralement très-supérieur à tel autre qui ne l'accepte que pour se conformer à la coutume établie.

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