REMARQUES GÉNÉRALES SUR NOTRE TEMPS
Si J6 voulais épuiser la liste des causes de servitude, je ferais ici un cours complet de morale. Telle n'est pas mon intention; mais j'ai été bien aise de mettre en lumière un des aspects les moins connus, quoique les plus essentiels de la morale, ses rapports avec la liberté. Dans un siècle et dans un pays où les questions de liberté se posent avec une certaine angoisse, il n'est pas inutile de montrer de quel côté la liberté est surtout menacée. C'est de ce côté-là que nous regardons le moins : de là nos déceptions.
Je ne voudrais pas quitter cette partie importante de notre étude sans indiquer en quoi le xix« siècle me semble plus exposé qu'un autre aux périls que je viens de signaler.
Ce n'est pas que je songe à lui faire son procès. Assez d'autres se chargerontde se lamenter sur notre époque, de soutenir que tout était meilleur jadis, et que la liberté morale était plus commune. Je ne dirai pas cela, parce que je n'en pense pas un mot. Et quel siècle faudrait-il donc préférer au nôtre? Celui de Constantin? eelui de l'invasion des Barbares? celui des Mérovingiens? celui de Charlemagne? celui des Croisades?
celui des Gibelins? celui du grand schisme? celuij guerres de religion? celui de Louis XIV? celui de 1 cyclopédie et de la Révolution? Je vous avoue j chacun de ces mots éveille en moi toute une d'images atroces, des corruptions, des cruautés, 1 souffrances, des impiétés, des tyrannies sans nom.Ap cela, il est bien possible que je sois victime avec 1 coup d'autres de l'illusion que La Fontaine a si I décrite dans sa fable intitulée la Besace, Peut-être^ siècles ont-ils leur vanité comme les individus, et i ils (( besaciers » à leur manière. Tout en se donnant 1 airs de gémir sur leurs vices et leurs souffrances, peij être ent-ils en eux je ne sais quelle satisfaction intin qui les empêche de se condamner trop sévèremeq Rappelez-vous ce que le singe répond à Jupiter :
Mon portrait Jusqu'ici ne m'a rien reproché ; Mais pour mon ^rère l'ours, on ne l'a qu'ébauché; Jamais, s'il veut m'en croire, il ne se fera peindre. L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre, Tant s'en faut : de sa forme il se loua très-fort, Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourrait encor Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles.
On sait le reste. L'éléphant trouva la baleine grosse. « Dame fourmi trouva le ciron trop petit. »
Jupin les renvoya s'étant censurés tous, Du reste content d'eux.
Le XIX® siècle ne va point jusque-là. Content de lu Cela est réservé aux époques vigoureuses dont la soli(| constitution résiste à tout, dont les vices sont bienpc tants, et dont les misères mêmes ont quelque cho d'allègre et de gaillard. Celles-là s'admirent naïvemenj
\ réserve et sans arrière-pensée. Si elles ont leurs larmes, leurs indignations et leurs colères, elles n'ont point de découragements.
D'autres époques semblent avoir, comment dirai-je? un tempérament plus lymphatique. Tout est adouci et comme atténué chez elles, le mal et le bien ; elles ont moins d'erreurs, elles commettent moins de crimes ; mais les grandes passions, les grandes convictions, les grands enthousiasmes et aussi les grandes joies leur font défaut.
Notre siècle est de ceux-là. Il m'est permis d'affirmer que ses langueurs, ses défaillances, ses dégoûts, sa mélancolie, aggravent les dangers que court aujourd'hui la liberté morale. Si nos maladies ne sont pas plus graves, si elles sont moins graves^ souvent que celles de nos pères, le fond de notre santé s'est affaibli; il nous manque la vigueur des réactions. La moralité n'est qu'à demi morale lorsqu'elle n'est pas énergique ; sans la réprobation énergique du mal, sans la poursuite énergique du bien, il n'y a pas de caractère véritablement viril.
Je voudrais me tromper; mais il me semble que notre temps, qui, selon moi, en vaut bien un autre et qui, malgré ses vices, son culte de l'argent, son positivisme naissant, ;sa pente à se soustraire au surnaturel et à se passer de Dieu, n'est ni plus avili ni plus impie en somme qu'on ne l'a été avsait lui, court risque de glisser vers la servitude par le chemin de l'impuissance. Nous sommes mous; nos mœurs sont molles, nous avons, en histoire, par exemple, une impartialité molle. Les vives partialités, qui sont, ne nous y trompons pas, un hommage rendu à la justice, les partialités des Tacite, nous sont étrangères. Nos éducations
sont molles, comme le reste ; le devoir, Tôt le respect n'y occupent pas leur place légitime, serait souvent tenté de développer à notre intention j texte de TÉvangile : < Ayez du sel en vous-mêmes.;
Un temps fade, qui se pkdt dans les demi-teintes j dont les yeux fatigués cherchent le demi-jour, semble guère propre au régime de la liberté. Rude i gime que celui-là ! Il y faut des bras robustes et ( nerfs qui ne s'émeuvent pas au moindre bruit.
Un autre fait m'inquiète : le xix* siècle a passé! par la plus funeste des écoles, Téccde des événe-| ments. Nous avons vu tant de révolutions, tant del gouvernements acceptés et acclamés ont été renversésl Tun sur l'autre, que nous avons appris le mépris des! principes et le respect des faits. Les faits régnent, onl le dirait du moins. Les considérations de droit se re-l tirent toujours plus à l'arrière-plan. Voyez les relatioDsl mternationales : la valeur des traités s'en va, et les en- 1 gagements les plus solennels ont si peu de valeur, quel tout est toujours possible et que personne n'est jamais | sûr du lendemain.
Dans l'insécurité absolue qui mSi de là, une seule 1 ressource nous reste, le fatalisme. Du plus au uKÛns, I nous devenons fatalistes, en ce s^s que nous nel croyons phis à la puissance de la justice et de la vér^ 1 Nous attendons, prostomés dans la poudre, que rÉvé-l nement se produise ; nous l'acceptons quel qu'il skA; nous l'adorons d'avance. Nous pensons un peu que ce qui arrive doit arriver; que le fait est la proclamatioa du droit, que l'histoire est une révélati(Hi. Si Fhégelii' nisme n'était pas venu, nous Taurions inventét
Je parle de tciidances, bien entendu, et non de systèmes; on peut repousser ou ignorer le système de H^el {c*est ce que nous faisons en général), et s'indiner cependant bien bas devant les faits acooni|dis. Triste position pour des hommes libres ! Or, prenons-y garde, notre siècle n*6st pas seuimnent enclin à une sorte de fatalisme empirique, il marche, il court à la démocratie.
Pour rester indépendant à une époque de nivellement absolu, où la puissance du nombre ne connaît plts de limites et où chacun se trouve en face de tout le monde, il faut avoir en soi ce quelque chose qui refuse de J9échir. Tant qu'il subsiste encore quelques abris, les faibles s'y réfugient, mais quand la démocratie triomphante a renversé le dernier donjon et rasé le damier pan de muraille, force est bien de ccHnbattre en rase campagne. Malheur alors à quicmique est mal arméj Un triple airain n'est pas de trop pour protéger noti'e poitrine; les convictions fortement trempées ne sont pas de trop pour résister aux coups de cette immense armée qui a écrit sur son drapeau : La majorité est la vérité et l'opinion est la justice.
Encore si la démocratie de notre temps n'était pas compliquée de socialisme! La démocratie est un régône comme un autre ; quoiqu'il soit difficile de la feire vivre auprès de la liberté, cependant l'œuvre n'est pas impossible et elle vaut la peine d'être entreprise. Mais le sodalisme menace de tout gâter. Je dis le socialisme, et non les questions sociales dont la légitimité est évidente et dont aucun homme de cœur ne voudrait entraver la solution. Quant au socialisme, entre la liberté ^ lui nulle conciliation n'est réali^
sable; ce sont deux adversaires, il faut que l'un ou l'autre succombe.
Le socialisme nous apprend à immoler l'individu et à proclamer la toute-puissance de l'État. Armé du suffrage universel^ il peut devenir étrangement redoutable. Qui sait s'il n'étendra point la compétence de rÉtat jusqu'à envahir le sanctuaire de la conscience et de la famille? Mon intention n'est pas d'aborder ici des problèmes réservés à une seconde étude; j'ais^ti pourtant qu'il n'était pas permis d'omettre cette grosse menace qui pèse sur l'avenir libéral du xix® siède. Je ne pouvais la taire, car elle ne s'adresse pas seulement aux institi|tions, elle s'adresse aux âmes. La passion socialiste abaisse les âmes; elle les corrompt, elle les asservit. Â certaines heures, sous l'excitation de certaines tempêtes, elle est capable iie déchaîner sur nous la guerre des classes : ouvriers contre patrons, pauvres contre riches, nous verrions alors la société se déchirer de ses propres main^. Que deviendrait l'indépendance morale au milieu des jalousies et des haines? J'ose à peine me le demander, car je me souviens d'avoir entendu comme un bruit lointain ce cri féroce de Tenvie que le socialisme démocrate voudrait faire retentir de plus près à nos oreilles: Soyons malheureux, pourvu que ceux-là le soient aussi! Soyons pauvres, pourvu qu'il n'y ait plus de riches! Sovons esclaves, pourvu qu'il n'y ait plus de libres! Et aussi (car on va jusque-là), soyons mauvais, pourvu qu'il n'y ait plus de bons !
Tels sont les motifs pour lesquels les causes ordinaires de servitude, qui sont communes à tous les siècles, peuvent être plus dangereuses aujourd'hui;
eDes rencontreront, si nous ne veillons sur nousmêmes, de moins énergiques résistances. Les remarques que je viens de présenter au lecteur se résument en trois mots : mollesse, démocratie , socialisme. Un quatrième mot complétera ma pensée : spécialité.
L'abus de la spécialité ne fut jamais poussé aussi loin. Nous avons si bien distribué les rôles et mis l'existence en petits morceaux, que Ton ne trouve plus nulle part ni une vie complète ni un homme complet. Nous avons les hommes de la politique, les hommes de l'église, les hommes de la charité, les hommes de la science, les hommes de Farmée, les hommes du commerce ou de l'agriculture. Et chacun s'enferme dans son métier : ceux-ci gouvernent, ceux-là se battent, ou prient, ou visitent les pauvres, ou étudient, ou gagnent de l'argent. Nos savants mêmes se partagent la besogne, et les têtes encyclopédiques deviennent rares. La littérature se classe en genres, et nul ne s'avise d'en aborder plusieurs à la fois. Je ne désespère pas qu'un jour nos médecins, comme ceux de la vieille Egypte, ne renoncent à s'occuper de la santé générale du corps pour se consacrer à un seul organe.
Où cela mène, il est aisé de le pressentir. L'homme complet, disons mieux, l'homme, ne se trouve plus. Nous sommes avocats, juges, soldats, prédicateurs, négociants; nous oublions d'être hommes. Qu'est-ce qu'un homme qui délègue à d'autres ou son âme ou ses opinions? Nous n'y sommes que trop portés^ en France surtout, et l'indépendance politique n'en souffre pas moins que la liberté morale. Nous achèterions volontiers des remplaçants pour nous débarrasser de ce qui n'est pas dans notre spécialité. Il nous faut des rempla-
çants pour la religion ; sommes-nous des tiiéologiens! Il nous faut des remplaçants pour la politique; sommesnous des hommes d'ÉtatI
Que le gouvernement gouverne, que i'administratioB administre, que les individus qui en ont le temps et le goût se consacrent aux affaires publiques, que les curés et les pasteurs s'inquiètent de TÉvangile, que des pe^ sonnes charitables et qui ne feront que cela se chai^nt de distribuerles aumônes, voilà notre idéal. Dans cette société bien ordonnée, savez-vous ce qui arrivera? Le niveau baissera, baissera continuellement, les énergies s'en iront une à une, la spécialité tuera Tindividualité.
Des politiques qui ne sont que politiques^, des savants qui ne sont que savants, des industriels qui ne sont qu'industriels, des pasteurs qui ne sont que pasteurs, c'est triste; avec de tels éléments vous ne ferez pas m peuple libre. L'homme qu'on nourrit avec un seul aliment dépérit et s'étiole ; l'âme qu'on occupe d'une seule chose devient débile. Adieu les vives allures, les ^ntanéités généreuses, la vie complète et large des forts I L'abus des spécialités nous mène droit à l'abdication. Ce mot : u Nous avons nos affaires » peut se traduire ainsi : a Gouvernez-nous, mais laissez-nous tranquilles. » Gela n'empêche pas de se fâcher, de orier, de se passer même par-ci par-là la fantaisie d'une révolution ; cela empêche de remplir les devoirs sérieux do citoyen. Les gouvernements entendent à demi-mot; ils nous administrent quand nous tenons à être adminis-
le Les États-Unis en savent qaelqae chose; la classe des poU' ticians, depuis qu*eUe s'est malheureusement formée, ne leur a guère fait que du maU
très» ils noufr débarrassent des soucis que nous redoutons, et ainsi nous pouvons nous emprisonner à loisir dans nos vocations spéciales.
Les grands siècles ont eu d'autres méthodes. Sous ce iapp(H*t, je ne crains pas d'invoquer les anciens, moi qui ne suis pas suspect de les adorer outre mesure. A ^èoes, chacun était juge, chacun ^ait soldat, chacun était citoyen dans l'acception la plus étendue du mot : Eschyle combattait à Marathon, Sophocle était amiral, Socrate marchait contre l'ennemi à Delium, Xénophon commandait les dix mille ^. A Rome, César était pontife, h(»nme de loi, écrivain; Brutus était banquier; pas un général qui n'eût étudié le droit et plaidé pour ses clients; pas un avocat, pas un auteur qui fût étranger au métier des armes.
Et la Renaissance! Ses grands artistes auraient été bien surpris si on leur eût recommandé de s'enfermer dans leur art comme dans une cellule. Sculpteur, peintre ^ architecte, Michel-Ange n'avait garde pour cela de renoncer au métier d'ingénieur ni à celui de poète; et l'on sait s^l se dispensait d'être philosophe, citoyen et chrétien. Que n'était pas Léonard de Vinci ? Médecin, musicien, littérateur, fondeur, mécanicien, inventeur, et ne feisant rien à moilié, et, par-dessus le marché, peintre de la Joconde.
Sans reculer jusqu'au xv® siècle, nous pourrions trouver aujourd'hui même chez les peuples qui pratiquent fortement la liberté, une aversion instinctive pour les classements artificiels contre lesquels je proteste. Là tous s'occupent de tout, ce qui n'empêche