M. BUNSEN ET SAINT HIPPOLTTB
assez de ce double travail, y a joint une philosophie de l'histoire et de la rehgion, et, sous le nom à' Apologie d'Hippolyte, une raillerie de l'Église anglicane, de son esprit et de ses abus. Voilà de bien grosses questions pour les remuer toutes ensemble, moins hardi que Fauteur, nous distinguerons ce qu'il n'a pas séparé. Nous ferons connaître ses idées rehgieuses et la mesure à laquelle il juge le passé ; nous parlerons ensuite des anciens monuments dont il a si bien senti l'importance. Gardons saint Hippolyte pour la fin et parlons d'abord de M. Bunsen.
Si le livre que nous allons étudier n'était que l'écrit d'un théologien ordinaire, un volume de controverses à joindre à cette innombrable famille d'œuvres de parti que chaque jour enterre silencieusement dans la poudre des bibliothèques, nous ferions grâce au public d'une pareille étude. Il a horreur des querelles théologiques et il n'a pas tort. Mais le nom et le rang de l'auteur, son érudition, son talent, le rôle politique et religieux qu'il a rempli depuis trente ans , le sincère amour de la vérité qui l'anime, la grandeur du sujet qu'il traite , l'opinion considérable qu'il représente, tout nous fait croire que les esprits sérieux ne dédaigneront pas de connaître uta livre où, sous une forme qui accuse trop de précipitation, on trouve des recherches curieuses, des idées profondes et depuis longtemps arrêtées, enfin un système de religion tout nouveau pour nous , et dont la hardiesse est faite pour étonner. Du reste , ces vues ne sont pas celles d'un seul homme , mais bien d'une école toute puissante en Allemagne, populaire en Amérique et en Angleterre, et dont nous avons le tort de connaître à jpeine le nom et les travaux, comme si le grand mouvement qui emporte aujourd'hui le
tS4 lA LIBERTÉ RELIGIEUSE.
christianisme dans des voies nouvelles pouvait nous 6tre indifférent.
M. le chevalier Bunsen, Tauteur de rBippolyte, est l'habile ministre qui, depuis douze ans, représente la Prusse en Angleterre, et avec nos préjugés, ce qui nous paraîtra sans doute le plus étrange dans cette publication, c'est le nom de l'auteur. Un diplomate qui s'occupe de théologie, et qui s'est rendu assez familiers les idées et le langage du pays où il réside pour publier en anglais un traité de philosophie et de rehgion, cela n'est admis qu'en Allemagne. Mais il y a toujours eu deux hommes en M. Bunsen : un politique de profession, un- savant par vocation, et par-dessus tout un esprit religieux qui fait servir son érudition et son influence au triomphe de ses idées. Élève de Heyne à Gœttingue pour la philosophie ancienne, élève de Silvestre de Sacy à Paris pour les études orientales, M. Bunsen, au moment où il se préparait à paàser dans l'Inde, fut présenté vers 1820 à Niebuhr, alors ambassadeur à Rome, qui en fît son secrétaire, son ami et son successeur. Niebuhr, dont l'influence était toute-puissante, le ramena aux études classiques; c'est ainsi que M. Bunsen publia, en société avec Platner et Gerhard, cette grande Description de Borne où l'on voit un homme que son long séjour dans la ville éternelle a rendu aussi familier avec les origines chrétiennes qu'avec les splendeurs impériales, et qui connaît les Catacombes aussi bien que le Forum. Et comme si c'était trop peu de pareilles études poursuivies au milieu des affaires et des distractions d'une ambassade, M. Bunsen, séduit par les découvertes de ChampoUion, se mit à l'étude des hiéroglyphes avec une ardeur extrême^ et qui a valu à la science la publication récente d'un grand ouvrage
M. BUNSEN ET SAINT HIPPOtTTE. 2t$5
sur l'Egypte ancienne , ouvrage qu'il ne m'est pas permis de juger.
Au milieu de ees occupations, qui sufi^aient pour remplir une vie ordinaire, on trouve M. Bunsen mêlé à toutes les questions religieuses qui depuis trente ans ont agité la Prusse. Il a eu sa part dans l'interminable affaire de VAgende : c'est ainsi qu'on nomme le formulaire liturgique, à l'aide duquel on cherche depuis longtemps à réunir les deux grandes communions protestantes. Comme ambassadeur à Rome^ c'est lui qui, lors des démêlés de l'archevêque de Cologne et du gouvernement prussien^ a eu tout le poids d'une négociation délicate, qui a fini par une rupture diplomatique. Il a été naturellement plus heureux en Angleterre, sur un terrain moins difficile et mieux connu. Ses écrits théologiques, son ardeur protestante, qui à Rome lui créaient des obstacles» lui ont. donné une forte position à Londres; en peu de temps il y a obtenu deux résultats considérÊtbles, pour qui sait quel est l'esprit exclusif de l'Église établie, et quelle est en Angleterre l'influence politique de la religion. C'est M. Bunsen qui a contribué à faire adopter les missionnaires allemands par la Church missionary Society; c'est lui qui a obtenu la création de l'évêché protestant de Jérusalem, auquel nomment alternativement la reine d'Angleterre et le roi de Prusse. On n'a pas épargné le ridicule à l'évêquô Alexander, débarquant en Orient avec sa femme; c'est cependant une œuvre sérieuse que d'avoir udi dans un intérêt commun et dans un intérêt religieux les deux pays et les deux Églises qui sont à la tête du protestantisme.
On comprend maintenant quel est l'importance des doctrines religieuses que soutient M. Bunsen* Cea
idées ne peuvent être indifférentes que pour ceux qui, vivant sur la tradition du dix-huitième siècle, regardent encore la religion comme une superstition vieillie, une chose étrangère à la société, et qui ne se donnent pas la peine d'ouvrir. les yeux pour voir qu'elle est aujourd'hui plus que jamais le grand intérêt du genre humain.
11 ne faut pas s'y tromper : il y a en ce moment par tout le monde civilisé une renaissance religieuse qui n'est particulière ni au catholicisme ni à la France, et qui ne date pas d'hier, mais de trente ans. Le dixneuvième siècle commence à prendre figure, il devient évident qu'il, sera une réaction contre l'âge qu'il remplace, et, après tant de ruines, une époque de reconstruction. C'est une vérité sensible pour quiconque étudie la marche des idées, et qui sait que tôt ou tard l'idée triomphe des passions, des préjugés, des intérêts, et passe dans les faits. Quand la Uttérature, la philosophie, l'histoire, la jurisprudence ont pris un esprit nouveau et réhabiUté le passé en lui rendant sa place, c'est une erreur de croire qu'à l'égard de la rehgion, ce premier besoin du cœur humain, on en restera à l'hostlUté de .Voltaire ou à Tindifférence de ses successeurs, et qu'on acceptera longtemps encore cette vaine abstraction qu'on nomme la rehgion naturelle, et qui n'est au fond que la négation de toute rehgion.
Ce qui chez nous empêche la renaissance chrétienne d'être plus visible, c'est, il faut bien le dire, que la philosophie et la religion y sont plus étrangères Tune à l'autre que dans les pays protestants. Grâce aux efforts d'hommes courageux, pour qui on n^a pas toujours été juste, la philosophie en France est redevenue spiritualiste ; mais elle n'est rien moins
M. BUNSEN BT SAINT HIPPOLTTB. 257
que catholique, et si, par sa morale» elle est tout à fait chrétienne, elle a rompu avec le dogme et sans retour. Ce divorce de la religion et de la philosophie, de la raison et de la foi semble invincible et par conséquent naturel à des esprits fort éclairés. Cependant il n'en a pas toujours été ainsi, cette opinion, dont s'arme le clergé pour frapper la philosophie, sans voir que, du même coup, c'esWa retigion qu'il atteint, cette opinion est repoussée en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis, On n'admet point ces deux ordres de vérités qui se contredisent, ou qui tout au moins mettent mal à l'aise l'intelligence humaine, car elle demande pourquoi deux enseignements et deux doctrines pour une même vérité. On n'approuve pas davantage le respect dédaigneux derrière lequel se retranche le philosophe. Comme on est convaincu que la vérité religieuse n'est pas différente de la vérité que découvre la science et que constate l'histoire, on demande que tout homme sérieux étudie la religion et ses monuments pour trouver enfin en quoi elle s'accorde ou non avec la philosophie. Si le christianisme est vrai , dit-on, il faut l'accepter et y conformer sa vie; s'il est faux, combattez franchement l'erreur, qui est toujours malfaisante, ne' transigez pas avec elle en lui livrant le peuple afin qu'elle respecte les beaux esprits. Voilà sans doute un raisonnement invincible, mais s'il est aisé de donner les termes du problème, où trouver la solution?
C'est ce besoin de concilier la religion et la philosophie qui prête tant d'intérêt aux travaux modernes, car la question est la plus grande qu'on se soit jamais proposée. Il s'agit de pacifier le cœur et l'esprit de l'homme, de nous donner cette règle
de pensée et d'action dont noiid avons si grand besoin ^ en un temps où toute conscience est troubléO) où Ton se prend à douter du bien et du mal, où trop souvent chacun dit avec le dédain de Pilate : ' Ou'est-ce donc que la vérité^ On a vu, et peut-être sans ennui) ce qu'a essayé Ghanning. Ghanning est un rationaliste, mais un rationaliste qui v^ut rester chrétien, et qui , tout en abandonnant la divinité du Ghrisl, s'attache à l'Évangile comme au moyen suprême d'échapper à l'impuissance philosophique et d'accorder la raison et la foi. £n Allemagne, on n'a pas été aussi loin, dh n'est point sorti des croyances communes du cliristianisiiie« Gette asser* tion étonnera sans doute ceux qui ne connaissent de la théologie d'outre-Rhin que la vie de Jésus»- Christ par Strauss « ou qui ont entendu parler de l'athéisme érigé en doctrine par Louis Feuerbach. Mais, en religion comme en politique, il ne fkut point juger de l'état d'un peuple par le scandale et l'éclat de quelques paradoxes. En dehors de ces disciples aventurent de Hegel, dont les imaginations ont fait tant de bruit, il y a toute une école de théologiens^ de philosophes, de jurisconsultes, d'hommes pratiques qui ont pris au sérieux la vérité de la religion, et qui, avec autant de sincérité que àe respect, ont cherché une démonstration désirée de tous. L'histoire ecclésiastique de Neander, celle de Gieseler, le droit canonique de Richter, les travaux de Borner, de Rothe, de Tholuck, de Hase, de Thilo, de Bickell, justement estimés en Allemagne, même des catholiques, qui ont eu aussi leur part dans ces grandes études, sont l'œuvre de nobles intelligences qui cherchent à asseoir le christianisme sur une base plus large et plus philosophique, et qui ne crai^
M. BUNSEN BT SAINT HIPFOLYTE. 239
gnent pas de creuser Thistoire de la religion, bien sûrs que chaque progrès de la science donnera une preuve nouvelle de l'indestructible vérité de l'Évangile.
En Angleterre, où l'Église établie est une transaotion entre le catholicisme et la Réforme, à peu près comme la langue et le génie même des Anglais est un mélange de l'élément saxon et normand^ il y a des divisions profondes sous une orthodoxie apparente* Tandis qu'un parti considérable, qui a pour chef le docteur Pusey, retourne au moyen âge, et> sans le vouloir, se rapproche de jour en joui?, du catholicisme, une autre école se tourne vers le pays d'dù lui est venue la Réforme, et se rattache à l'Aile* magne. C'est cette opinion que représeilte M. BUnsen, avec d'autant plus de fidélité^ qu'il est pour quelque chose dans le rapprochement*
Quels sont maintenant les principes, quelle» sont les idées dirigeante3 de cette école qui est à la tête du protestantisme d'Allemagne et d'Angletel're ? On va retrouver ici quelques-unes des doctrines qu'a soutenues Channing; mais on y verra aussi uiie reconnaissance des droits de la foi et un respect dé la tradition qui manquent tout à fait au chef des uni*taires, et expliquent pourquoi les protestants le tiennent en dehors du christianisme.
L'école nouvelle accorde à la raison une part infiniment plus grande que ne faisait la Réforme. Luther et Calvin en ont toujours appelé à la raison et à la liberté pour confondre leurs adversaires ; mais /Ce n'était qu'un moyen de guerre; la victoire emportée, on a toujours eii soin d'emprisonner dans un formulaire cette iorco incommode , et de déclarer héx^tique quiconque penserait auti*ement que l'Église établie. Aujourd'hui ou ^ en bQrreur les
260 LÀ LIBERTÉ RELIGtEUSE.
confessions de foi si chères au seizième siècle, on veut une liberté complète, on livre sans crainte la religion aux objections nouvelles des temps nouveaux, persuadé, suivant une belle idée de Niebuhr, que la Providence fournit à chaque génération les moyens nécessaires de résoudre ses doutes et d'arriver à la lumière. Mais, en même temps qu'elle laisse à Tesprit toute carrière, et qu'elle refuse d'admettre que la raison et l'Évangile puissent se contrarier, l'école, fidèle aux anciens principes, et s'appuyant sur la philosophie, reconnaît que la foi est, elle aussi , un élément primitif de l'esprit humain. Croire nous est aussi naturel et aussi nécessaire que raisonner; la raison ne peut sentir son impuissance, sans reconnaître en même temps le besoin de la foi et la légitimité de la croyance. Cette question capitale des droits réciproques de la raison et de la foi demanderait seule une longue discussion, elle a été fort habilement traitée' par M. Rogers dans un article de la Revue d^ Edimbourg^ qui, lors de son apparition en octobre 1849, a fait événement. J'y renvoie le lecteur; il y trouvera très-finement exposées les idées mêmes que défend M. Bunsen.
La reconnaissance complète des droits de la raison livre naturellement les livres saints à la discussion, on ne les considère plus comme un texte qu'il soit interdit de juger. Non pas que l'École nouvelle n'admette l'inspiration des Écritures; mais elle n'entend cette inspiration ni comme les cathoUques, ni conune les protestants du seizième et du dixseptième siècle. Ceux-ci voient dans la Bible une dictée céleste où chaque mot est divin; pour M. Bunsen, c'est la parole d'hommes inspirés de Dieu, mais qui ont gardé les idées et les préjugés de leur âge.