DE LA PRUSSE
(revue des DEUX-MONDES, i«r MAI 1873)
Depuis deux ans, le gouvernement prussien est BBgagé dans un sérieux conflit avec l'Eglise catholique, qui compte près de 14 millions d'adhérents dans le nouvel empire germanique. Ce conflit grandit tous les jours, il est devenu une guerre à outrance, ou, pour mieux dire, une véritable persécution religieuse, car la force matérielle n^est que d'un seul côté. Les lois votées à Berlin sont des lois d'exception, elles font partie de ces trop fameuses législations de combat qui déshonorent les codes où elles prennent place. La violence ^'est jamais en effet plus détestable que lorsqu'elle emprunte le langage et les formes augustes du droit. En entrant dans une voie pareille, la Prusse tend à ramener l'Europe aux luttes religieuses du seizième siècle, et elle montre une fois de plus
que la science et Thabileté consommée dans la pratique du pouvoir peuvent avoir pour résultat de faire reculer la civilisation généreuse des temps modernes. Nous savons très-bien ce que l'on invoque à la décharge de la politique du gouvernement impérial ; il était évident, dès le mois de juillet 1870, que le triomphe des prétentions les plus exagérées de Tultramontanisme au concile du Vatican devait entraîner de grands périls pour l'Eglise catholique, et la jeter dans des conflits redoutables avec les pouvoirs civils qui n'auraient pas désarmé devant elle. On ne pei\t se dissimuler la gravité d'un tel défi lancé à la société moderne et chrétienne ; mais il s'agit de savoir si celle-ci lui répondra de la même façon, si l'Etat, pour se défendre contre le pouvoir effréné que M. de Montalembert appelait Yidùle du Vatican^ se fera luimême idole, et ne disputera la conscience humaine à l'EgUse envahissante que pour la violenter comme elle et àson profit. Alors le concile ultramontain n'aurait que trop bien réussi : il aurait imposé ses maximes à se^ adversaires, et il triompherait jusque sous leurs coups. Ce serait en vérité un beau résultat de cette crise formidable que de voir l'Etat laïque et protestant répéter à sa manière le Syllabus et surtout l'appliquer dans sa penséQ dominante, qui est la contrainte reUgieuse. Voilà pour-
LA POLITIQUE RCLI6IEUSS DE LÀ PRUSSE. !5i
tant ce dont nous sommes mefiacés dans cette dernière moitié du dix-neuvième siècle, qui semblait devoir réaliser tant de glorieuses promesses d*affranchissement universel !
Ce qu'il y a de plus grave, c'est que l'opinion s'égare même dans des pays 'qui, comme l'Angleterre, sont la terre classique de la liberté religieuse. La politique religieuse de l'empire allemand y reçoit des félicitations que nous nous permettons de trouver scandaleuses. Nous savons que le parlement anglais ne laisserait pas mettre en discussion une seule des lois proposées à Berlin ; mais il ne faudrait pas approuver ce que l'on ne voudrait pas faire. Il faut plus que jamais nous élever au-dessus des passions sectaires et nous dire que la persécution qui frappe notre adversaire religieux frappe ce qui est notre bien commun et notre seule garantie dans la lutte des idées et des croyances, je veux dire la liberté de la conscience. Il est donc d'un haut intérêt de suivre d'un œil attentif la lutte engagée en Prusse contre le catholicisme avec une audace qui s'avoue sans détour. Il importe d'en rechercher les causes, d'en mesurer l'eflet au parlement et dans le pays et d'en saisir le véritable esprit. On reconnaîtra à quel point les deux adversaires qui sont aux prises s'entendent tout en se combattant, ^- avec cette diffé-
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rence que rultramontanisme remplit son vrai rôle en proscrivant des tendances et des idées, tandis le protestantisme se ment à lui-même dès qu'il devient persécuteur : aussi mérite-t-îl d'être deux fois flétri lorsqu'il se livre à cette coupable inconséquence.
Au lendemain d'Austerlitz, Napoléon se rappela qu'il avait querelle avec Pié VIT au sujet du concordat italien que le pape hésitait à conclure. Il était dans le premier enivrement de son triomphe, ses ennemis étaient brisés ; seul, un vieillard qui n'avait ni trésor ni armée se permettait de lui résister. C'était un scandale intolérable ; l'empereur prit la peine d'écrire au saint-père de sa main victorieuse une lettre foudroyante qui n'était qu'une longue insulte. Il inaugurait ainsi sa lutte/^ontre le saintsiége, qui devait lui coûter si cher et l'amener à des actes si odieux. C'est un sentiment semblable qui fait éclater la rupture entre le gouvernement prussien et Pie IX; si l'ivresse du succès ne lui inspire pas les éclats pittoresques et terribles des colères de Napoléon, elle n'en est pas moins réelle. Après le traité de Versailles, on n'entendait à Berlin que les acclamations enthousiastes de cette
Europe utilitaire dont les adulations universelles
couvraient le gémissement sourd et profond de
r Alsace. Un opprimé qui pleure, ,qu*est cela ? Le
char de triomphe passe sur lui, et tout est dit. La
résistance est moins facile à négliger que la plainte ;
or il est certain que le caractère que la politique
prussienne avait donné à la guerre^ surtout dans
la dernière période, était hien fait pour exciter les
défiances et le mécontentement des catholiques de
l'empire. On Tavait présentée sans détour comme
une guerre sainte. L'empereur Guillaume était de-
venu une sorte de Gustave-Adolphe plantant le
drapeau de la Réforme sur une terre infidèle et
marchant à la victoire avec le dieu des armées»
qui était incontestablement un dieu prussien. Plus
cette couleur religieuse se prononçait dans les
proclamations ou dans les télégrammes, plus Tidée
protestante semblait remporter sur Tidée catholi*
que, — car la guerre ne pouvait être sainte qu'en
étant poursuivie au nom d'une religion qui ne fUt
pas celle de la nation que Ton voulait écraser.
Sans doute ces prétentions ne s'affichaient pas
avec netteté dans les documents officiels, elles
s*étalaient néanmoins dans la presse dite évangé-
lique de l'Allemagne et dans les prédications des
trop fameux aumôniers de ses armées.
£n réalité, les catholiques allemands avaient
obéi tout autant que les protestants à Tentraînement du sentiment national, comme on peut en juger par la brochure de M, de Ketteler, archevêque de Mayence, intitulée les Catholiques daTis rempire allemand. Il réclamait l'union de T Allemagne entière sous Thégémonie prussienne, même après l'exclusion de T Autriche; son antipathie contre nous s'e:^primait avec une candeur toute germanique à chaque page de cet écrit; on lare* trouvait jusque dans ses protestations contre la religion territoriale du nouvel empire. > C'est proprement, disait-il, le mal français. » Ni les prêtes^ tations ni les actes n'ont rassuré M. de Bismarck. Le cathoUcisme était évidemment réfractaire à l'unité germanique telle qu'il la concevait; c'était assez pour qu'il voulût le désarmer et l'asBervir, Sa pensée allait plus loin : il y voyait un allié naturel de l'ennemi héréditaire, prêt à se faire son complice par une affinité naturelle et irrésistible. Veuton avoir le secret de toute la poUtique religieuse du chancelier de l'empire d'Allemagne, qu'on médite les paroles suivantes qu'il a prononcées à la. chambre des seigneurs l'année dernière dans la discussion de la loi sur l'inspection des écoles : < La paix commença d'être troublée après la guerre d'Autriche, après que la puissance qui était en Allemagne le boulevard de l'influence romaine eut
succombé en 1866, et que l'avenir i'un empire éTangélique se dessina clairement à l'horizon de TAllemagne* On perdit toute tranquillité lorsque la seconde grande puissance catholique en Europe eut suivi le chemin de la précédente, et que l'Allemagne devint la première puissance militaire pour le moment et, selon ce que sera la volonté de Dieu, pour longtemps. > Se fondant sur un rapport qui, par le plus grand des hasards, était tombé dans ses mains te jour même où il avait besoin d'enlever un vote, M. de Bismarck ajouta : c Si je dois dire toute ma pensée, j'avouerai que je n'ai pas un instant de doute que la revanche désirée en France ne doive être préparée par des complications religieuses en Allemagne. On veut paralyser l'unité allemande. Une partie influente du clergé catholique dirigée de Borne même sert la politique française, parce qu'à elle se lient les essais de restauration dans les Etats de l'Eglise. C'est ainsi qu'on espère se fortifier, tandis qu'en Allemagne le clergé, recevant le mot d'ordre de Paris, de Rome, de Genève, de Bruxelles, fomentera les complications ecclésiastiques. Il ae faut se faire aucune illusion là-dessus.. En même temps que la revanche contre TAllemagne, on prépare un coup contre Tltalie. On espère que les discordes religieuses paralyseront VAUemagne, et, tandis
156 LA LIBERTÉ RELIOIEUSE EN EUROPE. s
que daDS ce pays le clergé fait sourdement son oeuvre, il lève ouvertement la bannière française en Italie et s'efforce de ramener le pays^sous l'autorité du pape, ou plutôt sous l'autorité française représentée par le pape. »
Ces paroles si claires du chancelier sont l'explication de tous ses actes contre l'Eglise catholique. Il vfeut fonder un empire évangélique, c'est-àrdire franchement unitaire au point de vue religieux, — premier motif pour opprimer le culte de la minorité. Cet empire évangélique a pour adversaire la France catholique unie à la papauté, — second motif pour traiter le catholicisme allemand comme un schisme national ou un péril public auquel on ne doit aucun ménagement. Il ne s'agit pas de se préoccuper de ces frivoles questions de droit civil ou de liberté de conscience dont se soucient les idéologues. La lutte nationale n'est point terminée ; elle se poursuit dans la sphère des idées et des croyances après avoir cessé sur les champs de bataille. Il faut faire des lois comme on faisait des canons; le parlement est une usine Krupp d un genre perfectionné pour les engins législatifs dont on a besoin. Désormais tout est clair et logique dans les mesures si graves proposées depuis deux ans aux chambres prussiennes. Incompétence religieuse de l'Etat, respect des croyances, maiu-
tien des engagements, qu'est-ce que toutes ces chimères? Il faut écraser ce qui divise ou menace ï empire évangéliqiie! Le premier devoir est de garder sa frontière au moyen d'une douane intellec* tuelle qui ne laisse. passer aucune influence ennemie. Voilà l'essentiel ; il n'y a plus qu'à légiférer en conséquence.
Que telles soient les opinions de M. de Bismarck, rien n'est plus facile à comprendre ; ce qui l'est moins, c'est qu'il ne trouve aucune résistance sérieuse dans un pays qui semblait professer le respect de la pensée jusque dans ses plus grands écarts. Qu'on ne s'y trompe pas, le droit de la pensée n'a été reconnu en Allemagne que dans les vagues royaumes de l'air : elle pouvait se donner libre carrière dans la théorie^ se risquer aux formules les plus hardies du panthéisme même dans la chaire du professeur, mais l'Etat se retrouvait armé jusqu'aux dents dès qu'on voulait passer à la pratique. Il ne tolérait en fait d'association ou même de réunions publiques que ce qui lui convenait. Nous ne rabattons rien de notre admiration pour la liberté de l'enseignement telle qu'elle existe dans ces grandes universités allemandes, qui se régissent elles-mêmes et n'accepteraient pas un seul jour le régime bâtard des conseils incompétents imposés du dehors pour régler leurs pro-
158 LA LIBERTÉ RELiaiEUSE EN EUROPE.
grammes de cours; ce que nous voulons dire simplement, c'est que cette liberté d'enseignement ne sort pas du domaine scientifique, et qu'elle ne tire pas à conséquence lorsqu'il s'agît des droits civils ou même de la liberté de conscience en face de l'omnipotence de l'Etat. A cette heure, M. de Bismarck ne reçoit que des félicitations de tous les partis qui ne tombent pas directement sous le coup de sa politique. Les libres penseurs ne sont pas moinç empressés que les évangéliques de lui apporter leurs plates adulations.
Voici deux exemples significatifs de cette universelle prostration. J'emprunte le premier à la haute orthodoxie prussienne et le second au représentant le plus .avancé et le plus hardi de la spéculation antiohrétienne et même antireligieuse.
Dernièrement a paru à Bâle un discours de rentrée pour la réouverture de l'université de cette ville, qui a fait une grande sensation; il avait été prononcé par le professeur Henri de Goltz, et il avait pour sujet l'appréciation morale des caractères politiques (1). L'auteur appartient à l'école évangélique libérale, qui a donné tant de* travaux remarquables à la science allemande. Il se rattache à la fraction la plus prudente, la plus orthodoxe;
(1) Uber sittliche WerthschœUung politischer Characterc» Bâle, 1873,
il est bleu un représentant fidèle de ce parti considérable auquel appartient depuis de longues années la haute main dans TEglise et les universités. Ce savant distingué, cet homme modéré et religieux n'hésite pas à professer ouvertement la théorie des deux morales. Il y met des formés; son argumentation ne manque pas d'une habileté captieuse. Partant de Tidée juste que l'Etat est tenu de déployer plus de rigueur que l'individu dans l'accomplissement de sa tâche comme défenseur armé du droit, il en conclut que le grand politique est affranchi des règles de la morale ordinaire, dont on ne saurait lui appliquer les maximes étroites. Le sophisme est d'autant plus dangereux qu'à la notion du droit il substitue celle du bien public, à qui TEtat doit tout subordonner. On com-^ prend combien cette notion est plus élastique et plus commode que celle du droit. Les simples mortels, d'après Tauteur, ne peuvent avoir la vue d'ensemble? que possède un 'gouvernement intelligent; aussi se laissent-ils tromper par leur morale bourgeoise. Ils manquent de respect aux grands fonctionnaires en traitant de vulgaire violence ou d'iniquité ce qui vise au bien public et assure l'intérêt suprême de l'Etat. M. de Goltz ne fait aucune difficulté pour reconnaître que la trop fameuse maxime des Jésuites, la fin justifie les
moyens^ a du bon : le tout est de la mettre en œuvre à propos et pour le bien public. Sortant des généralités, il applique ses principes aux événements de la dernière guerre : la barbarie, la dureté inflexible, la conquête, sont parfaitement justifiées à ces yeux par la grandeur dû but. Il raisonne ou déraisonne sur ce point comme le dernier des jacobins. Passant au sujet brûlant du moment, il' accorde d'avance une indulgence plénière à M. de Bismarck pour toutes ses entreprises contre les mouvements schismatiques, toujours dangereux, et il approuve sans réserve sa politique implacable contre le catholicisme. On voit tout ce qu'un théologien bien pensant peut tirer d'un sophisme. Jamais la théorie du salut public ne nous a paru plus détestable que dans cet écrit grave, modéré, et sous la plume discrète de ce professeur cravaté de blanc. J'aime mieux vraiment l'entendre rugir dans un club par ' des tribuns échauffés que de la voir distiller dans une froide élucubration académique. Au reste la consultation a été trouvée excellente à Berlin, car M. de Goltz a été appelé immédiatement à l'université de Bonn. On dit qu'il est parti à temps de Bâle, et que ses apologies de la force heureuse avaient froissé plus d'une conscience parmi ses auditeurs. Au reste, M. de Goltz, en retournant en Prusse, n'a plus à prêcher qu'à des
LA rOLITIQDE REU6I£USE DE LA PRUSSE. 161
convertis. Il n'a fait que présenter sous une forme grave ce que la presse religieuse* du nouvel empire n*a cessé de répéter sur tous les tons ^ propos des plus grandes violences de la dernière guerre. 'Sauf un ou deux dissidents luthériens, tous les journaux de ce pays ont applaudi et encouragé toutes les iniquités. N'avons-nous pas lu dans la Nouvelle Gazette évangélique de Berlin, à propos de la con«~ quête de l'Alsace, que la fidélité de cette province bien-aimée à la France était un titre de plus pour en réclamer la restitution, parce que la fidélité est une qualité allemande ! Le bombardement de Paris a paru admirable par la raison que la grande cité est une Babylone, Aujourd'hui la même presse bat des mains à tout ce qu'entreprend le gouvernement impérial contre le catholicisme. Elle s'est bien aperçue que les lois nouvelles pourraient se retourner contre l'Eglise évangélique : aussi faitelle quelques réserves à cet égard, ^a Nouvelle Gazette évangélique du 1*^ février contient un passage caractéristique. < Ces lois renferment quelques points dangereux pour nous; mais quoi?
Une médecine pour une maladie grave doit être nécessairement amère. -On sait bien que c'est l'ultramontanisme que visent les lois nouvelles, que ce n'est que pour maintenir une parité légale que l'Eglise évangélique n'est pas exceptée de Tappli-
i62 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE EN EUROPE.
cation de ces lois; ayons Confiance pour ce qui nous concerne. Sans doute il eût mieux valu ne s'occuper que de l'Eglise catholique, puisque le danger pour rstat ne vient que du pape et des évêques : c'est eux seuls qu'il eût fallu punir en laissant l'Eglise évangélique à ses anciennes coutumes; n'importe, puisque notre gouvernement n'a pas assez de courage pour ne s'occuper que du catholicisme, acceptons les quelques restrictions qui nous sont imposées. > Le pieux journal reconnaît que par la législation nouvelle l'Etat va sortir de sa compétence; cela lui est bien indifférent : le grand but, qui est de briser le catholicisme, sera atteint. L'Eglise romaine a perdu la vie véritable depuis la prodamation de l'infaillibilité ; il est bon que l'Etat l'aide à mourir tout à fait. Le chœur entier des journaux évangéliques chante alléluia; dans son lyrisme, il parle latin; à la fameuse devise : JSoma locuta est, res est audita, il répond par celle-ci, qui ne vaut pas mieux : Germania locuta est ;V Allemagne a parlé, tout est dit ; qu'on n'invoque plus le droit et la liberté.
La libre pensée n'est pas moins encourageante que l'orthodoxie pour le gouvernement prussien. La vieille et la nouvelle foi est comme le testament de l'auteur de la Vie de Jésus. De son style net et froid comme une lame d'acier, il for-*
mule ses pensées définitives ; ramassant en quelque sorte tous les résultats de sa critique, les formant en une colonne d'assaut, il les lance contre le christianisme comme pour un choc dernier et décisif. Aucun argument ne manque à Tappel. La conclusion du livre est que la science contemporaine a condamné non-seulement la religion de Jésus, mais encore la religion en soi. M. Strauss flagelle avec une impatience railleuse les essais de compromis qui veulent fonder des églises au nom d'un évangile sans miracles et sans mystères. La folie de la croix est à ses yeux la raison même comparée à ce qu*il appelle une double absurdité. Le mot tragique que Jean-Paul entendit dans la vision racontée par lui avec tant d'art, il n'y a plus de Dieu^ retentit de nouveau au plein jour de la science sans troubler l'imperturbable séréhité de celui qui le répète. Sur les ruines de tous les autels, il n'y a plus qu'un culte à restaurer, c'est celui du vieux Pan, du grand Tout, qui produit, dévore et renouvelle la vie universelle. Telle est la conclusion de ce livre, qui est un des événements du jour en Allemagne, et dont les éditions se succèdent rapidement. Il n'a rien en soi de bien effrayant pour ceux qui croient au Dieu de la conscience et au Dieu de l'Evangile. Ce que nous voulons seulement signaler dans ce livre si étrange,
c'est qu'après^avoir soufflé sur toutes les croyances sacrées du genre humain comme sur des bulles de savon, il retient du passé un seul dogme, un seul mystère, c'est la royauté de droit divin sous laquelle l'auteur veut abriter un conservatisme fort étroit et fort implacable, car personne n'a parlé plus durement du peuple et de ses aspirations. On voit qu'il veut rassurer la propriété, c^ui pourrait s'alarmer de ses négations. Il lui garantit le repos en mettant ses biens sous la sauvegarde de ce pouvoir inexplicable de la royauté qui a cela pour lui d'échapper à la raison ; le logicien à outrance n'hésite pas à se prosterner devant ce nouveau mystère. Il dit aussi son mot sur la lutte religieuse de la Prusse, et ce mot est un encouragement aux plus grandes duretés contre le catholicisme. Je traduis ses propres paroles, c Quant aux relations de l'Eglise et de TEtat, nous serons^ nous, les partisans les plus chauds des hommes qui veulent aujourd'hui régler ces relations dans le sens du bien public et de la liberté de l'esprit. Aussi exprimons-nous le vœu que la main si ferme et si énergique du chancelier de l'empire ne soit pas entravée dans son œuvre par l'immixtion de mains plus faibles. Pour nous-mêmes, nous n'avons jamais demandé à l'Etat que ce que Diogène demandait à Alexandre : c'est que l'ombre de l'Eglise
LA FOUTIQU£ RELIGIEUSE DE LA FRUSSE. 465
ne soit plus sur notre cliemin. n On le voit, le libre esprit est d'accord avec l'orthodoxie pour réclamer l'oppression religieuse au nom du bien public. Le chancelier a pour lui l'absolution des évangéliques et les encouragements de l'auteur de la Vie de Jésus c il peut accomplir hardiment son œuvre, ce n'est pas l'opposition qui le gênera (1).
La déclaration de guerre à l'Eglise catholique a suivi de très-près la conclusion du traité de Paris. Le gouvernement prussien ^ trouvé une excellente occasion de rengager dans un fait en apparence sans gravité, mais qui lui permettait de prendre" position vis-à-vis des décrets du concile. Plusieurs professeurs du collège catholique de Breslau s'étaient refusés dans le cours de Tannée 1871 à enseigner le nouveau dogme de l'infaillibilité. Leur évêque, non content de les censurer, avait demandé leur destitution au ministre des cultes, qui était alors M. de Mûhler. Celui-ci, sans contester le droit dé censure, déclina toute destitution ejQ déclarant que la fondation du collège catholique
(1) On sait que le D' Strauss est mort depuis que ces lignes ont été écrites.
i66 LÀ LIBERTÉ RELiGtEUSÈ £N EtROt>È.
de Breslau remontait à des temps qui ignoraient la doctrine proclamée au concile du Vatican.. Il n'était donc pas possible de frapper des professeurs qui n'avaient point abandonné les principes que l'on avait considérés jusqu'en 1870 comme constituant le catholicisme. Le gouvernement prit une décision analogue à l'égard des professeurs catholiques de l'université de Bonn , dont l'évêque de Cologne demandait également la destitution pour le même motif. Il prenait ainsi parti pour le mouvement dit des vieux-catholiques, qui venait de faire son apparition à Munich avec éclat. Evidemment M. de Bismarck a fondé sur ce mouvement de grandes espérances, et s'est vu par là encouragé à se jeter dans la voie où il marche aujourd'hui avec sa froide résolution. Aussi est-il nécessaire, pour comprendre la crise actuelle, d'en suivre le développement en Allemagne depuis Torigine.
Nous nous imaginons volontiers en France que le concile du Vatican est après tout un événement sans grande importance parce qu'il n'a guère rencontré que des adhésions dans notre clergé. Nous dirions volontiers des points considérables qui y oht été débattus ce que les gens frivoles disaient au seizième siècle de la Réforme : ce n^st qu'une querelle de moines. Ces moines et ces évê-
LA ÎOLITIQtTE HELIOTSUdE DE LA PRUSSE. 16?
ques n'en ont pas moins accompli une véritable révolution dans l'Eglise catholique en instituant contre la tradition la plus avérée l'omnipotence de la papauté. De ce qu'il a plu à nos évêques d'oublier toutes leurs protestations et de brûler ce qu'ils avaient adoré, il ne s'ensuit pas que ce qui s'est accompli à Rome soit un événement insignifiant. Il serait vraiment trop commode que la promptitude de la soumission fît oublier le bienfondé de la résistance! On entend tous les jours parmi nous des hommes fort libres d'esprit déclarer que toute opposition aux décrets du concile est absurde de la part d'un catholique. Nous les renvoyons aux mandements de Mgr Dupanloup, aux lettres du Père Gratry, au savant ouvrage de Tévêque de Sura sur la constitution de l'Eglise. Us Verront que c'est l'essence même de l'autorité catholique qui a été modifiée au concile, et que, si le catholicisme est l'Eglise de l'immobilité, de la tradition, il s'est porté un coup bien grave en opérant une transformation aussi profonde dans sa constitution. Ceux donc qui haussent les épaules quand on leur parle d'une opposition catholique au concile^ comme si c'était l'illogisme taême, font preuve d'autant d'ignorance que de frivolité. Si uni schisme sérieux n'édate dans notre pays, il faut en chercher la raison non pas dans sa supé-
468 JJL LIBERTÉ BEUGffiUSE EN EUROPE»'
riorité, mais bien au contraire dans son indifiérence religieuse. Certes le mouvement des vieuxcatholiques» qui prit naissance à Munich après rexcommunication de- DôUinger, avait quelque droit à se donner comme étant en pleine confor* mité avec la tradition de l'Eglise, et les gouvernements qui voulaient résister à Rome y trouvaient un précieux point d'appui. Il était d'autant plus facile de lui accorder un brevet d'orthodoxie, que les évêques allemands avaient pris la tête de l'op* position à Bome, et que leurs conciliabules comme leurs discours étaient universellement connus de toute l'Allemagne. On savait même que l'un d'eux, JM. de Ketteler, s'était jeté aux pieds du pape ponr le supplier de ne pas pousser à la proclamation du nouveau dogme. Les lettres sur le concile publiées par la Gazette d*AugshouTg^ si mordantes parfois^ si éloquentes et toujours si bien informées, en avaient ouvert les coulisses et révélé les ressorts secrets. On savait de quelle manière la curie romaine tivait fait parler la voix du Saint-Esprit. L'opinion était préparée à la résistance quand l'épiscopat allemand fit une des plus scandaleuses volte-face dont on ait souvenir, et lança contre ses alliés et confidents de la veille les foudres d'une excommunication à laquelle il ne pouvait croire lui-même. On se rappelait encore qu'un prélat
LA FOLITIQUE REUGIEUSE 1>E LA FBUSSE. 169
bien connU) Tun des chefs de la hiérarchie, avait dit à un ami : c Quand tous se soumettraient, moi seul je résisterai, et si omnes^ ego non / > Ce même évêque frappait de ses censures, quelques mois après le concile, celui-là même qui avait recueilli de sa bouche cette parole courageuse !
Les ori^nes du vieux-catholicisme à Munich sont connues de tout le monde. Depuis sa constitution dans le Muséum de Munich en septembre 1871, il s*est largement développé. Il n'a point dévié, il n'est point devenu, comme le mouvement du curé Ronge, une simple variante de la libre pensée, il est resté chrétien et catholique, s'opposant à l'infaillibilité papale au nom de l'ancienne Ëglise et de l'Evangile. Il a rallié des hommes éminents par le savoir et l'éloquence et entourés d'une considération universelle; surtout il s'est popularisé et organisé; sortant de la sphère des universités, où il avait pris naissance, où il conservait une position importante, il a parlé au peuple, à la bourgeoisie ; en cessant d'être une simple école, il ^st devenu une Eglise. Ceux qui ont assisté au congrès de Cologne, au mois de septembre de l'année 1872, ont pu mesurer les procès qu'il a faits dans l'opinion. Des centaines de délégués appartenant à la bourgeoisie siégeaient à côté d'ecclésiastiques estimés et de professeurs
no Ik LIBERTÉ REUaÏEOSE ISN EtîROFË.
illustres ; ils ont jeté les bases de leur organisation définitive. D'ici à quelques jpurs, un évêque sera désigné pour recevoir la consécration de Tarchevêque des anciens-catholiques d'Utrecht. Les réformes nécessaires dans le culte et la discipline seront alors opérées conformément à la plus ancienne tradition de l'Eglise. L'élection de ses pasteurs sera rendue au peuple chrétien, qui pourra prier dans sa langue ; la grave question du célibat ecclésiastique sera de nouveau examinée. Les orateurs qui ont parlé au congrès de Cologne y ont fait entendre le langage le plus élevé, le plus éloquent, les paroles les plus puissantes peut-être qui aient retenti en Allemagne depuis la Réformation* Nous avons assisté aux discussions, aux cérémonies du culte des vieux-catholiques ; il est impossible de déployer une piété plus fervente. C'est ce . caractère vraiment religieux du mouvement qui seul lui confère de l'importance, car, s'il était purement scientifique ; ou philosophique, il ne serait pas un péril pour l'Eglise romaine, il se perdrait bientôt dans le grand courant de la libre pensée^ Il est certain que dans ces deux années il s'est beaucoup étendu, qu'il compte des milliers d'adhérents dans l'AUemagtie entière et jusque dans les campagiies ; il s'est aussi largement recruté dans la Suisse allemande; Très^certainement M. de Bis-
marck lui assigne dans ses calculs politiques une place très-importante. On comprendra tout le parti qu'il en peut tirer, si Ton se souvient de l'éner^e avec laquelle les vieux- catholiques ont insisté sur les dangers qui devaient résulter, du nouveau dogme pour les Etats modernes. Ils ne se sont pas contenfés en effet de faire de la théologie, ils n'ont pas hésité à dénoncer Tinfaillibilité papale comme un feîpment de trouble et de révolte dans la société civile, et de demander l'expulsion des Jésuites. Le congrès des vieux- catholiques de Cologne en 1872 a consacré une séance entière à la question de la situation vis-à-vis de l'Etat; il a décidé d'entrer en pourparlers avec le pouvoir civil, et de se présenter à lui comme étant seul la fidèle représentation de l'ancienne Eglise acceptée par lui, tandis que l'Eglise romaine, par ses procédés novateurs et révolutionnaires, s'est mise en dehors du con- •trat.
On voit toute la portée des résolutions prises par les vieux-catholiques sur ces points divers. Ils ont rédigé sans le savoir l'exposé des motifs des projets de loi que méditait M. de Bismarck, en même temps qu'ils lui recrutent une milice religieuse prête à entrer en ligne au moment favorable.
Evidemment, si le mouvement de Munich et de Cologne devenait une réformation nouvelle, aussi
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puissante dans sa direction que celle du seizième siècle, le gouvernement prussien y trouverait l'appui le plus précieux. Il se poserait alor^ comme l'héritier de ces grands princes saxons qui ont favorisé la réforme de Luther, car il ne peut réussir dans sa tentative qu'en remplaçant ce qu'il veut briser. Si le vieux-catholicisme, qui s'attaqlie, au nom des scrupules les plus respectables, à cette même Eglise ultramontaine dçnt M. de Bismarck a juré la mort, prenait de pareilles proportions, alors vraiment le gouvernement impérial serait le maître de la situation, parce que ses lois auraient pour auxiliaire la passion religieuse, qui est encore la plus grande force morale de l'humanité. Si au contraire le vieux-catholicisme s'arrêtait dans son essor, son importance actuelle ne suffirait pas à contre-bàlancer les anciennes influences catholiques, et alors tout ce que les deux chambres de Berlin voteraient ne serait que de l'huile sur le feu qu'on veut éteindre. Or rien ne serait mieux fait pour en entraver les progrès que la protection ouvertement affichée du pouvoir. Le dix-neuvième siècle n'est «pas le seizième, la faveur de l'Etat, surtout si elle aboutit à la persécution, porte un coup mortel aux Eglises qui l'acceptent. L'idée qu'elles défendaient était peut-être grande et vraie ; elle perd tout crédit dès qu'elle devient un
instrument de règne ou de despotisme : elle court le risque d'être si profitable à ses adhérents et si dangereuse à ses adversaires qu'elle n'a plus de charme pour les âmes fîères, et que l'enthousiasme se glace dans les cœurs généreux.
Il n'en demeure pas moins certain que le parti ultramontain est responsable en bonne partie de la crise qui a éclaté en AUemagne et en Suisse. La Compagnie de Jésus, qui a été l'inspiratrice du Syllahis^ la promotrice de l'infaillibilité, est en elle-même un danger social. Qu'on la combatte par la discussion et par tout ce qui peut éclairer et enflammer Topinion publique ; c'est le devoir des publicistes chrétiens. L'erreur commence quand on veut que l'Etat se charge de la controverse en usant de la contrainte et de la proscription. Il n'a le droit de frapper que des actes attentatoires à sa sûreté et au droit public; il n'a pas celui de frapper des idées et des tendances, quelque dangereuses qu'elles lui paraissent. Tant que l'idée fausse et dangereuse n'a pas pris corps et ne s'est pas traduite dans un attentat à la paix publique, elle doit demeurer impunie, sinon nous ouvrons la porte à une sorte d'inquisition civile qui ne s'arrêtera nulle part. Tant que la Société de Jésus n'a pas prêché ouvertement la révolte, elle doit jouir des bénéfices du droit commun, — si on ne veut pas que la
funeste doctrine du salut public remplace toutes les libertés civiles et religieuses. Grâce à des théories semblables et à l'argument du péril, Louis XIV serait justifié d'avoir révoqué Tédit de Nantes; la minorité protestante mettait en danger la constitution de la société française telle qu'il la concevait. Il s'ensuit que les vieux-catholiques peuvent avoir cent fois raison dans leur polémique contre l'Eglise de l'infaillibilité sans que pour cela le gouvernement prussien ait le droit de transformer cette polémique en articles de loi s'attaquant non à des faits précis et à des actes délictueux, mais à des idées et à des tendances.
Dès que M. de Bismarck fut décidé à engager la lutte contre le catholicisme, il s'y prépara avec sa résolution accoutumée. Il semblait qu'il fClt suffisamment armé par la législation de son pays pour avoir raison de toutes les résistances : un passé récent montrait les ressources qu'elle fournissait au despotisme de TEtat. En réalité, Tindépendance de l'Eglise n'avait jamais été reconnue en Prusse. L'Eglise protestante évangélique n'avait joui du système synodal et des sérieuses garanties qu'il
LA POLITIQUE BELIGIBUSE DE LÀ PRUSSE. ilS
offre par son caractère représentatif que sur la rive droite du Rhin ; dans toutes les provinces de la monarchie, on s'était contenté de faire régir les Eglises par des consistoires placés sous la direction de superintendants, espèce d'évêques à moitié civils, représentant avant toute chose la suprématie de l'Etat. Un conseil supérieur siège à Berlin sans être une vraie délégation deTEglise, car il n'émane pas de ses libres choix. Quant à l'Eglise catholique, ses relations aivec l'Etat ont été réglées par la bulle du 11 avril 1827, qui déterminait le nombre des évoques et confiait leur élection aux chapitres sous la réserve d'un droit d'élimination laissé h l'Etat. La bulle fut complétée par le gouvernement prussien, comme le concordat conclu avec Napoléon l'avait été par les articles organiques. L'ordonnance 4u 30 janvier 1830 portait que tous les actes ecclésiastiques, y compris ceux du pape, ne pourraient être publiés qu'avec l'agrément de l'Etat, qu'aucune affaire ecclésiastique ne pourrait être portée devant des juges étrangers, que le clergé serait formé dans les universités et dans les séminaires agréés par le pouvoir, qu'enfin un recours contre ses empiétements serait toujours ouvert auprès de rautorité civile. Cette ordonnance fut maintenue malgré le bref papal du 30 juin 1830, qui la qualifiait de scandaleuse.
176 IX LIBERTÉ RELIGIlfUSE EN EUROPE.
On le voit, l'Etat disposait de tous les moyens nécessaires pour avoir le dernier mot dans les querelles ecclésiastiques, et Ton savait fort bien en Prusse que ce dernier mot n'était pas |une vaine parole. En effet, l'Etat avait fait sentir sa lourde main aussi bien dans l'Eglise protestante que dans l'Eglise catholique à la première occasion de conflit. Le roi Guillaume III était un grand ami de l'union des Eglises ; il avait pensé que la différence entre le luthéranisme et le calvinisme n'avait plus de raison d'être. C'était une opinion très-large et trèsrespectable en elle-même ; malheureusement il ne se contenta pas de la professer en chrétien, il voulut la réaliser en roi par des décrets impératifs. Il réfuta les objections selon le procédé des théologiens couronnés depuis Constantin; les quelques Eglises luthériennes qui ne partagèrent pas ses vues furent persécutées, leurs pasteurs destitués; on vit un bataillon de grenadiers conduire à sa chaire un prédicateur que repoussait la commu-. nauté. Le roi Guillaume III avait composé dans ses loisirs une nouvelle liturgie qui modifiait profondément le culte réformé; naturellement elle était la meilleure qu'on pût imaginer à ses yeux et à ceux de ses conseillers. Il n'hésita pas à l'imposer à toutes les Eglises : elle devint une règle obligatoire pour les candidats au saint liiinistère; les
lA POLITIQUE RELI6I1USE DE LA PRUSSE. 177
résistances furent rudement châtiées. Le roi appliquait aussi sans scrupule le fameux principe formulé par Orotius pour la plus grande satisfaction de la tyrannie religieuse : Cujus est regio^ ejus est religio^ la religion du prince est celle du pays. — Triste situation que celle où l'on a autant à redouter là piété d'un prince que ses vices, parce que les effusions de sa ferveur se transforment eu ordonnances exécutoires sous peine de prison ou d'exil !
Le roi Guillaume III ne fut pas plus tolérant pour le catholicisme. Le pape avait soumis la célébration des mariages mixtes à des conditions qui en faisaient de véritables apostasies du protestantisme. Le gouvernement prussien s'était toujours opposé à ces prétentions, et il avait trouvé uiî appui dans l'esprit libéral et éclairé de l'archevêque de Cologne, Ferdinand-Auguste de Spiegel. Son successeur, Clément- Auguste , était animé des sentiments les plus contraires ; c'était un fougueux ultramontain. Il n'eut rien de plus pressé que d'exagérer les exigences de Eome et de frap-» per de condamnations abusives le professeur Hermès, dont la tendance conciliante contribuait à l'apaisement des esprits. Le gouvernement ayant essayé vainement de le ramener à une conduite plus sage, le fit enfermer dans une forteresse. L'ar-
chevêque n'en sortit que sous le règne suivant, mais sans reprendre son siège, qui fut occupé par un coadjuteur. Cependant il gagna sa cause en réalité, car le bref de la cour de Rome sur les mariages mixtes fut appliqué sans résistance dans son diocèse. Il semble qu'un gouvernement qui peut fermer la bouche aux opposants en les jetant sans jugement en prison est suffisamment garanti contre eux. Le gouvernement prussien ne Ta pas pensé : la forteresse est le moyen des grands jours; parce qu'on peut finir par couper le cou à son adversaire, il ne s'ensuit pals qu'on ne doive le garrotter en attendant. C'est à une législation savante à forger les chaînes qui lui ôteront toute liberté d'action.
Nous avons vu la lutte entre le catholicisme et le gouvernement prussien éclater à l'occasion des professeurs non-infaillibilistes , que les évêques soumis au nouveau dogme voulaient destituer.
Ces évoques se réunirent de nouveau dans cette même ville de Fulda, où à la veille du concile ils avaient fait entendre une timide protestation contre le nouveau dogme. Ils en adressèrent une en sens contraire à l'empereur Guillaume. Celui-ci leur répondit par ces paroles, qui ne laissaient place à aucun accommodement : c Je suis obligé de xbaintenir les lois e;!(istantes et de protéger se-
Ion ces lois ehaque Prussien dans la jouissance de ses droits. > Cela signifiait que toutes les destitutions épiscopales des non-infaiUibilistes seraient considérées comme nulles et non avenues. C'était créer aux évoques une situation très-difficile, car ils se voyaient sans défense contre des opinions qu'ils devaient considérer comme hérésies depuis leur soumission, et qui seraient enseignées désormais en toute liberté jusque dans les instituts destinés à former leur clergé. La suppression de la direction spéciale des affaires catholiques dans le ministère des cultes à Berlin était un symptôme inquiétant : cet acte de résolution indiquait que le gouvernement voulait s'occuper directement des affaires de- l'Eglise catholique sans s'astreindre à consulter les intéressés.
Des mesures plus graves étaient déjà décidées. Trois lois furent proposées dans la première session de 1872, qui devaient mettre aux mains du gouvernement les moyens les plus efficaces pour prévenir toute résistance. La première, comprenant ce qu'on peut appeler les délits de la prédication, fut proposée au HeicAstag. La manière dont elle fut introduite est empruntée aux procédés de la comédie. M. de Bismarck la fit réclamer par la Bavière. Le ministère bavarois vint pousser un grand d'alarme dans le parlement de l'empire, et se dé-
i80 LA LIBERTÉ RELIGIEUSE EN EUROPE.
clara impuiôsant contre Téloquence des curés du royaume. Le chancelier prussien eut l'air de prendre ces terreurs au sérieux et pressa rassemblée, qui était aux derniers jours de la session, de parer à un si grave péril. On sait que le lion profite souvent de la chasse du chacal qui fait lever le gitier à son profit. La loi réclamée fut votée à la vapeur, selon l'expression d'un député, comme si la maison brûlait et que le sauvetage ne pût être retardé d'une heure. Elle était ainsi formulée : « Tout ecclésiastique qui dans Texercice ou à l'occasion de ses fonctions traite des affaires de l'Etat devant une assemblée, de manière à mettre en péril la paix publique, peut être condanmé à deux ans de détention dans une prison ou dans une forteresse. > Cette loi a provoqué une opposition sérieuse en dehors même du camp catholique, comme on peut s'en convaincre par l'excellent livre de M. Constantin Franz, intitulé la Heligion dulibéralisme national (1), qui renferme une protestation éloquente contre la politique religieuse de M. de Bismarck. L'auteur fait remarquer avec raison que l'Etat n'était point désarmé vis-à-vis des excès de la parole publique, dans quelque lieu qu'ils se produisissent,
(1) Die Religion des National»Liberalismus, von Gonstan* tin Franz. Leipzig, 1872. «
que le dïoit commun suffisait pour les atteindre et les châtier, qu'en conséquence la loi nouvelle est une loi d'exception, une loi de guerre. L'application en est très-délicate. Se représente-t-on la prédication chrétienne surveillée par la police et l'orateur sacré continuellement sous le coup d'un procès-verbal! N'est-ce pas lui enlever toute dignité, toute puissance morale, que de sceller ainsi ses lèvres? Les .termes de la loi sont assez élastiques pour que le langage austère de la conscience chrétienne flagellant les grandes iniquités sociales soit considéré comme coupable. Le prédicateur aura donc le droit de tonner contre les péchés du peuple, et il devra se taire devant ceux des puissants? Les Etats du sud de l'Amérique, avant la guerre de sécession, avaient donc raison de proscrire les prédicateurs qui, ne trouvant pas l'esclavage dans la Bible, le disaient tout haut? Si la religion est réduite à écraser le faible et à respecter le fort, elle ne mérite plus que le mépris public. En dehors de la politique, le champ de la morale tout entier lui appartient; vouloir lui interdire de signaler le mal partout où il lui apparaît, c'est la condamner à l'abjection et à l'impuissance. Jamais les saints ne se sont tus, dit Pascal, pas plus les prophètes à Jérusalem que saint Ambroise à Milan. Qu'on veuille bien remarquer que
rinterdiction de toucher à la chose publique, même au point de vue moral, ne porte que sur la critique ; l'apologie est non-seulement permise, mais approuvée. On sait qu'elle a été portée jusqu'au scandale par ces courtisans qui s'appellent les prédicateurs de cour. Nous avons entendu autrefois dans ce genre en Allemagne les platitudes 1q^ plus honteuses; ce n'était rien comparé à ce dont ont retenti les chaires évangéliques au lendemain de la guerre. Parfois le pavé de l'ours est tombé de ces hauteurs sacrées; nous n'en voulons d'autre preuve que le fameux sermon prêché dans la cathédrale de Berlin au retour de l'armée d'invasion sur cette parole d'Abraham au roi de Sodome: « Non, du brin de fil à la courroie de la chaussure, je n'accepterai rien de ce qui t'appartient. :> C'était dans la pensée du maladroit flatteur une allusion à la piété allemande, qui ne devait rien prendre à l'irréligion française. On comprend quelle cruelle ironie renfermait ce texte au lendemain de la conjuête de l'Alsace et de la Lorraine devant une armée enrichie de butin ! Par bonheur, la fameuse loi contre les délits de la chaire n'était pas encore rendue, sinon on ne sait ce qui fût arrivé. L'un des orateurs les plus influents du parti gouvernemental, M. de Gneist,^ recommandait la loi au nom des principes chrétiens qui nous ordonnent la sou-
mission à l'autorité établie ; il oubliait que Jésus- Christ a parlé de rendre à Dieu ce qui lui est dû avant de parler de César. Les gouvernements ont toujours la propension de lire l'Evangile à la façon de Napoléon P% qui n'y a jamais trouvé que ces deux commandements : « Obéissez à l'empereur et accomplissez le service militaire ; c'est la loi et les prophètes. * Ces exégètes à grosses épaulettes sont les plus dangereux ennemis dp livre sacré, dont on ne réussira jamais à faire le code de la servitude et de la lâchfeté.
La, loi sur l'inspection des écoles a suivi de trèsprès celle sur les délits de la chaire ; elle a été également votée avec une rapidité foudroyante à la fin d'une session. Un orateur du congrès de Cologne exprimait la pensée que le chancelier devrait bien imiter dans les affaires religieuses la tactique de }Sl. de Moltke. Il nous semble qu'il doit être satisfait, et que jamais la théorie des mouvements tournants n'a été mieux appliquée. On s'est fait en France les plus fausses idées sur la loi d'inspection des écoles ; on s'est imaginé qu'elle était un retour aux Tarais principes, qui veulent que l'école publique dépende des autorités laïques, afin d'être ouverte. à toutes les communions; c'est une erreur complète. L'école primaire garde en Prusse son caractère confessionnel, bien qu'un certain progrès
ait été réalisé au bénéfice des minorités, qui peuvent stipuler quel genre d'enseignement religieux elles réclament. L'innovation consiste en ceci : dans la commune, l'inspection, qui était de droit confiée aux ministres du culte comme présidents des pères de famille, devient une délégation directe et toujours révocable du pouvoir politique, même dans les éçîoles dont la fondation est due non au gouvernement, mais à l'initiative de patrons généreux.
Cette législation tend à Texcès les ressorts de la centralisation dans ce domaine de l'instruction qui avait toujours joui en Allemagne d'immunités exceptionnelles. L'indépendance, Tinitiative communale, sont absolument sacrifiées; les écoles libres comme les écoles publiques sont subordonnées au pouvoir central, qui prétend leur donner à toutes la même impulsion, disons mieux, la mêm^ consigne, et marquer de son effigie toutes les jeunes intelligences. Les commentaires donnés à la loi dans les débats qu'elle a provoqués dans les deux chambres sont peut-être plus graves que la loi elle-même; ils reviennent à déclarer qu'il s'agit de se garder contre la religion de l'ennemi héréditaire, d'empêcher les provinces d'annexion plus ou moins récente d'élever leur nationalité particulière, grâce à leur religion et à leur langue, au-
LA POLITIQUE RELIGlEUSl! DE LA PRUSSE. 185
dessus de la grande unité germanique. La question de la langue joue un grand rôle dans les préoccupations du gouvernement prussien; il voudrait détruire ce vivant symbole du passé, cette langue si bien nommée langue de la mère ou dei la patrie, si douce et si sacrée à l'opprimé, et avec elle la religion récalcitrante qui se plie mal aux soumissions forcées. C'est la raison que le chancelier a donnée sur tous les tons quand il a bien voulu s'expliquer, car au début de la discussion il demandait un acte de foi implicite qui revenait à dire : € Vous ne demandez pas de compte à la Providence, ne m'en demandez pas davantage; seul je vois tout, je sais tout. » Il a cru nécessaire à cette occasion de faire une profession de piété éclatante : « Pour ce qui, dans mon discours, concerne l'aveu et la profession d'une foi vivante et chrétienne, je n'hésite à la faire ni devant le public ni devant ma maison. Ma foi vivante, évangélique et chrétieone m'impose le devoir dans le pays où je suis né, et pour le service duquel Dieu m'a créé, de défendre la charge qui m'est confiée, non-seulement contre les faiseurs de barricades, mais contre ceux qui oublient qu'ils sont faits pour consolider les bases de la société et non pour les ébranler. » L'éminent orateur a éprouvé le besoin de donner à cette foi évangélique quelques appuis matériels
contre ses opposants, et il ne s'est pas fait faute d'exagérer outre mesure le péril du nouvel empire, pour qu'on lui fournît les moy^s de supprimer l'opposition elle-même.
Une troisième loi fut présentée dans cette même année 1872 au Beichstag de l'empire, c'est celle qui supprime l'ordre des Jésuites et tous les ordres à lui affiliés. L'affaire fut engagée par de nombreuses pétitions venues de tous les points de l'Allemagne, et sans nul doute très-encouragées de haut. On se souvenait sans doute que M/de Bismarck s'était déclaré prêt à combattre aussi bien l'Internationale noire que l'Internationale rouge. Il serait fastidieux (îe nous arrêter aux débats soulevés par cette proposition. Nous y retrouverions le même impératif catégorique de la part du maître, une opposition vaine de la part de la fraction catholique du jReichstag^ la même souplesse empressée de la gauche, qui cette fois a déclaré hautement qu'elle apportait ses principes ^n safcrifice sur l'autel de la patrie ; enfin la même docilité chagrine de la chambre haute, qui ne résiste que juste assez pour donner du prix à son abandon final. Triste spectacle que cette comédie' parlementaire qui transforme les assemblées en chancelleries légalisant xdes décrets dictatoriaux ! La loi contre les Jésuites méritait cependant la peine
LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE LA PBUS&E. i87
d'être sérieusement discutée, car elle engageait des principes constitutionnels très-graves. Elle se résume dans les deux articles suivants : P Les membres de la Société de Jésus ou des ordres qui lui sont affiliés peuvent être exclus du territoire sur simple mesure de police, même quand ils possèdent Tindigénat allemand ; 2** la Société de Jésus et les congrégations qui sont en rapport avec elle sont bannies de l'empire allemand. — M. Constantin Franz, qui n'est point catholique, critique cette législation draconienne avec une franchise éloquente. Il insiste sur la dangereuse latitude donnée au pouvoir civil par l'expression si vague « des ordres en relation avec les Jésuites. » Il fait remarquer avec raison qu'en réalité depuis le concile, la pensée mère de l'ordre des Jésuites a prédominé dans le catholicisme, qu'il est trèsinutile de les frapper seuls, que d'ailleurs la loi est bien impuissante eu face d'adversaires si habiles, qui ont su rompre ou traverser des mailles législatives bien plus savamment ourdies; — qu'on ne parvient par de tels procédés qu'à enflammer le fanatisme et rendre la vitalité à une Eglise qui, constituée comme elle l'est aujourd'hui, ne vit que par la guerre et aurait tout à perdre à la liberté et au calme. — La juste antipathie qu'inspire l'ordre fameux et funeste qui a poussé le catholicisme
aux extrêmes en extirpant de son sein tous les éléments libéraux fait que beaucoup de bons esprits approuvent l'expulsion des Jésuites de l'empire d'Allemagne. Il est très-vrai qu'on leur applique ici leurs propres maximes, et qu'on ne fait aux révérends Pères que ce qu'ils déclarent hautement vouloir faire à tous leurs adversaires religieux partout où ils seraient les plus forts. N'oublions pas néanmoins que dans de pareilles mesures la liberté elle-même est en cause. Si nous ne savons pas la respecter, même quand il s'agit de ses pires ennemis, nous n'aurons pas le droit de l'invoquer en notre faveur, sans compter que ces persécutions mesquines ne font que grandir le péril que l'on redoute et rendent aux plus tristes causes une espèce de dignité morale.
On ne sait trop ce qui pouvait manquer au gouvernement prussien après le vote de ces lois pour régler d'une façon dictatoriale toutes les affaires ecclésiastiques. Dans l'école comme dans l'Eglise, on ne pouvait enseigner que ce qui lui convenait; ses inspecteurs et sa police lui aôsuraient le silence des opposants; les ordres mili-
tants de l'Eglise étaient sous le coup d'une loi de proscription.* Ce n'était pourtant pas assez pour € l'empire évangélique. > Il n'y a pas lieu de s'en étonner, on ne s'arrête pas dans la voie de là contrainte religieuse; frappera moitié, c'est frapper inutilement; l'adversaire qu'on exaspère sans le briser est devenu plus dangereux.
Il faut aussi reconnaître que la passion a parlé plus haut que la logique. Les quatre lois que le gouvernement prussien vient de faire voter ont suivi de très-près l'allocution par laquelle le pape a condamné sa politique persécutrice. Il avait eu un premier démêlé avec le saint- siège lorsqu'il s'agissait de remplacer le comte d'Arnim, qui vient d'exercer avec tant de distinction les fonctions diplomatiques les plus délicates dans notre pays, en y portant un esprit élevé et large qui a singulièrement facilité le traité de la libération. de notre territoire. M. le comte d'Arnim devait avoir pour successeur le cardinal de Hohenlohe, qui aurait représenté non plus seulement le royaume de Prusse, mais l'empire d'Allemagne. Cette prétention n'avait pas été acceptée au Vatican. Les Etats particuliers ont seuls à traiter avec le pape pour la nomination de leurs dignitaires ecclésiastiques; Tempire, à ce point de vue, n'a aucun motif de se
faire représenter. Le seul but de M. de Bismarck
d90 LA UBEETÉ RELIGIEUSE EN EUROPE.
était de peser davantage sur la curie romaine pour en obtenir des concessions. Ce n'est pas le cardinal Antonelli qu'on eût pris à un piège aussi grossier. Le pape ne veut pas non plus d'ambassadeur ecclésiastique, par Ja raison bien simple qu'il semblerait reconnaître par là que sa souveraineté a revêtu un caractère purement spirituel; c'est la dernière des concessions qu'il fera. Son refus péremploire avait déjà causé à Berlin une vive irritation, qui devint une véritable fureur après l'allocution du saint-père.
On connaît toute la véhémence de Pie IX. Rien ne l'abat ni ne le décourage ; il n'est pas possible de refuser son respect à cet indomptable vieillard, quelque jugement que l'on porte sur l'influence fatale de son pontificat, qui a tout poussé à l'extrême. Privé de sa couronne temporelle, relégué dans son Vatican, il en a fait le Patmos d'une cause irrévocablement vaincue ; sa parole enflammée ne cesse de défier tous les pouvoirs, y compris celui de l'opinion libérale, qu'il foudroie tous les jours. Ces protestations, il est vrai, ne lui attirent aucun péril, et sa véhémence donne la mesure de la liberté dont il jouit. L'Italie y trouve une ample réfutation de la légende du pape captif. Ce qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, c'est cette énergie dans l'anathème, cette verve intarissable
LA POLITIQUE R£LI6I£nS£ D£ LA PRUSSE. l91
de Tinvective sacrée, qui dénote une vieillesse aussi vigoureuse qu'irréconciliable. Le jour où le saint-père stigmatisa la Prusse, il fut mieux inspiré que de coutume sur ce trépied de colère qu'il quitte rarement. Il est vrai qu'il avait quelque raison de se plaindre. Il ne recula pas devant les mots blessants. On comprend l'effet qu'ils produisirent à Berlin, dans cette cour où Ton joue aussi à l'omnipotence. Parler ainsi de la sainte Allemagne, qui prétend faire marcher la Divinité sous ses drapeaux, quel crime de lèse-majesté ! C'était vraiment la guerre des dieux. L'allocution papale fut mise à l'interdit, et l'on poursuivit les journaux qui la reproduisireïit. La vraie réponse fut la présentation des quatre projets de loi destinés à compléter l'œuvre d'asservissement si bien commencée. ' 11 est à remarquer que la seule loi libérale qu'on attendait, celle sur le mariage civil, n'a pas fait partie des projets soumis aux chambres eu 1873. Elle ' paraissait bien moins urgente que les autres au gouvernement prussien, on le comprend, c'est une loi de liberté générale ! La législation d'exception et de contrainte est infiniment plus pressée. Cette fois elle ne laisse rien à désirer. Le clergé catholique est enlacé de liens aussi étroits que les popes russes, avec cette différence que le pouvoir dont il dépend est étranger et même hostile à sa croyance.
La législation proposée en janvier 1873 le prend au moment même où il se forme et se prépare à entrer dans les ordres, et le suit jusqu'au terme de sa carrière en lui faisant partout sentir le joug de l'Etat. La première loi le contraint à recevoir son instruction dans les universités nationales ou dans les séminaires autorisés; ceux-ci ne sont tolérés que dans les villes sans université, et doivent offrir les mêmes garanties que les établissements de l'Etat. Les candidats à la prêtrise -échappent ainsi entièrement à la direction de l'épiscopat. Au terme des études préparatoires, ils subiront un examen pour fournir la preuve qu'ils sont prêts à la docilité. Ces dispositions rappellent le mot si connu de Napoléon, qui demandait un clergé habillé ^à la française. Le gouvernement de l'empereur Guillaume veut un clergé non-seulement habillé, mais éduqué à la prussienne et digne de rappeler les grenadiers du grand Frédéric. La même loi soumet à une inspection rigoureuse les petits séminaires. Les jours de ces établissements sont comptés; ils ne peuvent ni s'accroître en nombre ni recevoir de nouveaux élèves. Les évèques ne pourront instituer que des ecclésiastiques approuvés par l'Etat. Une seconde loi règle minutieusement les conditions de l'entrée dans une Eglise nouvelle; elle est faite évidemment à
LA FOLITIQUB RELIGIEUSE DE LA PRUSSE. d93
rintention du vieux-catholicisme, et jette en quelque sorte un pont entre les deux Eglises. Les formalités exigées se réduisent à peu de chose : une déclaration et une rétribution modique à l'Etat. La troisième loi soumet to^s les cas de discipline ecclésiastique, toutes les condamnations épiscopales-à une haute cour de justice, qui donne toujours le dernier mot au pouvoir civil; l'appel comme d'abus y prend une importance et une gravité qu'il n'a jamais eues en France. Il est formellement stipulé que les juges décideront d'après leur sentiment. Une dernière loi est destinée à limiter le pouvoir disciplinaire de l'Eglise, de telle sorte qu'elle ne puisse jamais frapper tin acte approuvé par l'Etat. Tl lui est interdit de se soumettre à des jugements qui émaneraient d'une autorité ecclésiastique étrangère à la nationalité allemande. La papauté est directement visée dans cet article. .
On ne/ sait vraiment plus ce qui reste de pouvoir aux évêques catholiques prussiens ; une pa- * reille législation en fait de simples préfets ecclésiastiques. La loi qui est de beaucoup la plus grave et la moins acceptable pour eux est celle qui ferme leurs grands séminaires et leur enlève entièrement Tinfluence sur la formation de leur jeune clergé. Nous savons bien que l'on prétend que le, protestantisme est soumis à lu même légis-
lation, mais le gouvernement a bien soin de faire remarquer qu'elle ne change en rien sa situation. Lui ordonner d'envoyer ses futurs pasteurs aux universités, c'est lui commander de suivre sa propre coutume et son premier intérqt. Les questions disciplinaires n'y ont aucune importance. Il y a une véritçLble hypocrisie politique à soutenir que les lois nouvelles sont fidèles au grand principe de l'égalité des cultes. Au reste, la discussion générale n'a laissé planer aucun doute sur ce sujet. Elle s'est ouverte le 15 janvier. Les tribunes regorgeaient de spectateurs, l'émotion était grande; on sentait que c'était la partie dernière qui se jouait. Cependant le grand attrait manquait.
M. de Bismarck était absent; à la suite du remaniement ministériel qui avait tant occupé l'Allemagne, et qui n'avait été de sa part qu'une évolution dans le sens de la grande unité germanique, il voulait se donner la satisfaction de diriger de loin l'imbroglio parlementaire et d'en tenir les fils sans sortir de son cabinet. Il savait que son intervention était inutile, que la majorité était assurée. Il n'avait rien de* nouveau à dire, il n'était donc pas nécessaire de faire entendre à la chambre cette parole saccadée, familière, impérative, profondément halîile dans sa négligence impertinente, qui n'avait plus trouvé de résistance
depuis les triomphes de 1866. Il n'avait nul besoin de redire à TAUemagne quel grand chrétien il était, ses déclarations précédentes sufiSsaient à l'édification générale. M. de Bismarck était remplacé par le docteur Falk, ministre des cultes, qui est raide comme un major du grand Frédéric. Son langage est sec et hautain; il a au moins l'avantage de ne pas jeter de fleurs sur les mesures oppressives. Il les signifie à l'assemblée comme la consigne du jour, et il ne prend pas la peine de les étayer par une argumentation subtile. Le professeur perce néanmoins dans l'homme politique, témoin ce mot de son discours du 15 janvier : « Nous sommes devenus plus concrets, nous avons pris conscience des droits de TEtat, Voilà pourquoi il faut voter les lois proposées, » — en d'autres termes, nous en avons fini avec ces vaines abstractions qui s'appellent le respect xiu droit et de la justice ; nous avons dit adieu à cette idéologie qu'on nous a tant reprochée. Le D"" Falk ne se trompait pas; le concret^ comme il l'entend, triomphe sur toute la ligne. Dans son second discours du 17 janvier, il déclarait sans artifice que, si l'Etat et l'Eglise sont égaux dans le domaine moral, l'Etat doit toujours avoir la supériorité dès qu'on aborde le domaine légal. Cela revient à dire que l'Eglise a tous les bénéfices de Tégalité dans le domaine
abstrait, à la condition que TEtat ait tous les pouvoirs dans le domaine concret; le droit est une théorie, la force est seule réelle. Le ministre s'est attaché avec le plus grand soin à rassurer l'Eglise évangélique, à établir que, si elle était atteinte indirectement par la loi nouvelle, elle n'avait rien à redouter, pas plus que le christianisme en soi, qui a tout à gagner à la haute culture, et qu'en définitive, il n'était pas loisible à l'Etat d'abandonner les jeunes générations à une autre influence que la sienne.
M. Falk a trouvé des alliés puissants dans rassemblée. Il a été tout d'abord soutenu par M/ de Benningsen, l'ancien ministre du roi de Hanovre, qui apport^ au nouvel empire toute l'ardeur d'un néophyte; il accable de sa loiirde éloquence ceux que ses maîtres veulent écraser, et les accuse de fomenter partout la révolution. Convenons que nul parti n'a rendu des services plus signalés* à la politique ministérielle que la gauche de la chambre des députés. On se souvient de son abdication apîrès Sadowa. Le chemin de Vienne, où s'étaient engagées les armées triomphantes de la Prusse, avait été pour elle le chemin de Damas. Aussi, au retour triomphant du roi et de son grand ministre, n'eut-elle rien de plus pressé que de lui offrir ses hommages et de faire litière de tous les principes
qu'elle avait défendus au noiù des libertés parlementaires. Elle lui apportait les clefs du trésor national, qu elle avait voulu si longtemps fermer à ses ambitions militaires. C'était livrer du même coup les droits du parlement. Elle aussi devenait concrète, La gauche n'a pas depuis lors démenti une seule fois sa docilité. Elle n'a protesté contre aucune violence de la dernière guerre, et ce n'est que sur les bancs du radicalisme extrême que les principes d'humanité qui semblaient faire l'honneur du libéralisme moderne ont été invoqués. Uniquement préoccupée de l'agrandissement de la patrie allemande, elle se soucie fort peu de l'empire évangélique, car elle professe une véritable animosité contre la religion ; aussi est-elle disposée à voter toutes , les mesures qui fortifient l'Etat contre TEglise, dans l'espoir que ce sera la religion en soi qui en souffrira. Elle ne cache point ses convictions à cet égard; on peut s'en convaincre par les discours de son chef, le célèbre D" Virchow. Voici en résumé son argumentation : « Les lois proposées seraient fort dangereuses par le pouvoir exorbitant dont elles investissent le ministère des cultes, si on pouvait supposer qu'une influence cléricale ou piétiste pût jamais prévaloir. Un tel danger n'est pas à craindre. La lutte aujourd'hui est engagée entre la culture laïque et la
culture ecclésiastique. Celle-ci a pu^au moyen âge rendre quelques services; de nos jours elle représente l'obscurantisme. Il faut en triompher à tout prix, d autant plus qu'en réalité elle est l'alliée naturelle de l'ennemi héréditaire. L'Etat a le devoir de se défendre contre elle, il n'a que faire des clefs du ciel. La religion lui est parfaitement inutile : il n'est pas vrai qu'elle fortifie la morale; on ne saurait le soutenir après la triste palinodie des évêques allemands au lendemain du concile. Que TEtat ne songe donc qu'à se défendre. Sans doute il doit respecter la foi individuelle, voire l'Eglise locale; les associations, surtout celles qui s'appuient sur la hiérarchie, n'ont aucun droit. Ce qui importe dans les circonstances actuelles, c'est d'affranchir l'Etat et de le rendre omnipotent contre elle. » Admirable libéralisme qui prend en pitié ce pauvre Etat prussien armé jusqu'aux dents, avec ses caporaux et seâ forteresses, et qui demande qu'on TafiFranchisse de ces gênes misérables qui s'appellent la liberté des cultes et le droit des minorités !
Le parti catholique s'est défendu de son mieux. Il aurait eu le beau rôle, si on ne s'était souvenu de ses principes, qui accordent à l'Eglise tout ce que le gouvernement prussien réclame en faveur de l'Etat pour écraser les résistances de la con-
science/ Un de ses membres a même été assez franc pour faire l'apologie du Syllahus en plein parlement. Il a évidemment contrarié la tactique de ses amis politiques, qui ont multiplié les plus belles déclarations en Thonneur de la liberté religieuse. En entendant ses principaux orateurs, on se rappelait ce mot de l'Ecriture : t Eh quoi? Satll est-il avec les prophètes? » Il est aussi étonnant de voir des ultramontains champions des libertés civiles et religieuses qu'il Tétait de rencontrer le rude soldat d'Israël prononçant de saints oracles. On ne saurait nier que M. Windthorst n'ait défendu'son parti avec un rare talent qui n'a rien de clérical dans la forme, car il brille par l'ironie incisive et le feu oratoire : il rappelle par quelques côtés l'éloquence enflammée et sarcastique de Montalembert. Il ne s'est pas privé de flageller le libéralisme apostat de la gauche. Réfutant l'argument si dangereux tiré de l'alliance des catholiques avec l'étranger, M. Windthorst le retourne contre ses adversaires, il a essayé d'établir que la politique nouvelle de la Prusse a pour origine ses relations avec l'Italie; à l'entendre, l'Italie est le Mephisto du Faust allemand, et le mène à sa perdition. L'orateur a résumé son discours par ces mots hardis : « Avec cette législation artificieuse, vous voulez consommer le meurtre de
l'Eglise, non par le fer, mais par Tempoisonnement lent. » Il n'a point hésité à déclarer que pour lui et ses amis il demandait le libre régime américain. Il est étrange de retrouver dans une bouche ultramontaine la fameuse devise de Cavour : VEglise libre dans l'Etat libre. Vérité en deçà de nos frontières, — erreur jau delà! M. Windthorst a été appuyé dans cette revendication hardie par un député radical, M. Duncker, qui n'a pas consenti à sacrifier ses principes w tout-puissant chancelier. C'est le seul auxiliaire que les catholiques aient rencontré avec M. de Gerlach, qui a fait sa rentrée à la chambre le jour même où s'ouvraient ces grands débats. Représentant de l'ancien parti conservateur, il est demeuré fidèle aux opinions de sa vie en combattant la nouvelle politique de son pays au nom même de ses principes, par malheur trop colorés d'un piétisme presque catholique. Où il a eu pleinement raison, c'est quand il a assimilé au mauvais radicalisme politique toutes les mesures dictato-
riales tournées contre la religion. Le ministre Falk a beau chercher à distinguer les lois qu'il proposait de celles du même genre qui ont tant compromis la révolution française; il ne fait autre chose que suivre la tradition jacobine"!
La discussion générale fut arrêtée par un scru-
pule auquel on n'avait pas d'abord attaché une grande importaûce : oi;i s'aperçut qu'on se heurtait à des articles formels de la constitution. Nous comprenons très-bien qu'on n'y eût pas songé : cette feuille de papier, comme l'appelait dédaigneusement le précédent roi, n'est pas gênante; on en fait ce qu'on veut selon le vent qui souffle. Cependant le texte était précis; il était plus commode après tout de le changer que de le tourner. L'article 15 de la constitution disait : « L'Eglise évangélique et l'Eglise catholique romaine, ainsi que toute autre société religieuse, administrent et règlent leurs affaires en pleine liberté. » Le gouvernement proposait d'ajouter ces mots : mais elles restent soumises aux lois et à la surveillance de VEtat. Il voulait également qu'il fût spécifié que c'était (Zâ57i5 ces mimes conditions que chaque société religieuse conservait la jouissance de ses institutions et fondations. L'article 18 de la constitution portait primitijVement que le droit de nomination, de proposition, d'élection et de' confirmation pour les places de l'Eglise était supprimé en tant qu'il n'appartenait pas à l'Etat et ne reposait pas sur le patronat ou des titres légaux particuliers. L'adjonction suivante était proposée: « Cette disposition ne s'applique pas à l'emploi des ecclésiastiques dans l'armée et dans des éta-
blissements publics. Du reste, la loi fixe les droits de l'Etat relativement à l'éducation, à remploi et au renvoi des ecclésiastiques, et fixe les limites du pouvoir disciplinaire ecclésiastique, > Les quatre lois proposées étaient le commentaire naturel des modifications demandées à la constitution.
Les modifications constitutionnelles et les quatre lois proposées furent renvoyées à une même commission. Le rapport fut déposé très-promptement ; cependant il fallut de toute nécessité mettre entre la première et seconde lecture des réformes constitutionnelles un délai de vingt et un jours, d'après les règles mêmes fixées par la constitution pour tout débat qui a pour objet de la modifier. Une fois le délai légal passé, la discussion a été militairement conduite. La chambre des députés a voté les réformes .constitutionnelles dans le cours du mois de février et les quatre lois en quelques séances du mois de mars. La majorité a pensé qu'elle s'était suffisamment expliquée dans la discussion générale; aussi a-t-elle laissé passer dédaigneusement les discours et les. amendements du centre, se contentant de quelques mots brefs et hautains. M. Virchow a pourtrant saisi cette occasion pour développer de nouveau sa thèse contre tout droit d'association. Il ne veut qu'une poussière d'indi-
vidualités isolées que l'Etat pourra pétrir à son gré selon le type d'une culture de pins en plus irréligieuse. Quant aux représentants de l'Etat, ministres et conseillers, leur argumentation était fort simple et pouvait se résumer ainsi : quianor minoT leo. Le seul incident digne de remarque est la protestation très-modérée du conseil supérieur de l'Eglise évangélique protestante, qui a élevé une plainte timide contre le pouvoir disciplinaire que s'attribue l'Etat dans la législation nouvelle. Il a obtenu un adoucissement insignifiant du texte primitif; seulement cette intervention a failli lui coûter cher, car la chambre, appelée à discuter l'article du budget qui le concerne, a été sur le point de le supprimer pour lui apprendre à garder le rôle subordonné qui convient à un corps ecclésiastique prussien ; il n'a été sauvé que par un discours du ministre des cultes. La chambre des seigneurs a eu l'honneur d'une intervention personnelle de M. de' Bismarck dans le débat sur la réforme constitutionnelle qui s'est engagé devant elle le 10 mars. Ce n'est pas que les orateurs du côté droit fussent bien redoutables; ils ont répété en l'affaiblissant la protestation des catholiques de la chambre des députés. Le discours du chancelier est l'un des plus caractéristiques qu'il ait prononcés. Il a reconnu que les lois proposées et
le changement constitutionnel qu'elles nécessitent n'ont d*autre but que de faire face à une situation aggravée. Les garanties constitutionnelles avaient été formulées dans un temps où Ton n'avait rien à redouter de l'Eglise catholique, où elle prêtait un appui sincère au gouvernement ; elle ne doit s'en prendre qu'à son esprit d'opposition manifesté dans les dernières élections, si aujourd'hui le pouvoir supprime ces garanties. Cette argumentation est étrange, il en faut convenir ; elle fait dépendre la sanction du droit le plus sacré du revirement delà politique. M. de Bismarck semble dire à l'Eglise : Soyez bien sage, et votre conscience sera respectée; votre liberté religieuse sera le prix de votre docilité. On pourrait lui répondre que cette liberté est bien inutile aux Eglises qui s'attellent au char de l'Etat; celles-là sont assurées de sa faveur. Il nous avait semblé jusqu'ici que les garanties constitutionnelles étaient précisément destinées à préserver le droit àans les mauvais jours contre les tentatives de l'arbitraire. M. de Bismarck s'est livré aux plus singuliers développements historiques; non content d'évoquer la grande ombre de Conradin contre l'ennemi héréditaire, il a eu recours aux souvenirs classiques les plus démodés, il a rappelé le sacrifice dlphîgénie pour montrer que le pouvoir sacerdotal a
toujours fait la guerre au pouvoir royal. On ne s'attendait guère à voir Calchas et Agamemnon dans cette affaire. Le puissant ministre terminait son discours par une menace de démission. Le vote ne s'est pas fait attendre. Une fois le changement constitutionnel Voté, les quatre lois sont implicitement adoptées. Il n'y a plus qu'à les appliquer; on peut se ûerhYempire concret et évangélique pour être assuré que cette législation ne reposera pas à l'état d'arme savante dans l'arsenal de Berlin.
Les divers partis religieux n'ont pas attendu la fin des débats pour exprimer leur avis motivé. La Nouvelle Gazette évangéliqm^ organe du conseil supérieur de l'Eglise protestante, reconnaissait que ces lois étaient excellentes en tant qu'elles frappent l'Eglise de Rome. On pouvait s'attendre à ce que les protestations viendraient du catholicisme allemand. En effet, plusieurs évoques prussiens ont pris l'initiative de la résistance morale. L'évêque d'Ermeland a le premier élevé la voix. Déjà, en septembre 1872, il s'était vu refuser une audience de l'empereur, qui voyageait
dans son diocèse, parce qu'il n'avait pas voulu faire une déclaration de soumission à l'autorité civile impliquant son adhésion aux mesures sévères (Jéjà prises contre la Société de Jésus; on a même été jusqu'à lui retirer son traitement.
Toutes ces sévérités n'y feront rien; la conscience catholique ne sera pas si facilement domptée. Depuis que les dernières lois ont été présentées, d'autres évêques prussiens ont également protesté. L'évêque de Paderborn et M. Ledochowski, archevêque de Posen, ont tenu un langage très-ferme. Ce dernier, recevant une adresse des doyens de son diocèse, leur a répondu : « Si un jour, ce dont Dieu me préserve, j'étais tenté de chanceler, le souvenir de votre déclaration me rendrait le courage et la décision. » La Crermania^ l'organe principal du catholicisme allemand et l'un des journaux les plus répandus, déclare nettement que, puisque le gouvernement veut la guerre", il l'aura; — que des milliers de prêtres ont renouvelé leur serment de fidélité dans les mains de leurs évêques pour soutenir ce que le journal appelle un saint combat pour les droits de la conscience.
Ces réclamations individuelles n'ont pas suffi. Les évêques prussiens ont envoyé à l'empereur une adresse collective des plus énergiques, dans
LA' FOLITIÛTTE RELiaiEUSS DE LÀ PRUSSE. 207
laquelle ils déclarent que, si les lois nouvelles étaient acceptées, elles seraient un empiétement des plus graves sur la liberté de l'Eglise catholique, et qu'elles léseraient les prescriptions qui appartiennent à l'essence même de leur Eglise ; ils n'y pourraient voir qu'une tentative d'extermination de leur culte. La lutte est donc sérieusement engagée, et elle est de nature à être poussée à outrance. Le gouvernement sera forcé de sévir avec vigueur, s'il ne consent pas à réduire la législation nouvelle à une lettre morte; elle ne peut être efficace qu'en étant implacable, et il sèmera ainsi la plus vive irritation dans les cœurs. Comme toujours, l'Eglise persécutée grandira en véritable influence, et deviendra le ferment de trouble et de désunion qu'il redoutait. C'est la fatalité d'un pareil système qu'on est condamné à en tirer les dernières conséquences, lors même qu'on voudrait s'arrêter en route. Il n'y a pas de milieu entre une impuissance ridicule qui irrite sans frapper, ou une violence détestable qui exaspère en frappant. Ce n'est pas encore le résultat le plus fâcheux d'une politique semblable; nonseulement elle enfante la haine chez les persécutés, mais elle démoralise à fond l'Etat qui méconnaît le droit le plus sacré.
Une voix courageuse vient de se faire entendre
de l'autre côté du Rhin, du sein même du protestantisme germanique; c'est celle de M. Constantin Franz dans son livre sur le Libéralisme national^ auquel nous avons déjà fait plusieurs emprunts. Il vaut la peine de recueillir ses avertissements courageux et éloquents. Nous laissons à M. Franz l'entière responsabilité de ses jugements; ce n'est qu'à son propre pays qu'on a le droit de tenir un tel langage. S'attaquant d'abord à la nouvelle législation des cultes, il en fait ressortir le caractère dangereux et arbitraire. « Les lois d'exception, dit-il, sont la banqueroute de la justice dans un pays ; elles sont un aveu flagrant d'impuissance. Singulier spectacle que celui d'un empire armé en guerre qui, malgré ses soldats et ses milliards, ne peut résister à une poignée de prêtres avec sa législation ordinaire ! Est-ce que cette grande puissance serait frappée de faiblesse dès qu'il ne s'agit pins de batailles qui se gagnent avec les fusils à aiguille? » S'élevant plus haut que les incidents de la lutte actuelle^ M. Franz signale tout ce que la gloire et la prospérité actuelles de l'empire allemand cachent de germes funestes. Il se demande si les ministres qui recourent si promptement à la violence contre la religion n'auraient pas découvert les pieds d'argile du colosse d'airain, les bases chancelantes de la nouvelle Germanie ? Ces bases.
d'après lui, ne sont plus ces solides fondements de l'Allemagne des grands jours qui s'appuyait sur la foi et l'enthousiasme; il déclare qu'elle repose aujourd'hui sur le militarisme et le mercantilisme ; Is. patrie des penseurs, ajoute- t-il, est enivrée de ses triomphes matériels et ne croit plus qu'à la force. Combien n'était-elle pas différente à l'époque de la guerre de l'indépendance! Que l'on compare les chants d'un Kôrner, animés du patriotisme le plus pur, aux pauvres rapsodies des Tyrtées de la dernière guerre d'invasion ! M. Franz en donne des exemples tristement comiques. Ce qui n'est pas comique à ses yeux, c'est l'état moral de ses compatriotes', qu'il dépeint sans ménagement. A l'en croire, ils n'ont pas seulement rapporté notre argent, mais ils ont pris nos travers en les exagérant et en les alourdissant. Berlin voudrait imiter Paris et le remplacer comme ville du monde ; elle n'y parvient pas, car elle ne peut emprunter la grâce et l'éclat de sa rivale. Dévorée d'une fièvre de plaisir et de spéculation, la capitale du nouvel empire ne veut plus que les succès rapides ; c'est une loterie universelle ; la bonne vie allemande est remplacée par les agitations du joueur qui ne croit plus qu'à la chance. Si M. Franz charge ses tableaux, ils sont du moins saisissants
au plus haut degré, La Prusse, dit-il encore, ap-
prend tous les jours qu'il est plus facile d'enrichir un peuple que de le moraliser. Un Etat ainsi constitué a pour adversaire naturel les idées et les libertés, et il ne peut considérer qu'avec une défiance ombrageuse la plus sublime des idées et. la plus sainte des libertés, la religion, qui ne peut admettre ni ses calculs ni ses consignes. De là l'hostilité croissante dans l'empire germanique entre la société religieuse et la société civile, qui sont pourtant faites pour se pénétrer sans se confondre. De là cette notion rabaissée de l'Etat qui cesse d'être le gardien de la justice et de la liberté pour devenir le simple représentant de la puissance publique, chargé de sauvegarder et d'accroître par la force la richesse et la gloire d'une nation en brisant tous les obstacles. « Nous bâtissons, dit encore M. Franz, une vraie Babel au bord de la Sprée. Tout en revient à une politique de force et de centralisation qui porte notre renom jusqu'aux nues; la confusion des langues pourrait bien en résulter pour nous. La centralisation a beau -donner une apparence d'unité au nouvel empire, la division n'en fait pas moins de rapides progrès dans les esprits. Ne voyons-nous pas les anciens partis se diversifier à l'infini, les liens sociaux se relâcher, les relations avec les autres Etats se tendre, la lutte entre l'Eglise et l'Etat s'enveni-
mer ; enfin n'assistons-nous pas à la ruine du droit public en Allemagne, aussi bien qu'à celle du droit des peuples en Europe? Voilà les belles conséquences de notre construction grandiose; plus haut elle s'élèvera, plus profonde sera sa ruine. Une politique qui a pour devise le sang et le fer verra bientôt s'écrouler en poussière l'édifice qu'elle a bâti malgré la splendeur des apparences. En définitive, elle se réduit au culte de la force, et rien n'indique mieux la répudiation du christianisme, sans lequel nulle société ne peut vivre. »
Nous avons laissé parler M. Franz. Il est vraiment remonté au principe de la politique religieuse delà nouvelle Allemagne. Ce n'est pas simplement la religion d'Etat comme autrefois; c'est le culte de l'Etat, tel que Hegel l'avait formulé, l'adoration de la force nationale, la seule religion que la Rome antique ait connue. Voilà, d'après M. Franz, le dernier mot de Fempire évangélique ; on comprend maintenant ce que l'on doit penser de sa prétention à être le représentant ou plutôt le soldat du protestantisme. Il recule bien au delà du catholicisme lui-même, il se rattache à la vraie tradition païenne qui sacrifiait tout à la chose publique, à commencer par la conscience. Le Dieu allemand rappelle à s'y méprendre l'ancienne divinité locale ou nationale, au nom de laquelle la
guerre était déclarée aux peuplades voisines et à leurs dieux. Nous n'exagérons rien; nous savons fort bien que la vie religieuse des individus ne se laisse pas absorber dans la politique, et qu'il y a des trésors de piété sincère et élevée dans les Eglises allemandes. Nous avons connu une autre Allemagne, éprise de l'idéal, vouant à la science libre un généreux enthousiasme, l'honorant par les plus magnifiques travaux. Elle sommeille aujourd'hui; elle se réveillera, n'en doutons pas, et échappera aux, liens dont on l'a chargée.
Une double conclusion résulte pour nous du tableau que nous avons tracé de la politique religieuse de la Prusse. Tout d'abord, il est certain qu'en s' engageant dans une voie semblable le protestantisme se perd* Il n'a d'autre raison d'être que la liberté de conscience. S'il veut recourir à l'autorité en religion, il ne réussira jamais aussi bien que TEglise de*rinfaillibilité; il ne pourra aller jusqu'aux dernières conséquences du système, il devra s'arrêter à mi-chemin, et ce sera tout ensemble odieux et impuissant. A lui de voir si ce succès dégradant lui convient dans le pays qui fut son glorieux berceau! Il est une conséquence plus grave encore de cette politique, qui par malheur ne s'arrête pas aux frontières de l'Allemagne, et gagne de proche en proche comme une contagion
irrésistible. Des législations comme celle qu'a élaborée la Prusse provoqueront des mesures semblables dans les pays où domine le catholicisme ultramontain, et cela d'autant plus facilement qu'il n'aura qu*à suivre ses propres inspirations, qu'à obéir à ses propres principes. S'imagine-t-on où les luttes religieuses poursuivies de la sorte peuvent nous conduire? Elles aboutiraient fatalement aux guerres de religion. On sait que ce sont les plus abominables de toutes les guerres, car, lorsque l'homme s*imagine servir Dieu en se livrant à ses passions, il se croit tout permis et porte dans ses haines l'infini qu'il attribue à la religion.
Sans aller jusqu'à cette extrémité, qui n'est point une chimère après les sanglants spectacles auxquels nous avons assisté au lendemain de ce qui nous semblait le jubilé de 1» civilisation pacifique, la législation prussieniîe, si elle fait école, apportera le trouble le plus fatal dans la crise intellectuelle et morale de notre temps. On sait combien cette crise est profonde : tous les problèmes sont agités, toutes les questions se posent à la fois dans Tordre religieux. On peut être assuré que, dès que la politique nous rendra un peu de répit, l'agitation des esprits sera plus vive que jamais. On ne peut dans un temps aussi tour-
mente arriver aux solutions normales et équitables qu'en respectant jusqu'au scrupule la liberté des consciences et des cultes, sous la réserve du droit commun sévèrement et impartialement appliqué. L'exemple du seizième siècle nous app'rend ce qu'il advient des époques de crise religieuse quand elles ne pratiquent pas la liberté de conscience : elles enfantent des guerres de trente ans. Il ne s'agit plus de conclure une paix de Westphalie, qui n'est qu'un partage de domination religieuse par la démarcation des territoires, il ne s'agit pas même d'un édit de Nantes qui donne des places fortes au culte de la minorité ; le dix-neuvième siècle ne peut oublier qu'après tout il est le fils de la révolution française, qu'il a reçu d'elle cette grande et féconde notion de l'Etat laïque, de l'Etat déclaré incompétent dans les choses de la conscience. Fréquemment démenti dans les faits contemporains, ce grand principe du droit nouveau n'en est pas moins inscrit au plus profond de l'âme moderne. Les faits actuels démontreront avec éclat que les vieux régimes des religions d'Etat ou. même des concordats sont insuffisants à protéger ce droit sacré, et que la paix ne sera assurée que par l'entière indépendance des deux' pouvoirs, comme en Amérique. Là on peut avoir des séminaires et des vicaires apostoliques tant
qu'on veut, sans qu'on crie sur les toits que l'Etat est perdu ; là les divergences religieuses peuvent se multiplier sans que la société soit troublée; là on sait que la pleine liberté est la grande pacificatrice et la seule garantie de Tordre. Les Syllahus et les Jésuites ne peuvent porter atteinte à cette glorieuse constitution de la liberté religieuse, qui a pour considérant la grande parole de Jefferson : « Attendu que la vérité est grande et forte, elle n'a pas besoin de protection. i> Nous sommes^ encore loin de cet idéal dans notre vieille Europe; gardons-nous au moins d'en prendre le contre-pied. Il est faux que sous le régime moderne on ne puisse résister aux empiétements de TEglise que par l'oppression ; qu'on relise lés entretiens intimes de M. de Cavour avec son secrétaire, le chevalier Artom, sur ces questions délicates et qui se présentaient d'une manière si grave et si irritante dans l'Italie nouvelle. Le grand ministre développait un plan admirable qui devait aboutir à l'afeanchissement de l'Eglise pour le plus grand bien de l'Etat; il voulait même se montrer très-large dans la constitution de la propriété ecclésiastique sans tomber dans les inconvénients de la mainmorte. Il était préoccupé du désir d'éviter les fautes de la révolution française, qui se -renouvellent sous nos yeux. Il faut choisir
aujourd'hui entre l'école de Cavour et celle de M. de Bismarck.
Qu'on y fasse bien attention : en suivant la politique 'd'oppression, on forge des armes redoutables pour la démocratie extrême, qui saurait bien s'en servir le joiir où les folies conservatrices la mettraient au pouvoir. Nous ne comprenons pas qu'on ne se hâte point de mettre la foi religieuse au-dessus des atteintes de la souveraineté populaire en lia plaçant en dehors de la compétence de l'Etat. En ceci, comme en bien d'autres choses, Tempire d'Allemagne a donné des leçons èc la démagogie. Il lui enseigne aujourd'hui l'omnipotence du pouvoir civil pour briser les résistances incommodes; elle s'en souviendra. Qu'au moins le parti libéral, dans toutes ses fractions, comprenne la leçon que nous donne la Prusse, qu'il déclare bien haut que l'on n'a jamais le droit de retirer la liberté, même aux ennemis de la liberté, sans renier son principe et sans courir au-devant des plus graves périls et des plus révoltantes iniquités. Nous ne voulons pas désarmer l'Etat, même visà-vis de la religion, qui doit être renfermée strictement dans son domaine ; mais nous n'en repoussons pas moins ce honteux système de prévention qui, sous prétexte de salut pubUc, viole les premiers droits. Si nous nous plaçons au point de
vue des périls possibles de telle ou telle tendance religie.use, nous ne nous lasserons pas de frapper sans savoir jamais si nous avons frappé juste, nous ne sortirons pas de ces calculs de la peur, qui n'ont aucune base fixe. Il vaut mieux demeurer fidèles aux principes et tenir les yeux attachés sur notre étoile polaire, qui est le droit souverain de la conscience.
218 tA LIBERTÉ aELiaiSCSK BN EOBOPX.
Avril 1874.
La crise a marché rapidement en Prusse depuis Tannée 4ernière. Au mois de mai les quatre lois ecclésiastiques étaient promulguées (1). Elles ne tardaient pas à produire leur fruit; le conflit entre le gouvernement et l'Eglise catholique s'est aggravé de jour en jour. Les condamnations à l'amende et les destitutions ont frappé sans relâche le clergé ultramontain. Trois prélats, l'archevêque de Posen et les évêques de Trêves et de Cologne, ont étér jetés en prison pour avoir résisté à la loi et ne s! être pas trouvés solvables des amendes qui leur avaient été infligées. Depuis lors Tarchevêque de Posen a été condamné par la haute cour ecclésiastique supérieure à la destitution pour les motifs suivants : 1) Pour avoir enseigné la religion dans la langue polonaise;
(1) Il vient de paraître en français h Berlin un livre ainsi intitulé : Nouvelle législation prussienne réglant les rapports entre VEtat et F Eglise, Cette publication qui émane évidemment de la chancellerie de Tempire, est un appel à Topinion eu» ropéenne. Par malheur, elle ne contient que les discours de M. de Bismarck^'et du D** Falk, ministre des cultes, sans donner même un extrait de ceux des adversaires. Aussi, cette littérature d'Etat ne changera-t-^Ue aucune conviction. Ce nVst pas une justification, c*est un acte d'accusation qui n*est pas accompagné des répliques.
LA 1?OLITIOU£ BEU6IE08JB DE U. PRtTSSE. 2l9
2) pour avoir publié les décrets de Fulda ; 3) pour avoir transgressé la loi de mai 1873 pour la nomination des .curés; 4) pour avoir refusé de nommer les titulaires désignés; 5) pour avoir excommunié un aumônier antifaillibiliste ; 6) pour avoir refusé de donner sa démission. Ainsi se vérifie ce que nous annoncions Tannée dernière. En fait de répression religieuse on ne peut s'arrêter à michemin ; il fi^ut arriver promptement à la persécution. Le saint-père a écrit à l'empereur Guillaume une lettre énergique dans laquelle il avait le tort de lui rappeler qu'il dépendait de lui de par la grâce de son baptême. L'empereur a répondu en déclinant avec raison cette singulière prétention, mais en affirmant sa ferme intention de poursuivre la même politique religieuse. Il s'est exprimé plus catégoriquement encore dans sa lettre du 37 janvier 1874, à lord Russell, qui avait pris l'initiative du grand meeting protestant à Londres : c Le devoir m'incombe, dit-il, de diriger mon peuple dans une lutte que déjà d^anciens empereurs allemands ont eu, pendant des siècles, à soutenir contre une puissance dont la domination ne s'est montrée, dans aucun pays du monde, compatible avec la paix et la prospérité des peuples. » On ne peut se dissimuler la gravité d'une pareille démarche, qui engage directement le souverain dans les luttes
confessionnelles, et qui en fait un théologien couronné, un Constantin du protestantisme.
Il est vrai que les vieux-catholiques ont été reconnus par lui avec une faveur toute particulière. Ce beau mouvement a perdu une grande partie de l'intérêt élevé qu'il nous inspirait à ses débuts en prenant de plus en plus le caractère d'une Eglise politique, très-utile à M. de Bismarck. Sans doute cette position ne lui enlève pas la part de vérité qu'il contient et ne détruit pas la piété large et éclairée qui anime un grand nombre de ses adhérents. Il n'en est pas moins diminué moralement de tout ce qui lui est accordé en avantages matériels et en privilèges. Il les paye trop cher. Le serment prêté à l'empereur par l'évêque Reinkens, prosterne vraiment l'Eglise aux pieds de l'Etat et ne stipule aucune garantie en faveur de son indépendance. Le congrès des vieux-catholiques, tenu au mois de septembre à Constance, faisait prévoir que la tendance politique l'emporterait bientôt sur le mouvement religieux, sans que l'on pût néanmoins méconnaître les grands côtés de libéralisme et de spiritualité qui distinguent la nouvelle Eglise.
Le gouvernement prussien a été amené à compléter sa législation ecclésiastique. Nous ne pouvons qu'approuver sans réserve la loi sur la constitution de l'état civil et sur le mariage civil obli-
gatoire, promulguée en février 1874. La Prusse a ainsi réalisé un progrès des plus importants qui est une conséquence logique des principes fondamentaux de l'Etat moderne. Les réclamations des deux clergés catholique et protestant étaient des motifs pressants d'adopter la loi, car elles les montraient disposés à abuser d'un injuste privilège pour gêner la conscience des citoyefas. Nous ne pouvons accorder le même. éloge aux deux autres lois proposées aux chambres prussiennes. La première, en date du 18 janvier 1874, a pour but d'interpréter dans le sens le plus restrictif la loi du 11 mai 1873, sur l'éducation et la nomination des ecclésiastiques. Voici son article essentiel : « Quand un emploi ecclésiastique devient vacant, le président supérieur de la province a le droit d'ordonner le séquestre du temporel si : P l'emploi vacant est conféré contrairement aux prescriptions des lois antérieures ; 2° s'il y a des faits qui autorisent à croire que la collation de l'emploi n'aura pas lieu conformément à ces prescriptions. »
La deuxième loi règle l'administration des évêchés catholiques devenus vacants. Les candidats présentés par le chapitre et non agréés par le gouvernement sont passibles d'un emprisonnement de six mois à deux ans s'ils passent outre sur l'opposition qui leur est faite. Au cas où le chapitre ne
procède pas à une élection nouvelle agréée par le gouvernement, le séquestre est mis sur le temporel qui est administré par un commissaire. En ce qui concerne les nominations de vicaires pendant la vacance du siège épiscopal, le droit d'élection pour les nommer passe aux paroisses, si les ayants droit pour la présentatioij à ces charges ne les ont pas pourvues d'une manière conforme aux lois dans un délai déterminé. C'est ainsi que par un détour le gouvernement prussien en vient à là constitution civile du clergé.
De toutes ces lois nouvelles la plus grave est celle qui a été présentée au Reichstag pour tout l'Empire allemand. Nous en donnons le texte sans commentaire :
€ § 1 . Les ecclésiastiques qui ont été révoqués en vertu d'un jugement régulier, peuvent être privés de leurs droits d'indigénat par une décision de l'autorité centrale de leur pays respectif. Aussi longtemps que cette décision n'a pas été prise, la police de leur pays peut leur interdire le séjour en certains lieux ou districts, ou leur assigner une résidence fixe.
€ § 2. Ce qui est prescrit dans l'article P' sur la perte des droits d'indigénat, et sur la fixation du lieu de séjour, s'applique également aux ministres du culte qui auraient rempli des fonctions
ecclésiastiques , après avoir été punis ^n vertu d'une loi de TEtat, pour s'être chargés d'un emploi contrairement aux lois. La police peut, dès l'ouverture de l'information judiciaire, interdire à l'inculpé tels ou tels lieux, ou lui assigner un séjour^ forcé. " '
« § 3. Les ecclésiastiques qui auront été déclarés privés de leur nationalité en vertu de cette loi, ne pourront, sans une autorisation du Conseil fédérd, obtenir l'indigénat dans un autre pays de l'Empire.
€ De même, sans cette autorisation, ils ne pourront être admis à séjourner en aucun autre pays de l'Empire, s'ils ont été expulsés de leur pays natal. »
Une loi pareille, bien que dans le débat la part de la justice ait été quelque peu étendue et celle de l'administration diminuée, n'a pas besoin de commentaires. Elle est monstrueuse. C'est la législation de la révolution française contre les prêtres insermentés dans ce qu'elle avait de plus draconien. Elle confirme tout ce que nous avons dit de la politique religieuse de la Prusse, car elle en est la condamnation flagrante. Le châtiment de l'arbitraire, c'est qu'il ne peut se modérer et qu'il doit se juger par ses propres excès. Malheur à qui met la main dans cet engrenage de la persécution ! Il ne sait où il s'arrêtera.