XXII PRÉFACE
démagogies. Le changement des idées et des mœurs ruina en un siècle ce bel édifice qui faisait l'admi- i ration et le regret de Cicéron.
Quel est l'esprit politique du christianisme, Chan > ' ning l'a exprimé en deux mots : C'est le respect de i l'individu. Ce respect n'existe que chez les chrétiens, j C'est l'Évangile qui, en nous montrant une âme ■ immortelle dans le corps le plus misérable et le plus dégradé, nous apprend à ménager la faiblesse, ] à secourir la pauvreté, à combattre la misère, et surtout la plus affreuse de toutes, la misère morale. Tel est le caractère de la politique cnrétienne ; c'est par là qu'elle se distingue de la politique païenne, qui est j fondée sur la toute-puissance de l'Etat, ce qui équivaut à dire sur le mépris de Tindividu.
Voyez Rome sous Constantin. Tout part du prince | et tout y aboutit. Une centralisation énorme rattache à lui tous les fils de Tadministration : sa volonté est souveraine, en tout et partout. Seul il pense , seul il | parle, seul il ordonne, seul il ^it dans l'État. Arts, lettres, éducation, religion, force matérielle, j force morale, il dispose de tout. Il est le chef du ' Sénat, le maître des provinces, l'empereur des ar- ; niées , le grand pontife des païens, l'évêque extérieur ^ des chrétiens; véritable Dieu sur la terre, en atten- i dant qu'après sa mort on le mette dans un Olympe peuplé de ses semblables. Devant lui toute voix est ; muette, et toute résistance impossible. Jamais plus , grande force et plus grande autorité n'ont paru dans \ le monde, jamais ordre plus complet n'y a régné, \ jamais décadence n'a été plus effroyable. L'adminis-
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tration impériale, cette épouvantable machine, atout broyé; les volontés sont éteintes, les âmes sont mortes, et une poignée de barbares, qui ne comptent que sur eux-mêmes , dévore l'empire , comme un cadavre abandonné.
Maintenant regardez l'Angleterre, et ne vous arrêtez pas à une écorce gothique qui ne trompe que ceux qui ont intérêt à ne pas voir. Ne vous occupez ni de la perruque du chancelier, ni des festins du lord maire, laissez de côté les souvenirs historiques qui sont toujours respectables, et les inventions de la vanité qui ne le sont guère; allez au fond des choses; cherchez ce qije peut faire un Anglais sans que l'Etat le gêne ni l'arrête. Sa religion , il la choisit ; son éducation est libre ; citoyen, il n'a rien à craindre que des lois. Veut-il parler, vingt journaux accueillent sa plainte, et font de sa cause, celle même de la nation ; veut-il écrire, il peut dire au public tout ce qu'un honnête homme peut dire en particulier. Sa pensée, sa conscience, sa parole, ses écrits, sa fortune, sa personne, tout lui appartient; il y a des juges et des chambres pour que rien ne trouble cette véritable souveraineté. Dans le monde romain, il n'y a (jLi'un homme, c'est l'empereur, le reste est un troupeau ; en Angleterre, l'État n'est que le conservateur de la paix publique ; ce qu'on trouve partout en face de soi, ce n'est pas le pouvoir, ce n'est pas l'administration, c'est l'individu. Rome représente la politique païenne; l'Angleterre représente la politique de l'Evangile. Que cette représentation soit bien imparfaite, qu'on soit loin d'un idéal qu'on
XXIT PRÉFACE.
n'atteindra jamais, je l'accorde; ce que je maintiens c'est qu'une société fondée sur le respect de l'individu, est une société foncièrement chrétienne, un peuple Tivant et auquel appartient l'avenir.
A quoi bon citer l'empire romain, pensera-t-on; y a-t-il rien de commun entre un monde usé et ces grandes monarchies modernes, l'Autriche, la Russie, la France, pour qui la centralisation est une nécessité? Est-ce 'que l'administration de ces États ressemble autrement que d'apparence à l'administration romaine? Oui, je le reconnais, il y a plus d'une différence. L'industrie joue un rôle nouveau dans nos sociétés; si les idées chrétiennes, sont moins vives cfu'au temps de Constantin, du moins sont-elles plus répandues et ont-elles pénétré plus avant dans les âmes ; il y a dans nos mœurs et dans nos institutions une douceur libérale qu'on n'a point connue dans l'antiquité; enfin le partage de l'Europe en souverainetés diverses est un grand obstacle au despotisme. Non-seulement la vérité menacée trouve toujours un refuge, mais par la force des choses, il s'établit entre tous les peuples un certain équilibre d'idées, une certaine opinion européenne, qui ne souffre rien d'excessif. Ce sont Là des avantages que je suis loin de nier; et j'accorde volontiers que les souverains d'aujourd'hui sont animés des meilleures intentions. C'est par exemple un noble spectî^cle que celui du jeune empereur de Russie appelant les serfs à la liberté. Néanmoins, il sera toujours bon d'avoir devant les yeux l'exemple d'un empire, auquel ne manqua ni la durée, ni la fortune, ni le génie, un