‹ La liberté religiuese en Europe depuis 1870Chapitre 6 sur 19 · L^ULTRAMONTANISME ET LA POLITIQUE FRANÇAISE. IH · texte numérisé non relu

L^ULTRAMONTANISME ET LA POLITIQUE FRANÇAISE. IH

dans l'histoire des peuples libres. La réaction ultramontaine emprunte d'ailleurs une gravité particulière à la révolution religieuse qui s'est opérée au sein du catholicisme le 18 juillet 1870. Avant la proclamation de Tinfaillibilité du saint-père, il existait en France un catholicisme libéral ; il acceptait la société moderne et la séparation des pouvoirs qui en est la condition essentielle. Ce catholicisme-là subsiste sans doute encore dans les cœurs et les esprits, mais ses partisans ne peuvent plus parler comme autrefois, ils se sont condamnés au silence ou aux ambiguïtés; l'encyclique du pape infaillible ne souflfre plus de commentaires atténuants (1). Or il est certain^ qup la doctrine dés dernières encycliques tend à détruire complètement la distinction entre la société civile et la société religieuse. La réaction ultramontaine qui a commencé sous nos yeux est la mise en œuvre de ce qui a été décidé au concile du Vatican ; c'est la vraie campagne de Rome à l'intérieur qui a été inaugurée.

(1) On peut s*en convaincre par la soumission absolue que l'ordre de TOratoire, auquel apparten'ait le Père Gratry, vient de faire solennellement par l'organe de son directeur. Le Père Petetot déclare dans une lettre récente que désormais tout oratorien est tenu d'accepter le Syllahus dans le sens du aaint-pôre et de repousser non-seulement ce qu'il condamne, mais encore ce qu'il désapprouve.

m Là liberté religieuse en EUROPE.

Nous nous occuperons uniquement des faits politiques qui révèlent le plan de la réaction ultramontaine^ en laissant de côté les exagérations de la presse cléricale, parce qu'elles ne renferment rien de nouveau ; elles ont pourtant cette gravité exceptionnelle, que nos zelanti représentent une cause victorieuse, et qu'il est devenu difficile de les discuter, les exagérés de la presse religieuse étant à cette heure les chefs reconnus et autorisés non d'un parti, mais d'une Eglise. Toute la vie politique de la France est absorbée depuis un an dans l'Assemblée nationale. Pour que la réaction ultramontaine soit possible, il faut qu'elle trouve quelques points d'appui et quelques encouragements à Versailles. Elue dans un moment où le pays se débattait dans une sorte d'agonie et cherchait à échapper à ce mélange d'anarchie et de dictature qui avait marqué les derniers mois de la guerre, l'Assemblée répondait è un profond besoin de réparation et d'ordre. La province, surmenée, harassée par une lutte inégale et les horreurs de l'invasion, fit des élections essentiellement conservatrices, surtout dans les départements en-

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vahis. Au mois de février 1871^ elle remonta souvent au delà de 1830, et Ton vit reparaître bien des débris de l'ancienne noblesse. Hommes de courage et d'honneur, ils avaient largement payé leur dette à la patrie dans une guerre qu'ils avaient condamnée. Le parti légitimiste avait encore un grand mérite, c'était son aversion pour l'empire, qu'il avait toujours conibattu. Il apportait à la nouvelle Assemblée un patriotisme ardent, une indépendance mêlée d'un peu de fierté ; mais il ne pouvait laisser là ses préjugés, qui étaient surtout tenaces dans la question religieuse. On comprend que la tentation fût grande pour les ultramontains, qui avaient une telle carte dans leur jeu, déjouer une grande partie politique. Aussi n'ont-ils pas manqué de l'engager sur le terrain parlementaire ; heureusement le sentiment élevé que l'Assemblée a toujours gardé de sa responsabilité au milieu de nos périls a constamment entravé ces détestables calculs, et l'a sauvée elle-même des entraînements extrêmes.

La terrible crise où la France fut jetée par la guerre civile fournit une première occasion à TÂssemblée nationale de se prononcer sur une question religieuse. M. Cazenove de Pradine proposa de demander des prières publiques dans toute la France. Rien n'était plus respectable que le

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sentiment qui avait inspiré cette proposition ; elle n'en était pas moins une dérogation aux principes modernes. En efiFet les manifestations relig'ieuses ne peuvent faire l'objet d'un vote dans une assemblée politique. <r Quand, on veut fraiter des questions qui intéressent les chrétiens, il faut être chrétien soi-même, ]> disait à ses contradicteurs l'honorable rapporteur du projet de loi. Si une pareille condition était faite aux représentants da pays, le serment du test serait implicitement rétabli.

La question romaine a été le grand moyen d'agitation choisi par le parti catholique pour arriver à ses fins. Il faut se garder de croire que les derniers incidents parlementaires l'aient fait disparaître de nos préoccupations politiques ; elle sera sans doute sans cesse ramenée sous une forme ou sous une autre. Rappelons brièvement les diverses phases qu'elle a parcourues dans cette période de notre histoire politique.

Le clergé ultramontain n'a pas attendu que nous fussions sortis de Ja guerre civile pour commencer sa campagne en faveur du pouvoir temporel de la papauté. Nous ne reviendrons pas sur les circonstances qui ont amené à Rome la royauté italienne. Tout en faisant la part des difficultés politiques qui, à la suite de l'ébranlement causé par h

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^erre de 1870, Tont poussée à cette grave entreprise, il est permis de croire qu'elle s'est montrée trop empressée à profiter de nos malheurs. Le pouvoir temporel n'en était pas moins en lui-même une violation permanente du droit qu'un peuple a de 8*appartenir, sans qu'il assurât à aucun degré rindépendance du saint-père. Nous sommes plein de respect pour Pie IX, la France ne peut oublier la généreuse sympathie qu'il lui a montrée aux jours de ses plus cruels revers. Ce respect ne va pourtant pas jusqu'à nous faire admettre la légende de sa captivité ; la loi des garanties votée par le parlement italien lui assure la position et l'indépendance d'un chef d'Etat, en même temps qu'elle affiranchit de toute entrave et de tout f lacet royal sa souveraineté spirituelle. Le saint^përe s'est refusé à toute transaction ; la chute du pouvoir temporel est à ses yeux le renversement de toutes les lois morales. ^ La concession même des garanties, disait en son nom le cardinal An* tonelli, n'est-elle pas une preuve qu'on veut nous imposer des lois, à nous qui avons été établi de Dieu, interprète du droit naturel et divin? > De pareilles prétentions rendent impossible toute né^ gociation. On ne traite pas avec un dieu; toutes les puissances catholiques de l'Europe y ont renoncé, , '

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Le parti ultramontain ne s'est pas laissé décourager par cette inaction si coupable à ses yeux. 11 est certain qu'il a fondé d'abord quelques espérances sur les profonds calculs de la politique prussienne. Un archevêque bien connu comme l'un des chefs du parti, s'étant rendu à Versailles pendant l'occupation allemande pour plaider la cause de son département, n'a pas hésité à mêler à cette mission des revendications bien étranges dans une bouche française, surtout à un pareil moment. Ce fait a été rendu public, il y a quelques mois, sans avoir été démenti. D'autl*e part, nous avons pu lire récemment dans un journal ultramontain ces mots significatifs : c A la place du prince de Bismarck, un homme vraiment supérieur eût prononcé le mot de la situation en disant : Je prends en main la cause de Bome. Quel service il eût rendu à tous! quelle stabilité il donnait au précaire gouvernement français, et quelle hypothèque à la dette du vaincu meilleure que l'occupation de son territoire! >

Peu de semaines après la signature de la paix, qui était la mesure de l'impuissance et de l'écrasement momentané de la France, im vaste pétitionnement a été organisé par un certain nombre d'évôques français pour demander une intervention, dont la nature n'était pas nettement définie,

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en faveur du pouvoir temporel. Le moment était bien clioisipour surexciter le sentiment religieux. Le meurtre abominable de l'arcbevêque de Paris et de plusieurs prêtres éminents avait provoqué la plus lé^time indignation ; il était facile d'en faire bénéficier la cause ultramontaine. A un point de vue plus élevé, l'heure pouvait sembler défavorable pour provoquer de pareilles agitations. Eh quoi ! voici un peuple qui a été entraîné dans les malheurs les plus inouïs par une suite accumulée d'erreurs et de fautes, il se relève à peine au milieu des débris de sa grandeur matérielle, son salut est au prix de sa régénération. L'Eglise la plus accréditée au milieu de lui, ceUe qui est liée étroitement & son histoire, trouve une occasion solennelle de lui faire entendre une parole grave et austère, capable d'éveiller un écho dans les consciences ; elle se borne à réclamer par la voix de son haut clergé un lambeau de terre comme la condition essentielle du triomphe de la religion !

Que voulaient en réalité les pétitionnaires ? Les naïfs, à qui on n^avait pas fait la leçon, demandaient tout uniment une intervention de la France ; ils se souciaient fort peu des obstacles et des périls: les journaux religieux ont publié un certain nombre de ces pétitions. Celles des évêques étaient bien plus réservées, ils se bornaient à prier le gou-

vernement d'agir diplomatiquement en faveur de la théocratie romaine; mais une telle démarche aurait suffi pour entraîner la politique française dans la voie la plus dangereuse^ car, si Ton s'en tenait aux négociations, c'est que l'on sentait bien qu'il était impossible de faire plus, alors que le pays était encore occupé par les armées étrangères. L'action diplomatique contient une menace, ou elle n'est qu'une vaine parade peu propre à relever la dignité de la nation. Les pétitions poussaient évidemment à une intCTvention, directe pour l'époque où elle deviendrait possible; en attendant, elles étaient un acte d'bo&tilité contre l'Italie, et personne ne s'y est mépris. Qu'importe aux ultramontains ? qu'est-ce que la patrie et ses mesquins intérêts comparés à la suzeraineté pontificale? La campagne du pétitionnement a été conduite avec autant d'habileté que d'ardeur; le mot d'ordre a été donné d'un bout de la France à l'autre. Les signatures ont afflué par milliers. Les instituteurs ont été sommés de faire signer les enfants des écoles, et il a fallu une circulaire ministérielle pour arrêter ce beau zèle dans les départements de rOuest. Quand on faisait remarquer aux ecclésiastiques bien pensants que, d'après la loi, les signataires d'une plStition doivent être majeurs, ils répondaient que la majorité en religion commence

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à la première communion ^ et que la foi n*a ni âge ni sexe. C'est ainsi qu'on est arrivé pour ce premier pétitionnement à un chiffre de plus de cinquante mille signatures.

La discussion qui eut lieu à l'Assemblée le 22 juillet 1871 se termina, on s'en souvient, par le renvoi des pétitions au ministre des affaires étrangères, après des explications qui ôtaient à ce renvoi toute importance politique. Aussi, dès le lendemain de la séance, un nouveau pétitionnement a commencé. Il avait un objet plus précis. Les signataires, au nombre de près de 70,000, demandaient formellement que la France se refusât à envoyer un ambassadeur à Rome. Parlons &anc, cela signifiait la rupture diplomatique avec l'Italie, par conséquent Thostilité avouée. Si Ton en doutait, on n'a qu'à lire la lettre envoyée en novembre 1871 au saint-père par les quarante-six députés de l'Assemblée nationale qui avaient pris Imitiative du mouvement. C'est une véhémente protestation contre les c usurpations sacrilèges de l'Italie ]» et une adhésion absolue à la doctrine des encycliques. La manifestation des comités catholiques de TEurope, à la tête desquels est placé le comité français, n'est pas moins significative; Leur députation a été reçue par le saint^père le 20 janvier. L'adresse présentée par eux était

une amende honorable pour l'apostadie des goavemements qui ont" envoyé leurs ambassadeurs dans la ville éternelle auprès d'un autre souverain que le pape.

La seconde pétition ^ malgré les nombreuses signatures qu'elle a réunies, n'a pu obtenir un débat public. Les rapports des diverses commissions auxquelles les pétitions catholiques avaient été envoyées étaient prêts. L'un d'eiîx, le plus important, avait été communiqué au nonce du pape, qui lui avait donné son entière approbation. On sait aujourd'hui quelle en était la teneur; le rapporteur concluait à ce que l'Assemblée votât Tordre du jour dans les sentiments de son rapport; l'approbation du nonce indiquait suffisamment la nature de ces sentiments. Dans cette pièce encore inédite, Tltalie était sévèrement condamnée pour ses agissements en septembre 1870; en outre le principe du pouvoir temporel était formulé sans ambages comme seule condition de l'indépendance du saint-père. Il est facile de comprendre la gravité d'un tel vote, s'il eût été obtenu de l'Assemblée, surtout avec Tadhésion du gouvernement, dont on se flattait très-haut dans le parti catholique. Par bonheur, Tespoir d'une pareille concession était une pure illusion ; la veille du jour où le rapport devait être discuté, l'ambassadeur près du roi

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d'Italie était nommé; presque immédiatement il partait pour son poste. La discussion elle-même était ajournée; quinze jours plus tard, le 15 mars, un vote de l'Assemblée semblait Técarter indéfiniment. L'évêque d'Orléans, absent au moment de cette décision, parut Iç lendemain à la tribune pour prendre au nom du parti catholique l'engagement de demander dans un bref délai une nouvelle fixation du débat. M. Dupanloup a cédé huit jours plus tard devant l'insistance de M. Thiers; pour ne pas se rendre à l'appel du président de la république, il aurait fallu pousser jusqu'à l'insanité du fanatisme l'oubli des premiers intérêts du pays. Tout le monde sait quelles avances à l'heure même étaient faites h l'Italie;^ il eût suffi de quelques paroles imprudentes pour tout compromettre. Les amis de l'évêque d'Orléans ont bien tort de chercher à l'excuser pour un acte de patriotisme si simple qu'il est à peine digne d'éloges. De leur côté, les ultramontains à outrance n'ont pas hésité à opposer évêque à évêque; Mgr de Versailles a été chargé de rappeler aux catholiques de l'Assemblée qu'ils font actuellement partie de son diocèse, et feraient bien de s'inspirer de ses lumières. Ce qu'il y a de plus grave, c'est que le mouvement ultramontain en dehors de l'Assemblée, bien loin de se ralentir, s'est précipité. Une adresse de protesta-

tion contre le yote du 19 mars s'est couverte de signatures. Une espèce de congrès ultramontaln a été tenu à Paris pour imprimer à cette agitation une impulsion vigoureuse. On peut être assuré que le parti ne désarmera pas; il savait bien qu'il ne réussirait pas du premier coup. Ce qu'il voulait par-dessus toute chose, c'était d'obtenir de l'Assemblée un acte de' foi catholique qui fût comme un jalon nouveau pour le rétablissement de la religion d'Etat. Faire acclamer le pouvoir temporel à Versailles lui paraissait presque aussi important que de le reconquérir à Rome. Bien loio d'être découragé par l'échec qu'il a subi, il a continué à se servir de la question romaine pour soulever les passions à son profit. Il a essayé plus d'une fois de surprendre un vote de T Assemblée, et il n'a pas cessé un instant de tra*vailler au rétablissement de la théocratie romaine. Nous ne devons pas perdre de vue cette m^ nace qui nous a fait courir les plus graves périls. Ne nous lassons pas d'opposer à ces revendications la ferme notion du droit. Prétendre que la liberté de conscience des catholiques du monde entier réclame que cette liberté soit sua* pendue pour la population de Rome, c'est prétendre que la religion a besoin de l'injustice. En outre tout essai d'intervention diplomatique attenterait

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