‹ La liberté moraleChapitre 95 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA TRâDITION LATINE DAIfS l' ENSEIGNEMENT

le ne suis pas Tennemi du latin, je le sais de la iradition latine. Le latin est un sujet d'étude qu'on remplacerait malaisément comme gymnastique de l'esprit et comme retour aux origines de notre langue, la tradition latine est une vieille méthode instituée par les jésuites et que nous conservons telle quelle, je ne sais pourquoi.

Eb demandant au nom de la liberté qu'on ose enfin porter la main sur ce fétiche, je suis loin de demander que nous cessions d'interroger une civilisation puissante qui, malgré ce qui lui manque, a marqué Tune des étapes de l'esprit humain et que ses affinités avec notre propre civilisation désignent spécialement à notre attention; mais, au nom du ciel, d'oùjvient que nous qui

448 TRÂPÎÏïONS LATINES

touchons à tout, nous n'osons toucher à nos collèges? Leur système d'études nous est-il tombé du ciel ? Un ange nous l'a-t-il apporté? Ou tout au moins des hommes de génie l'ont-ils créé de leurs fortes mains?

Non, l'éducation selon le mode des anciens ordres enseignants a surabondamment fait ses preuves de médiocrité. Il n'importe, c'est l'arche sainte ; l'Université, ennemie des ordres religieux, respecte leur œuvre jusqu'à la superstition ; nous tremblerions, nous peuple révolutionnaire , à la seule idée d'une révolution scolaire; nous sommes condamnés ^ venir, génération après génération, nous désaltérer au maigre ruisseau de l'enseignement traditionnel.

Nous lui sommes si bien voués, corps et âme, que la liberté d'enseignement se gardera d'innover. Il est vrai que nous y avons pourvu : le baccalauréat est comme le soleil, il brille pour tout le monde, et toute éducation doit s'accommoder au cadre que nos ancêtres avaient fixé ne varîetur.

J'avoue que cela me met en colère et que je ferais volontiers la guerre, au nem des anciens, à notre manière d'étudier les anciens. Les anciens, si je ne me trompe, cela signifie la Grèce et Rome. Or notre tradition scolaire a simplement supprimé le premier terme. Nous appartenons au latin seul : nous lui appartenons tellement, que nos meilleurs élèves sortent du collège incapables de lire avec plaisir Eschyle ou Démosthènes« Ne lisant pas le grec avec plaisir, ils ne le lisent plus, et au bout de dix ans il ne se trouve pas parmi nous an homme lettré sur cent, sur mille peut-être, qui sache le grec. Le mot de Vadius

n sait le grec, madame, autant qu*homme de France»

DANS L»ENSEIGKEMENT. 449

p'est possible que chez nous, danstiotre pays qui célèbre les humanités sur la lyre à dix cordes et qui fait profession de croire que, vivant dans la société habituelle des anciens, notre jeunesse s'initie atout ce qui est grand, juste et beau. Elle ne vit pas avec les anciens, elle vit avec les Latins, ce qui n'est pas précisément la même chose. D*autres peuples, qui passent pour moins classiques que nous, les Allemands et les Anglais, s'abreuvent bien plus réellement aux sources vives de l'antiquité.

Le génie grec n'était-il pas trop libre aux yeux de ceux qui ont inventé le programme auquel nous sommes encore asservis? Je l'ignore. Toujours est-il qu'Athènes est absente de nos collèges. Rome y trône seule : elle y absorbe tout le temps et toutes les forces. Les grands prix sont des prix de latin^ les élèves brillants sont les élèves forts en latin.

Parmi les causes de notre infériorité libérale celle-ci valait la peine d'être mentionnée. Notre vieux plan d'éducation latine ne saurait posséder ce qui manquait à Rome elle-même, le souffle de l'indépendance. Cela est mesquin, routinier, rabougri. Et nous sortons de là, tantôt dégoûtés des anciens, et dos lettres par-dessus le marché, tantôt adorateurs de ce faux classique qui a été trop souvent le nôtre, de ce classique qui procède de Rome et n'emprunte presque rien à la Grèce.

De quel droit nous imaginons-nous arriver au classique en nuus enfermant dans le commerce exclusif de Vii^ile, d'Horace et de Cicéron ? La tradition latine n'est pas la tradition classique, et tant que nos écoliers ne seront pas aussi familiers avec les Grecs qu'avec les les Latins, nous pourrons nous dispenser de faire des

phrases sur les merveilles de l'antiquité classique^ la seule éducatrice parfaite ^ car elle a le dépôt complet des idées qui sont essentielles à l'esprit humain.

Le faux classique a faussé bien des choses en nous. Littérairement nous en avons souffert; moralement, politiquement, nous en avons peut-é^e souffert encore davantage. Rome, quoi qu'on fasse, sera toujours le représentant de la force ; on ne se tourne pas impunément de côté-là. Puis la tradition latine, par cela seul qu'elle est une tradition, enlève à nos collèges ce qu'il y a de plus essentiel dans l'enseignement, la spontanéité, le mouvement, la vie. L'imitation servile, cette forme fatale du faux, s'y introduit de toute part. On apprend à déclamer, à amplifier. Oui, l'amplification, ce mot dit tout, devient un des exercices habituels du collège. Étrange façon de préparer des hommes libres I

La tradition latine, telle que notre rhétorique l'a faite, donne aux mots toute l'importance que perdent les idées. On apprend à cultiver la phrase et la paraphrase. Sur combien de sujets, hélas, ne déclamionsnous pas sur les bancs du collège, sans nous en inquiéter autrement! Parler sans penser, s'échauffera froid, rien de tel pour estropier l'être moral. L'intelligence, qui vit de vérité, ne se trouve pas mieux que le cœur d'un tel régime.

On aura beau dire, je ne croirai jamais qu'il soit indifférent de mettre la vérité dans Téducation. La vérité est la condition de la vie. Ou nous serons vrais au collège en attendant que nous le soyons ailleurs,

DANS L'ENSEIGNEMENT. 45i

exprimant des idées et des sentiments qni sont bien les nôtres, ou nous deviendrons des parleurs et des impuissants.

Ici j'adresse un second reproche à notre tradition latine : non-seulement elle fausse l'antiquité classique et ne nous donne réellement pas les anciens, mais OQcore il y a dans cette prétention de ne nous donner que les anciens une atteinte grave à la vérité. Nous sommes des modernes, en définitive, et nous ne pouvons pas ne pas sentir comme des modernes. Tout ost foctice, par conséquent, dans un système où le premi3r principe est de nous transporter en dehors de notre temps.

Encore un coup, je ne veux pas faire la guerre aux Grecs et aux Romains ; qu'ils aient une très-grande place dans le plan d'études, rien de mieux. Seulement, qui nous empêche de réussir comme les Anglais et les Allemands à compléter les langues anciennes par les langues vivantes et de joindre aux langues l'histoire, la géographie, la littérature nationale, étudiées à fond et prises au grand sérieux? Une éducation libérale qui se décidera àbriser enfin le moule du programme latin, élargira le champ des études sans écraser les intelligences. La vie accomplit des miracles dont la routine ne se doute pas. L'écolier dont les facultés sont en jeu, qui pense, qui agit, qni cTintéresse, ap(Mrendra beaucoup sans fatigue. Lorsque j'étais^a collège, la masse du temps que nous perdions dans nos salles d'étude, par cela seul que notre âme n'était pas en jeu, dépassait toute imagination. On faisait peu et on se fatiguait beaucoup. Nos protésseurs appelaient cela « apprendre à apprendre ; « or la plupart d'entre nous, je l'atteste, n'apprenaient qu'à se

152 TAADITIONa LATtNBS

iégoûler de Tétude, et quelques-uns apprenaient à à'abrutîr.

Ceux qui échappaient aux conséquences du système, c'étaient ceux qui savaient joindre quelques lectures aux devoirs traditionnels, ceux qui entraient en contact avec ce courant de la civilisation chrétienne qui est la nôtre. Un de nos maîtres» il m'en souvient, encourageait avec beaucoup d'intelligence et de bonté ces efforts du petit nombre et nous instruisait à aimer les vers français en nous enseignant à les bien lire. C'était un révolutionnaire. S'il y en avait eu beaucoup comme lui ; si les lettres chrétiennes avaient pénétré par beaucoup de brèches dans la citadelle des lettres antiques ; si la musique, la gymnastique, que d'autres peuples mettent à leur rang, étaient aussi entrées dansia place; si nous nous étions trouvés aux prises avec les idées, les émotions, la foi du monde moderne ; si nos poitrines avaient aspiré l'air vif, il serait arrivé ceci, que la tradition latine en serait morte.

Et l'étude de l'antiquité ne s'en serait que mieux portée. Nul esprit intelligent ne souhaite ce progrès à reculons qui, sous prétexte de pratique, supprimerait pour la plupart des hommes la partie inutile de l'enseignement, je veux dire la poésie, l'élégance, les idées générales, les humanités en un mot. On aurait beau mettre à la place le français avec l'orthographe, ce qu'il faut de géographie et d'histoire pour faire ses affaires et comprendre son journal , ce qu'il faut d'arithmétique pour tenir ses livres, ce qu'il faut d'anglais pour voyager; un tel plan d'études, s'il venait à prévaloir, nous ferait regretter ajssurément notre tradition latine.

Page 1