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II en est de même dans la démocratie, qui est le gouvernement de la foule ; et dans l'aristocratie, qui est le gouvernement du petit nombre. Quand elles abandonnent la justice pour se livrer à la passion, la démocratie dégénère en démagogie, et Taristocratie dégénère en' oligarchie. |
Après avoir énuméré les différentes formes de gouvernement possibles, Montesquieu a recherché leur principe, décrit leurs caractères, prévu leurs conséquences avec tant de vérité et de profondeur, que l'histoire ni la philosophie n'ont plus rien à y ajouter. Il appartient à une classe d'esprits qui disparaît tous les jours, et que nous ne savons plus ni apprécier ni comprendre, parce que la pression croissante des faits nous rend incapables et presque indignes de la théorie. C'est un penseur qui, ne manquant à coup sûr ni de décision ni d'originalité, expose et juge avec impartialité les opinions mêmes qu'il repousse. Quoique dévoué à la monarchie constitutionnelle, qui n'était encore dans notre pays qu'une espérance, il sait toute la grandeur de la forme républicaine, et toutes les ressources de la monarchie absolue.
Il est assurément très-remarquable que Montesquieu ait pris toute sa théorie dans le sixième livre de la Politique d'Aristote, qui lui-même l'avait empruntée au huitième livre de la République de Platon : de sorte que ces deux grands génies se trouvent avoir raconté à l'avance l'histoire de l'humanité.
Aristote est surtout d'une précision parfaite dans la classification des gouvernements : il en reconnaît trois genres, qui se subdivisent chacun en deux espèces, selon que les gouvernants ont pour but l'intérêt général du pays, ou leur intérêt particulier.
Le premier genre est la monarchie, et le gouvernement d'un seul, qui s'appelle royauté quand le prince ne se propose que le bien public, et despotisme, quand il ne songe qu'à maintenir et à développer sa richesse et sa
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puissance. Le second genre est le gouvernement des minorités, et constitue suivant les cas une aristocratie ou une oligarchie; enfin^ le troisième genre, ou gouvernement des majorités, peut être une démocratie, si le peuple use de son pouvoir dans l'intérêt général, ou dégénérer en démagogie, s'il se laisse duper par des flatteurs qui tirent à eux sa puissance et s'engraissent à ses dépens^.
On ose dire ici qu'Aristote, au moins égal à Montesquieu dans la classification des formes de gouvernements, lui est souvent supérieur dans l'analyse, et qu'il a déterminé en philosophe et en homme politique le but, les causes et les effets de chacune d'elles. Nous ne ferons qu'une remarque : c'est que le démagogue d'Aristote, absorbant en lui-même la démocratie, exerçant par délégation la puissance populaire, est déjà un tyran. II y a une démagogie où la foule n'abdique pas, où elle fait la guerre à toute suprématie de naissance, de talent et de vertu, où elle érige en droit la supériorité du nombre, confond la liberté avec l'égalité, et ne connaît d'autre égalité que l'égalité numérique.
On peut reprocher aussi à la classification d'Aristote de tenir plutôt compte de la forme actuelle que revêt un gouvernement sous l'empire de circonstances passagères, que des institutions fondamentales qui subsistent indépendamment des faits et des personnes. Nous voyons bien qu'il distingue deux sortes de monarchies suivant la conduite du prince; mais en réalité, un bon prince, qui sincèrement veut le bien public, et qui le fait, est un despote, s'il n'a au-dessus de lui aucune loi plus forte que lui; tandis qu'un prince dont les instincts sont mauvais et la conduite coupable, n'est pas un despote, mais un roi, si son pouvoir est limité par une constitution sâge et forte. Q'est une erreur du même genre qui empêche Aristote
4 . Voyez tout le livre YI. Aristote poasse beaucoup plus loin les subdifisions, mais nous nous en tenons aux traits généraux. Il distingue Jusqu'à cinq espèces de royautés. (Cf. Pôlit,f lir. III, chap. oc et x.)
d'introduire dand ses classificfttionSi comme éléments essentiels, le principe de l'hérédité eteelni de l'élection. Un pays gouverné comme Tancienne Pologne par un roi électif asservi à une noblesse héréditaire est bien moins une monarchie qu'une république aristocratique. Après avoir longtempsgouvemé sous un conquérant, Aristote ne croyait pas assez à la force d'une loi contre un roi. U est juste pourtant de dire que son idéal, comme celui de quiconque sait penser, était la substitution de la loi au roi.
Platon, qui n'avait pas été, comme son illustre disciple, le ministre d'un Alexandre, à défaut de l'expérience qui lui manque, tire toute sa politique de la psychologie. C'est dans l'âme humaine qu'il étudie les empires, G'ebt dans rétude de nos passions qu'il va chercher et qu'il découvre la loi de toutes les agitations des États.
n prend d'abord à partie la royauté. U est difficile d'avoir un bon roi, ou plutôt, il n'y a qu'un moyen d'en avoir un, c'est de conférer la royauté à' un philosophe. Si un homme investi du souverain pouvoir n'a pas en partage cette intelligence des besoins du peuple et ce désintéressement personnel que la philosophie seule peut donner, il est k craindre qu'il ne puisse régner longtemps conformément à la loi, et qu'il en vienne à considérer sa magistrature moins comme une charge que comme une propriété. La royauté s'est sauvée à Sparte en sauvant l'État avec elle', mais à la condition de se diviser, d'abord entre deux rok, après Aristodème, puis entre les rois et un sénat de vingt-huit vieillards, sous la Constitution de Lycurgue, auxquels Théopompe, un siècle plus tard, ad« joignit encore deux magistrats presque égaux aux rois sous le nom d*éphores. Cette royauté divisée est déjà une aristocratie. L'aristocratie à son tour a besoin, pour vivre, que les chefs de la république n'aient ni ambition ni avarice. Si, à force d'user du pouvoir, ils en viennent
I. PUton, les Lois, lif. IL Tnd. de H. ContiD, t. VU, p. 474.
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i Taimer pour lui-même et à vouloir à tout prix s'y perpétuer, ils élèvent une Larrière entre eux et le peuple, pour qu'il n'y ait plus que des semblants d'élection, •dette barrière est le cens. Le cens est en effet le fond de toute oligarchie; et le livre d'or de Venise n'aurait été bon •qu'à être jeté dans l'Adriatique, si lesnobles n'avaient employé leur pouvoir à accroître leur richesse, et leur richesse À garantir leur pouvoir. Il faut lire, dans la Républiquej la critique de l'oligarchie*. « Quels sont les vices qiie nous reprochons à ce gouvernement? demande Glaucon. • — Bemarque ce qui arriverait, répond Socrate, si dans le choix du pilote on avait uniquement égard au cens, et •que le pauvre, fût-il plus capable, ne pût approcher ^u gouvernail. Un pareil État par sa nature n'est point un ; il renferme nécessairement deux États : l'un <x)mposé de riches, Tautre de pauvres, qui habitent le même sol et conspirent sans cesse les uns contre les autres^. »
Qu'arrive-t-il alors? « Lorsque les gouvernants et les gouvernés se trouvent ensemble en voyage, ou dans quelque autre rencontre, dans une théorie, à l'armée sur terre •ou sur mer, et qu'ils s'observent mutuellement dans les occasions périlleuses, les riches n'ont certes nul sujet de mépriser les pauvres; au contraire, souvent un pauvre maigre et hâlé, posté dans la mêlée à côté d'un riche «élevé à l'ombre et surchargé d'embonpoint, en le voyant
4 . Platon, la République, liv. VIH. Trad. de M. Cousin , tome X, >p. 444.
2. Voici en quels termes la doctrine que Platon combat dans ce passage a été introduite deux mille ans plus tard dans la législiilion de la France, «c Nous devons être gouTemés par les meilleurs ; les meilleurs «ont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois. Or, à bien peu d'exceptions prés, vous ne trouverez de pareils hommes que parmi ceux qui possèdent une propriété.... Un pays gouverné par tes propriétaires est dans l'ordre social ; celui où les non-propriétaires gouvernent est dans Tétat de nature. » (Rapport de Boissy d'Anglas» du 5 mei- 4idor an m.)
tout hors d'haleine et embarrassé de sa personne, ne penses-tu pas qu'il se dit à lui-même que ces gens -là ne doivent leurs richesses qu'à la lâcheté des pauvres ; et quand ils seront entre •ux, ne se diront-ils pas les nns aux autres : En vérité, nos hommes d'importance, c'est bien peu de chose *. •
Aussitôt que le peuple en est là, l'oligarchie ne peut plus tenir. Le peuple se compte, et le voilà roi ! Combien de temps régnera-t-il, ce roi qui a mille bras ponr agir, et mille coeurs pour vouloir? Il régnera, comme tons les rois, jusqu'au moment où il s'enivrera de sa puissance. « Lorsqu'un État démocratique, dévoré de la soif de la liberté, trouve à sa tête de mauvais échansons qui lui versent la liberté toute pure, outre mesure et jusqu'à l'enivrer ; alors, si ceux qui gouvernent ne sont pas tout à fait complaisants, et ne donnent pas au peuple de la liberté tant qu'il en veut, celui-ci les acsuse ou les châtie comme des traîtres et des partisans de l'oligarchie*. »
Le gouvernement, tombé dans cet excès, change encore de caractère ; la multitude ne connaît plus aucun frein; elle se laisse mener au hasard, par ses passions, ou plutôt par les passions de ses flatteurs, qui ont l'art de déguiser leur ambition et leur avarice sous les dehors d'amis du peuple. La place publique regorge de votants ; nne poignée de démagogues se disputent la tribune aux harangues; les décrets se succèdent comme les éclairs dans une nuit d'orage. Il n'y a personne aux champs, ni à la frontière menacée par l'ennemi. Le trésor de l'État est vide ; la justice même est à chaque instant violée, parce que c'est la colère qui juge. C'est alors que du sein de ce chaos sort un fléau plus horrible que tous les autres.
« Tout excès amène volontiers l'excès contraire dans les
i, Platon, la République, Tr. fr., p. 43.
S. PlalOD, la République j p. 4GG.
saisons, dans les végétaux, dans nos corps, et dans les États comme ailleurs. Ainsi dans un État comme dans un individu, ce qui succède à l'excès de la liberté, c'est Texcès de la servitude ^ » Les démagogues maltraitent le peuple, qui se donne un chef pour leur résister. Mais par où le protecteur du peuple commence-t-il à en devenir le tyran? « N'est-ce pas évidemment lorsqu'il commence à lui arriver quelque chose de semblable à ce qui se passe, dit-on, dans le temple de Jupiter Lycéen en Arcadie ? On dit que celui qui a goûté des entrailles d'une créature humaine mêlées à celles des autres victimes, se change inévitablement en loup. De même, lorsque le chef du peuple, assuré du dévouement de la multitude, trempe ses mains dans le sang de ses concitoyens ; quand, sur des accusations injustes, suivant la marche ordinaire, il traîne ses adversaires devant les tribunaux pour les faire périr odieusement, qu'il abreuve sa langue et sa bouche impies du sang de ses proches, qu'il exile et qu'il tue, et montre à la multitude l'image de l'abolition des dettes et d'un nouveau partage des terres, n'est-ce pas alors pour cet homme une nécessité et comme une loi du destin de périr de la main de ses ennemis, ou de devenir tyran et de se changer en loup* î » Ainsi, de chute en chute, l'État tombe de la royauté ou de l'aristocratie dans l'oligarchie, de l'oligarchie dans la démocratie, de la démocratie dans la démagogie, qui aboutit nécessairement à la tyrannie, c'est-à-dire au plus grand de tous les malheurs, c Le véritable tyran est un véritable esclave, un esclave condamné à la plus dure et à la plus basse servitude, et le flatteur des hommes les plus méchants. Loin de pouvoir rassasier ses désirs, il manque presque de tout et il est vraiment pauvre. Pour qui sait voir dans le fond de son âme, il passe sa vie dans une frayeur continuelle, en proie aux chagrins et aux angoisses. Tel est cet homme;