XIV PRÉFACE
un homme réfléchi qui ne voie la cause de notre faiblesse; mais la foi est-elle volontaire? Quand on l'a perdue peut-on la reconquérir par cela seul qu'on la regrette, et qu'on en sent rutilijé? Ou bien, nous conseillez-vous d'étoufiTer notre raison; votre politique est-elle celle de Montaigne, dans un de ses caprices? Pensez-vous aussi qu'il notes faut abestir pour nous assagir, et nous éblouir pour nous guider * ? — Non ; je sais qu'on ne retrouve pas la foi du charbonnier, non plus que l'innocence du premier âge; et, à vrai dire, cette ignorance naïve n'a de prix qu'en son temps; quant à l'aveuglement volontaire de notre esprit, je n'y crois pas; on ne tue pas sa conscience. Mais il reste une voie, trop peu frayée, c'est d'étudier à nouveau l'Évangile, et d'y chercher si l'on ne peut pas revenir à la foi par la raison.
C'est là, comme on le verra dans ce volume, ce qu'ont essayé Channing et M. Bunsen; c'est à cette œuvre qu'en Allemagne et en France un petit nombre d'esprits sincères se consacre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer. Leur façon d'envisager le christianisme est nouvelle, et répond aux besoins du siècle; ils ne dédaignent ni la philosophie, ni l'histoire, ni la critique, ils cherchent la vérité religieuse comme on cherche la vérité scientifique, en dehors de tous les systèmes et de tous les préjugés. Pour cela ils ont renversé les données du problème que posait l'ancienne théologie; ils ne partent ni de la divinité du Christ, ni de l'inspiration des Ifvrçs
^ Essais, liv. 11^ ch. xii« ^
PRÉFACE. XT
saints, ni de Tautorité de FÉglise; ces arguments, qui sont excellents pour les fidèles, n'ont point de •valeur pour ceux qui doutent. Mais voici le Christ de l'histoire, le Christ de l'Évangile et non pas des théologiens. Voici celui qui se nomme la voie, la vérité, et la vie. Depuis dix-huit siècles, le monde vit de son exemple et de sa parole; cet exemple a-tr-il perdu de sa vertu ; cette parole est-elle usée? Dans les inquiétudes de notre âme, dans ces douleurs qui ne veulent pas de consolation, trouvons-nous dans l'Évangile , et dans l'Évangile seul, le calme après lequel nous soupirons, le seul baume qui adoucisse des plaies saignantes; alors l'Évangile est vrai, et la sainteté du Christ prouve sa divinité. Que peut opposer la raison à cette vérité morale qui éclaire notre intelligence et apaise notre cœur? Séparer le Christ de sa doctrine? De quel droit? C'est la vie même du Christ qui est son enseignement : a Seigneur, s'écriait Pierre, à qui irions-nous; vous avez les paroles de la vie éter^ nelle^ » Depuis dix-huit siècles, ce cri de l'Apôtre est le cri de l'humanité !
Chose étrange, ceux qui sont entrés dans cette voie nouvelle sont des gens qui se sont mis en dehors de toute Église, qui écartent le dogme, et qui ne croient ni aux symboles ni aux conciles. Ils ont rompu avec la tradition, ils ne parlent jamais ni de la Trinité, ni de la rédemption, ni du sacrifice expiatoire du Christ.. 11 semble qu'en dépouillant le Sauveur de son auréole séculaire, ils l'afiaiblissent
* Évangile selon saint Jean, vi> 69.
XTÏ PRÉFACE.
• Point du tout. En rapprochant de nous le Fils d0 l'homme, celui qui a porté nos misères et nos douleurs, ils le rendent plus vrai et plus grand* Cette figure du Crucifié qui nous tend ses bras sanglants, n'a jamais été plus douce ni plus adorable. La divinité du Christ nous étonne, son humanité nous attire et nous conquiert; fussions-nous païens comme le centurion, il nous faut crier avec lui : Cet homme est vraiment Fils de Dieu !
De pareilles études ouvrent une ère nouvelle. Ces recherches poursuivies de toutes parts, dans les vues les plus diverses, remuent déjà le fond des âmes; peut-être ce qui n'est encore que la tentative de quelques savants sera-t-il bientôt le travail commun de la chrétienté. Ce n'est pas une Église particulière qui commence, ce n'est pas une seconde Réforme qui s'agite, c'est bien plus, c'est un nouvel effort vers la vérité. Le jour est venu où la critique compte avec l'Évangile, c'est un mouvement qu'on n'arrêtera pas. Faut-il craindre? Non, si Ton croit à la vérité, si Ton est convaincu que le Père des lumières ne souffre ni de changement y ni d'ombre *. En religion surtout , les révolutions d'idées trompent tous les calculs huniains; la vérité est tellement la vie de l'homme, qu'on n'en peut approcher sans profit; elle sauve ceux même qui la combattent. Une seule chose est certaine , c'est que toutes les fois qu'on a remué l'Évangile pour y chercher sincèrement la vérité , il y a toujours eu une renaissance de la
^ Ép. saint Jacques, i^ 47.
PREFACE. XTn
foi. C'en est assez pour ayoir confiance dans l'avenir. Mais pour être franche et pacifique, pour n'être point trayersée par les passions théologiques et les intérêts humains, la recherche de la vérité a besoin d'une indépendance complète. C'est pourquoi de toutes parts on réclame la liberté politique des communions religieuses, la séparation de l'Église et de rÉtat. Des hommes qui ont usé leur vie a défendre les idées chrétiennes, comme M. Bunsen; des philosophes sincères et éloquents, comme M. Simon, n'ont qu'une voix pour demander qu'on laisse le champ libre à la vérité. Avant eux, une des âmes les plus chrétiennes de notre temps, Yinet, s'est dévoué au service de cette sainte cause. Dans son Essai sur la manifestation des convictions religieuses ', dans sa Liberté des cultes ^^ il a victorieusement prouvé que la séparation de l'Église et de l'État n'est pas une question de convenances, de perfection, ou d'époque, mais, le droit, le devoir, la nécessité. J'ai résumé les raisons données par ces grands esprits ; je ne reviendrai point sur un sujet longuement fa*aité; puisse seulement l'avenir ne pas nous donner tort; puisse-t-il éviter au monde le triste spectacle de ces Églises qui se jettent dans les bras de l'État, pour qu'il fasse à leur profit la police deè consciences, de ces chrétiens qui en appelant la force à leur secours infligent un démenti perpétuel à la vérité et à l'Évangile !
1 Deuxième édition, Paris, 4858* * Deuxième édition, Paris^ 4856,
XVIII FRÉPÀCE.
Rien ne m'étonne et ne m'afoige plus que de voir des gens qui se disent et se croient les soutiens du christianisme, quand ils veulent confisquer les âmes et établir partout le despotisme spirituel. En annonçant que son royaume n'était pas de ce monde, Jésus a brisé le système païen qui prenait Fhomme tout entier. Les adversaires du christianisme ne s'y sont pas trompés. Jean-Jacques reproche au Christ d'avoir coupé l'État en deux, et d'avoir ainsi causé les divisions intestines qui n'ont jamais cessé (T agiter les peuples chrétiens ^ Mahomet lui semble un bien plus grand politique, et il ajoute : De tous les auteurs chrétiens le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal et le remède, qui ait osé proposer de réunir les deux tètes de l'aigle, et de tout ramener à funité politiqtce, sans laquelle jamais État ni gouvernement ne sera bien constitué^. Rousseau est logique; quand on fonde non pas seulement le gouvernement mais la société sur le nombre, c'est-à-dire sur la force, quand c'est la majorité qui décide ce qui est vrai, et ce qui est juste, il implique que la conscience individuelle garde sa liberté; mais e&i-œ dans le Contrat social, cet Évangile de toutes les tyrannies, que des chrétiens devraient rencontrer un appui? Qu'est-ce cependant que cette union de l'Église et de l'État, sinon la pensée psuenne? Réunir les deux têtes de l'aigle par une alliance politique, n'est-ce pas partager avec le prince ce domaine de l'âme humaine que Dieu s'est réservé?
* Contrat social^ liv. IV, ch. viii.
• Contrat social, liv. IV, ch. vni.
PRÉFAC8. lit
Si ^expérience profitait aux peuples , si le passé pouTait nous instruire, ne serions-nous pas frappés depuis longtemps des leçons que nous offre ^l'histoire. Partout où règne la liberté religieuse les Églises sont puissantes, FÉvangile régit Topinion et les mœufs. Voyez au contraire où Ton trouve l'ignorance et le fanatisme, et à leur suite le despotisme et le silence, c'est toujours dans les pays qui imposent le dogme comme u{ie loi de l'État. Cette unité prétendue, dont se glorifient l'Espagne et l'Italie, c'est la mort ; en Angleterre et aux États- Unis, chacun peut discuter la vérité, et attaquer l'Évangile, c'est là cependant que la foi est vivante; elle y a plus de soldats que d'ennemis. A Rome on est catholique ou athée, à Londres il y a sans doute des hommes qui ont rompu avec les Églises établies, mais en trouverait-on un seul qui blasphémât le Christ? On oublie toujours que Dieu ne nous demande que notre cœur et notre amour, c'cstrà-dire ce qu'il y a de plus volontaire et de plus personnel; toute loi qui ordonne une foi officielle trouble donc l'ordre divin ; c'est la force qui impose le mensonge; c'est l'ignorance ou la politique qui déchire l'Évangile.
On dira peut-être que la liberté religieuse n'intéresse pas seulement l'individu, et que partout où il y a eu des Églises indépendantes, des communautés maîtresses de leur foi et de leur culte, on a vu naître des gouvernements libres, comme en Hollande, en Angleterre,' aux États-Unis. Cela est vrai, c'est une raison de plus pour soutenir la plus sainte des