TRADITIONS LATINES DANS LA LITTÉRATURE
Un peuple qui a subi le despotisme du style noble s'en ressent plus longtemps qu'on ne croit. Quand on a appris à appeler les hommes des mortels ot les chevaux des coursiers, l'esprit lui-même se fausse, il se désaccoutume du simple et du vrai. La poésie» qui vit de vàrité, s'enfuit à tire-d'alle devant l'emphase. On en vient à inventer une langue philosophique, algébrique, impersonnelle, vouée aux généralités et aux lieux cora^ muns, la langue de ces versificateurs qu'on nommait des poëtes au siècle dernier.
Alors aussi les genres sont étiquetés, nettoyés, rognés, alignés au cordeau. C'est un peu comme le parc de Versailles :
C'était par là, je le parie.
Que venait ce roi sans pareil.
Le sonr au coucher du soleil.
Voir dans la forêt, en sileace.
Le jour s*enfuir et se cacher, Si toutefois en sa présence Le soleil osait se coucher.
Autant j'adrmre le vrai classique, autant je déteste le faux; or c'est le faux qui a trôné bien longtemps chex nous. L'antique n'est ni aride ni conventionnel; mais l'imitation de l'antique, qu'en dirons-nous? Étranges imitateurs, qui ne savent pas voir que ce qu'il y a de plus antique et de plus classique» le drame grec, est mervàUeux de naturel et de fraîcheur 1 II y a au reste une malédiction sur les imitateurs. L'admiration naïve des anciens peut enfanter des chefs-d'œuvre, et la Renaissance est là pour le prouver; c'^t que la Renaissance s'enthousiasmait, elle n'imitait pas.
Quant aux imitateurs, ils ne tardent pas à se préoc-
cuper de la règle plutôt que de la beauté. Ea suivant ce chemin, on arrive à ne plus comprendre la nature, parce que les anciens ne la sentaient pas, ni le moyen âge, parce qu'il a eu le tort de venir après les anciens. On a une architecture qui copie des temples grecs et qui se croirait perdue si elle regardait un peu du côté de rOrient. On a une peinture qui copie les Grecs et qui met comme David des statues dans ses tableaux. On a une tragédie dont on peut dire avec Alfred de Vigny qu'elle a presque toujours été a une suite de discours sur une situation donnée, » tragédie banale et déclamatoire qui ne représente aucun pays, aucun temps, aucun homme en particulier. M. Despois parle quelque part du brave M. Briffaut et de son Don Sanche : à cause des événements d'Espagne, la censure lui ordonna de changer le sujet; l'auteur transforma/)onSanc/ie en Ninus II, roi (TAssyrie, et sa pièce n'en fut pas plus mauvaise.
J'ai fait mes réserves en faveur du vrai classique. Si le classique de la Henriade, de La Harpe et de la littérature impériale est insupportable, celui de Corneille, de Racine, de Molière, de La Fontaine, de Bossuet et de Pascal est merveilleux. Le classique du xvin® siècle n'est pas celui du xvn«; le classique des Latins, qui imitent déjà, n'est pas celui des Grecs.
Non-seulement j'aime le vrai classique , mais j'aime aussi les vraies règles littéraires. Ils se font une étrange idée de la littérature, ceux qui veulent qu'elle n'ait aucune doctrine et qu'elle soit abandonnée à l'anarchie. S'il n'y a pas de règles , il ne reste qu'à consulter les jouissances ; si les conditions éternelles du beau n'existent pas, la littérature n'a d'autre mission que de