CHAPITRE ly
MÉGATIOn DE I.A LIBERTÉ DIVIDB
Nous touchons ici aux plus hauts sommets de notre étude. A la liberté divine se relient toutes les libertés humaines. Si Dieu n'est que l'ensemble des choses, s'il est la nature, ou le Destin, la servitude est notre loi. Si le déterminisme habite le ciel, il est claii que la nécessité habite la terre ; mettons alors la main sur notre bouche et renonçons à parler de la liberté.
L'Évangile en parle beaucoup; la liberté divine y resfdendit à toutes les lignes. Le Dieu qu'il nous montre c^est le Dieu personnel^ le Dieu qui aime, qui agit, qui entend et exauce les prières, qui crée, qui se révèle, qui sauve.
Dans la Bible, la création n'est pas ce qu'elle est chez les panthéistes, un mouvement nécessaire, une émanation, un rayonnement. L'activité éternelle de notre Dieu ne réclame pas une création éternelle. « Le Père aime le Fils. » Ce mot suffit, nouo entrevoyons les dioses merveilleuses qui remplissent l'éternité.
Au moment qu'il juge convenable, a au commencemento » la libre activité de Dieu crée les cieux et la
terre^ c'est-à-dire Tensemble des inondes. A combien de milliers de siècles faut-il se reporter en arrière pour entendre retentir la parole créatrice? Nul ne peut le savoir. Les versets de la Genèse qui nous parlent de l'organisation actuelle de notre petite terre déjà bouleversée et sortant d'un chaos, ne nous disent pas quel espace de temps s'est écoulé entre la création de l'homme et le commencement. Nous ignorons cela, comme nous ignorons presque tout. Quels êtres habitent les milliers de terres semées dans l'étendue î Y at-il au sein de l'immensité d'autres révoltés que nous et ces anges dont la déchéance nous est racontée? Autant de questions qui s'imposent à notre pensée et demeurent pour nous sans réponse.
Mais une question que l'Écriture résout parce que sa solution nous importe au plus haut degré, c'est celle de la liberté divine. Elle éclate dans les relations, insondables à nos regards, qui subsistent éternellement entre le Père et le Fils par le Saint-Esprit. Elle éclate dans la création. Elle éclate dans les promesses, dans les avertissements, dans les révélations qui remplissent l'Écriture. E3le éclate dans les appels à la conscience. Elle éclate dans notre vie morale, où Dieu a mis partout des responsabilités, par conséquent des libertés. Elle éclate principalement dans la rédemption: Le Père donnant le Fils, le Fils se donnant lui-même ; imaginez une manifestation plus magnifique de la liberté divine 1
Au lieu du Dieu libre d'Évangile, certaine science est en voie de nous refaire un Destin. Par- dessus tout, elle déteste la liberté. Elle ne se plaît qu'au
LA LIBERTÉ DIVINE. |ï
sein des lois immuables que ne viennent d<5,ranger m les miracles de Dieu ni le libre arbitre de l'homme.
La cpiestion du surnaturel n*est autre chose que la question de la liberté en Dieu. Quelques-uns des savants dont je parie, infidèles k leur système, accordent un acte surnaturel, un seul, la création ; Dieu a établi alors les lois de la nature. D'autres, plus conséquents, aiment à penser que la création s'est faite elle-même, que les lois de la nature se sont établies elles-mêmes, que tous les êtres, y compris l'homme, sont sortis peu à peu des forces naturelles; Dieu ne peut être créateur, ou révélateur, ou sauveur. Une doctrine plus désolante et plus oppressive mille fois que le panthéisme antique, se forme ainsi pièce à pièce sous nos yeux. Le ciel se ferme ; du sein immense de la nature émanent machinalement des formations successives, et la science s'applaudit d'avoir prouvé à l'homme qu'il n'y a de Uberté nulle part, ni au-dessus de lui, ni autour de lui, ni en lui.
Répétons le mot, on nous refait le Destin. C'est bien le dieu aveugle, sourd, sans entrailles, l'antique Nécessité. La nécessité règne sur la terre : ce qui est doit être, ce qu'est l'homme il l'est nécessairement, il n'est pas tombé, il n'a pu tomber, la chute n'a point de place dans les existences nécessaires. La nécessité règne au ciel : Dieu ne peut aimer et compatir, car ce qui est nécessaire n'appelle pas la compassion; Dieu ne peut se révéler, car toute révélation est un acte libre qui trouble indiscrètement les lois nécessaires; Dieu n'a pu sauver, car le salut suppose deux choses, une chute qui procède de la liberté, une grâce qui procède de la liberté; la machine universelle ne connaît pas de tels
dérangements, elle fonctionne régulièrement, uniformément, éternellement ; pour qu'il y eût lieu de la réparer, il faudrait que ■ le libre arbitre eût pu introduire un désordre, mais de telles avaries ne sont point à craindre sous le régime de la nécessité. Anankh!
Que deviendrait ce beau système si bien ordonné et qui excite tant d'enthousiasme, si par hasard le monde de la mécanique se trouvait être le monde de la liberté , si le libre arbitre avait amené la chute, s'il y avait des injustices et des péchés ici-bas, si les détresses de nos âmes rendaient témoignage d'une déchéance et d'une soif de relèvement, si le désordre que Ton nie avait une tragique réalité, si nos remords et nos combats démontraient une responsabilité douloureuse? Alors les angoisses de l'homme libre ne nous ramèneraient-elles pas aux compassions du Dieu Ubre? Ne regarderions-nous pas îà-haut? N'y chercherions-nous pas la rédemption, c'est-à-dire l'amour dans la sainteté ? Et lequel en ce cas nous paraîtrait le plus philosophique, l'Évangile qui constate ces misères et satisfait à ces besoins, ou la prétendue science qui déclare que tout va bien et qu'il n'y a rien à réparer? Il faut choisir. L'Évangile nous dit : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son fils au monde afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. » M. Renan nous dit : « Les sciences historiques supposent qu'il n'y a pas d'être libre, supérieur à l'homme, auquel^ on puisse attribuer une part appréciable dans la con* duite morale non plus que dans la conduite matérielle de l'univers, »
A l'extrême opposé de la philosophie qui nie la liberté
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divine, se tient celle qui la fausse et dont nous avons déjà dit un mot. J'admettrais volontiers qtie ces théories qui suppriment les motifs pour mieux garantir rindépendance sont une réaction contre la brutalité du panthéisme contemporain, si je n'apercevais, bien avant M. Secrétan, la fameuse liberté d'indifférence professée par Descartes, par Bossuet et Fénelon.
Quelle qae soit, au reste, l'origine historique d'une telle doctrine, il est indispensable de lui consacrer encore quelques lignes.
M. Secrétan, qui nous a donné la formule moderne de cette étrange liberté, s'exprime ainsi dans un livre qui n'est pas facile à lire, mais qu'on se félicite toujours d'avoir lu, dans un livre qui fait enrager, qu'on admire, qui met en colère et qu'on ne pose pas sans avoir beaucoup appris, la Philosophie de la liberté^ : « L'être existant par lui-même et principe de toute existence est une volonté absolument libre.^ Il est ce qu'il veut être, et n'a d'autre essence que sa liberté même : tout ce qui est résulte de sa volonté. »
Et ce qui résulte de sa volonté, c'est la détermination du bien et du mal, détermination arbitraire, car s'il y avait un bien en soi et un mal en soi, la liberté divine serait gênée; Dieu n'est libre qu'à la condition d'être indifférent ; il faut que la sincérité ne soit supérieure au mensonge que parce qu'il l'a voulu. Le système
1. Sachons le reconnaître d'ailleurs, c'est à force de sentir le prix de la liberté morale, c'est à force de vouloir exclure le panthéisme et les lois immuables, que M. Secrétan a commis l'erreur que je signale. Son livre demeure une des manifestations les plus consi- <iérftbles de la philosoplùe libérale et cbrétienne*
admet forcément qu'il aurait pu vouloir le contraire,, que rien ne s'y opposait en lui, et que dans ce cas le mensonge vaudrait moralement mieux que la sincérité. 0 dialectique, ce serait là de tes coups!
Que nous demande-t-on en réalité? De renoncer à la distinction du bien et du mai, de reconnsdtre qu'il y a une loi, mais de reconnaître en même temps que cette loi ne repose sur aucun motif. On nous demande de croire qu'il y a un Dieu, et en même temps (je demande pardon du blasphème) que ce Dieu n'est pas bon, car l'idée de bonté implique celle du bien en soi.
Par bonheur, l'Évangile nous atteste que Dieu est bon et qu'il y a un bien, que Dieu est juste et qu'il y a une justice. Le Dieu bon prescrit ce qui est bon en soi, ce qui ne peut pas ne pas l'être, ce qui le serait dans quelque monde qu'il eût plu à Diea de créer.
Le Dieu de la Bible ne crée pas le bien, il le proclame. Il ne déclare pas seulement que certaines choses sont ordonnées et que d'autres sont défendues, il déclare que les premières sont bonnes et que les secondes sont mauvaises. Ceci est capital : selon que nous adoptons la première notion ou la seconde, nous sommes en présence de la force ou en présence du devoir, notre obéissance nous rend esclaves ou nous rend libres.
J'ose l'affirmer en outre, si Dieu n'était pas bon. Dieu ne serai! pas libre. S'il avait créé arbitrairement le bien et le mal, si la distinction entre l'un et l'autre résultait de sa volonté et non d'une différence intrinsèque et immuable, la liberté divine serait la toute-puissance et rien d'autre. Il est libre, parce qu'il est bon, parce que tout ce qui est bon est en lui au degré de la perfection
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absolue. Cette liberté que nous goûtons ou que nous pressentons nous-mêmes ici-bas quand nous rentrons en possession de notre ressemblance divine et que nous commençons à devenir les esclaves de la justice, cette liberté que nous goûterons beaucoup plus complètement un jour quand il nous sera impossible de faire autre chose que le bien, supposons-la portée à l'infini, et nous comprendrons la liberté de Dieu, autant qu'il est donné à des créatures bornées de comprendre le divin. Ceux qui pensent que Dieu est libre parce qu'il n'existe ni bien en soi ni mal en soi, pensent-ils aussi que l'homme créé à son image aurait cessé d'être libre s'il avait choisi l'obéissance en Éden au lieu de choisir la révolte? Pensent-ils que nous cesserons d'êtres libres au ciel, quand nous serons revêtus de la sainteté? Pensent-ils que les anges fidèles ont perdu leur rang d'êtres libres? Ceci est la thèse de Satan; il y a longtemps qu'il nous insinue qu'on n'est libre qu'en s'afFrànchissant du bien. Je n'ignore pas que M. Secrétan est le premier à repousser de telles doctrines ; c'est de la liberté de Dieu et non de la nôtre qu'il veut nous parler. Mais y a-t-il donc deux libertés? Y a-t-il deux morales, la morale du ciel et celle de la terre?
Non, la liberté divine n'exige pas le sacrifice de cette notion capitale et sur laquelle tout repose, le bien en soi.— Et la liberté humaine, comment s'en passeraitdle? Lorsqu'un Hobbes veut fonder la tyrannie, il commence par déclarer que c'est la volonté du prince qui tait le bien bien et le mal mal, il nie la valeur essentielle des déterminations morales. Prenons garde aux doctrines de servitude, qui, remontant plus haut que
Hobbes n'a osé le faire, vont briser au ciel même la distinction du bien et du mal.
A la rencontre de cet immense mystère, la nature divine, il faudrait s'arrêter avec respect et consentir à Ignorer le comment. Ceux qui prétendent sonder l'insondable et expliquer ce qui échappe à notre intelligence bornée, arrivent vite aux abîmes. C'est une route ;| semée de naufrages.
Voyez De^cartes : en vertu de la dialectique, qui lui déclare que l'idée de l'être absolu exclut celle d'une limitation, il affirme que Dieu est libre à l'égard du vrai comme à l'égard du bien. Il ne sauftiit être assujetti aux lois de la logique; donc si la partie est plus petite que le tout, ce n'est pas que la chose soit vraie en soi, c'est que Dieu l'a voulue telle!
Toute qualité nous semble être une limitation de l'infini. — Plus de Dieu personnel, car la personne est une limitation, et nous voilà ramenés au panthéisme oriental ou allemand *. La vérité est une limitation, par conséquent le vrai n'a pas d'existence en soi. Le bien est une limitation ; par conséquent nous renoncerons au Dieu bon, qui serait un Dieu limité.
De tous les sophismes, le plus dangereux est celui qui met aux prises en Dûeu la liberté et le bien.— Dieu faisant toujours ce qu'il y a de mieux, il ne peut faire autrement et il n'est pas libre. La création, étant excel-
1. M. de Rémusat a éclairé ce point d'ude vive lumière, quand il a montré qu'en Dieu l'infini est attribut et non être. Dieu est infiniment saint, bon, puissant, existant par lui-même; mais i\ n'est pas toutes choses, car il serait le mal.
lente, était nécessaire; le don du libre arbitre, étant excellent, était nécessaire; la rédemption, étant excellente, était nécessaire*. — Qu'est-ce à dire? Dieu ne serait pas libre parce que le mal n'est pas possible en lui ! NousHQdémes nous cesserions donc d'être libres, le jour où, parvenus là-haut à la perfection, nous serons incapables de mal! En d'autres termes, l'état de liberté absolue, c'est-à-dire l'état d'un être qui se conforme absolument à sa nature et qui, dans la plénitude de sa volonté, accomplit joyeusement le bien, serait l'apogée de la servitude! En ce cas, nous ne faisons pas un progrès qui ne soit un asservissement, nous ne renversons pas un de nos tyrans intérieurs sans perdre une partie de notre indépendance , et nous aboutissons à cette formule, qui n'exprime que trop bien en effet certaines tendances de notre époque : la liberté, c'est le mal.
La dialectique en vient ainsi à contredire les données élémentaires de la conscience et de la raison. Elle nous construit un monde renversé, un monde au rebours, où l'harmonie de tout ce qui est bon, la sainteté, la justice, la charité, la lumière, la liberté, est remplacée par de monstrueux antagonismes.
Encore un coup, l'infini est en dehors de notre atteinte, et quand nous raisonnons sur Dieu nous sommes sûrs de déraisonner. Résignons-nous à savoir ce que nous savons et à ignorer ce que nous ignorons. Les attributs divins ont le double caractère d'être certains et d'être incompréhensibles, llnous arrive pour chacun d'eux ce qui nous arrive pour Téternité. Quand nous essayons de nous en rendre compte, nous constatons