XX PRÉFACE
causes. A Dieu ne plaise que je voie jamais dans la religion une arme politique ; elle est au-dessus des partis, et n'a rien à faire avec nos misérables passions; mais c'est là sa gloire qu'en affranchissant l'âme humaine, en réglant nos devoirs, en établissant l'union des sentiments, des volontés et des forces, elle porte partout la vraie liberté avec elle. Là où règne le despotisme, répondez à coup sûr que la société n'est qu'à demi chrétimne, et que l'Évangile n'a encore donné ni ses fleurs, ni ses fruits.
Le caractère politique de la religion ne peut surprendre que ceux qui n'ont pas réfléchi. Notre âme est d'une seule venue; ce n'est pas une mosaïque composée de pièces rapportées, c'est un organisme vivant ; un même souffle inspire toutes nos actions. Pour un vrai chrétien, la religion est dans tout. C'est une lumière plus pure et plus brillante qui illumine toutes nos pensées. L'art, la littérature, la philosophie, tout ce qui tient à l'homme intérieur prend donc un aspect particulier sous cette influence à laquelle la politique même ne peut échapper. Dans la hiérarchie des idées et des sentiments la religion occupe le premier rang; c'est elle qui donne le ton à tout le reste. En tout temps, en tout pays, il y a un rapport étroit entre le gouvernement d'un peuple et sa foi. C'est le Coran qui entrave l'Orient; et ce qui fait la faiblesse de l'Inde, c'est qu'elle n'a jamais su se délivrer du panthéisme qui l'asservit.
S'il estom pays où la liberté religieuse soit nécessaire, ce pays c'est la France. Comment se fait-il que tous nos essais de liberté politique échouent, et que
PRÉFACB. XXI
cependant nous revenions sans cesse à cet idéal, sans nous laisser abattre par nos revers? C'est qu'entre nos besoins et nos mœurs, il y a un désaccord fatal. Il nous faut des institutions libres, mais nous ne savons pas encore nous en servir. Il nous manque l'éducation morale, le respect du droit, Tamour de nos semblables, toutes choses que la religion seule peut nous donner. La liberté, nous l'avons dans l'esprit, nous ne lavons pas dans le cœur; elle n'est pas enracinée au fond de nos consciences, c'est pour cela qu'au lieu d'être un bienfait pour tous , elle n'est trop souvent qu'un instrument de révolte et de destruction.
Toutefois qu'on ne s'imagine pas que la politique chrétienne amène nécessairement une certaine forme de gouvernement ; l'Évangile n'est pas une charte, c'est -bien mieux , c'est un esprit vivifiant , l'esprit même de la liberté. Depuis Aristote jusqu'à Montesquieu, et depuis Montesquieu jusqu'à nous, on a beaucoup écrit sur les diverses formes des États; ces recherches ont leur mérite, il n'est pas douteux qu'il y a des systèmes plus ou moins favorables à la liberté. Mais, il ne faut pas de grandes connaissances en histoire, pour voir que ces formes n'ont de vie que par l'esprit qui les anime; il y a des monarchies comme la Belgique où la liberté et la démocratie ont toutes les garanties qu'elles peuvent désirer ; il y a des républiques, comme celle de 1793, qui n'ont été que de détestables tyrannies. Avec les mêmes formes républicaines, Rome a été le gouvernement le plus sage de l'antiquité, et la plus déréglée des
Googk
XZIl PRÉFACE.
démagogies. Le changement des idées et des mœm:» ruina en un siècle ce bel édifice qui faisait l'admiration et le regret de Cicéron.
Quel est l'esprit politique du christianisme, Chan ning l'a exprimé en deux mots : C'est le respect de Tindividu. Ce respect n'existe que chez les chrétiens. C'est l'Évangile qui, en nous montrant une âme immortelle dans le corps le plus misérable et le plus dégradé, nous apprend à ménager la faiblesse, à secourir la pauvreté, à combattre la misère, et suiv tout la plus affreuse de toutes, la misère morale. Tel est le caractère de la politique cnrétienne; c'est par là qu'elle se distingue de la politique païenne, qui est fondée sur la toute-puissance de l'État, ce qui équivaut à dire sur le mépris de l'individu.
Voyez Rome sous Constantin. Tout part du prince et tout y aboutit. Une centralisation énorme rattache à lui tous les fils de l'administration; sa volonté est souveraine, en tout et partout. Seul il pense , seul il parle, seul il ordonne, seul il vit dans l'État. Arts, lettres, éducation, religion, force matérielle, force morale, il dispose de tout. Il est le chef du Sénat, le maître des provinces, l'empereur des armées , le grand pontife des païens, l'évêque extérieur des chrétiens; véritable Dieu sur la terre, en attendant qu'après sa mort on le mette dans un Olympe peuplé de ses semblables. Devant lui toute voix est muette, et toute résistance impossible. Jamais plus grande force et plus grande autorité n'ont paru dans le monde, jamais ordre plus complet n'y a régné, jamais décadence n'a été plus effroyable. L'adminis-
PRÉFACI. XXIII
tration impériale, cette épouvantable machine, a tout broyé; les volontés sont éteintes, les âmes sont mortes, et une poignée de barbares, qui ne comptent que sur eux-mêmes , dévore l'empire , comme un cadavre abandonné. •
Maintenant regardez FAngleterre, et ne vous arrêtez pas à une écorce gothique qui ne trompe que ceux qui ont intérêt à ne pas voir. Ne vous occupez ni de la perruque du chancelier, ni des festins du lord maire, laissez de côté les souvenirs historiques qui sont toujours respectables, et les inventions de la vanité qui ne le sont guère; allez au fond des choses; cherchez ce que peut faire un Anglais sans que rÉtat le gêne ni l'arrête. Sa religion , il la choisit ; son éducation est libre; citoyen, il n'a rien à craindre que des lois. Veut-il parler, vingt journaux accueillent sa plainte, et font de sa cause, celle même de la nation; veutr-il écrire, il peut dire au public tout ce qu'un honnête homme peut dire en particulier. Sa pensée, sa conscience, sa parole, ses écrits, sa fortune, sa personne, tout lui appartient; il y a des juges et des chambres pour que rien ne trouble cette véritable souveraineté. Dans le monde romain, il n'y a qu'un homme, c'est Fempereur, le reste est un troupeau ; en Angleterre, l'État n'est que le conservateur de la paix publique ; ce qu'on trouve partout en face de soi, ce n'est pas le pouvoir, ce n'est pas l'administration, c'est l'individu. Rome représente la politique païenne; l'Angleterre représente la politique de l'Évangile. Que cette représentation soit bien imparfaite, qu'on soit loin d'un idéal qu'on
XXIY PRÉFACB.
n*atteindra jamais, je l'accorde; ce que je maintiens c'est qu'une société fondée sur le respect de l'individu, est une société foncièrement chrétienne, un peuple vivant et auquel appartient l'avenir.
, A quoi bon citer Tempire romain, pensera-t-on; y a-t-il rien de commun entre un monde usé et ces grandes monarchies modernes, l'Autriche, la Russie, la France, pour qui la centralisation est une nécessité? Est-ce que l'administration de ces États ressemble autrement que d'apparence à l'administration romaine? Oui, je le reconnais, il y a plus d'une différence. L'industrie joue un rôle nouveau dans nos sociétés; si les idées chrétiennes, sont moins vives qu'au temps de Constantin, du moins sont-elles plus répandues et ont-elles pénétré plus avant dans les âmes ; il y a dans nos mœurs et dans nos institutions une douceur libérale qu'on n'a point connue dans l'antiquité; enfin le partage de l'Europe en souverainetés diverses est un grand obstacle au despotisme. Non-seulement la vérité menacée trouve toujours un refuge, mais par la force des choses, il s'établit entre tous les peuples un certain équilibre d'idées , une certaine opinion européenne, qui ne souffre rien d'excessif. Ce sont là des avantages que je suis l(nn de nier; et j'accorde volontiers que les souverains d'aujourd'hui sont animés des meilleures intentions. C'est par exemple un noble spectacle que celui du jeune empereur de Russie appelant les serfs à la liberté. Néanmoins, il sera toujours bon d'avoir devant les yeux l'exemple d'un empire, auquel ne manqua ni la durée, ni la fortune, ni le géniç, un
PRÉFACE. XXy
empire qui eut de grands princes, et cpii périt cepfendant d'une façon misérable quand, par un progrès insensible, l'administration, seule vivante, eut fini par ^toufifer le peuple même qu'elle croyait protéger. Le christianisme, lui-même, on l'oublie toujours,' ne put sauver le monde de cette étreinte funeste; le régime inventé par Auguste, et développé par Adrien, écrasa sous ses ruines une société chrétienne. Aujourd'hui on penche plus que jamais de ce côté; c'est à l'administration qu'on en appelle; le devoir est donc de signaler ce retour aux illusions païennes, et de combattre un système aussi dangereux pour l'individu que pour l'État.
Le présent le plus fatal qu'on puisse faire à l'homme, c'est de diminuer en lui le sentiment de sa force et de sa responsabilité. En religion comme en politique, dans l'industrie comme dans les lettres, nous n'arrivons à rien que par la volonté; mais la volonté a besoin d'un aiguillon ; de toutes les forces de notre âme, c'est celle qui se rouille le plus vite quand on n*en use pas. Un peuple qu'on dirige trop, se déshabitue de l'action; il ne compte plus sur luimême, et tombe dans une langueur mortelle. Comparez les nations d'Europe ; leur foi, leur industrie, leur littérature, leur puissance, leur richesse marche du même pas que leur liberté politique ; pourquoi? Ce n'est point seulement parce que la loi appelle les citoyens à prendre part au gouvernement ; le gouvernement n'est qu'un moyen et une garantie de liberté; c'est parce que des institutions libres laissent un champ s^ns limites à l'activité de l'homme et du citoyen.
XXTI PRÉFACE.
Lorsqu'un peuple remet à Tadministration le soin de ses propres affaires, cette confiance excessive estelle au moins pqjir l'État une cause de grandeur et de prospérité? Non, les gouvernements paternels sont les plus faibles de tous, et la raison en est simple. On parle toujours de l'État, comme s'il avait une existence distincte, on en fait une personne, le tuteur des faibles, le directeur des ignorants; l'État n'est rien de tout cela; ce n'est pas une personne, c'est la réunion d'un certain nombre d'officiers qui administrent les affaires de tous. La richesse de l'État, c'est notre argent; la force et l'industrie de la France, ce sont nos bras, c'est notre génie. Quand le citoyen, livré à lui-même, et ne comptant que sur lui, est éclairé, actif, énergique, l'État est puissant; quand le sujet est mou, sans lumières et sans volonté, l'État est faible ; voilà pourquoi, à population égale, un pays libre sera toujours plus considéré que ses rivaux. L'Angleterre est bien moins peuplée que la Russie ; la France a moins d'habitants que l'Autriche, le Piémont est un des plus petits pays de l'Italie ; qu'est-ce qui fait donc la supériorité de ces États? La liberté. Chose singulière, et qui devrait ébranler nos préjugés. Les peuples les plus puissants sont ceux qui sont le moins administrés. Cette loi est écrite à toutes les pages de l'histoire; Athènes, Rome, Florence, Genève, la Suisse, la Hollande, la Belgique, l'Angleterre, les États-Unis, tous ces pays, petits ou grands, qui ont remué le monde dans le passé, ou qui s'emparent de l'avenir, n'ont jamais connu de centralisation • c'est une vérité qui nous crève les
PRÉFACE. XXTII
yeux, combien y a-t-il de gens qui aujourd'hui ne veulent pas la voir?
Et non-seulement une administration trop forte affaiblit le pays, mais elle compromet la paix publique. On semble croire qu'en fermant toutes les issues de l'âme humaine, qu'en comprimant la liberté, qu'en maintenant l'ordre par d'énergiques moyens, on assure au moins la sécurité publique. Il n'en est rien pour qui ne s'arrête point à la surface. Un peuple qui attend tout de l'État lui fait une condition impossible. Nous chargeons l'administration de tous nos désirs, de tous nos besoins, de toutes nos espérances; nous la rendons responsable de tous nos mécomptes et de tous nos rêves. Quoi qu'elle fasse, elle ne crée que des ingrats et des mécontents, car elle est toujours au-dessous de notre convoitise. Pour nous satisfaire, il faudrait qu'elle nous donnât la fortune, la liberté, le bonheur, sans exiger de nous ni travail, ni effort, ni vertu. L'œuvre de l'État, en France, est l'œuvre de Sisyphe ; chaque fois le rocher retombe plus lourd et plus écrasant. Au contraire, chez les Anglais, l'individu ne demande rien au pouvoir; on sait que l'État fait payer chèrement tout ce qu'il donne ; on ne croit pas que le trésor public soit un fonds inépuisable où chacun n'aie qu'à puiser pour être riche, et c'est justement parce que personne n'attend rien de l'État, que chacun sait que dans une révolution il y a tout à perdre et rien à gagner.
De toutes les forces vives de la société, celle qui, par sa nature même, souffre le plus de l'intervention