Journal de Barbier, p
5. a Depuis huit jours on dit que , dans Paris, des exempts de la police déguisés rôdent dans diETérenls quartiers et enlèvent des enrants, filles et garçons, depuis cinq ou six ans jusqu'à dix ans et plus, les mettent dans des carroses de fiacre qu'ils ont tout prêts ; ce sont des petits enfants d'artisans ou autres qu'on laisse aller dans le yoisinage, qu'on envoie à l'église ou chercher quelque chose....
« Aujourd'hui, samedi matin, 4 6 de ce mois (mai 4 750} ^ on a pris ou voulu prendre, dans le quartier de la rue de Fourcy et du Port-aux- Veaux, un enfant; c'est dans la rue des Nonandières et la rue Tiron : l'enfant qu'un jetait dans le fiacre a crié, quelque commère est survenue, a crié aussi, le peuple est sorti des boutiques, et dans Paris, en plein jour, sur les dix ou onze heures du matin, l'assemblée devient bientôt considérable.... Le peuple, les gens du port, les laquais se sont assemblés en fureur : les exempts et archers ont voulu fuir; quelquesuns sont entrés dans les maisons, on les a poursuivis, on les a maltraités et estropiés; cette émeute populaire est devenue plus générale pour la poursuite des archers, et elle s'est répandue dans tout le quartier Saint-Antoine jusqu'à la porte, et cela s'est ensuite dissipé.
a ... Tous ces exempts, archers et gens de cette espèce, qui sont des coquins par état, pour gagner la rétribution proiiiise , que l'on dit être de quinze livres et même plus par chaque enfant, ont cherché à attraper, par finesse, caresse ou autrement, toutes sortes d^nfants, garçons et filles, dans la ville, indistinctement, même en présence de leurs pères et mères, dans les rues, au sortir des églises; cela parait certain par tous les rapports que j'ai entendu faire. On a même battu la caisse pour des enfants perdus....
« Vendredi, 22 de ce mois, il y a eu une émeute considérable dans quatre quartiers de Paris....
« Dans les autres rues de Paris, on était par pelotons, aux portes et à chaque coin de rue, à ne parler que de ces malheurs.
n Samedi, 23, la sédition a été plus forte; rafTaire a commencé à la butte Saint-Roch, où l'on dit qu'on a voulu prendre un enfant.
M Cet événement est d'autant plus singulier que le peuple de Paris en général est assez doux et assez tranquille, et l'on convient que, depuis
de morale fut absolue. Il ordonna ce qu'il fallait pratiquer, et ce qu'il fallait croire. On parle de religion d'État: il y en avait une d'abord, et l'on ne pouvait la quitter 8ans perdre les droits de citoyen ; mais, dans cette religion même, on était gouverné et surveillé de très-près. Si l'on voulait faire gras en carême, il fallait un certificat de médecin, et une permission écrite du curé. Â Paris, l'Hôpital général avait seul la permission de vendre de la viande depuis de mercredi des cendres jusqu'à Pâques, et personne ne pouvait en acheter sans un bon de l'autorité paroissiale. Le roi et le parlement prenaient parti dans les querelles théologiques, et Ton n'était pas assez catholique si on ne Tétait comme le confesseur du roi et son procureur général. Pendant les longues querelles du jansénisme, le roi était d'un côté, et le parlement de l'autre. Les curés exigeaient des billets de confession, le parlement emprisonnait les curés. Les jansénistes au lit de mort faisaient sommation par huissier au curé de leur
quarante ans, on ii*a point tu de pareilles léditlons, même dans les années de pain cher. Les émotions qu'il y a eu ont été dissipées en peu de temps et plus aisément. Apparemment que ce fait d*enléTement de leurs enfants leur a été plus sensible et les a plus irrités.
« ... Aujourd'liui lundi, 3 août, l'arrêt qui condamne trois émeutiers à être pendus a été affiché aux coins des rues et même crié par quelques colporteurs, et il a été exécuté en place de Gréye. Cette expédition a été faite sur les cinq heures de l'àprés-midi. Le charbonnier, qui est un homme bien fait, est celui qui, ayant été frappé par un archer dans une bagarre, avait cassé In jambe à l'archer.
« ... II est vrai de dire que cet événement, qui a fait rhisloire du Jour et la conversation de tout Paris, y avait mis une certaine consternation; on plaignait les malheureux, quoiqu'on sentit bien la nécessité d'un exemple, parce que tout le monde est convaincu que, dans le fait, on a pris grand nombre d'enranls, et que les gens de police araient des ordres pour le faire sans que ces ordres et la Tolonté du prince aient été manifestés à cet égard, et qu'il est très-naturel au peuple de s'opposer à TenlèTcment de ses enfants ou de ceux de ses voisins. Il est certain que ces exécutions ne déshonoreront point la famille de ceux qui ont été pendus.
«... Le corps des charbonniers a fait dire des messes de Requiem et un service pour le repos de l'âme du charbonnier qui a été pendu, dans Téglise des Carmes de la place Maubert. » (Journal de Barbier, t. lY, p. 426-438, 444, 443, 451, 4^3•456.)
CHAP. y. CONCLUSION. 351
paroisse de leur administrer les sacrements. L'archevêque de Paris, exilé à Gonflans, déclarait excommunié ipso facto quiconque lirait ou conserverait les arrêtés du parlement favorables aux jansénistes, et le parlement, par représailles, faisait brûler les mandements de l'archevêque en place de Grève par la main du bourreau. Nonseulement l'oppression spirituelle, mais la contradiction dans l'oppression. Les brefs du pape et les actes des conciles étaient soumis à la censure du parlement, ce qui parait difficile à concilier avec les principes de l'Église catholique. La censure ordinaire avait droit de vie et de mort sur tout ce qui s'imprimait : religion, philosophie, littérature, théâtre, tout avait besoin, pour paraître, du pàsse-port de la police. Il y eut des doctrines économiques, des doctrines historiques, condamnées par arrêt du parlement. La pénalité était monstrueuse : le carcan, les galères, la mort^ Nous avops vu que le roi vendait à ses gujets la permission de travailler. Il vendait aussi au plus offrant le monopole du travail et du conmierce.Toui; était réglé par ordonnance : l'âge des apprentis, les heures de travail, le lieu et le taux des transactions. La propriété proprement dite était à peine plus respectée. La confiscation était prodiguée dans les codes ; le droit d'imposer, longtemps disputé par les états généraux, avait fini par appartenir au roi sans conteste, et il en usait dans des proportions formidables. Le roi, par les
4. 3 ayril 4768 : « Le parlement de Bretagne a rendu un arrêt le S9 mars^ qui condamne un nommé Boctoy à èlre enfermé le reste de ses jours dans une maison de force, comme soupçonné d'avoir voulu faire imprimer une brochure sur les troubles de France, » {Mémoires secrets^ t. iv, p. 3.) — 2 ociobre 4768. a On a exécuté ces jours-ci un arrêt du parlement de Paris qui condamne J. B. Josserand, j^'^rçon épicier, Jean Lécuyer, brocanteur, et sa femme, au carcan pendant trois jours, ledit Lécuyer à la marque et aux galères pendant cinq ans, sa femme à être renfermée pendant cinq ans dans la maison de force de THôpiial général, pour avoir vendu des livres contraires aux bonnes mœurs et A la religion. Ces livres sont .* le Christianisme dévoilé j P Homme tuix quarante éeus, Éricie oula Festale. » (Ib., p. 443.)
arrêts de surséance qui suspendaient indéfiniment les droits et l'action des créanciers, était maître de toutes les valeurs mobilières, maître souverain du crédit. La terre ne payait plus le travail. Saint-Simon raconte un trait de Louis XIY qui fait frémir. Le peuple succombait sons les impôts ; il en frappa un nouveau, et lui-même sentit sa conscience bourrelée. U fut sombre pendant plusieurs jours; en£n il porta ses remords à son confesseur qui lui mit rame en paix, c II m'a consolé, dit le roi ; il m'a fait voir que tous les biens de mes sujets sont à moi, et que je leur donne tout ce que je ne prends pas par les impôts ^ » Ainsi rien ne restait, ni la famille, ni la propriété, ni la pensée : le roi donnait aux citoyens toute la liberté qu'il ne leur prenait pas par l'exercice de son bon plaisir.
On nous dispense sans doute de faire la même démonstration pour la Terreur. Qui était libre en France, sous la Terreur? Les prêtres de toutes les religions étaient proscrits; un mot sur la politique, s'il n'était conforme à la doctrine de la secte dominante, entraînait la mort; la loi des suspects enchaînait la liberté de circulation, détruisait toute sécurité personnelle. On respectait mieux la propriété territoriale, car les nobles ne furent dépouillés qu'après émigration, et par l'application de la loi de confiscation, admise de temps immémorial (admise à tort, mais admise) ; mais l'Ëtat usa jusqu'à l'excès, jusqu'à la spoliation du droit de réquisition; il se joua de la liberté du commerce; il fixa un maximum pour la vente des marchandises; il imposa ses assignats et se substitua en tout au mouvement naturel du crédit et de l'échange. Il est étrange, mais juste, de dire que la Terreur n'inventa rien, la loi des suspects, la détention arbitraire", le