L ESPRIT CRITIQUE
Ce que je viens de dire sur la critique appelle de courtes explications. Vous avez lu Faust, D'où vient que le chef-d'œuvre de Gœthe vous a centriste et pour ainsi dire opprimé? Ce que vous éprouviez en le lisant , ce n'était pas seulement de l'émotion. Quelque chose pesait sur vous. Pourquoi?
Méphistophélès était là ; je veux dire l'esprit critique, l'ironie impitoyable qui glace tout. S'il y a quelque part un sentiment pur, il le flétrit de son contact; s'il y a une croyance, il la raille; s'il y a une tendresse, il l'avilit; s'il y a une espérance, il la tue.
Méphistophélès représente-t-il la méchanceté? Non, pas précisément; il est (voilà le trait de génie) il est l'incarnation de l'esprit, de l'esprit isolé de la conscience et du cœur, de l'esprit qui raisonne, qui doute, qui nie, qui dissout, en un mot, de l'esprit critique. Méphistophélès découvre le mal sous le bien , l'intérêt sous l'élan ; il montre l'envers de toute médaille héroïque ; sans w ^toucher et en se jouant, il désenchante, il rabaisse, il rapetisse.
Méphistophélès est un grand maître dé servitude. Il
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n'a pas besoin d'^n exposer la théorie; à quoi bon? La servitude naîtrai d'elle-même, quand rien de beau et de boa ne restera ^debout. En frappant au cœur les enthousiasmes et les espérances il sait bien ce qu'il fait. L'homme qui ne croit plus à rien ne peut plus s'appuyer sur rien. Dès lors, l'esclavage va de soi.
a Faust n'était qu'un drame, il n'y aurait pas à s'en préoccuper beaucoup. Mais il est un symptôme ; l'esprit critique qui, sous diverses formes, envahissait le monde au siècle dernier, «t qui depuis n'a pas perdu sesomquétes, avait an temps de Gœthe bon nombre d'organes qui ne lui cédaient pas en audace. Est-il bien sûr que l'honnête Kant, avec ses antinomies, n'ait pas été le premier patron des négations dissolvantes que nous voyons encore à l'œuvre aujourd'hui?
Pour disséquer il faut tuer d'abord. L'esprit critique n'y manque pas. Devant son scalpel je n'aperçois que des cadavres : cadavre de la poésie , cadavre de l'art , cadavre de la philosophie, cadavre de la religion. Et l'esprit critique fouille là-dedans; il partage, il sépare, ilfèse, il met tout en petits morceaux. Une seule chose lui échappe, une chose insignifiante, la vie.
La vie ne résiste pas à l'analyse. Elle s'en va et ne reparaît plus. Vous demandez pourquoi l'être moral s'affidblit, pourquoi les énergies et, par conséquent, les indépendances disparaissent? Adressez-vous à l'analyse. Les époques dominées par la critique t)nt toujours été ^ époques impuissantes. Rappelons-nous les Alexandrins, ces savants, ces raffinés, qui avaient si bien sondé tous les systèmes, qui les tripotaient et les méjugeaient si dextrement, sachant si bien ce qu'il fallait prendre de chacun d'eux pour composer la mixture
souveraine, Télixir de vie destiné à ressusciter le monde antique. Un peu de judaïsme, un peu de gnosticisme, un peu de platonisme, un peu de christianisme, un peu d'illuminisme; du vrai, du taux, des doctrines mutilées et mortes, voilà les éléments. Il ne s'agissait que de mêler et de chauffer. Il sortit de là le plus abominable poison qu'on ait jamais offert aux lèvres altérées de l'humanité.
La critique est en train de recommencer Alexandrie. Comprenant tout, respectant tout, mettant de tout dans son alambic, convaincue que tout a eu sa raison d'être, que tout a été vrai à son heure, et que le sage, qui n'épargne rien, doit aussi ne rien dédaigner, elle nous mène droit à cette indifférence hautaine qui n'affirme ni ne nie. Nous nous exerçons, chose malaisée, à respirer dans le vide, je veux dire dans le doute. Le doute élégant, qui évite les gros mots, qui traite les croyances populaires avec une condescendance pleine de bon goût et qui les salue même en souriant, tel est le but vers lequel on nous conduit. A côté des sciences positives qui seules seront la vérité, nos guides inscriront un grand peut-être, et nous serons contents.
Un peut-être, ce n'est pas beaucoup pour vivre, pour marcher, pour lutter, pour conserver ou pour conquérir sa liberté. Aussi notre temps, qui parle beaucoup de la liberté et qui s*en inquiète à juste titre, court-il grand risque de glisser, même à son insu, vers la servitude. La question se débat bien moins dans les parlements que dans les âmes. Selon que l'esprit critique sera vaincu ou vainqueur, nous aurons ou nous li aurons pas ce qui fait qu'on se tient debout.