‹ La liberté politiqueChapitre 13 sur 66 · Séo^^^uc. f)e mtd hmU^ cap, XV · texte numérisé non relu

Séo^^^uc. f)e mtd hmU^ cap, XV

qui ont eu le tort de considérer la philosophie non comme le principe, mais comme la conclusion de Thistoire (c'est grand'pitié quand le valet chasse le maître), ont entrepris de réhabiliter Louis XI, Richelieu, la Terreur, tous ceux qui, ont fait de grandes choses par de grandes iujustices. Certes, Louis XI aux yeux de la morale était un fourbe et un traître. U n'a connu ni l'amitié, ni la reconnaissance, ni la justice, ni l'humanité. Son premier acte politique a ^té de se révolter contre son père ; le grand but dé sa vie a été d'écraser la maison du bienfaiteur de sa jeunesse. Un serment, un parjure, ne lui coûtait rien. Il faisait accrocher un homme à la première branche venue, sans forme de procès, au gré de son intérêt ou de sa colère. Ses ministres passaient, sans transition, de son conseil dans les cages de fer dont il est l'inventeur. Il les y laissait pourrir. Cependant cet homme sans foi, sans justice, sans humanité, ce tyran, car jamais personne plus qi e lui ne mérita d'être flétri d'un tel nom, se verra réhabilité dans l'histoire, mis au rang des grands rois et presque des grands hommes, parce qu'à force de cruautés et de mensonges, il a pu ajouter quelques provinces à la carte de la France, ou parce qu'il a contribué, dit -on, à fonder l'unité nationale en affaiblissant les grands vassaux. Richelieu a la même fortune. Ne croyez pas qu'on le loue seulement de sa politique européenne, favorable à l'ascendant de la France , ni de ses grands établissements à l'intérieur : on lui sait gré du sang qu'il a versé et des lois qu'il a violées : tant on sent de tendresse pour l'injustice qui profite I II est bien clair que Louis XI V, en réduisant les chefs des maisons féodales à n'être que des valets dans sa cour, a concouru, je ne dis pas à l'unité, mais à la centralisation du royaume. Il est grand pour cela, et même, dit-on, nécessaire; car on ne s'arrête pas dans cette fureur d'amnistier, et on en vient jusqu'à bénir le despotisme •comme un instrument de la Providence. Ces faux jugejnents sur l'histoire mènent tout droit à des cunséqjxence^

immorales. Si Charles IX a eu tort de faire la Saint-Barthélémy, c'est parce que ce vaste égorgement n*a pas terminé les guerres de religion; bourreau, parce qu'il a échoué, grand homme s'il eût réussi. Même sentence sur Louis XIV. (Je ne parle pas ici du Louis XIV qui a vaincu et gouverné l'Europe, . et qui a eu Golbert pour ministre ; mais du pénitent du P. Le ïellier et de madame de Maintenon.) Louis XIV aurait eu raison de révoquer Tédit de Nantes, si l'hérésie avait été dangereuse, et si les dragonnades l'avaient extirpée. Depuis César jusqu'à la terreur, nous ne trouvons que l'application en grand de cette doctrine de rimmolation de la justice à un intérêt public. En histoire, le succès, en politique, l'intérêt; c'est, sous prétexte de deux morales, la négation de la morale. C'est la morale chassée de la politique, qu'elle devrait gouverner en souveraine absolue. Peu s'en faut, en vérité, que les théoriciens dont je parle ne nous convient à admirer l'égoïsme des grands hommes qui ont tout sacrifié , et même la morale et la justice, à la splendeur d'un règne ou à la prospérité d'un peuple. Comme si un véritable bien pouvait jamais sortir du maP, ou comme si la première de toutes les grandeurs n'était pas celle du devoir atîcompli.

Notre jugement est si faible, et nous avons tant de peine à pénétrer jusqu'à la nature des choses, que nous nous sentons comme poussés malgré nous à les estimer par leurs conséquences, à peu près comme nous en croyons les hommes sur parole, ne pouvant pas lire dans le fond des cœurs. Il n'y a pas d'esprit que ne fascine le mot de victoire. Et pourtant qu'est-ce qu'une victoire? C'est la pluie tombée à propos; c'est le vent qui aurait pu souffler au midi, et qui a soufflé au nord. On dit : a Bonnivet fut un mauvais général, car il conseilla la bataille de Pavie. »

:. AvàYxri yàp XP-o^cp Tioxè èx t<Sv ij/iuSû; à^aOûv àV/jOè; <jujJL6tivat xaxov.) Arisi. la Politique, livre VI, chap. x, § 6. Trad. franc., par M. Barlhélemy SainiUtlaire, t. U, p. 346.)

CUAP. I. PHILOSOPHIE, 37

On pourrait peut-être dire plus justement : « Coudé fut un mauvais général, car il livra la bataille de Rocroy. » De même en morale. Néron, s'il était mort sur le trône, entouré de ses flatteurs comme Auguste, ne serait pas Néron aux yeux de la postérité. Telle est la perversité de nos jugements, et la lâcheté de nos cœurs. Apprenons que la loi morale existe par sa propre force. Rien ne peut me grandir ou me flétrir, de ce qui ne dépend pas de ma volonté libre'.

Les apologistes du succès sont de deux sortes. Il y en a qui admettent la justice, et l'autorité universelle et absolue de la justice; mais ils soutiennent que la justice serait violée, si Dieu permettait ici-bas, même pour un temps, le triomphe d'une mauvaise cause. Ainsi la théorie du succès ne s'introduit chez eux que de seconde xnain. Les charmes qu'ils prêtent à la victoire et à la force ne sont qu'un éclat emprunté. D'autres, meilleurs logiciens, quoique détestables moralistes, vont plus loin dans la même thèse. Us ne se croient pas obligés de soutenir cette absurde gageure, que toute cause qui réussit doit être juste. Au lieu de transformer la justice pour l'accommoder au succès, ils la limitent, ils lui font sa part. Ils lui tracent sa sphère d'action^ afin de pouvoir se passer d'elle dans les occasions solennelles. Pour ceux-là, l'intérêt n'a pas besoin de s'appuyer sur un sophisme et

1. IloXXai yàp S:?j çuyal xai SiwÇeic àT6xji,apT0i YeyôvaoC xe val Iffovtat. Zi'O çavepôv Ôpov toOtov ovtl dtv iroxe XéYotjiev, àXX' àuçiaêrr TiQa({jiov Tcepi xaAwv ÈTtiiYiSeuuàTtûV xal {x9i, vîxt.v t^ xai yjtTav .Xé- Yovteç fiax'^l'î' *AXXà Tiep-i aOtoù éxàaxou éîtfcifiSEÛjJLaToç ireiptojjLEÔa Xé- YOVTgç iceiÔB'.v ïi(JLCt; aOtou;' vîxaç ôè xal i^xTaç èxTÔ; yoyou xavôv 6(iâ(j.ev.a II y a eu el il y aura encore bien des dérailes et des vicluires donl il est difficile d'assigner la cause. Ne nous servons donc point des batailles gagnées ou perdues comme d'une preuve décisive de la bonne on de la mauvaise disposition des lois : c'en est une preuve Tort douteuse... Voyons plutôt ce qu il nous faut penser de chaque institution en l'examinant en elle-même, et en mettant à part les défaites et les vietoire». » (Platon, les Lois, liv. 1, p. 638 A, traduction de M. Cousin, l. VII, p, 87.)

de prendre un faux air de vertu. Il ne vit pas d'une vie d'emprunt, c mole suâ stat. » Il tire son droit de luimême, ou plutôt, il est au-dessus du droit. Il est la raison d'État, a Salus populi, suprema lex^, »

Mais la forte et simple loi de la justice éternelle condamne avec une égale énergie ceux qui regardent le succès comme le sîgne de la justice, et ceux qui le regardent comme Tabsolution de l'injustice.

Ni si haut, ni si bas. Le succès n'appartient pas toujours aux justes, et il ne justifie jamais. les coupables. Voilà la vérité, sans faiblesse et sans exagéf^tion. Après l'avoir constatée, après avoir établi fermement qu'il faut estimer les choses humaines par la morale, non par lo profit, il est consolant de pouvoir ajouter qu'en thèse générale, et malgré des exceptions éclatantes, c'est la caus& juste qui réussit. La Providence permet parfois le triomphe du mal, pour que nous ne puissions douter de la vie à venir, et pour que nous apprenions à nous attacher uniquement à la morale; mais gardons-nous de prendre l'exception pour la règle , et de fournir une excuse aux âmes faibles en proclamant le divorce éternel du succès et de la justice, La vertu peut servir avec Épictète, ou régner avec Marc Aurèle. Ne faussons pas l'histoire pour fausser la morale .^e disons pas que le succès a pour condition nécessaire l'injustice, afin de trouver dans cette prétendue nécessité le prétexte d'une nouvelle morale qui ne serait que la négation de la morale. N'augmentons pas à plaisir le nombre des victimes pour appuyer une inconséquence sur un mensonge. Tenons-nous à égale distance de ceux qui glorifient le succès et de ceux qui nient 1& progrès.

4. Regio imperio doo sonto; iiqoe prseimdo, judicando, consDlendo praptoreSy judices, consules appellantar... Ollis salus populi suprema lex cslo. » (Cf. Cicer., De le^^ lll, m. Tr. fr., l XXVII, p. 2^0.)

4. Quoique la Justice puisse succomber, pour un temps, elle finit toujours à la longue par l'emporter, et o'est ce gui oonstitue le progrès.

Ce qui grandit à nos yeux le nombre des défaites de là vertu, ne serait-ce pas l'indignation qu'un tel spectacle nous inspire? Quand le succès et la vertu vont de compagnie, cela nous semble tout uni et tout naturel, c'est Tordre même des choses; mais les exceptions nous arrêtent, elles nous émeuvent, elles nous épouvantent. Elles restent dans nos souvenirs comme des points de repère sinistres; et ces grandes injustices qui ne sont que d'éclatantes et funestes exceptions, dénaturent pour nous le caractère de toute l'histoire.

D'ailleurs, est-on bien sûr de ne pas se tromper d'une autre manière, en confondant la fortune des hommes avec celle des principes? Voilà, par exemple, dans Athènes, Anytus et Socrate aux prises. Qu'est-ce qu'Anytus? Un prêtre des faux dieux de la Grèce, exerçant pour quelque profit un sacerdoce méprisé, prêchant une théogonie à laquelle il ne croit pas, et qui trompe tout au plus la lie du peuple : homme sans honneur, sans considération, sans vertu, sans talent, qui attaque dans Socrate la sagesse et le désintéressement poussés jusqu'à Théroisme. Qui l'emporte dans cette lutte? C'est Anytus, si vous regardez les hommes ; c'est Socrate, si vous regardez les principes. Oui, c'est Socrate, car, le lendemain du jour où il a bu la ciguë, Platon et Aristote peuvent parler librement dans Athènes, et la postérité leur appartient. Descendons dans l'histoire, traversons quatre siècles. Voici le plus grand de tous les vaincus : Jésus-Christ crucifié. Les fidèles qui pleurent au pied de sa croix infâme croient-ils que tout soit fini avec sa mort? Ils pleurent 1 mais cette défaite d'aujourd'hui est le plus

grand de tous les triomphes dont Thistoire ait gardé le souvenir. La persécution de l'idée chrétienne commence à cette croix, et elle dure quatre siècles. Dans ces prétoires où les apôtres sont traînés les mains liées, dans ces cachots où ils luttent contre la faim, dans ces arènes où on les expose aux bêtes, dans les catacombes . où ils cachent leurs mystères et leurs espérances, croient-ils donc le Christ vaincu, parce qu'ils meurent? Attendez encore, et vous allez voir luire la première aurore de la liberté. Gomment sera-t-elle saluée dans le monde? Apparemment par des cris de joie ? L'esclave qu'on veut affranchir va porter en triomphe ses libérateurs? Hélas I les défaites sont de tous les jours, et le succès n'arrive qu'après bien des siècles. Il coûte des siècles d'attente, il coûte du sang; mais il arrive.

Quand une cause est juste, il faut tôt ou tard qu'elle triomphe. Voilà le vrai, le définitif*. Gela n'empêche pas l'obstacle d'exister. L'obstacle, il y en a de toutes sortes : l'ignorance, la force brutale, l'espace, le temps, tout ce qui nuit, tout ce qui -arrête. Geux qui font un si grand étalage des succès de Gésar croient que Gésar est quelque chose, mais Gésar n'est rien. Il n'y a qu3 le principe, il n'y a que l'idée qui importe. Prenez Thisloire par ce côté-là, et vous ne verrez pas de si fréquents divorces entre le succès et la justice.

L'unique règle de la liberté, c'est le devoir : la loi constante, la loi consolante de l'histoire , c'est le succès de la cause juste. Il ne faut pas remplacer l'avertissement de la conscience par un système et regarder le succès comme le signe de la justice; et il ne faut pas, même en suc-

4. 'A»à pièv oOxfi y' àpex^ çOeipei t6 Jx©^ oiOttiv, oOôè tô ôixaiov icû).sfa>; 9ÔapTix6v. «Non, ceries^la vertu ne ruine pas celui qui la possède, lajusiice n'tsi point un poison pour TÉiat.» (Arist., Politique^ lirre III chap. Ti, § 4. Trad. h*., 1. 1, p. 2G3J.

combant, douter de la vertu ^ et du triomphe futur de la vertu. Si la bataille dure longtemps, Tarmëe qui sera victorieuse le soir peut perdre des soldats à toutes les heures de la journée. Loin de se nuire, ces deux doctrines, nées de la même pensée, se fortifient lune Tautre;. car la première donne de la sûreté à la décision, et la seconde de la douceur au sacrifice.

Le plus grand bienfait de Dieu et la plus chère consolation de la vie, c'est cette souveraineté paisible et incontestée de la conscience morale, en dehors de nos dissensions et de nos systèmes. Dans nos temps agités, où les petites révolutions se succèdent dans la grande, à quoi voulez-vous attacher vos espérances? Les partis mêmes se divisent et tombent en poussière. Les hommes politiques s'en tr 'égorgent dans un même parti comme des forçats rivés à la même chaîne. Ce ne sont que défections, trahisons. Chacun s'élève un autel. On risque d'avoir aidé une ambition en voulant donner sa vie pour une idée. On croit au dévouement, à la vertu, à la fermeté des convictions; et Ton se voit souvent réveillé par d'abominables apostasies. Ceux qui restent fidèles à leur parti, pliis honnêtes sans doute, ne restent pas toujours fidèles à leurs idées. Ils se promettent de profiter de leur chute pour changer de conduite et de principes s'ils reviennent au pouvoir. En dehors de la politique, l'anarchie est la même : il n'y a pas de grande école ni de grande passion dans les arts; la philosophie est entraînée par une sorte de mode vers un panthéisme mal défini : triste refuge pour des âmes tourmentées ; en histoire, on sacrifie tout à l'érudition, souvent à une érudition nécessairement stérile, et si l'on fait encore un peu d'histoire générale, c'est pour plier les faits et les théories aux exigences de partis sans grandeur. Ces derpières années ont vu éclore à défaut d'école, une petite secte d'esprits ingénieux, subtils et indifférents qui se font gloire de tout connaître, de tout critiquer et de n'être gênés par aucun préjugé, c'est-

à-dire au fond par aucune croyance; qui extraient , pour ainsi dire, la quintessence des systèmes, et les réduisent à une sorte de poésie dont ils aiment le sens général sans y adhérer trop expressément, et sans prendre d'ailleurs aucun souci des détails : épicuriens de la science, qui jouent avec les idées, et rendent le scepticisme contagieux en l'entourant de Tappareil de l'érudition et des charmes du style, et en lui donnant, par intervalle, à force d'éclectisme et de belle indifférence, les apparences et l'air d'autorité d'une doctrine.

Le remède à cette misère des écoles, à cet abaissement des systèmes, à cette invasion de l'indifférence, c'est de se rattacher avec énergie à la morale, et à cette élite de cœurs généreux , d'esprits vaillants, écrivains, hommes publics, vieillards éprouvés dans les luttes de la vie, jeunes hommes aux convictions ferventes , qui , divisés siir des points de détail, s'accordent sur l'honneur et sur la vertu, et sont au milieu da nous, par leurs mœurs plus encore que par leurs doctrines, comme une protestation vivante contre les envahissements de la corruption et du scepticisme. A leur exemple, à leur suite, ravivons dans nos cœurs les mâles doctrines du stoïcisme, épurées par la pensée chrétienne. Prenons le devoir pour règle de nos jugements et de nos actes. Dans la vie privée, aimons-le surtout quand il vient accompagné de sacrifices parce qu'il est alors plus sûr et plus grand. Dans la vie publique, jugeons tout, décidons de tout par cette lumière : l'utilité, le profit, même l'utilité la plus générale ne doivent venir qu'après. Exagérons la probité : c'est une belle sorte d'exagération, dont on n'a pas encore abusé. Sachons préférer à certaines victoires une noble défaite. Comptons sur l'avenir, introduisons l'immortalité dans nos calculs. Si le sentiment de l'immortalité pénètre dans cette société, on s'y accoutumera du même coup aux longues échéances. Nous ne sommes pas de simples usufruitiers, si notre âme est immortelle, si notre cause est étemelle.

Creusons stoïquement le sillon dans lequel les révolutions pourront ensevelir nos os, mais avec la pensée que la récolte ne sera pas perdue.

Quand même il serait vrai que le devoir fût eik tout temps un sacrifice pour les hommes et pour les peuples, il faudrait encore embrasser le devoir, parce que tout est préférable à une prospérité mal acquise. Même dans Tabsurde hypothèse de la séparation constante du succès et de la justice, c'est la justice qui serait la bonne part. Heureux les peuples, heureux les hommes qui n'ont pas à rougir de leurs succès I La loi est la loi ; il faut en tout temps lui obéir, coûte que coûte; C'est n'être pas assez honnête que d'avoir seulement hésité devant un devoir austère. Celui qui ne sent pas dans sa conscience qu'il préférerait mille fois le rôle de Gaton à celui de César doit se défier de son cœurl

Page 1