Mémoires de Saint- Simon j t. IX, p
2. On ne peut plus, par crainte de redites, parler de la Bastille et des lettres de cachet. Nous nous bornerons à mentionner la Lettre écrite par le baron de Breteuil aux intendants, le <! 5 octobre \ 784, au sujet des
jugement par commissaires, les accusas au criminel privés du ministère d'un avocat *, les procédures secrètes, les condamnations en masse', les exécutions sommaires après simple constatation de l'identité, les confiscations, l'impôt écrasant, la réglementation oppressive du travail et du commerce*, l'oppression absolue des consciences, les assignais et les banqueroutes, sont des armes qu'elle trouva toutes forgées. Elle n'eut que le triste privilège de les employer toutes à la fois dans un court espace de temps
lettres de cachet et ordres de détention. Cette lettre, qui a pour but de mettre un l^rme aui abus d'autorité, classe ainsi les personnes que Ton peai enfer mer : l* les fous; 2° les débauchés et les dissipateurs qui n*ont poni commis de délit prévu par les lois; 3" les coupibles dont il y a lieu de ménager les fanaiiles. Outre les prisons légales et les prisons dHSiai, le Kouvernement avait encore à sa disposition des lieux de déleniion san« aucun caractère public. G'esi ainsi que, pour e/iter l'espèce de solennité d'un emprisonnement à la Bastille ou dans quelque autre prison orflcielie, on avait converti en prisons plusieurs maisons de santé de la ca|tiiale. Dans une assemblée des Chambres au mois de mars 4783, d'E-ipréiiiénil déclara qu'il y avait dans Paris vingt-deux maisons de cette espèce, et qu'il résultait de ses recherches <|ue, dans Tannée 4777, la population de ces prisons clandestines égalait celle des prir sons régulières surveillées par les magistrats.
1. Ordonnance de 4670, litre XIV, arL 8. Le premier président de Lamoignon, Tun des commissaires chargés de rédiger celte ordonnance, protesta avec énergie contre cet article. « Si le conseil a sauvé des conpables, dit-il, ne peut-il pas arriver aussi qu'un innocent périsse faute de conseil ? Et ne vaut-il pas mieux absoudre mille coupables^ que de faire périr un innocent? »
2. « Au mois de juin 4686, on comptait déji plus de six cents réformés au bagne" lie Marseille et à peu prés autant à celui de Toulon, condamnés pour la plupart sur une simple décision du maréchal du Montre- Tel ou de Lamoignon de Bàville. Le régime des galères était alois d'une dureté, etc. » ( Histoire des ré/ugiés protestants de France , depuis la révocation de Vedit de Nantes^ par Gh. Weiss, t. 1, p. 99. Relisez tout le pretiiier livre de cet ouvrage.)
8. Non-Sfuiement le roi, les ministres, les iptendants et les parlements intervenaient dans les transactions entre vendeurs et acheteurs^ mais on faisait presque â chaque règne des lois somptuiiires, pour régler les yétemenis, le nouibre de plats qu'on pouvait avoir à son dtner suivant les conditions, etc. En 4 597, à l'assemblée des notables convoquée par Henri IV, le tiers état demanda « qu'on renouveUt les anciennes lois somptuaires. »
avec une sorte de furie sauvage^ et de verser peut-être plus de saog que n'en avaient fait répandre les dragonnades et la guerre des Cévennes.
' Il fallait faire ce parallèle^ parce qu'il faut rendre hommage à la vérité^ et parce que le plus grand enseignement de l'histoire est le spectacle des horreurs où les hommes se laissent emporter, quand ils abandonnent ces grands principes de toute loi humaine, de toute société humaine, la liberté, la loi morale. Je n'ignore pas combien ce rapprochement peut sembler dur à ceux qui jugent sans connaître, et pour ainsi dire par instinct. L'image de la Terreur est toute vive au milieu de nous; nous avons encore, dans nos vieillards à tête blanche, des échappés de ses prisons : nos rues sont pleines des enfants de ses victimes Depuis soixante ans qu'elle est vaincue, tout le monde s'acharne contre elle, les uns parce qu'elle est la Terreur, et les autres parce qu'elle estlafilie illégitime de la Révolution, et qu'ils espèrent déshonorer la Révolution en lui imputant les crimes mêmes qui l'ont tuée. Le règne de Louis XV, au contraire, les favorites, le parc aux Cerfs, les roués de la régence, la question * et la Bastille,
I . Il ne faut jamais oublier que la question (tat abolie sous Louis XVI (la question préparatoire, le 30 août 1780, et la question préalable le 4** mai 4788). Ùl question préparatoire Taisait partie de l'instruction. EUe se donnait par l'eau à Paris; ailleurs, on employait les coins et les brodequins. La question préalable faisait partie du supplice; les juges en déterminaient l'espèce dans i'arrét. Lors du jugement de Ra«aillac, une partie du parlement trouvant la question par le brodequin trop douée, proposa de recourir à la question usitée seulement à Genèye, et qu'on appelait la harate ou la beurrière, « Question si pressante et si cruelle qu'il n'y a jamais eu de criminel à qui on l'ail donnée qui n'ait été contraint de parler. » (L'Estoile, mai 1640.) Les condamnés A mort étaient pendus, roués ou brûlés, ^elon les cas. On ajoutait divers accessoires ao supplice principal, tels que l'amende lionorabie, le bâillon, l'écriteau, le poing coupé ou bi ûlé, la langue percée ou arracliée. Beniuin , conseiller d'Étal, condamné au Teu comme huguenot, et Vanini, condamné au feu comme athée, eurent d'abord la langue percée d'un fer chaud. L'amiral Goiigny, après sa mort, fol pendu avec des chaînes. Favras fut pendu ayant sur la poitrine un écriteau. Lally fut mené au supplice avec un
les lettres de cachet et les billets de confession, les dragonnades, les guerres religieuses, l'horrible nuit du 24 août, le bûcher de Dolet, la potence de Duboiirg, sont bien loin de dous. L'indignation humaine ne remonte pas si haut, tout s'efface dans l'histoire. Il n'y a rien que l'homme foule aux pieds si aisément qu'un cadavre. S'il nous reste quelque chose des passions de nos pères, c'est la haine du privilège, haine vivace qui. nous sauve de la renaissance de l'aristocratie, comme l'amour de la liberté, si nous savions le garder dans nos cœurs, nous sauverait de la résurrection du despotisme. Ce n'est donc plus que par le raisonnement, en faisant toucher du doigt les plaies de l'ancien régime, qu'on arrive à cette conclusion, que la Terreur n'a fait qu'appliquer des lois anciennes. Encore faut-il ajouter, pour être juste, que ces lois, qui trouvèrent sous la Terreur tant de ministres implacables, restèrent le plus souvent impuissantes sous la monarchie. La force, la volonté manquaient également pour les appliquer. Les lois étaient atroces, le gouvernement était humain; il menaçait trop, dans l'espoir de n'avoir pas à punir. Triste système, qui entretenait l'illusion de la liberté, et qui, dans les moments de lutte ou de colère, ou quand il naissait un mauvais roi, remplissait les prisons et doublait les échafauds. Les princes, même aux plus mauvais jours, combattaient pour la limite de leur pouvoir, et non pour leur pouvoir lui-
bâillon. Bavaillac et Damiens forent appliqués à la question dn brodequin, on leur brûla ensuite la main droite sur un feu de suufre, puis on les tenailla ani bras, aux jambes, aux cuisses et aux mamelles, et Ton Tersa sur les blessures du plomb fondu, de Thuile, de la résine et du soufre; enfin, on les écariela à quatre cboTaux, et Ton jeta aux flammes les tronçons de leurs cadavres. L'écartèlement de Damiens dura une demiheure ; Textensiou des membres était incroyable : il avait perdu les deux cuisses et un bras, et il vivait encore. Quoiqu'il fût sorti à trois heures du palais de justice, le jour commençait à tomber, et les commissaires, pour épargner des torches, ordonnèrent de couper les principaux muscles du bras qui restait....
même : car jamais, fût-ce après Charles !•', la pensée d'être détrônés ne leur vint. Peut-être avaient-ils le cœur généreux, même quand ils ordonnaient l'incendie du Palatinat et les massacres des Céveones, même quand ils dévoraient la substance du peuple pour leurs plaisirs deux fois adultères. Ils faisaient le mal par ignorance, le bien par bon cœur. Ils n'écrasaient que ceux qu'ils ne voyaient pas. Le plus malheureux d'eux tous, balancé entre ses croyances et ses instincts, avait en lui assez de vertus pour être un bon prince, si le ciel ne l'avait pas condamné à lutter contre une révolution qu'il ne pouvait ni aimer ni comprendre. Il ne m'en coûte pas d'amnistier les rois, comme^ danf^ un autre ordre d'idées, je veux bien convenir que les chefs de la Terreur ont été excités par les périls de la Révulution, qu'ils ont cru de bonne foi que la paix, la liberté, la justice pouvaient naître sur un sol arrosé de sang, et qu'en fauchant les hommes autour d'eux, ils se comparaient à des généraux obligés de mitrailler une armée pour sauver un peuple. Le cœur humain a tant d'abîmes, qu'il faut être plein de miséricorde envers les acteurs du drame. Ce qui fait surtout la grandeur et l'utilité de l'histoire, c'est qu'en nous montrant les événements à distance et comme sur la scène, elle nous permet d'en apprécier froidement la portée et la moralité, sans que la pitié ou la colère trouble la sérénité de nos jugements.
^Jous pouvons réfuter à la fois deux doctrines qui paraissent \ des observateurs inattentifs, et qui sont en effet dans l'esprit et dans l'âme de ceux qui les défendent, l'opposé l'une de l'autre, parce que nous n'avons contre elles qu'un seul et même argument, la liberté humaine. Nous pourrions disputer pied à pied contre chaque école, accorder ceci, refuser cela, nous enfoncer dans des labyrinthes; c'est peine perdue que de se traîner ainsi dans les subtilités et les misères de la dialectique, quand on a pour soi un fait, un droit, une évidence.
Niez-vous la liberté comme fait? Vous ne la niez pas, vous, absolutistes ou communistes de la monarchie, qui joignez presque tous des croyances reli^rieuses à vos doctrines politiques, et qui savez que la liberté de l'homme est, avec la spiritualité, Iff point de départ du christianisme; vous ne la niez pas, vous, révolutionnaires, infidèles saos le savoir à notre commun drapeau, et< qui commencez par réclamer le droit pour arriver, hélas I k la furce. Et en vérité, qui pourrait la nier, quand toutes les cousciences parlent, quand le genre humain se lève? Est-il au pouvoir d*une misérable argutie d'école, coDspuée par toutes les écoles, d'empêcher mes yeux de voir la lumière, et ma conscience de se sentir libre? Oui, vous êtes libres, nous disent les communistes, mais votre liberté ne vous vaut rien. C'est un jeu barbare de Hieu ou de la nature qui vous a faits libres pour vous faire misérables. Nous corrigerons Terreur de Dieu, nous remplacerons le plan de la Providence par le nôtre. A cet esprit ardent, qui veut tout scruter et tout discuter, nous imposerons notre foi. S'il se révolte, dous le châtierons; s'il ne peut contenir sa force, nous l'abêtirons. S*il s'élève daus cette âme quelque amour qui contrarie notre plan, nous l'extirperons par la persuasion ou par la violence. Idiot ou homme de géoie, nous plierons tout à notre volouté, nous enfermerons tout dans notre niveau. Nous organiserons la paix» nous ferons taire la résistance. Ce sera un grand spectacle! II n'y aura plus deux mondes, celui de la fatalité et celui de la liberté, car nous mènerons les âmes comme les lois physiques mènent les corps. La loi physique ne sera ni plus immuable ni plus forte que le pouvoir. Voilà leurs prétentions; voilà en deux mots le communisme, quelle qu'en soit l'origine et la forme.
Allons, Titans, essayez vos forces contre la liberté et la loi morale. Luttez contre mon instinct, contre mon cœur, contre les lumières et les ardeurs de ma pensée^ contre
ma volonté libre; contre le plan que Dieu a dëcrëtéi contre la dignité qu'il m'a donnée^ contre mon droit, contre le droit éternel. Rendez-moi heureux à force de me délivrer de moi-même. Et contestez entre vous pour savoir s'il ne me faut qu*un maître, ou s'il m'en faut des millions pour que ma félicité soit parfaite.
Dieu a fait l'homme libre, la société ne doit pas le faire esclave. Il est absurde que Tindustrie humaine s'emploie à dégrader la nature humaine. Ma liberté est certainement ce qui me rend l'image de Dieu et l'objet de ses complaisances. Toute doctrine spiritualiste s'attache à démontrer que Dieu, en me faisant libre, m'a choisi en quelque sorte pour coopérateur de son œuvre, qu'il ma rendu capable de mériter, et par conséquent de m'élever au-dessus de ma condition présente. Si ces pensées sont aussi justes que consolantes, la morale m'ordonne de conserver ma liberté comme mon bien le plus cher, et un ordre social qui violente ma liberté ou qui la détruit, offense la loi de Dieu et dégrade en moi son ouvrage.
Voyez bien ce que vous me prenez. Vous commencez par m*ôter toute intervention dans la direction des affaires communes. Je subirai donc le pouvoir, ce qui n'est pas un mal, et je ne l'exercerai pas, Ce qui est contre mon droit et contre ma nature; car Tégalité est mon droit, et ma nature m'inspire Tamour du pouvoir dans une sage mesure. Vous vous introduisez dans les relations de famille, ce qui ne peut avoir d'autre résultat que de les troubler ou de les détruire; car la famille est une œuvre complète, la plus complète, la plus admirable qui soit sortie de la main de Dieu. Là tout est réglé par la Providence même, qui n'a laissé rien à faire à Thomme. Le père a sa charge et son autorité; la mère, comme mère et comme épouse, a ses devoirs tracés, ses droits précis et incontestables. Tous les esprits sont frappés de Tévidence du devoir; tous les cœurs sont pleins des sen-
timents qui les rendeat faciles/Ici, c'est la protection et *la direction; là, le dévouement et la tendresse; dans les enfants c'est une habitude d'être aimés, et un besoin d'obéir. Le moraliste qui veut décrire les éléments de la famille, n*a qu'à copier la nature ; et le poète qui veut ravir notre esprit et toucher nos cœurs, n'a qu'à la copier comme lui. Il s'en faut tellement que la graude société, celle dont l'organisation (sinon l'institution) est humaine, ait le droit de modifier cette petite société, que c'est ici, dans ce petit monde, qu'est l'éternel modèle du philosophe. Voilà le sanctuaire où le devoir est toujours compris, toujours obéi, toujours adoré. C'est une folie d'y porter la main, et cette folie est un sacrilège. Une fois entrés dans la famille, sans droit comme sans prétexte, vous allez plus loin, vous pénétrez pour ainsi dire, jusqu'en moi-même. Vous portez vos lois et votre despotisme jusque dans ma conscience. Dès mon enfance, vous choisissez des maîtres pour moi, sans consulter mon père : plus tard, votis me gênez dans le culte que je veux cendre à Dieu ; vous me prescrivez ce que je dois croire en morale, en religion, en politique; dans votre ardeur de réglementation, vous ne me laissez rien de moi-même. Vous détruisez en moi, autant que possible, la créature pensante, en m'habituant à une soumission passive, en m'ôtant la libre disposition de ma pensée. Est-ce doDC pour ce gouvernement intérieur que la société est faite? Nullement: la société n'est que la mise en commun df s actions ; tout ce qui se passe au for intérieur lui est étranger ; votre intrusion dans mes pensées et dans mes {sentiments est une usurpation, un acte de piraterie sauvai^e. En vain direz-vous que vous possédez la vérité, et que vous m'obligez, pour mon bien, à la connaître. Puisque vous êtes un homme en dissentiment avec un autre homme, vous ne représentez que votre opinion. Persuadez-moi, c'est votre devoir : ne me contraignez pas, ce serait un sacrilège. La seule arme que
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votre qnalité de représentant de l'intf^.rêt social vons donne contre moi, c'est Tintérêt social; or l'iniérêt social | peut gêner mes actions; il n'a rien à voir à mes pen- | sées. Gouvernez le citoyen, puisqu'il le faut, pas pins ' qu'il ne faut : ne touchez pas à l'homme. Ce sanctuaire ^ que vous envahissez en profanes, avec vos lois et vos j sbires, est celui même que Dieu s'est réservé en moi. C'est là, dans ma conscience, que je me recueille loin de vous pour entendre sa voix. Si je sais qu'il y a une justice, c'est parce que j'en vois resplendir l'idéal au fond de ma raiFOD, au-dessus du libre mouvement de ma pensée. Vous qui voulez, et qui devez représenter la justice, ne m'empêchez pas de la connaître!
Eniin vous ino dépouillez virtuellement de ma propriété, puisque vous vous en attribuez le haut domaine, et que je n'en dispose plus que sous votre bon plaisir. Mais d'où vient la propriété? Du travail. Voilà mon champ; vous dites : Il est à tous. Mais ce champ n'est rien sans la culture. J'ai fait la culture, et vous me prendrez le fruit? Vous consacrez donc l'iniquité; car moi, qui ai travaillé, vous m'ôtez ce que j'ai produit, pour le donner à tel qui n'a rien fait. Ou bien, vous me laissez un usufruit viager; et comme le maître qui hériiait de son esclave, vous prenez à ma mort mon pécule. Mais que deviendront mes enfants? Quelle sera la perpétuité du travail? Vous vous chargez, vous. État, de répartir les fruits du travail, de diriger le travail, d adopter les orphelins. Donc il n'y a plus ni homme ni famille. Mais étudiez donc un peu l'homme, voyez ce qu'il est, entrez dans son cœur. Est-ce que j'élèverai mes enfants pour cette adoption banale deTÉtat? Est-ce que l'État, toute abstraction à part, sera vraiment une famille pour les orphelins ? Est-ce que le distributeur de la richesse commune sera vraiment impartial? Est-ce qu'il traitera le fils de Jacquard comme le fils d'un voleur? S'il fait des parts inégales, est-ce qu'il sera éclairé? Est-ce qu'il sera îuste 1
Ôi ma manufacture ne doit pas être à mon fils, est-ce Ique je la construirai? Est-ce que je pousserai mon com- •merce, pour que ma maison soit en dissolution à ma mort? Est-ce que Teffort isolé sera possible dans ce système ? Non, dès que vous sortez de la propriété, soyez logiques; monopolisez le travail avecle fruit du travail. Nous disions tout à Theure que vous faites du monde une prison : vous en ferez d'abord un atelier, dont vous serez le maître, lo contre-maître, l'ingénieur, le commanditaire et le bénéficier. C'est donc une prison, comme nous le disions à bon droit; car c'est vous qui dirigerez ma pensée et mon bras, vous qui me donnerez mon logement et ma nourriture, vous qui serez le père de mes enfants. Mais quelle utopie! Quel étrange système! Platon l'a rêvé un jour; jamais aucun peuple ne Ta pratiqué; quand on s'en est rapproché dans les lois et dans les faits, on a du même coup arrêté le travail et le commerce, arrêté, la pensée et le cœur de l'humanité. .Et vous dites qu'il y a quelque part, dans la volonté de Dieu, ou dans la tradition, ou dans le suffra.î^e universel quelque chose qui vous autorise à faire d'un homme un automate, à lui retrancher l'amour paternel et l'amour filial, l'ambition, le désir de gloire, ce qui lui rend le travail aimable et la vie supportable? Quel est donc le Dieu que vous invoquez, quelle est la nature que vous avez vue, pel est le cœur humain que vous avez sondé? Tous les faits et tous les principes crient contre vous.
Ceux qui traitent ainsi les droits et la liberté de l'homme n'ont qu'une excuse à la bouche; c'e^t qu'ils nous arrachent, par cette domination, à l'anarchie où nous ne manquerions pas de tomber, et que l'organisatron qu'ils imposent à la société est précisément celle qui convient le mieux à ses intérêts.
Âdniettons leur sincérité. Il faut en effet avoir une conviction bien robuste pour se charger ainsi du rôle de la Providence. Mais toutes les fois que ceux qui gouvernent
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répètent cette assertion, qu^ils possèdent la Térité a])80lae, la conscience proteste. N'est-ce pas déjà nn avertissèment de voir le même &natisme an service de doctrines si différentes? Non, il n'y a pas de critennm absohi; ety par conséquent, il n'est jamais permis de contraindre. La seule force, la force bénie, c'est celle de la démonstration; elle seule est conforme à la volonté de Dieu et à la nature de l'homme. Quand même la force bnitale serait en effet au service de la vérité, elle n'en serait pas moins condamnable. Certes, pour un catholique sincère, Loais XIV avait raison de désirer passionnément la conversion des hérétiques. Tout ce qu'il pouvait faire en exhortations, en prédications pour éclairer les dissidents^ était l'accomplissement de son devoir comme roi et comme chrétien. Quand un protestant, éclairé par une discussion approfondie, reconnaissait sincèrement son erreur et venait, sans arrière-pensée mondains, avec une foi entière, se réconcilier avec l'Église, c'était, pour la vraie religion, une heureuse et consolante victoire. Mais quand le roi, recourant à la force, dispersait les prêches, rasait les temples, dépouillait les huguenots, leur enlevait leurs enfants, mettait à mort leurs ministres, ou arrachait à leur faiblesse une participation hypocrite aux cérémonies et aux sacrements de son Église, qu'y gagnait la foi, •qu'y gagnait le peuple? Il n'y avait plus dans le roi qu'un crime, daos l'Église un scandale, et une souillure dans l'âme du prétendu néophyte, qui, même en confessant la vraie foi, mentait à Dieu et se rendait coupable de sacrilège. Voilà ce que vous faites, toutes les fuis qu'oubliant la nature de l'homme vous faites reposer , comme M. de Maistre, tout^l'ordre social sur le bourreau. Le roi et le bourreau, dit-il : il a raison , il se peint bien par ce mot, lui et son école. Rien n'y manquerait s'il ajoutait encore l'inquisiieur. Mais, dans la vérité des choses, ce n'est pas le bourreau qui soutient la civilisation; c'est l'apôtre.
Nous aurions beau jeu à discuter, l'histoire à la mahiy les résultats de ces grands systèmes. Il n'y aurait qu'à faire le tableau de la France sous les dernières années de Louis XIV, sous la régence, squs Louis XV ; car je ne veux pas même parler de la Terreur. La pensée . de ces échafauds en permanence et des malheureux qui, par fanatisme, ou pour sauver leur téte^ provoquaient, exi* geaient chaque jour de nouveaux assassinais, soulève le cœur. Voilà une France prospère, avec une guillotine sur toutes les places publiques, et un peuple occupé à se baigner dans le sang, ou à trembler de peur! C'était bien la peine, puisqu'on devait en venir là, de se débarrasser des favoris et des favorites , du livre rouge^ de la Bastille, des lettres de cachet, de la taille et des seigneurs de villages! le peuple malheureux, qui n'a presque jamais su que quitter un joug pour un autre I Mais nous n'airons pas besoin, pour juger le communisme, de le voir à l'œuvre dans l'histoire. Que peut faire ce pouvoir social, ce pouvoir unique, dans cette solitude qu'il s'est organisée au prix de tant de sacrifices, sans conseil, sans appui, avec un peuple sur les bras , et un peuple tout factice qui n*a plus rien de ce que la nature lui avait donné, un peuple de sujets, oii il n'y a ni pères, ni mères, ni en^ fants, où tput le monde attend tout de lui, la vie du corps et la vie de l'âme? Il ne peut que gorger une aristocratie, ou promener partout un niveau sanglant, selon son origine et sa nature. Et comment peut-on rêver que le suprême bonheur de l'homme sera de n'être plus un homme?
Non, quoi que vous fassiez, vous êtes condainnés à l'impuissance. On ne fonde rien de grand, rien de stable, rien d'utile en dehors de la nature. La politique ne fait pas les hommes, elle les prend tels que la nature les lui donne, et elle^enuse^. Laissez-nous la liberté, puis-
364 LA LIBERTÉ POUTIQUE.
que Dous sommes des créatures libres. Ses périls, qui sont réels, ue seront jamais aussi graiids que ceux de votre despotisme. Dieu a pourvu à tout, utopistes, et ne vous a rien laissé. C'est au père et à la mère qu'il a confié l'éducation des enfants : il a mis pour cela dans le cœur des parents un instinct tout-puissant de dévouement 3t de tendresse, et dans le cœur des enfants un respect, one confiance, une amitié qui rendent l'enseignement fécond et Tobéissance facile. A chacun de nous il a donné ia garde et le soiu de sa propre vie, Tintelligence de sa destinée et les moyens de l'accomplir à ses risques. Notre responsabilifé fait notre grandeur, et fonde notre espérance. Il nous a, non pas condamnés, mais appropriés et destinés au travail, et pour cela, il a distribué à chacun des aptitudes spéciales, qu'un père voit se développer dans rintimité des rapports de la famille, dont un fonctionuaire étranger et indifférent ne sera jamais juge. Il a voulu, en nous inspirant des goûts très-vifs de diverse nature, que le travail en certains cas pût être attrayant par lui-même; et quand le travail ne devait être qu'un effort pénible, il y a attaché des compensations, des satisfactions propres à nous inspirer le courage. Tantôt c'est la gloire que le travail rapporte, tantôt la puissance, tantôt le bonheur des personnes aimées, tantôt la satisfaction large des besoins de la vie. Cette organisation est complète, parfaitement appropriée à son but; il faudrait être aveugle pour la méconnaître. Gomme nous étions destinés à vivre en commun. Dieu a aussi pourvu à nos rapports. Il nous a laissés maîtres de nos actes; mais il a écrit en caractères éclatants dans notre conscience nos droits et nos devoirs, pour que notre liberté fût gouvernée, dans l'intérêt de tous , par Ja loi de la justice. Que vous reste-t-il à faire, à vous, socialistes, à vous
icapà TV); ç uaeco; XP^^^^ aOrolî;. (ArisL, la Politique, Ut. I, chap. m, S ai. Trad. fr., t. 1, p. 69.)
gouvernements , à vous philosophes? Vous n'avez ri^n à créer, vous n'avez qu'à suivre. Le but est écrit, la loi est donnée, et les ouvriers et les mobiles. Appliquezvous à éclairer les intelligences, à développer les principes de la morale, à fortifier la liberté, à faciliter le travail ; soyez . les auxiliaires de la nature et de la Providence ; rendez tous les efiorts plus faciles en écartant les obstacles, en empêchant les conflits, en préchant, en encourageant Tassociation volontaire, la fraternité volontaire. Vous concourrez ainsi aux vues de la nature et au bonheur de l'homme. Mais si vous venez avec votre système d'unité absolue vous substituer à cette organisation qui n'est pas humaine et à laquelle on ne peut toucher sans crime; si vous étoufl'ez tous ces instincts, ces penchants, ces affections, qui sont à la fois le- stimulant et la récompense de nos efforts; si vous enchaînez^ au hasard de votre réglementation, chaque intelligence à un but et à une méthode, sans consulter, sans connaître ses goûts et ses aptitudes, attendez-vous de cette humanité de votre façon un résultat meilleur que si vous aviez respecté le vœu manifeste, l'impulsion de la nature? En iihangeant la fonction et la destinée de vos sujets, leur donnerez-vous des affections nouvelles en place de celles que vous étouffez? Vous vous trompez sur tous les points : vous n'obtiendrez pas la régularisation que vous rêvez, parce que la nature humaine se révolte; vous n'aurez que des ouvriers languissants, parce que nous aimons à tra\ ailler selon nos goûts et nos méthodes; vous vous tromperez à chaque instant sur les aptitudes spéciales, qu'un père même éclairé par l'amour paternel tt par une étude continuelle méconnaît quelquefois; les produits de la fabrique n'/galeront pas ceux que nous avons aujourd'hui, et qui vous paraissent insuffisants. Et quand vous les aurez emmagasinés, empêcherez- vous vos fonctionnaires d'être des pillards et des égoïstes? Par quelle grâce du ciel donnerez-vous à vos distributeurs la jus-
tice et la perspicacité sans lesqnelles votre société ne sera que la pire des anarchies^ une régularisation violente e* injuste? Si, par impossible, vous réussissiez à résoudre ces insolubles problèmes, qu'auriez-vous fait pour nous? Cet accroissement de fruits, cette absence de lutte, voilà donc le bonheur? Mais le bonheur n'est pas une utopie, c'est un fait. Il résulte de la satisfaction légitime des besoins et des affections. Pour que nous soyons heureux, il faut que nous puissions aimer une femme, des enfants, un ami ; que nous puissions mériter et obtenir la reconnaissance et Testime; que nous soyons payés d*un sacrifice volontaire, que nous arrivions par la force de notre génie à découvrir une loi, une vérité, une méthode nouvelles; il faut que nous entrions dans un monde où jamais nous ne pénétrerions à votre suite, dans le monde de ridéal qui est notre vraie patrie; il faut en un mot que nous soyons des hommes et non des machines. Vous voulez, sincèrement, nous rendre heureux, et vous nous fttez d'abord l'instrument et comme l'organe du bonheur, la liberté! Quelle est l'accumulation de trésors et de sensations délicieuses qui remplacera jamais, pour uneftme droite, le plaisir de se mouvoir librement dans le monde, de choisir ses relations et ses affections, d'accomplir vaillamment une tâche difficile, mais aimée, de se reposer du travail en ïêvant pour son activité de nouvelles conquêtes, de gagner par une lutte acharnée l'estime des honnêtes gens et l'approbation des esprits d'élite? Le vrai bonheur, et en quelque sorte l'essence de la vie, c'est d'agir. Le reste n'est qu'un rêve qui nous berce. Apprenez que tout ce que vous ôtez à notre activité spontanée, à notre liberté, vous l'ôtez à notre bonheur. Sacrilèges envers Dieu dont vous mutilez l'œuvre, envers nous dont vous dégradez la nature, vous n'avez pas même l'excuse de nous rendre heureux sur cette terre.
L'hoame est un mélange de grandeur et de faiblesse; il cent sa grandeur dans le développement de sa force ,
la fatigue Tavertit de la limite de ses facultés. Lorscpi'en poursuivant uue découverte, il voit sans cesse rhorizon s'élargir, et que sa force intérieure, au lieu de s'épuiser et de décroître, acquiert à chaque pas plus de facilité et de puissance, il sent dans sou âme une douceur et une sérénité qui relèvent au-dessus des misères et des limites de ce monde. Si tout à coup, après un dernier effort, des espaces inconnus et immenses se découvrent à lui tout brillants des splendeurs de la vérité, il a dans cet éclair un avant-goût du bonheur qui nous est promis, et que le christianisme exprime bien par ces paroles : Voir Dieu face à face. Dieu lui-même, à qui seul appartient le bonheur, qu'est-il, sinon la toute- puissance actuellement exercée, ou comme dit avec énergie saint Thomas, un acte immanent, actus immanens? Le bonheur, ou la plénitude de la vie, c'est l'exercice le plus parfait de l'action lapins parfaite, et par conséquent de Tactiun libre ^
Résumons cette discussion en quelques mots. On la retrouvera du reste à toutes les pages de ce livre.
Qu'est- ce que le communisme ?
C'est toute doctrine qui substitue la vie en commun à la vie individuelle.
Pour que l'organisation de l'Ëtat soit communiste, il n'est pas nécessaire qu'elle nous fasse asseoir à la même table, vivre sous le même toit, travailler dans le même atelier. Le communisme n'est pas dans ces formes extérieures de 1 association ; il est dans la loi. Si la loi m'ôte le gouvernement de moi-même pour m'obliger de travailler, de penser, de faire tous les actes de la vie d'après
4. Atayctf-rt 8é è<TTiv, oîa xe ^ àpîdnri, piucpév xp^vov VjjjLtv. Oûto) yàp àâX ixeîvô èdTtv. *l1{jLTv(xèv yà^ àôuvarov* ènel xai i?io'>vt^ ii ivé^ytia TOUTOU* xai 5ià toûto ÈY&TiYOpcn;, aî(7ÔY)(Tic, vôr,<ii;, f^SiaTov. « Dieu pos0ëde le bunlieur parfait dont nous ne jouissons que par instants; il le possède coniinuemeni, ce qui nuus est impossible. Jouir, pour lui, c'est agir; et voilà pourquoi veiller, sentir, penser, est pour nous le plus grand plaisir. >• (Ansiote^ Metaphjrstçue, liv. XII, cb. tu. Traduction de M. Cousin, p. 4 99 sq.)
une règle y la loi est communiste. Au surplus, pour nous faire une idée nette du communisme , nous n'avons pas besoin d'un grand effort d'imagination. Il y a de petites communautés organisées jusque dans la société la plus libre. Une caserne est une communauté , parce que le soldat porte un uniforme, mange à la gamelle, dort à la chambrée, se lève et se couche au coup de la baguette, iait l'exercice, tourne la tête à droite, à gauche, lève le bras, avaDce la jambe au commandement de ses chefs et suivant le règlement. Un couvent est aussi une communauté, quoique le moine vive seul entre les quaire murs d'une cellule, parce que la règle, et non sa volonté, détermine toutes ses actions, tous ses mouvements; parce qu'elle l'oblige à réciter ce psaume dans telle posture , k telle heure; parce qu'elle fixe ses vêtements, sa démarche ; parce qu'elle le dépossède entièrement de luimême, pour le donner comme une propriété, comme une chose , à son supérieur. Celui qui a dit c un couvent, ou une caserne, » était aussi communiste que Babeuf.
Bien loin que cette chimère de la vie on commun , qui réussit dans un couvent, grâce au renoncement religieux, et dans une caserne, grâce au grand prévôt et à la loi martiale, puisse être réalisée en grand, on peut dire qu'elle est une exception contre nature. Il est dans le plan de la Providence que nous soyons libres, que nous restions libres; nous aimons naturellement à disposer de nous-m^mes; nous ne sommes heureux qu'à cette condition. Les grands biens, la grande abondance, la profonde sécurité qu'on nous promet pour le jour où la communauté sera établie, quand ils seraient aussi assurés qu'ils sont chimériques et impossibles, ne nous consoleraient jamais de la liberté perdue. Personne n*a le droit de nous priver de notre liberté, c'est-à-dire de nous mutiler, de nous dégrader, de nous ôter le caractère le plus essentiel de l'humanité. Nous-mêmes nous n'avons pas
le droit de renoncer à notre liberté. Elle est notre bien, mais un bien inaliénable, comme la vie, qu'il ne nous est pas permis de jeter loin de nous quand nous en sommes fatigués. L'idéal de la société humaine est précisément l'opposé du communisme ; car c'est une société maîtresse d'elle-même, et dans laquelle chaque citoyen naît et demeure maître de soi.
Maintenant que les principes sont rétablis, et les droits de la liberté revendiqués, qu'allons-nous faire? Devonsnous, en haine des communismes, demander à la fois, le même jour, toutes les libertés , réduire le pouvoir social à néant , remettre non-seulement à l'homme le gouvernement de l'homme, mais à la société tout entière le soin et le devoir de se garder sans délégation et sans représentation?. C'est bien ici qu'il nous faut imiter Platon, qui créait d'abord un monde idéal, et qui, après l'avoir décrit avec complaisance, daignait descendre au milieu de nous, et compatissait à nos faiblesses, en permettant au fait d'atténuer la rigueur des principes. Si la société était composée de philosophes, capables de discipliner euxmêmes leur liberté sous le joug de la loi morale, et dignes par conséquent de n'avoir pas de maîtres, je dirais : Restons ce que Dieu ^ous a faits, dans la plénitude de notre nature et de nos droits; le devoir et l'amour seront le seul lien de la société humaine ; chacun veillera sur soi et sur ses frères avec une sollicitude égale; il y aura entre les hommes une émulation de sacrifices; on n'aura pas d'autre ambition que celle d'être appelé à rendre le service le plus périlleux et le plus difficile. Malheureusement il faut reléguer ces rêveries dans les plaines for* tunées de ['Atlantide^. L'homme dont je parle, et qui sans le secours de la loi écrite, sans l'intervention du magistrat, jugeant lui-même sa capacité et son devoir, règle sa propre vie selon la morale, ei contribue avec empres-
!• Voj. le préambule du lïmée de Platon.
sèment au bonheur commun , fût-ce au prix d'un sacrifice, est bien Thomme ; je le vois, je le reconnais; mais c'est l'homme éclairé, infaillible , sans mauvaises passions comme sans erreurs. Le mal moral existe : donc il faut un pouvoir social, une loi qui exprime la loi naturelle, un pouvoir qui la fasse respecter, et qui dompte, au besoin, les passions ennemies.
Il y a donc certainement une part à faire à l'autorité, nous accordons ce point aux communistes. Mais ils veulent que l'autorité absorbe la liberté, ou tout au moins que l'autorité domine, et ne laisse à la liberté qu'une petite place par faveur, la plus petite place possible. Nous disons, au contraire, que la liberté est le droit et la règle, que l'autorité ne doit paraître dans le monde que comme une conséquence de l'infirmité humaine; qu'il faut n lui faire une place strictement mesurée sur le besoin qu'un a d'elle, qu'elle est légitime dans cette mesure et seulement dans cette mesure. Voilà les tendances opposées des deux doctrines.
U ne faut pas écouter ici les défenseurs aveugles de l'autorité , qui déplacent la question et parlent d'un pouvoir inquiet de sa durée, gêné par des formalités et des lenteurs, servi par des agents qui mesurent leur obéissance, sans moyens suffisants pour récompenser et pour punir, obligé de demander son budget et de justifier ses dépenses, manquant d'initiative dans les circoostances imprévues, serviteur de la volonté populaire au lieu d'en être le guide , incapable également de se faire respecter et de faire re«pecter la loi. Toutes ces belles maximes portent à faux , car nous ne demandons pas d'énerver le pouvoir, mais de le restreindre. On ne peut pas, sans contradiction, reconnaître que l'autorité est nécessaire, et en même temps la désarmer. Qu'elle soit donc forte, pourvu qu elle soit définie. Que rien ne lui manque pour l'exécution, de la loi, et que tout lui manque au contraire pour l'usurpation et l'oppression. Elle y gagnera en mo-
ralité, et, quoi qu'on en dise, en durée, car tout ce qui est excessif est éphémère. Les plus grandes choses de ce inonde ont été faites, et sont faites encore tous les jours par des pays libres. La tyrannie est si peu de chose, qu'elle n'est pas même un des ingrédients de la •gloire.
Mais dans quelle mesure le pouvoir est-il nécessaire? En d'autres termes, quelle place la liberté peut-elle laisser au communisme ?
Puisque la liberté est le droit, et que l'autorité n'est légitime qu'à condition d'être nécessaire, et dans la mesure de sa nécessité, nous devons demander d'abord pourquoi l'autorité est nécessaire.
Or, elle est nécessaire, parce que les hommes ne sont ni assez éclairés, ni assez justes.
De là deux conséquences : la première, c'est que l'autorité a deux fonctions différentes : contraindre les hommes à la justice ; les éclairer sur leurs intérêts.
La seconde conséquence, c'est que l'autorité doit décroître proportionnellement aux progrès de la raison et à ceux de la moralité humaine.
L'autorité pourrait être absolue, si l'homme était radicalement incapable de se conduire , et elle pourrait être supprimée si tous les hommes étaient capables de comprendre leur devoir et de lui obéir.
Des deux attributions de l'autorité , l'une , qui consiste à. rendre la justice obligatoire, s'exerce par l'action répressive; l'autre, qui a pour objet d'aider les hommes à faire ce qu'il est de leur intérêt de faire, s'exerce par l'action préven ive.
L'action répressive de l'autorité n'est jamais contraire à la liberté. A la rigueur, la loi répressive peut survivre à son utilité, puisque dès qu'elle est inutile, elle est inactive. Si l'on exige que la peine soit proportionnée au délit, c'est parce que l'autorité n'a le droit de punir que dans la mesure du tort qui est fait à la communauté, et parce
372 Là flWltTK POUnQUf.
qmB f9B!bt kt écrite ésiat TesftCBÔsm de la loi natnidle, doit arcôr tm. mèiBe teBi» le cvaûère d'ime contninte et celai d*vB esseigseiBeBt; et s^il Tvit mieux abroger me loi rëpresBve <piaad elle tst défense inapplicable oe îmitile, c'est pour ne pss siiitiiar^;er les codes, pour ne pas damier le spectacle d'une loi tombée en désaétnde quoique toujours sobsiftante, et pour ériier de fonmir à rosorpaDon des armes, à la tyrannie nne excuse. Mais, je le répète, le danger ne lient pas, on Tient rarement de la loi répressÎTe.
Cest ractioo prérentîfe de l'antofité qoî est Téritablement nn empiétement sur la liberté , puis ja'elle remplace la volonté on Tapprédatimi dn citoyen dans ses propres affaires par la volonté et Tappréciaion dn magistrat. L'action préventive , dans le commanisme absolu, embrasse toat. Ces gonvemements toat d une pièce, oh la métamorphose dn citoyen en sujet , et de l'homme en antomate est complète, ne se rencootrent guère que dans les livres; mais partout où, dans une loi spéciale, TÉtat dépossède les citoyens dn gouvemement de leurs propres affaires on de leur propre personne , sans une nécessité absolae, il fiait en cela du communisme, et se rapprodie, suivant son origine, de l'utopie de Thomas Hobbes, ou 4e celle de Babeuf.
Il est donc clair que l'autorité ne doit s'ingérer de régler l'activité individnellei que quand cette activité est notoirement incapable de se diriger elle-même sans produire dans la société un trouble profond ; et qu'elle ne doit se charger d*une fonction , que quand cette fonction est indispensable, et ne peut être exercée ni par les individus, ni par l'association libre et volontaire. Pour quiconque est convaincu de l'identité de la politique et de la morale , ou , pour parler plus généralement , de l'universalité et de la légitimité de la loi morale, ces principes ont la même évidence que les axiomes géométriques.
J'ajoute encore que non-seulement l'autorité doit se re-
tirer à mesure que la civilisation avance, mais qu'elle doit travailler elle-même à préparer sa retraite. C'est dans ce sens et dans cette mesure qu'elle est un organe du progrès.
Plus un État est libre , et plus rautorité est limitée; plus l'autorité est limitée, plus il est indispensable qu'elle soit forte. Nul État ne peut se dire libre, si l'aut^^rité n'y est pas dans l'impuissance d'usurper, et les citoyens dans rimpuissance de lui résister tant qu'elle se renferme dans les limites de son droit.
De même que le père de famille conduit d'abord son enfant impuissant par la lisière, pour le laisser ensuite courir en liberté ; et de même qu'il lui prescrit dans les premiers temps son travail et ses méthodes, et Thabitue peu à peu à lutter tout seul contre les difficultés, et à chercher une solution sans secours et sans guide, jusqu'au moment où, reconnaissant dans son fils un égal, il renonce au pouvoir, et ne garde plus que le droit de se dévouer et de se sacrifier : de même le pouvoir social cherche plutôt à créer des citoyens que des sujets; il n'exerce la tutelle préventive que dans Tenfance des sociétés; il se préoccupe moins de régler les effets, que de féconder et de fortifier les causes; il sait que le développement de l'activité libre et spontanée est le vrai fondement de la puissance des États, et il travaille de toute sa force à se rendre inutile. La même règle gouverne souverainement les individus et les empires; et cette règle tient en deux mots ; Conserve intacte ta liberté ; obéis uniquement à la loi naturelle.