‹ La liberté moraleChapitre 38 sur 122 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

U SODMlfiaiOlf A L'iIfFLUENGE DES MILIEUX

le voudrais creuser notre sujet, quoique je n^aie pas certes la prétention de l'épuiser. Autant les généralités sur la servitude morale sont banales et stériles, autant il peut être important d'étudier sérieusement dans ses manifestations diverses ce mal de tous les temps qui est le mal spécial de notre temps. Tel s'agenouille devant les opinions reçues, qui serait peut-être assez fier pour rejeter le joug avoué d'une coterie : tel autre refuse de se conformer aux opinions reçues, qui accepte en fait l'influence souveraine du milieu où il est placé. La servitude dont nous parlons n'a pas de forme plus réservée et moins choquante que celle-ci.

Et pourtant, si réservée soit-elle, elle produit des conséquences d'une effrayante gravité. On dit qu'Âlcibiade, libertin à Athènes, fut à Sparte le plus austère des citoyens et devint en Perse le plus efféminé des satrapes. Nous risquons de faire comme lui, quoique par d'autres motifs. Le plus souvent, c'est par mollesse que nous subissons l'action des milieux, semblables aux truites qui prennent, dit-on, la couieur du lit sur lequel coule leur rivière. Le même homme se modifiera» sans

en avoir conscience, selon qu'il entrera dans un corps de garde ou dans une grave réunion de famille. Nous prenons à notre insu une attitude générale, un son de voix, et je puis le dire en outre, un courant d*idées particuliers, lorsque nous mettons le pied dkns une église ou dans un comité de bienfaisance. Il faut une indépendance puisée aux grandes sources pour rester soi-même où que- Ton se trouve, et pour éviter en même temps la faiblesse qui reçoit toutes les empreintes et la rigidité affectée.

L'indépendance vraie n'affecte rien et n'a garde de souligner ses vertus. Elle est simple, naturelle, elle ne porte aucune marque d'austérité préméditée ; mais elle est ferme aussi, et partout vous la voyez fidèle à se$ convictions. Où en serions-nous sans elle? J'ose à peine le dire. Il ne faudrait plus parler de vérités et de principes, parce que tout cela changerait avec les temps et les pays, bien mieux, avec les positions. Nous aurions la vérité des riches et celle des pauvres, la vérité des légitimistes et celle des républicains, la vérité des catholiques et celle des protestants, la vérité du moyen âge et celle des temps modernes, la vérité des peuples germaniques et celle des peuples latins.

Grâce aux âmes indépendantes qui aiment la vérité pour elle-même et qui ne répètent pas de mots d'ordre, la notion de vérité se maintient au milieu de tant de vérités, la dignité humaine survit et chacun de nous est autre chose que le produit de l'époque, de la race» du pays et des circonstances. Retranchez les âmes iadépendantes, et la théorie qui détermine nos sentiments et nos actes en vertu d'une sorte de chimie morale ne sera pas loin d'avoir raison. Alors on aura id

L'INFLUENCE DES MILIEUX. ÏOi

droit de nous dire : Si vous étiez né à Gharleston, vous aimeriez Décessairement l'esclavage; si vous étiez né à Constantinople, vous rejetteriez TÉvangile; si vous étiez né à Madrid, vous détesteriez la Réforme; si votre fa« mille était légitimiste, vous seriez partisan du comte de Chambord ; si vos parents étaient républicains, vous seriez radical. Je vais plus loin, on pourrait ajouter : Si vos parents étaient débauchés , voleurs , assassins , Tousseriez condamné sans rémission à devenir la proie des tripots, en attendant la prison ou le bagne.

Nous ne sommes pas esclaves à ce point. Sans revenir à la démonstration que j'ai donnée dans une autre partie de ce travail , je me contente de signaler les hommes qui chaque jour infligent un démenti aux fatalités prétendues. Grâce à Dieu, la religion du pays, l'opinion régnante, la tradition domestique, l'air ambiant, ne résolvent pas à notre place tous les problèmes que nous sommes appelés à résoudre nous-mêmes, sous notre responsabilité personnelle.

Si nous cessions un seul jour de réagir contre l'influence des milieux, nous ne tarderions pas à nous dépraver.

La morale de tel pays autorise les plus honnêtes gens à pousser terriblement loin les habiletés commerciales; ailleurs il ^st admis (toujours par les honnêtes gens) que certaines formes de l'mconduite sont excusables. Nous dispenserons-nous d'avoir notre morale à nous et de consulter notre propre conscience?

Il est des Églises où l'unité est poussée jusqu'à l'uniformité. On est tenu de s'y conformer au patron oflS- <^1, non-seulement pour les croyancesi non-seulement

pour les rites, maïs pour les actes mêmes dont chacun devrait rester juge. On y marche ensemble; on y a tos mêmes opinions, la môme tenue, le même langage «a toutes choses. Il y a là comme une tradition intérleate qui est soustraite à la discussion et à Texamen. — Répéterons-nous humblement les articles de ce Credo? Si quelque vérité y est méconnue, ne sî^ntirons-nous pas qu'elle a droit à nos hommages T

Notre parti a ses traditions aussi, et elles ne sont pas toutes bonnes. — N'aurons-nous pas assez de droiture et de courage pour l'avertir? Abuserons-nous de la discipline, au point de supprimer Tindépendance?

Et les traditions de famille ! Faudra-t-il les accepter aveuglément? Personne ne respecte plus que moi cette fidélité héréditaire aux opinions transmises de père en fils, cette honorable solidarité qui unit les générations successives autour du même drapeau. Prenons-y garde toutefois, la vie collective, dont je ne méconnais pas l'importance , ne saurait supprimer la vie individuelle. Auprès de la conscience de la famille, la conscience de Tindividu réclame sa place. Et n'allez pas la lui refuser, car vous blesseriez l'être moral dans ce qu'il a de plus intime. Qu'est-ce qu'une croyance héréditaire dès qu'elle a cessé d'être une croyance personnelle? Un mensonge. — Je doute fort que les mensonges contribuent à la dignité des familles. Du moment où nos enfants ne se sentent pas libres d'obéir chez nous à leurs convictions propres, la conviction de famille n'est plus qu'une tradition; moins que cela, une convention, un signe de ralliement , une cocarde à mettre au chapeau. Quelque chose d'artificiel et de faux s'introduit alors dans nos rapports d'affection ^ dans nptrê vie en-

tière et jusqife dans les habitudes de notre pensée. Nous nous mettons au régime des coteries; les vanités prennent la place des vérités , les grandes considéralions s*effacent devant les préoccupations mesquines. II se forme ainsi sous notre toit des générations d'êtres impuissants et inutiles, étrangers à tout, capables au plus de respecter le mot d'ordre d'une" caste et incapables d'avoir sur quoi que ce soit une croyance, un élan, une résolution qui leur appartienne.

En d'autres termes , Tesclavage du logis a fait son œuvre. Peut-être ai-je le droit de ne point passer pour un ennemi de la famille. Mais à Dieu ne plaise que je consente à la fonder jamais sur une négation quelconque de la liberté 1 Que la famille ait ses opinions, transmises ou nouvelles , rien de mieux. Que tous ses membres respirent le même air; qu'il y ait une vie commune; que le souvenir des ancêtres, Thonneur du nont, la solidarité légitime du présent et du passé exercent leur saine influence; que Taffection et le res* pect aussi disposent les plus jeunes à marcher dans la route où sont engagés les chefs de la maison , rien de mieux encore. Seulement, n'oublions pas que l'indépendance morale est chose sainte, qu'à la sacrifier ou à l'amoindrir nul ne gagnerait , pas plus les pères que les enfants, ^qu'on n*est homme qu'à la condition de penser ce qu'on pense, et qu'on ne pense ce qu'on pense qu'à la condition d'avoir réfléchi et choisi. II faut donc que , dans la famille comme ailleurs, nous fassions bonne guerre à la servitude des milieux.

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