‹ La liberté moraleChapitre 99 sur 122 · DANS LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

DANS LA LITTÉRATURE

satisfaire la passion plus ou moins grossière du moment. Quiconque aime les lettres sait qu'il ne peut en êti*e ainsi. Le problème du beau se pose et se résout icibas comme le problème dv bon. Que le beau soit dans Homère ou dans Shakespeare , il nous apparaît revêtu de son caractère souverain. Et, non contents de le discerner, nous reconnaissons en même temps s'il possède cette perfection suprême que produit seule la rencontre du génie et du goût. Là est la supériorité immortelle des Grecs ; en vertu de ne sais quelle divination, leurs grands écrivains, à l'égal de leurs grands artistes, ont découvert ces lois de la proportion et de la mesure que les poèmes indous, par exemple, ignorent absolument.

Pas plus en littérature qu'ailleurs je n'aperçois d'an* tagonîsme entre l'ordre et la liberté ; la liberté littéraire ne repousse pas les règles du goût. Ce qu'elle repousse, ce sont les règles inventées par la tradition latine. Elle ne consent plus à imiter, à marcher dans l'ornière, à consulter. Horace et Boileau pour savoir si elle est au drqit chemin, à construire des tragédies, des comédies et des épopées selon les préceptes de VArt poétique, préceptes dont ne se sont souciés ni Dante, ni Cervantes, ni Shakespeare, ni Gœthe. En dépit des lois du Parnasse, elle a quitté l'éternel portique où tout héros et tout confident bien appris se rencontraient jadis à point nommé. Elle maintient vis-à-vis du goût général les droits de l'individu ; autant elle croit à des principes, autant elle se défie d'une discipline littéraire.

Les esclaves de la tradition latine avaient la bouche pleine d'autorités; en dehors du siècle d'Auguste et du

siècle de Louis XIV, de la toge et de la perruqne, ils ne voyaient rien. La liberté littéraire a Timpertinence de remarquer que le xvu« siècle sort tout armé du XVI*, que son grand essor précède Louis XIV et Boileau. Peut-être pense-t-elle même que le régime de la cen^ tralisation n'est pas sans inconvénients, que nous avons payé un peu cher l'avantage d'avoir une capitale toutepuissante, une cour oracle des beaux esprits, un hôtel de Rambouillet d'abord, une Académie ensuite, rendant des arrêts en matière de goût, Fadministration enfin appliquée à l'intelligence comme à toutes choses.

Pour moi, je sais gré à la liberté littéraire d'avoir déclaré la guerre au genre solennel et académique, à cette rhétorique infiniment trop prolongée qui commençait au collège et prétendait s'étendre à la vie enilbre, « Seigneur, s'écriait Courier, délivrez-nous de la métaphore I » 0«ànd cesserons-nous de déclamer et d'imiter? Quand ferons-nous aux vrais classiques l'honneur de les prendre pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour des génies individuels et sincères qui n'ont copié personne et qui ont exprimé leur propre pensée? Si j'écrivais ici une dissertation littéraire au lieu d'une étude sur la liberté, j'aurais à développer ma thèse et à entrer dans bien des détails ? j'ai dû me bwner à établir que la réaction romantique, dont moins que personne je ne nie ou n'approuve les écarts, a eu beaucoup plus de sérieux et de portée qu'on ne lui en attribue communément. Un affranchissement moral s'est accompli par elle.

C'est un rude esclavage pour l'esprit d'être contraint à vivre d'une vie d'emprunt. Que nous dit la tradition latine? Contemplez les anciens; tenez pour non avenue

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la révolution chrétienne; ces pensées, ces sentiments que rÉvangile a apportés à la terre et qui sont partout dans Tair que vous respire^; tâchez de les mettre en oubli ; faites-vous une âme à* l'antique. Schiller tenait un autre langage lorsqu'il caractérisait ainsi le chant des poètes de TAllemagne : « Jaillissant des profondeurs de l'âme, il se raille de la contrainte des règles, »

£h bien, nous avons voulu nous aussi avoir une littérature et un art qui jaillissent des profondeurs de notre âme. Ce mot dit tout. Auprès de Tart grec et des lettres latines, nous avons cru qu'il y avait une place chez nous pour Fart et la littérature modernes. En devenant modernes, nous sommes devenus familiers et la dignité du cothurne en a souffert. Nous avons osé traiter sur la scène des sujets presque contemporains, comme le faisait Shakespeare, comme le faisait Eschyle lui-même*. Je me rappelle qu'en 1830, dans un drame joué à rodéon (il était d'Alexandre Dumas, si je ne me trompe), le représentant Gasparin figurait chaque soir avec son gi^and uniforme et son grand sabre, venant défendre le jeune commandant Bonaparte contre l'ignorance des états-majors et contre les plans du comité de salut public Cela me paraissait étrange de voir ainsi mon nom sur l'affiche. Le fait est qu'il y avait là un symptôme un peu excessif, ainsi qu'il arrive aux époques révolutionccires, de l'émancipation immense -opérée depuis quelques années dans le domaine de la littérature.

En revenant à la vérité, il était impossible qu'on ne rencontrât pas sur son chemin le sentiment très-

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