InoonvAnients politifiaes de la centraliBatlon
Un autre danger de cette extension immodérée des attributions du pouvoir, c'est l'excès de force qu'on lui
donne. Non pas qu'il soit de bonne politique de refuser au pouvoir ce qui le rend pouvoir fort. Le pouvoir doit être fort, par définition; car il ne serait plus le pouvoir. Il doit avoir justement la force nécessaire pour que la loi soit toujours obéie. Mais la force dont il s'agit ici, et qu'il tirerait de l'exécution directe des travaux , n'est pas une force de répression, c'est une force d'action. Les tribunaux n'en seraient pas plus puissants ni plus respectés ; mais ses agents administratifs auraient plus de moyens d'agir sur les volontés et les intérêts. Il est bon que le pouvoir puisse refréner les hommes ; il est bon même qu'il puisse les récompenser; il n'est pas bon qu'il puisse les acheter. On conçoit l'État gouvernant, dirigeant; mais quand il prend, au milieu des particuliers, l'allure d'un particulier, ayant ses affaires, ses terrains qu'il vend et qu'il achète, ses maisons et ses routes qu'il fait construire, ses manufactures où. il lutte contre les autres industriels, il sort évidemment de son rôle et de sa dignité; il devient oppressif, par cette concurrence exercée avec l'argent de tout le monde, et parce que, s'il s'élève une contestation, il est à la fois juge et partie. De protecteur de la liberté qu'il était quand il se bornait à être l'organe et le vengeur de la loi, il devient, sous son nouvel aspect, l'ennemi, l'obstacle de la liberté. Il la rejid impossible, inutile. Il poursuit les citoyens jusque dans leurs affaires, jusque dans leur intérieur. Il a des marchés avec presque tous. Il les intéresse à sa stabilité, par les places qu'il leur donne, par les commandes qu'il leur fait, parles produits qu'il leur livre. S'il prévarique, il a eu soin d'avance de se faire des complrces de ceux qui auraient dû être ses juges. Il a trop de moyens de corruption pour rester pur. Enfin, pour résumer toutes mes critiques en un mot je n'aime pas à voir fonctionner à côté de moi cette grande fabrique. Il est clair qu'armée comme elle l'est de toute l'autorité publique, et nourrie comme elle l'est
de tout l'argent du Trésor, elle peut s'étendre indéfiniment, jusqu'à ce qu'elle ait tout absorbé. Même si elle a la sagesse de se contenir et de laisser une place en dehors d'elle à l'activité libre des citoyens, elle n'en* est pas moins le communisme vivant à la face du soleil, et prenant une grande part de la société. Tout cela est mauvais et d'un mauvais exemple. L'État joue un double rôle : ici, de communiste, absorbant tout dans un grand atelier national; là, de défenseur delà propriété, poursuivant les communistes théoriques, c'est-à-dire les philosophes qui enseignent ce qu'il pratique. Il se trompe sur sa mission, sur sa raison d'être ; de sorte que les citoyens ne le comprennent plus, et, au lieu de l'aimer, le subissent. Il trouve pour la tyrannie et pour la corruption des facilités qu'on n'a jamais impunément dans sa main. Il s'habitue à avoir des intérêts autres que l'intérêt général. Il dispose de l'impôt comme un citoyen de sa fortune particulière, le portant ici ou là suivant ses goûts et ses idées, et oubliant que l'impôt est une coti* sation, qui doit être rendue à chaque partie de l'État en services proportionnels à son apport. Il substitue partout la langueur d'un fonctionnaire à l'énergie d'un entrepreneur. Il a moins que les particuliers le sentiment de l'utilité pratique. H éteint, il énerve Tesprit d'initiative. Il fait mal ce qu'il fait, et il empêche les citoyens de faire.
Ce n'est pas seulement en s'emparant des travaux publics, c'est par tout son contexte que l'administration fait obstacle à la liberté politique. Qu'on y pense : tous les citoyens, ou presque tous, désirent des places. Aussitôt les voilà diviséâ en deux camps : ceux qui ont quelque espérance de les obtenir, ceux-là sont dévoués quand même au pouvoir existant; ceux qui ont perdu toute espérance, ceux-là ne rêvent que la création d'un pouvoir nouveau. Double obstacle à la liberté politique : d'une part, l'excès de servilisme, et de Tautre l'esprit
de révolte, sans autre but que Tespoir d« changement et l'intérêt personnel. Ainsi la compétition des places rend la liberté politique impossible. Je ne parle pas des détails, des places demandées, promises, données comme monnaie électorale. Plus les élections seront libres, et plus la multiplicité des places donnera lieu à ce trafic. Si au contraire les élections sont bridées, et qu'il n'y slt plus, dans le gouvernement, même un semblant de liberté, toutes ces places, dont la plupart, étant inutiles, peuvent être assimilées pour le moins à des faveurs gratuites, deviennent le patrimoine de la partie de la population qui est dévouée au pouvoir, tandis que tous ceux qui, par honneur ou par patriotisme, se tiennent à Técart, sont exclus de tous les avantages, quoique soumis à toutes les charges. Enfin, Tesprit public, si nécessaire à la liberté, ne peut pas se fonder dans un pays où, sur douze citoyens, il y a un fonctionnaire, un fils de fonctionnaire, et trois ou quatre aspirants-fonctionnaires. Il y a décidément incompatibilité entre ces deux idéfs : un peuple de fonctionnaires et un peuplé libre.
Voilà ce que produit contre la liberté le désir des places. Mais qui ne voit ce que produisent les places elles-mêmes? Le pouvoir, quel qu'il soit, a une armée d'un million d'hommes, bien enrégimentés, bien façonnés à la discipline, dont les uns, préposés à la perception de l'impôt, tiennent les contribuables par Tavertisse-
, ment et la saisie; les autres sont maîtres de la grande et petite voirie, des hôpitaux,' des écoles, de toute l'administration dos secours publics. Le pouvoir a encore les récompenses honorifiques à sa disposition. Il a, pour tenir le pays dans sa dépendance, la force, l'intérêt et la vanité.
Notez que toute cette armée est englobée dans une hiérarchie très-savante et très-complète. Chaque fonc-
. tionnàire reçoit la consigne d'un chef immédiat, jamais d'un chef supérieur de deux degrés : rien déplus habîle.
Quand un général commande une revue, il donne aux troupes à haute voix Tordre de se mettre en mouvement: tout le monde l'entend ; personne ne bouge. Les colonels répètent l'ordre : même immobilité ; puis les commandants de bataillon, et enfin les capitaines. Â la voix de ces derniers, les compagnies s'ébranlent, et le mouvement s'accomplit. Voilà l'image de l'administration. On a mis hier dans le Moniteur que teLcanal serait livré de* main au public. L'éclusier, qui ar lu le Moniteur comme tout le monde, va-t-ilde son chef ouvrir ses vannes pour le premier bateau qui se présentera? Non, l'article du Moniteur est non avenu pour lui. U attend l'ordre de son conducteur. Et le conducteur donnera- t-il cet ordre? Non, s'il n'a reçu celui de l'ingénieur ordinaire, qui lui-même est mis en demeure par l'ingénieur en chef, l'ingénieur en chef par le préfet, le préfet par le ministre. Qu'en résulte-t-il ? C'est que personne ne prend rien sur soi, ne consulte sa propre intelligence, et que si un ordre est donné, quel que soit le degré de l'échelle d'où il est parti, tout ce qui suit obéira aveuglément, machinalement. La tête de ce grand corps est unique ; elle est à Paris. U ne s'agit que d'avoir les deux ou trois tètes de colonnes, et l'on a toutes les colonnes. Pour disposer souverainement d'un million d'hommes, il n'y a à vaincre que deux ou trois hommes, qui tiennent tous les autres par des fils^ C'est ce qui explique le rôle de Paris dans les révolutions. La tâte de l'administration est à Paris;
i. On ne saurait trop méditer les paroles suiTantes que nous empruntons à un homme réservé et modéré, à an esprit pénétrant, à un administrateur consommé dans la théorie et la pratique de nos lois. « Le gon- Tsrnement, dit M. Vivien, s*est plu à ne voir dans les fonctionnaires que les serviles agents de sa volonté, dépourvus d'indépendance individuelle et privés de libre arbitre : on a introdnitdans les services civils l'obéissance aveugle qui, dans l'armée même, n'est pas sans limite. Qu*en est-il résulté ? La centralisation ainsi comprise a fourni an pouvoir central et à coque, dans la polémique des partis, on appelle Paris, le moyen de tenir la France sons le joug. Un ordre parti du siège du gouvernement n'éprouve,, quelle qu'en soit la source, aucune résistance. Pour entrer en posses-
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la province est obligée d'obéir passivement. Une seule fois, et c'est le 18 mars 1871, Paris a fait une révolution pour lui seul. Ce sera le chef-d'œuvre de la poli tiqpie de M. Thiers d'avoir, pour la première fois, circonscrit la révolution dans un espace de cinq à six lieues. Jusqu'à ce jour-là, Paris décidait de tout. La France lapprenait, par ses journaux, ce qu'elle était devenue. Le nouveau gouvernement, âgé de quelques heures, avait son administration complète, à savoir l'administration du gouvernement déchu. Et il n'y a rien à dire aux fonctionnaires pour cela : ils ne sont qu'un mécanisme. Ils ont leur chef immédiat qui décide pour eux, et de chef en chef la décision n'appartient qu'aux chefs suprêmes. C'est ce qu'avait compris le général Malet. Il a échoué par hasard. Le hasard pouvait le faire réussir. Quand même il n'eût réussi que pour un quart d*heure, peut-on fermer les yeux devant de telles chances? Son succès n'aurait pas été son œuvre, mais celle de la centralisation exagérée.
Ce n'est pas seulement une conspiration militaire, ou une insurrection triomphante, qui peut s'emparer de la centralisation, et par la centralisation, de tout le pays. On peut y arriver par des moyens pacifiques, en exagérant la légalité au point de la fausser. Par exemple, il est très vrai que le parlement est, et doit être le juge souverain de la politique des ministres ; il fait et défait les cabinets ; rien de plus juste, de plus nécessaire, de plus constitutionnel, de plus libéral Cependant, si au lieu d'exercer ce droit dans les grandes questions politiques pour imposer au gouvernement la volonté du pays, le parlement, ou plutôt certains membres actifs et prépondérants du parlement entendent se substituer aux ministres dans les détails de Tadministra-
»ioadetoDte la paissance pablique, il ne faat que devenir maitre de U capitale, s'emparer des ministères et disposer des télégraphes. > [Étudeê adminittr,, 2* éd., 1 1, p. 7fl.)
tion, imposer aux ministres des nominations, des destitutions, des décisions; s'ils bq vengent d'un refus, au point de frapper par un vote un ministre coupable seulement de défendre la chose publique contre des intrigues privées et la loi contre le caprice, aussitôt les chefs apparents et responsables de l'administration ne sont plus que les très-humbles commis du pouvoir législatif. C'est le pouvoir législatif qui administre ; il fait la loi, et il l'applique; la distinction des pouvoirs n'existe plus ; la loi elle-même perd son autorité et sa stabilité ; le gouvernement absolu remplace le gouvernement constitutionnel. Car il n'y a d'autre différence entre un despote et un comité de salut public, que l'origine et le nombre ; tous les effets sont les mêmes : c'est, dans les deux cas, l'anéantissement du droit et de la liberté. Que ce comité se soumette à une influence omnipotente, comme cela arrive presque toujours dans ces situations hybrides, alors il y aura un homme qui disposera de tout sans être responsable de rien. Il imposera souverainement sa volonté à la France, sans «voir même besoin des grenadiers de Brumaire.
U est difficile de ne pas ajouter un mot, vn seul mot, sur les candidatures officielles, qui ont été le maîtreressort de TEmpiï'e, et que tout gouvernement despotique essayera de faire revivre : témoin, la Commune de Paris. A un moment donné, le gouvernement dissout la Chambre élective, et appelle le corps électoral, c'est-àdire tout le monde, à nommer des députés. U s'agit pour le pays d'exercer par ses représentants le contrôle auquel la Constitution lui donne droit sur le gouvernement lui-même ; cependant le gouvernement sent le besoin d'éclairer et de conseiller les électeurs. « Donnezmoi, dit-il, tel surveillant plutôt que tel autre. » C'est que le peuple n'est pas bon juge de ses intérêts, et les ministres savent mieux que lui ce qu'il lui faut. Le peuple est si maladroit qu'il n'écouterait peut-être pas
autant qu*il est nécessaire les conseils désintéressés qu'on lui donne. Que fait alors le gouvernement? U charge les préfets de recommander les candidats agréables, de les accompagner, et de mettre à leur service tout le personnel administratif, c'est-à-dire la centralisation. Tout fonctionnaire, depuis le préfet jusqu'au garde champêtre, comprend immédiatement, ou peutêtre s'imagine que son avenir dépend de l'élection : il en résulte une grande ferveur dans tous les rangs, peutêtre, par aventure, quelques excès, à coup sûr une inégalité flagrante entre l'opposition et les candidats offi- <îiels, une victoire de l'opposition obtenue dans des conditions semblables peut passer pour un tour de force : est-ce bien là le suffrage universel ? L'élection finie, fonctionnaires et administrés se trouvent face à face, mais dans des conditions nouvelles. Une lutte de vingt jours ne passé pas sans laisser de traces. H est difficile que les vaincus ne se prennent pas pour des opprimés. Mettons que tous ces griefs soient faux; ils passeront pour vrais, et cela suffit. Ge million d'affidés, si* dangereux pour la liberté quand le gouvernement est sans scrupule, accable un gouvernement hannête en le rendant suspect par la force même des choses *.
Je résume le système préventif en deux mots : c'est un .système de défiance envers le citoyen, et de confiance absolue envers le gouvernement. Cette défiance envers le citoyen n'est pas juste^ elle est dégradante, elle est démoralisante. Cette confiance envers un gouvernement, qui a souvent un intérêt distinct de l'intérêt général, est excessive. Elle est dangereuse pour le gouvernement lui-même. En mettant tous les intérêts privés à la merci de sa politiqpie, elle fait taire les oppo- ' sitions, mais elle accumule les haines.
i. Voyez le discoun sur les Candidatures officielles, prononcé par
M. Thiers le 1 4 janvier 186&, et le discours de M. Jules Simon, sur le même sujet, le 16 mars I86a.
Il est singulier que la centralisation rende le pouvoir à la fois tout-puissant et précaire. C'est une toute-puissance en disponibilité, pour le premier habile homme qui possède le Sésame^ on/ore-toL Les conservateurs, qui, pendant si longtemps, ont été enthousiastes de la centralisation, n'ont pas songé qu'ils ne conservaient qu'une méthode, également prête à fonctionner pour eux ou contre eux.
Si l'on suppose qu'en organisant cette formidable machine, on n'ait pas prévu le cas où un fonctionnaire opprimerait un fonctionnaire inférieur, ni celui où un fonctionnaire se servirait de l'autorité qui lui est déléguée, pour opprimer un citoyen, je réponds que l'ancien régime avait déjà établi des garanties merveilleuses pour la liberté civile, et les restaurateurs de l'administration n'ont eu garde de les abandonner. Us les ont perfectionnées au contraire ; et si l'administration est trèsforte contre les citoyens, les citoyens de leur côté sont armés, et bien armés, comme on va le voir, contre les prévarications des administrateurs.
Ils ont deux ressources : s'il s'agit d'une décision illégale ou erronée, ils peuvent la déférer au conseil de préfecture, et en appel à la section du contentieux du conseil d'État; s'il s'agit d'un abus d'autorité, d'un passe-droit, d'un déni de justice, commis par un agent administratif dans l'exercice de ses fonctions, ils peuvent se plaindre de l'inférieur au supérieur ; ou, si le cais est plus grave, poursuivre le fonctionnaire prévaricateur devant les tribunaux ordinaires.
Voilà, en deux mots, le bilan de toutes nos richesses» Examinons-les de près ; car on ne saurait trop connaître ses droits, et en être trop jaloux.
Je ne regarde pas, pour ma part, comme une garantie absolument nulle le droit de .porter plainte à l'autorité. Je rends hommage à Tesprit de justice de l'autorité en France ; je crois que les fonctionnaires sont en général
honnêtes ei. animés de bonnes intentions. Us aiment la légalité, et ne permettent pas à leurs sabordonnés de s'en affranchir. La plupart des abus dont je me plains sont imputables à l'organisation même de l'administration^ et non à la personne des administrateurs.
Cependant, il est clair que s'il fallait compter sur la justice de Tadministration pour réparer les injustices de l'administration, cela nous mènerait tout droit au gou- Temement absolu, et à la suppression de toute liberté. Le supérieur peut être de mauvaise foi, il peut être ignorant, il peut être malveillant, il peut être secrètement l'instigateur de la mesure dont on a à se plaindre, il peut être le complice du fonctionnaire dénoncé. D peut aussi se rendre inaccessible, en refusant une audience, et en ne recevant pas les . suppliques. Il peut enfin être trompé par l'esprit de corps. Il s'agit d'ailleurs très-souvent d'une réparation qu'il n'est pas en son pouvoir de donner. Dans beaucoup d'administrations, le supérieur ne peut ni destituer, ni suspendre, ni punir son subordonné; dans aucune, il ne peut lui imposer une réparation civile; il n'est pas toujours assez fort pour lui commander mie restitution. Il faut donc recourir à la justice ordinaire, aux tribunaux ordinaires : c'est ce que l'on fait ou du moins ce que Ton peut faire. Rien de plus naturel, de plus protecteur de plus conforme aux principes de 1789.
Aujourd'hui au moins, ce droit de recours, quel qu'il soit, nous est assuré. Mais c'est une conquête toute récente. L'article 75 de la loi du 22 décembre 1799 subordonnait le droit de poursuivre un fonctionnaire à l'autorisation du conseil d'État. Cet article 75, quoiqu'abrogé, grâce aux efforts de MM. Lanjuinaîs et Jules Simon mérite de nous arrêter un instant. C'est une page du martyrologe de la liberté. En voici le texte :
« Les agents du gouvernement autres que les ministres ne peuvent être poursuivis pour des faits relatifs à
leurs fonctions, qu'en vertu d'une décision du conseil d^État : en ce cas, la poursuite a lieu devant les tribunaux ordinaires. »
Or, du moment que la poursuite devant les tribunaux ne peut avoir lieu qu'avec lassentiment du conseil d'État, on peut se convaincre de la parfaite justesse de cette déclaration faite par M. Jules Simon au Corps législatif, que l'administration, en France, ne peut être poursuivie qu'à la condition qu'elle y consente.
On est étonné de voir la nécessité de l'autorisation préalable maintenue par TAssemblée constituante de 1848. Cette Assemblée à la droiture de laquelle on rendra justice un jour, mais qui était peut-être plus dévouée au libéralisme qu'à la liberté, ce qui malheureusement n'est pas encore la même chose, se laissa tromper en cette circonstance et en beaucoup d'autres, par ce sophisme, à l'usage de tous les partis : « Le droit que je m'attribue en ce moment serait excessif et tyrannique, 8*il était exercé par d'autres; mais moi qui représente véritablement le peuple, moi qui suis l'incarnation de la liberté, je dois rendre mon administration toute-puissante par respect pour la liberté et pour le peuple. »
n y avait d'ailleurs une raison toute particulière pour que l'Assemblée constituante confiât au conseil d'État cette énorme prérogative. Elle avait rendu le conseil Complètement indépendant du pouvoir exécutif. Elle le faisait nommer pour trois ans par chaque législation nouvelle ; elle lui interdisait tout cumul ; elle rendait électives toutes les dignités intérieures de présidents des sections et des comités. Le conseil ainsi constitué pouvait donc être considéré à la rigueur comme un corps indépendant, et comme un éqpitable intermédiaire entre les administrateurs et les administrés. Mais cette indépendance était loin d'être entière ; le conseil, quelle que fût son origine était en majorité composé d'anciens ad-
274 LA LIBERTÉ POLITIOUB.
ministrateurs ; ses relations continuelles avec les minis» très et la nature même de ses attributions Je rattachaient très-intimement aux autres fonctionnaires ; de sorte que^ même alors, la nécessité de Fautorisation préalable éqoi^ valait presque à un bill d'indemnité pour l'administration. Le tribunal des' conflits, composé par moitié de conseillers à la Cour de cassation chargés de représenter Tordre judiciaire, et de conseillers d'État, chargés de représenter Tordre administratif^ n'était pas une garantie parce qu'il était présidé par le garde des sceaux, qui, le plus souvent, était maître de Tarrêt.
C'est à tort qu'on se sentait rassuré par cette pensée que le conseil d'État ne faisait qu'autoriser les poursuites, et qu'il agissait en cette circonstance comme la chambre du conseil d'un tribunal ordinaire. L'attention du conseil d'État ne portait pas exclusivement sur le» présomptions de la cause ; ce qui le préoccupait c'était Tintérêt de l'administration, la dignité des corps constitués. Son intervention était éminemment protectrice à Tégard des fonctionnaires attaqués. Elle les protégeait contre qui? Ce n'était pas contraries tribunaux, qui ne sauraient être suspects; c'était donc contre le public. La décision du conseil était d'ailleurs souveraine. Elle se rendait en l'absence du plaignant et à la suite d'une enquête administrative, de sorte que l'injustice la plus criante, commise par un fonctionnaire, restait impunie, si le conseil d'État jugeait à propos d'arrêter la plainte. Il est donc de la dernière évidence que l'administration, armée de ce droit de couvrir ses membres, était inviolable, s'il lui plaisait de Têtre.
Enfin l'article 75 est aboli, il a disparu de nos lois. U en reste bien quelque chose dans nos usages. Le ministre, en beaucoup de cas, couvre son agent. <c n a agi par mon ordre! C'est à moi, à moi seul, que vous avez affaire. »
Nous disons bien haut, en France : ministres res-
pensables ! G*est là, dit-on, pour la liberté publique, une précieuse garantie. Oui, sans doute, en ce sens qu'un cabinet doit se retirer quand sa politique est condamnée par le parlement. Mais s'il s'agit d'une injustice privée, pour laquelle on ne renverse pas un cabinet; ou d'une responsabilité civile, ou d'un crime véritable, qui ne saurait être expié par la perte d'un portefeuille? Même avec une chambre élective à peu près toute-puissante, avec la sécurité la plus complète pour la liberté individuelle, avec une presse indépendante et toujours prête pour le scandale, il n'est guère possible à un citoyen de passionner les membres de l'opposition pour son injure personnelle. S'il y parvient, l'opposition, qui ne connaît que le plaignant et qui n'a pas les pièces administratives à sa disposition, porte l'affaire à la tribune, et fournit au ministre accusé l'occasion d'a^ chever d'accabler un adversaire obscur, et de remporter un triomphe oratoire. Le comble, c'est que cette injustice est presque juste. Quand une société est organisée de telle sorte que, pour venger la victime d'un déni de justice ou d'un passe-droit, il faut déconsidérer le pouvoir, mettre, pour ainsi dire, le gouvernement en in«terdit, arrêter toutes les affaires, bouleverser en un mot le monde politique, peut-on espérer qu'un grand corps chargé des intérêts généraux et permanents de la nation, va ainsi prendre^ fait et cause pour une injure individuelle, et que la majorité qui soutient un ministère se laissera arrêter dans sa poUtique par un obstacle de cettp nature ? En vérité, cela n'est ni raisonnable ni possible. La responsabilité ministérielle n'a donc rien à voir avec les détails de l'administration. U n'est pas vrai qu'elle constitue un recours contre la toute-puissance de l'administration. Nous n'avons que les tribunaux, voie périlleuse où bien peu osent s'engager. Encore peut-on y rencontrer l'article 75 ressuscité par le tribunal des conflits 1
En présence de cette situation, nous nous rappelons tristement ces belles paroles de Vivien :
oc II y a, nous ne dirons pas dans telle ou telle des constitutions qui se sont si malheureusement succédé en France depuis soixante ans, mais dans les entrailles mj^mes de notre droit public, un principe placé au-dessus de toute contradiction. C'est celui qui assure une sanction, une garantie, qui, pour employer la langue du Palais, ouvre une action à tout citoyen invoquant un droit. Ce principe appartient à tous les temps et à tous les lieux. Il forme une des conditions fondamentales d'un État social régulier, et la base même sur laquelle la justice repose. Le nier, c'est proclamer le règne de la force et rétrograder vers la barbarie* ».
Nous pouvons conclure de tout ce qui précède, que l'administration française est ruineuse pour le budget; qu'elle est dure à l'égard des fonctionnairrs, puisqu'elle les retient dans un état de gêne pécuniaire et de subordination excessive ; qu'elle altère le caractère national en substituant dans un très-grand nombre d'esprits l'habL tude de demander à l'habitude de travailler ; qu'elle détruit chez les citoyens cette confiance dans ses droits et dans ses propres ressources, qui est le principal ressort du génie industriel et du caractère ; qu'en s'étendant à tout, elle accroît sans mesure et sans prudence sa responsabilité; qu'au point de vue politique, elle absorbe la France dans Paris, et met le pays à la merci d'un coup de main; qu'au point de vue de la liberté civile, elle est éminemment oppressive, par la protection dont elle couvre ses agents de tous les degrés. L'administration, en France, fait presque tout ; elle peut faire tout ce qu'elle veut; et si elle administre justement il faut en savoir gré à sa modération ; car la loi ne donne auï simples citoyens aucun recours sérieux contre elle. Pen-