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CHAPITRE XVI

LA MiONDANlTÉ

U fallait démontrer les servitudes dévotes ou soidisant telles; quant aux servitudes mondaines, il suflSra de les rappeler. Afin d'aller plus vite, occupons-nous de la mondanité en bloc. Sous cette expression collective bien des faits particuliers sont réunis; néanmoins le fait général a sa réalité propre, dont, hélas , il n*est pas possible de douter.

Elles abondent malheureusement ces vies où le temps manque pour tout ce qui vaut la peine d*être fait : on tf a le temps ni d'aimer, ni de remplir les devoirs sérieux, ni de prier, ni de penser. Chaque jour, chafique nuit, la course haletante continue, une course folle, en rond, dans le vide. On s'épuise sans avancer d'un pas. Et quelle dépense des biens les plus précieux ! C'est la santé, c'est l'intelligence, c'est le devoir, c'est l'affection, c'est la famille (je ne parle pas de l'argent), que l'on prodigue sans compter, comme si l'on ne savait qu'en faire.

Que devient l'âme, je le demande, sous l'action de cette frivolité féroce, dans ce tourbillon où disparaissent l'un après l'autre tous les grands intérêts de nos

vies, OÙ Fon apprend, c'est le comble de l'élégance mondaine, à ne s'échauffer pour rien, où la politique même, et le^ lettres, et Fart sont abandonnés aux pédants?

J'ai dît qu'on ne s'échauffe pour rien; je me trompe, on s'échauffe pour les faux devoirs, pour les faux plaisirs. On ne saurait être ni nourrice de ses enfants, ni mère véritable; on délègue une à une les saintes obligations de la famille; on ne saurait comment s'y prendre s'il fallait s'asseoir au chevet d'un malade et monter le fétide escalier d'un pauvre ; mais s'il s'agit de faire des visites, de passer des nuits au bal, de tenir pied aux nécessités de l'existence mondaine, oh I alors on déploie une énergie qui va jusqu'à l'héroïsme. On veut marcher et^ qui sait? mourir au premier rang. On veut hrilleri

Et de pied en cap être la poupée La mieux équipée De Rome à Paris.

Les hommes, au reste, ne sont pas moins mondains que les femmes, et le sont plus sottement, n'ayant ni les mêmes grâces ni les mêmes excuses. Quelles qu'aient été les lacunes de leur éducation, car l'hérédité joue un grand rôle dans nos servitudes et dans nos vices, ils n'en ont pas été réduits, comme de malheureuses jeunes filles, au maigre régime de la broderie, des leçons superficielles et du piano. De quel droit sont-ils devenus incapables d'être maris, pères, citoyens, savants, incapables de tout ce qui n'est pas la vie du monde, la gestion de leur fortune ou les fonctions publiques! Si les mères n'élèvent guère leurs

enfants, je ne vois que pères qui ne les élèvent pas du tout. Où trouveraient-ils une heure pour cette corvée? Ils se couchent le malin, ils se lèvent au milieu du jour. Et cette vie, sous une forme ou sous l'autre, dure Tannée entière. L*hiver fini, on trouvera le moyen d'avoir le même accablement d'occupations mondaines à la campagne ou aux bains de mer. On se dit fatigué, on Test ; mais c'est une fatigue dont on ne se passerait plus : elle est devenue un besoin» c'est-à-dire un esclavage.

Esclavage est le mot. Avant d'accepter et d'aimer ce joug, on le subit, on en souffre, on le trouve écrasant, on essaye parfois de le secouer. Inutile! les despotisraes bien établis ne se laissent pas renverser de la sorte par une impatience d'un moment. D'ailleurs les obligations mondaines ne sont-elles pas des devoirs? Et depuis quand est-il permis de s'affranchir des devoirs, sous prétexte qu'ils sont une gène? Il faut donc obéir, et Ton obéit. Quelquefois on meurt à la peine noblement. Toujours on s'use, on perd à ce métier son élasticité intellectuelle et morale. De chaque hiver, de chaque année on sort un peu plus flétri, un peu moins propre à la vie saine et bonne. Ce qu'on ne ferait pas pour remplir les devoirs véritables on le fait sans h^iter pour remplir des devoirs factices dont on sent le vide, qui ne donnent aucune joie, mais qui sont des maîtres, et cela suffit.

Les esclaves de la mondanité ont-ils jamais essayé de faire leur triste bilan, celui d'une journée, d'une sai^n, d'une année, d'une vieî^ Et ces vies se comptent par milliers de milliers I Et il y en a eu de telles dans tous

les siècles ! L'imagination recule épouvantée devant ce gaspillage insensé de bonheurs, de caractères, d'affections. Les invasions des barbares n'ont pas fait de pareilles ruines.

Cest un rude joug que celui du monde; mieux vaudrait avoir affaire à Genseric ou à Attila. — Votre cœur, votre intelligence ont des besoins; vous voudriez nourrir votre esprit, vous arrêter une heure, vous recueillir. « Non, s'écrie le maître, tti iras de visite en visite et de soirée en soirée; tu iras, jusqu'à ce que mort s'ensuive. » — L'uniformité absolue vous pèse; vous essayeriez volontiers d'être un peu vous-même. « Tu demeureras le très-humble serviteur de la mode; tu porteras docilement l'empreinte de l'uniformité absolue. Tu seras comme tout le monde, tu vivras, tu parlerai?, tu penseras comme tout le monde ; ou plutôt, tu ne penseras plus ; tu entendras, tu répéteras chaque jour les phrases convenues ; tu t'abrutiras.» — Vous êtes rongé par une douleur secrète ; votre âme est en travail. « 11 n'importe, tu feras ton métier d'homme du monde, aujourd'hui, demain, toujours. Tu prendras un masque de gaieté, et si tes larmes coulent, ce sera en dedans. »

Ici apparaît cette incommensurable misère de certains riches, à l'aspect de laquelle on se prend à préférer, presque à souhaiter les douleurs de l'indigence. Il vaut certes mieux être pauvre que de jouer le rôle d'une de ces poupées couvertes de dentelles et chamarrées d'or, qui tournent toutes l'œil de la même manière, qui font les mêmes révérences aux mêmes en* droits, et qui. prononcent sur le même ton les mêmes mots. La vie d'un journalier qui respire le grand air, qui pioche la terre au grand soleil et qu'attendent au

logis les embrassades de ses marmots, n'est-elle pas un paradis en comparaison de la vie du travailleur der salons, qui s'essouflBle, nouveau Sysiphe , * soulever sans cesse un rocher prompt à lui retomber sur le cœur? Pour celui-ci, point de famille, point de bonnes tendresses. Point de .repos non plus : il ne sait pas ce que c'est que de s'asseoir une heure à Tombre Mdie d'un arbre et d*essuyer la sueur de son visage.

Dans ces existences émiettëes par la mondanité vous chercheriez en vain une simple et franche joie. Ne nous fera-t-on jamais une pièce intitulée : les^ Plaisirs ennuyeux? J'entends ceux que le monde a inventés, dont il remplit ses journées, dont il ne peut pas se passer, et dont il bâille. Il est vrai que tout cela est réglementé par une autorité souveraine. Qui songerait à lui résister? — Allons donc! s'amuser contre les règles! Pour quels manants nous prenez-vous? NoUs aimons bien mieux nous ennuyer selon les règles!

Et Ton s'ennuie, en effet. Jusqu'où va ce supplice, à quel excès tragique arrive le sentiment du vide chez les âmes qui avaient d'autres besoins, plus d'un aveu nous permet de le deviner. Même quand l'esprit s'en mêle, quand la mondanité n'exclut pas la conversation (chose rare), la lassitude arrive vite. Décidément, nous avons une âme.

La mondanité a ses degrés et ses nuances. Je connais des mondanités honnêtes et modérées ; je connais même des mondanités pieuses. Sans vouloir assimiler ce qui diffère réellement , je me borne à constater ceci : la mondanité commence dès que la sobriété cesse.

On sait l'horreur que m'inspire la casuistique. Je

n'irai pas en faire ici et indiquer les plaisirs ou les usage? qui ont à mes yeux un caractère mondain. Que la {?^e morale éisse son œuvre, a À Paris, disait le comte de Maistre, il n*est plus permis d*étre chrétien , passé huit heures du soir. » Avis aux chrétiens I Entre la mondanité et la rupture brutale de toutes les rela- . lions, il y a une voie que trouveront, s'ils veulent bien la chercher, les homntes qui sont décidés à ne pas gaspiller leur vie, et qui tiennent en même temps à rester hommes du monde, dans la bonne acception de ce mot. Je les en préviens, ils auront besoin d'énergie. Tout rejeter ou tout accepter, voilà ce qui est facile ; mais nous ne sommes point ici-bas pour faire ce qui est facile. Écarter sans hésitation ce qui est contre la conscience, n'aller jamais là où le Seigneur ne vient pas avec nous, c'est déjà mieux. Est-ce assez? Non, si nous nous dissipons, si nous nous évaporons, fût-ce dans la compagnie des hommes les plus excellents. C'est la mondanisation de l'âme qu'il s'agit de prévenir, car le joug du monde se porte en dedans. Lorsque nous nous sentons gagnés par la frivolité ou par la fatigue, lorsque l'encombrement nous menace, lorsque nous courons le risque d'être surmenés, lorsque nous en sommes à chercher le temps de remplir nos devoirs, de poursuivre nos travaux , d'élever nos enfants , d'aimer notre famille, de visiter nos pauvres, de lutter contre nos vices, de nous recueillir, de. prier, de mener la vie cachée avec Christ en Dieu, de- respirer, en un mot, alors le moment est venu de veiller sur nous et de repousser l'ennemi.

le songe si peu d*ailleurs à recommander un isole-

ment farouche, que je considère celui-ci comme une cause réelle de servitude. Ne voir personne, c'est bien commode; c'est trop commode. Qui ne l'a éprouvée à certains moments la tentation de se renfermer dans la famille, de ne plus sortir du home, cette forteresse de la liberté? — Nous avons tant de chagrins! On nous méconnaît, on nous calomnie; eh bien, nous vivrons doucement entre nous. Nous continuerons notre œuvre, mais sans nous informer de ce qu'on en dit au dehors. Nous ne lirons plus, nous ne verrons plus ce qui se passe par delà nos murailles. Notre pont, est levé, notre herse est baissée ; nous ne nous inquiétons de personne.

J'ai supposé le cas des chagrins; il n'est pas nécessaire d'y recourir. La solitude a, par elle-même, un charme de paresse et d'égoïsme auquel il est facile de se laisser aller. Les moines sont heureux; pourquoi ne nous ferions-nous pas moines? Ce serait un grand embarras de moins, de sortir du siècle, d'éviter les devoirs et les difiScultés d'ici-bas. Quel mal y aurait-il à nous claquemurer dans une chambre bien close et à nous préserver des courants d'air ?

Quel mal il y aurait? Je vais vous le dire. D'abord il n'est pas bon d'écarter les devoirs. Ensuite il nous est nécessaire de nous frotter aux autres hommes, à leurs idées, à leurs erreurs , à leurs critiques , à leurs injustices. Sans cela nous devenons, non pas des originaux (ne prostituons pas un si beau nom) , mais des maniaques, ofest-à-dire des esclaves.

L'asservissement des maniaques est chose effr^^ante. Ne voyant j^rsonne, n'écoutant personne, vivant avec^ des inférieurs, peut-être avec des complaisants, ils nô tardent pas à tomber sous la tyrannie des idées fixes. /

t)mme ils n'entendent plus que le son de leur voix, jt impossible qu'ils n'abondent pas dans leur propre $et qu'ils ne deviennent pas esclaves de leur propre

I Voyez comme ils suivent en aveugles leurs tendances fn contrôlées! Que leur manque-t-il? Des froissements,

; ennuis, ce que Dieu dans sa bonté a mis de diffiiltés salutaires sur notre route. Qui s'arrange pour

re plus contredit , ne deviendra jamais un homme Voyez-le, incapable de supporter la critique, il en

rive tôt ou tard, lui qui se croit séparé du monde, [se fabriquer un monde à huis clos, un monde écho

ses paroles, son monde. La solitude est com-

lisante, et la mondanité qu'elle nous crée est Qt plus dangereuse, qu'elle fait parfois con-

er notre indépendance dans le culte que nous nous odons.

|ll est une autre manière de rompre avec le monde, pile des hommes qui trouvent tout simplement que le ^oir-vivre est embarrassant et que la bonne compaest incommode. Si nous avions besoin d'un motif ! plus pour aimer et recommander les mœurs polies I les relations sociales, nous le trouverions assurément ||ns la théorie de la liberté, telle qu'elle est comprise notre bohème. Cette théorie peut s'exposer en atre mots : l'homme libre est celui qui ne se gène pas» i politesse est une gêne, ôtons la politesse; la famille une gêne, laissons la famille. Pour être logique il lit ajouter : La morale est une gêne, supprimons la 3. On n'y manque pas, en effet; le genre déaillé est aussi le genre corrompu; l'épicuréisme de

café, qui ne s'inquiète de rien et de personne, conclut invariablement à la débauche.

Je ne ferai pas au lecteur Tinjure de lui démontrer que ceci est le contraire exact de la liberté. Qui ne se gène pas est esclave ; pauvre proie sans défense, sur laquelle se jettent tous les tyrans du dedans et du dehors. C'est ce qui nous gêne qui nous défend, le devoir, la conscience, la tendresse, la foi au vrai, la passion du bien. Connaissez-vous d'autres cœurs libres ici-bas que ceux des serviteurs de la justice ?

Justice à part, l'homme qui s'abandonne et renonce à veiller sur lui-même, qui regarde l'urbanité comme une servitude, qui se croirait perdu s'il était forcé de mettre un habit et des gants, qui conçoit enfin la liberté sous la forme d'une tabagie, cet bomme^â ne secouera jamais le joug ignoble sous lequel il est courbé. Voyez-le, il obéit, lui aussi, aux lois du monde dont il fait partie. II en porte le costume et il en parle l'argot. Il n'oserait pas exprimer, il n'oserait pas avoir d'autres sentiments que ceux qui sont admis là; il reculerai devant le ridicule de certaines émotions.

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