PARIS. — IMP. L. POUHART-UAVYL, RUE DU BAC
Lettre à M. Duruy, ministre de V instruction publique.
Monsieur le ministre,
Peut-être avez-vous lu, clans les journaux, une lettre que je tiens à reproduire ici v
« Mon cher confrère,
«i Vous savez qu'il s'est formé, sous la direction de M. Paschal Grousset, une sorte d'association littéraire entre des hommes de lettres et des savants de conscience et de volonté : Y Institut libre, qui donne ses leçons boulevard des Capucines, dans 1 établissement des conférences.
« Le directeur de ces cours m'apprend à l'instant que M. le ministre de l'instructfon publique, qui vient d'accorder à MM. Jules Janin , Francisque Sarcej, Joncières, etc., le droit de parler sur les sujets qu'ils ont choisis, « a reconnu qu'il n'y a point lieu de donner suite à « la demande formée pour moi. »
« Je ne sais vraiment s'il me faut remercier M. le ministre de cette exception j'allais dire de cette distinction), mais je puis, à coup sur, m'en étonner. Le sujet que je voulais traiter n'avait rien d'inquiétant, je suppose : c'était
le tableau de la Utiérature française au dix-huitième siècle. Je dis, notez-le bien : littérature. Le programme, la loji'iquc même, voulaient en effet que l'orateur s'occupât beaucoup plus de Diderot ou de Lesage que de Mirabeau ou de Camille Desmoulins.
« Il est certain que j'aurais vu dans le dix-liuitième siècle autre chose que ce qu'y vit M. de Barante et que ce qu'y voit M. Veuillot. Il est certain aussi que les rédacteurs de YEncyclopédie ne sauraient figurer tout à fait dans la classe nombreuse des écrivains agréables. Mais il faut bien prendre l'histoire comme elle est. C'est même une des vertus de cette science, qu'elle ne puisse subir aucune atteinte sous peine de ne plus exister, et qu'elle se soucie médiocrement des modes et des réactions.
" Permettez-moi d'ajouter que, renonçant à notre chère et morale entreprise, je vais m'occuper de réunir sous ce titre, la Libre Parole, les conférences que j'ai eu jadis l'occasion de faire, et que je m'empresserai, que je me ferai un devoir de dédier ce volume à M. le ministre de l'instruction publique.
« Agréez, je vous prie, mes sincères salutations.
« Jules Clabetie. »
Je viens aujourd'hui tenir ma promesse. Ce n'est pas la première fois, monsieur le ministre, que vous voulez bien ni'ôter la parole, mais c'est la première fois que je réclame le droit de parler. Quelques journalistes malveillants ont insinué que vous ne m'aviez interdit la chaire de l'Institut libre que parce que j'avais, au temps jadis, relevé dans vos livres d'histoire certaines peccadilles et certaines erreurs. Pour moi, je vous l'avoue franchement, je n'en veux rien croire. Le ministre abdique les petites susceptibilités de l'homme de lettres dès qu'il a son portefeuille sous le bras, et, pour vous rappeler un mot historique que j'ai lu dans
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Tos abrégés, le roi de France ne venge jamais, paraît-il, les injures du duc d'Orléans.
Non, vraiment, il n'y avait dans cette interdiction aucun levain de rancune. Vous avez trouvé Gresset dangereux, Rivarol excessif et Marivaux révolutionnaire. Les cléricaux vous accusaient de laisser professer librement des gens qui affirment — je ne les démentirai point — queThomme est un singe perfectionné et que Goethe est une édition revue et corrigée, quoique diminuée, du gorille. Vous avez voulu donner, en passant, une satisfaction à vos adversaires, et vous avez doucement égorgé Diderot et d'Alembert sur l'autel de M. Dupanloup, et de monseigneur Veuillot. Rassurez-vous, monsieur le ministre (car je connais vos secrètes préférences), d'Alembert et Diderot se portent encore assez bien.
Je dis que ce senties Encyclopédistes, — à moins que ce ne soitVoltaire ou Rousseau — que vous avez voulu frapper, parce que je ne suppose point que ce soit moi que vous ayez eu l'intention de proscrire. Je n'ai point la fatuité de me croire dangereux.
Il n'y a de dangereux que la vérité. Or, on ne lui retire point la parole par un arrêté. Un décret même n'y ferait rien. Et vous le savez mieux que moi, monsieur le ministre, car l'histoire vous a depuis longtemps appris qu'on ne peut la verrouiller longtemps et longtemps la chasser. Ce sont là de ces banals principes de droit et de morale que vous écriviez quand j'étais encore sur les bancs du collège, que j'ai appris de vous-même et que je n'ai pas oubliés.
C'est, voulez-vous me permettre de risquer le mot, une chose bien maladroite, monsieur le ministre, que cet arrêté qui m'interdisait de prendre part aux cours de rinstitut libre et dont les journaux ont bien voulu entretenir leurs lecteurs en même temps qu'ils publiaient ce discours où vous proclamiez la liberté entière de l'ensei-
gnement supérieur. Vous avez vu quelle importance soudaine prenait ce petit acte d'arbitraire inutile. Les journalistes, qui sont tous plus ou moins diaboliques (M. Dupanloup le leur a dit tout net), n'ont eu garde, comme bien vous pensez, d'oublier de relever le fait et d'en former comme un post-scriptum ironique à votre morceau d'éloquence. Vous m'auriez laissé parler, comme j'en ai le droit, monsieur le ministre, que l'on n'eût pas eu cette occasion excellente de vous prendre sans vert, et une interdiction à la main.
Je sais bien que vous m'avez interdit déjà, voilà quatre ans, de prendre part aux conférences publiques. Ce n'était pas alors à l'Institut libre, c'était au Grand-Orient de la rue Cadet J'avais parlé de Béranger, un dimanche, devant des auditeurs qui m'avaient paru sympathiques ; je l'avais fait en toute conscience, quitte à me faire accuser d'être en retard sur l'esprit public, — ce qu'cfn n'a point manqué d'affirmer, — et de venir entretenir les gens de poëtes oubliés. Ma parole vous sembla d'un accent désagréable. Il me fut défendu bien vite de parler dorénavant en public. Je ne suis point fâché de réimprimer ici la conférence qui me valut ce teto et que je di&tribuai alors à quelques amis. En vérité, si l'on ne peut, dans une chaire libre, risquer un mot sans craindre qu'il ne soit, deux heures après, le sujet du rapport de l'inspi^cteur qui écoute; si l'on doit étouffer l'émotion qui vous saisit, la passion qui vous emporte; et si le geste est épié, la phrase tournée et retournée comme un habit dont on visiterait les doublures, mieux vaut renoncer à ces conférences, à ces entretiens, à ces cours, renoncer à la parole, et reprendre la plume, qui, du moins, obéit, et, toute frémissante, sait encore transformer la souffrance en ironie et la protestation en hommage.
Mais permettez-moi, monsieur le ministre, de répondre par une question à une interdiction que vous auriez peut-
être désirée sans réplique. Supposez un moment que ce cours, que Ton m'avait proposé de faire, au lieu d'être (ce qu'il est pour des confrères plus favorisés que moi) une œuvre de dévouement à l'instruction publique, eût été, au contraire, une question de nécessité absolue. Supposez, en un mot, que j'eusse attendu pour vivre ces émoluments de professeur libre. L'homme que vous frappiez ainsi dans son existence avait-il vraiment mérité d'être condamné à ne point vivre? Je ne parle point pour moi, notez-le bien.
Et puis, monsieur le ministre, en laissant de côté tout argument personnel, comment expliquer qu"il puisse encore se trouver une interdiction à la libre parole d'un honnête homme, dans un temps où, excepté les ennemis de la science, tout le monde reconnaît que la France a besoin de lumières, qu'elle manque de savoir, qu'elle est terriblement teintée de sombre sur cette carte d'Europe dont la géographie a changé et que l'on ne divise plus maintenant d'après les montagnes ou les fleuves, d'après les races ou les divisions arbitraires tracées au crayon par les faiseurs de traités, mais logiquement et d'après le degré d'instruction des gens, leur moralité et leur savoir. Comment croire que l'on puisse empêcher de parler ceux qui veulent bien donner leur temps et le peu de science qu'ils tiennent de leurs devanciers à ceux qui ont besoin d'apprendre? Toute interdiction, qu'on y songe bien, ne frappe pas seulement celui qui en est l'objet (et je vous prie de croire, monsieur le ministre, que je mets de côté, je le répète, ma personnalité en parlant aint-i), elle frappe aussi, d'un môme coup, tous ceux qui attendaient la parole du professeur et qui voulaient bien en profiter.
En vérité, c'est que le moment est curieux et l'époque pour ainsi dire, climatérique. La France subit une crise. Nous sommes tous, plus ou moins, à cette heure douteuse, artisans de lumière ou de ténèbres. Laissez, laissez,
monsieur le ministre , laissez parler ceux qui ont une vérité à dire et qui la veulent dire loyalement.
Et permettez-moi justement, monsieur, de vous rapporter certains menus propos que nous échangeâmes, quelques amis et moi, un soir du mois passé. Peut -être ne vous serat-il pas indifférent de connaître ce que pensent des gens de cœur, jeunes pour la plupart, qui ont déjà marqué leur place et qui l'occuperont avec honneur, je l'espère pour eux du moins et pour nous.
Ne prenez pas mes compagnons pour des pessimistes. Ils ont fortement enraciné en eux-mêmes l'espérance et la foi. Ils souffrent et s'irritent, il est vrai, de toute injustice et de toute abdication; ils ne sont pas de ceux qui passent indifférents ou en dilettanti à travers le monde et qui regardent la vie comme un spectacle, sans même se donner la peine de le sifiler. Mais c'e'fet bien pour cela que je les estime et que je les aime. Ils savent encore protester; ils peuvent se sentir à la fois embrasés d'enthousiasme et de colère, les deux grandes vertus qui s'en vont, dédaignées ou raillées, comme tout ce qui est beau et tout ce qui est bon.
L'un d'eux est médecin, l'autre était professeur et vous a, voici deux ans, adressé sa démission; le troisième est un de ces hommes de lettres qui prennent au sérieux la dignité de leur profession et tiennent haut le drapeau chimérique dont tant d'autres font un haillon. Ces trois mécontents sont des gens honnêtes qui demandent à vivre honnêtement et sans se baisser.
Comme nous en étions à passer en revue la plupart des questions qui agitent ce temps fiévreux, — ou plutôt, car c'est bien la vérité cruelle, qui ne troublent point la quiétude de son atonie, — quelqu'un d'entre nous s'avisa de dire (et ne croyez pas qu'il commit un paradoxe) qu'il y aurait, comme jadis Ledru-Rollin le fit pour TAngieterre,
un livre profondément poignant à écrire sons ce titre douloureux : De la décadence de la France.
— Et pourquoi pas, fit l'homme de lettres fces diables de gens agissent toujours de prime-saut)? je me chargerais volontiers, pour ma part, de montrer combien tout s'effondre dans ce monde littéraire, qui, dirait Hamlet, est 7wrs de ses gonds comme les autres. La France littéraire, comme la France industrielle, ne vit plus, ne tient plus le premier rang que par Y article de Paris. Futilité , c'est sa devise. L'opérette égorgille le théâtre avec ses sauteries taillées en scies, le roman se meurt d'anémie, le livre se vend, aujourd'hui que tout le monde lit, deux fois moin& qu'au siècle dernier, où il coûtait dix fois plus cher. Nous avions une grande chose, la critique; la critique menace ruines. C'est, en effet, voyez, une vérité bien constatée et parfaitement acceptée, ce me semble, que la critique littéraire disparaît de jour en jour. Non pas qu'on la déteste dans les gazettes, mais volontiers proclamerait-on que cela est gênant et que cela tient de la place. Interrogez un secrétaire de rédaction, il vous répond tout net que l'article Variétés est un obstacle à la onise en pages. On ne saurait décemment couper en deux, allonger ou raccourcir une étude littéraire, tandis que le fait divers se plie admirablement aux nécessités du tirage. De là sa force. 11 est plus coura/nt, d'un placement plus facile et de dimensions plus commodes. L'article, au contraire, et en particulier l'article littéraire, veut dans le journal prendre ses aises; il s'étend, il se prélasse, il se carre dans les colonnes; il est orgueilleux, et il a le droit de Tètre. Aussi certainesgens lui gardent-ils rancune de cette fierté. Le jour où il a été dit que « parler d'un homme ou citer un livre, c'est \\n faire une réclame, » la critique littéraire a été frappée au cœur. Il est admis à peu près partoutque le compte rendu d'une œuvre dramatique, quelque
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médiocre qu'elle soit, doit être publié en temps utile et que le public s'y intéresse très-certainement ; mais personne n'oserait affirmer que la critique d'un livre soit d'un intérêt bien grand pour le lecteur. J'ai entendu poser ceci en axiome : Un article iihlio graphique n'est lu que par deux personnes : V écrivain qui le signe et celui qui a composé le litre dont on parle. Rien n'est moins vrai, sans doute, mais essayez donc de prouver le contraire! On vous verra parler tout à votre aise du dernier vaudeville des Folies-Dramatiques, du chef-d'œuvre des Folies-Marigny, d'un acte quelconque joué au théâtre Saint-Pierre; mais avisez-vous de mettre sur le tapis un roman, un livre d'histoire, un volume de critique, on vous tournera le dos. Il est entendu que ce sont là simplement des réclames.
" En vérité, il est bouffon de constater que tous les lundis sans exception des gens d"un talent rare^ s'empressent de nous annoncer que la pièce de M. Jules Renard a ou n'a pas réussi, tandisqu'on laisse paraître, sans en dire un mot, des œuvres dignes d'attention, de bons et parfois de beaux livres ; car les livres qui valent la peine d'être lus peuvent encore compter. J'étais étonné, l'autre jour, en lisant la table décennale de VAmiée littéraire de M. G. Vapereau, de la quantité d'ouvrages vraiment remarquables que l'on a publiés depuis une décade. Encore pourrais-je citer bien des lacunes. Oui^ vraiment, notre décadence a des soubresauts robustes; mais ces soubresauts-là, qui les voit, qui les constate etqui s'en inquiète? La foule connait-elle ce maître livre de M Littré qui s ai^TpeWeles Études sur les Barbares? Le public lisant n'a-t-il pas pour tout ce qui pen.-e et veut le contraindre à penser le dédain le plus écrasant? La critique se meurt! Savez-vous bien que cela est un symptôme?
« Pour moi, je-prévois, non sans un certain effroi, le moment où M. Sainte-Beuve, ne défendant plus ses idées qu'à la tribune du sénat, — il s'en acquitte bien, et c"est
quelque chose; — où M. Cuvillier-Fleury, dormant sur ses palmes vertes, ne faisant plus que de courtes apparitions au Journal des débats : où M. de Pontmartin, quittant pour le roman la causerie littéraire; où M. Philarète Chasles, le juge magistral des littératures étrangères, ne gardant que sa chaire du Collège deFrance, d'où il laisse tomber sa parole ardente; où M. Jules Levallois, s'enfermant avec les moralistes, interrogeant avec son honnêteté ferme et douce la Conscience moderne; où M. Montégut traduisant après Emerson et Shakespeare tant d'Anglais que nous ne connaissons pas, nous nous trouverons définitivement réduits à juger la littérature, les hommes et les livres nouveaux sur les notes rédigées par les éditeurs et les annonces de librairie. — ou bien encore (ce qui serait plus triste et ce qui peut, hélas! arriver) à né plus les juger du tout.
« Reste l'ijistoire. C'est encore là que les forces vives de la patrie se sont réfugiées. A lire le rapport sur les études historiques de MM. GefFroy, Zeller et Thiénot, on éprouve une certaine satisfaction et l'on est un peu consolé. Oui, l'histoire est toujours puissante. Encore faudraitil ajouter que les grands travaux de ces derniers temps nous viennent de l'exil et que les voix qui nous parlent le plus haut ressemblent à des voix d'outre-tombe. Et puis comparez ces travaux historiques français à ces vastes compositions que signent les Américains ou les Allemands. Michelet, Louis Blanc, Quinet, Guizot exceptés (et ceux-ci sont bien éloignés de la génération qui est entrée en lice depuis 1848), avons-nous un Prescott ou un Bancroft? Ces Américains morts ont laissé là-bas des disciples, et l'école historique des Etats-Unis marche au premier rang et nous devance. Avons-nous un homme pareil à ce Grote, qui ressuscite tout un peuple, — et quel peuple ! la Grèce, — toute une civilisation, tout un monde. Les Anglais sont fiers de lui comme les Allemands le sont de Tii. Mommscn, qui refait l'histoire de Rome, ou de Gervinus, le hardi
penseur qui d'un coup cVœil vaste embrasse l'histoire tout entière du dix-neuvième siècle. A nous les monographies, les fouilles patientes et curieuses; aux étrangers, les grands coups d'aile et les découvertes qui ouvrent à l'humanité des jours nouveaux.
— Ce que vous dites là des lettres, fit celui d'entre nous qui est médecin, je pourrais, avec plus de raison peut-ètTe, le dire des sciences. La science a ses Gervinus et ses Grote, qui s'appellent AYirchow et Ch, Darwin. Vous parlez du rapport adressé au ministre par des professeurs distingués sur \e progrès des études historiques en France : lisez une brochure fort curieuse et fort instructive que vient de publier un professeur agrégé de la faculté de médecine de Paris, médecin de l'hôpital Saint-Antoine, le docteur P. Lorain, que je ne connais pas autrement que par ce travail sur la Réforme des études médicales par les laboratoires. Ce M. Lorain est un praticien qui a voyagé en Allemagne, en a visité les hôpitaux, les éT,abli6sements scientifiques, et en est revenu à la fois rempli d'admiration et, quoiqu'il veuille le dissimuler, d'humiliation. L'admiration, comme bien vous pensez, ne s'adresse qu'aux Allemands. Hélas 1 sur le terrain scientifique, les Allemands sont devenus nos maîtres. Or nous étions les leurs autrefois. Mieux que nous ils étudient l'anatomie pathologique, riiistologic, la physique et la chimie médicales, la physiologie expérimentale, tant d'autres choses, lorsque nous nous attachons à ne plus voir dans la médecine que son expression la plus simple, l'hygiène. Et savez-vous d'où vient la supériorité des Allemands? D'une simple cause, qui est une chose considérable : la multiplicité et le parfait agencement des laboratoires. Lisez, encore une fois, cette brochure de M. Lorain. Vous y verrez tout ce que l'Allemagne sacrifie d'argent et de soins à ses hôpitaux, quels examens doit subir un candidat, par quelle
série de travaux doit passer l'élève avant de conquérir ses diplômes, quelle prodigieuse science un docteur allemand doit amasser avant d'arriver même à cet examen d'état après lequel il aura le droit d'exercer la médecine. Pauvre science, traitée en Cendrillon dans notre France, ils te donnent là-bas la première place au foyer, la meilleure part au budget ! Ils ne comptent point lorsqu'il s'agit d'apprendre. Le laboratoire de Berlin coûte 3 millions de francs, comme celui de Bonn. Le laboratoire de Greifs- Avald (Prusse) a coûté 150,000 thalers; celui de Gœttingue, 100,000 thalers. Et vous croyez que l'Etat intervient toujours dans ces dépenses? Point du tout. Laissez là les habitudes françaises. Le seul petit Etat de Bade a donné 100,000 thalers pour le laboratoire de chimie d'Heidelberg. Tandis que nos savants n'ont, pour tenter leurs expériences que de misérables appareils, les Kiihne, les Helmholtz, les Jean MûUer, les Bunsen ont des collections merveilleuses de microscopes, de kymographions, de myographions, d'appareils électriques, etc Le laboratoire du savant et grand Helmholtz, à Heidelberg, est célèbre. « Tous les physiologistes, en Europe, dit le docteur Lorain, y accomplissent mi pèlerinage. « Ces pèlerinages-là valent mieux que ceux qu'on fait, dans notre belle France, à Notre-Dame de la Salette ou à Xotre-Dame d'Auray. Les Allemands en sont aux miracles de la science, quand nous en sommes, nous, aux miracles de Benoît Labre.
— Ah! cela est triste vraiment, reprit-il; ce mouvement de recul me navre. Sans doute nous avons encore et nous pouvons opposer aux Allemands Claude Bernard, Ch. Robin, "Wiirtz, Claude Bernard surtout, qui est peutêtre le plus grand physiologiste de son temps. « Vous venez me demander ma voix pour l'Académie, lui disait ^L Legouvé l'autre jour; pourquoi la demander? C'est moi qui suis fier de vous la donner : vous êtes un homme de génie. " Eh! oui, nous les avons encore, mais bientôt nous ne les
aurons plus. Et quels successeurs viendront après Alexandre? Quelle sera la monnaie de M. de Turenne? Nous avons porté la lumière chez les autres; les Geoffroy Saint-Hilaire et les Lamarck ont été les précurseurs des Virchow et des Darwin, mais de ce feu sacré nous n'avons point gardé le foyer. Nous sommes perdus, cela n'est point douteux, si l'on ne révolutionne pas radicalement l'enseignement des sciences. Elle est aujourd'hui, cette science, quoi qu'on fasse et quoi que disent les mandements pieusement furibonds, la maîtresse du monde. La force d'un pays, comme la force d'un homme, est tout entière dans sa pensée. Eh Lien, je vous le jure, la pensée de la France s'affaiblit, la matière cérébrale est moins volumineuse qu'autrefois. Nous avons eu peur des fusils prussiens : leurs universités sont bien plus terribles que leurs armes à aiguille. Les Autrichiens fuyaient devant ces engins nouveaux ; nous, — et c'est plus humiliant, ce me semble, et plus douloureux, — nous rougissons devant la science allemande. Il nous faut, pour découvrir quelque vérité, ouvrir les livres qu'on imprime de l'autre côté du Rhin, et lorsque quelque étudiant nous vient de Bonn ou de Berlin, et qu'il nous parle de l'état scientificiue de son pays, nous nous taisons étonnés, et nous écoutons comme un Espagnol du temps des rois catholiques devait écouter un compagnon de Colomb à son retour du Nouveau-Monde. Il y a, en effet, un monde nouveau de l'autre côté du vieux Rhin allemand. La science marche là-bas à pas de géants, et si nous ne nous hâtons point, nous aurons, nous aussi, notre Sadowa, — le Sadowa de l'ignorance.
" De laboratoires, en effet, de ces laboratoires qui sont comme la bibliothèque du praticien, nous n'en avons pas; de salles d'anatomie, nous n'en avons pas davantage. Nos salles d'anatomie, le docteur Lorain les appelle des cJiarniers, et il a raison. Je voudrais vous les montrer; après avoir vu, vous demeureriez incrédule. Souvent ni eau ni
serviette pour se laver et s'essuyer les mains. Des amphithéâtres de dissection sans une tablette, sans une armoire, sans une chaise. Les garçons des morts portant les cadavres dans leurs bras, mal payés, réduits pour vivre à arracher les dents des cadavres, à leur couper les cheveux et à les vendre. Dans plusieurs hôpitaux, — c'est M. Lorain qui ledit, — la femme même de l'homme de l'amphithéâtre aide son mari à charrier, à recoudre les morts. Et je ne parle pas des vieux hôpitaux, comme la Pitié ou l'Hôtel-Dieu, mais des nouveaux, des plus somptueux. Avisez-vous de réclamer, on ne vous répondra point. Tenez, voici une note de la brochure en question : «Je ne puis me décider à « quitter cet objet de justes récriminations et de réflexions « tristes, sans rappeler que l'on a construit des hôpitaux par « ordre administratif, sans donner satisfaction à nos vœux « légitimes. Oui, on élève des hôpitaux, on y enfouit des « millions ^o«r sornjHîiosité extérieure, et on affecte de les « disposer suivant un plan qui a été blâmé et refusé offi- « ciellement par les médecins; et l'indifférence des masses « permet ce fait comme n'exerçant aucune influence fâ- « cheusesurles rapports de la nation avec l'administration, « Nous, médecins, nous affirmons que les malades manque- « ront d'air, qu'ils seront exposés à l'infection purulente, « à la fièvre puerpérale; nous protestons, mais en vain. " A-t-on besoin de tant s'inquiéter delà science? D'ailleurs, depuis Molière, on ne croit plus aux médecins en France, mais aux charlatans. Vive l'empirisme ! Eh! bien, à Berlin, l'illustre Du Boys Reymond est logé dans le plus heau quartier de la ville, en face le palais du roi.
« Chez nous donc, point de laboratoires Et les musées '? Misérables. Le musée Dupuytren, si peu complet, reste toujours dans le même état Les baraques foraines oii ion montre pour vingt-cinq centimes les modèles en cire des maladies sont plus riches que ce musée scientifique. Il faut voir en revanche les collections d'Angleterre! Pourquoi
chaque hôpital n'aurait-il point son musée patholog'ique, comme en certains hôpitaux étrangers, en Russie par exemple? Que devient le Muséum d'Histoire naturelle au jardin des Plantes? On sacrifie ce jardin de la science, le hàtiment où les Daubenton, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Dumérihont enseigné, à ce Jardin d'Acclimatation et de higli-life, où vont les curieux et les promeneurs. Que deviennent les serres? J'ai vu un professeur illustre pleurer à l'idée qu'il n'avait pas la plus misérable somme pour acheter des graines , des plantes pour travailler, pour étudier. Nos serres? Mais les serres de Biberich, sur les bords du Rhin, au temps du duc de Nassau, — serres que ne voient pas ceux qui vont à Wiesbaden pour la roulette, — étaient plus riches que les nôtres. Je sais bien : Monnaie fait tout, disait Riquetti lorsqu'il entama le canal du Midi, et M. le ministre de l'instruction publique vous répondra que l'argent lui manque. Mais voilà où je voudrais l'entendre protester et se plaindre, dire tout n^t la situation qui est faite aux sciences, et demander à tout prix qu'une enquête soit ouverte, puis au besoin donner sa démission comme protostation suprême. C'est qu'il faut sortir de cet état de choses. La partie qui se joue est grave; il s'agit bien là d'une autre bataille que celles dont on nous raconte l'histoire. Nous avons dépensé cinquante ans à gémir sur la perte de la journée de Waterloo, et à nous frapper inutilement la poitrine en disant : Ah! si Grouchv était venu ! — Cette fois, sous peine de ruine pour la patrie, il faut que Grouchy vienne. Il faut secourir de nos deniers, de notre ardeur, de notre courage, ce dernier carré de savants qui ne se rendront pas, mais qui vont mourir.
« Songez, songez donc à ce fait si simple et si important : Paris, qui a, pour ainsi dire, étouffé toute vie intellectuelle dans les provinces; Paris, qui se plaît à se nommer la grande ville et la capitale du monde, Paris n'a pas un seul
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laboratoire de physique ou de chimie comparable à ceux de Heidelberg, de Greitswald ou de Breslau. Paris est donc au-dessous des petites villes allemandes en ce qui concerne l'enseignement supérieur de la physique et de la chimie. Ceci est un fait. Et maintenant qu'on nous vante ses petits grands hommes, sa musiquette et sa littératurette. Soit, Mais que Paris, capitale des cafés, de la chansonnette et du cancan, reconnaisse que là-bas l'Idée marche et que la lumière des phares jette des clartés plus fières que les lanternes des restaurants.
— Il y a d'ailleurs, fit l'ex-professeur lorsque notre médecin eut parlé, une chose assez triste à dire, mais il faut bien la reconnaître : c'est que tous les gouvernements à peu près sont coupables en cette affaire. Depuis la Révolution, ils ont tous tenu l'Université dans leurs mains, et voici où ils l'ont réduite. Pauvre Université! quand il y a des économies à faire, c'est là qu'on les fait; des fonds à prendre pour les reporter ailleurs, c'est là qu'on les prend. On saigne à blanc un malade et l'affaissement vient tout naturellement. Quelle misère scientifique ! Il faut, en vérité, que nous soyons bien forts et que nous ayons reçu une belle dot de santé intellectuelle pour résister à tout cela! Cette situation précaire de l'Université, avouons d'ailleurs qu'elle a été faite bien avant M. Duruy, dont nous pouvons blâmer certains actes, telles circulaires, tels discours, qui sentent bien l'homme qui, étant professeur, se disait seulement homme de lettres, mais que nous devons défendre parce qu'il a essayé d'y porter remède. C'est la réaction de 1850 qui est coupable en tout ceci. On ne saura jamais combien cet aimable M. de Falloux a stérilisé d'efforts et d'intelligences. Depuis le coup d'État, M. Duruy seul a tenté de réagir contre la réaction. Il a légèrement augmenté la solde des professeurs, il les a modérément délivrés de certaines tracasseries et sourdes persécutions
dont ils ôtaient victimes sous Fortonl et M, Roulanri. M. Weiss, M. Sarcey, lorsqu'ils semblent regretter le ministère Rouland, sont-ils bien certains de dire tout lèursentiment? Je me rappelle un article où M. AVeiss contait, avec émotion, comment de bonnes gens, coupables d'avoir librement pensé, se virent un beau jour mis sur le pavé sans plus d'ambages. « Du soir au matin, après avoir usé leur jeunesse dans les épreuves pénibles par lesquelles s'ouvre la dure carrière du professorat, ils se trouvaient sans carrière, sans avenir, peut-être sans gite et ne sachant pas plus que le pauvre Bernerette où ils iraient dîner le soir. » Ce temps-là et cette administration ne doivent pourtant avoir laissé que des regrets modérés, ce me semble.
« Je ne dis pas qu'il y ait aujourd'hui une vraie liberté ; non certes, et tout cela n'est que tolérance. La liberté tolérée et la liberté octroyée ne sont que les sœurs btitardes de la liberté. Le système subsiste, qui est mauvais; mais le ministère actuel n'en est pas l'auteur, et il a même essayé de le réformer sur bien des points. Puisque nous conversons en toute franchise, il faut, je suppose, être juste. J'ai délaissé le professorat et jeté aux orties une robe qui me gênait aux entournures. Je veux écrire librement l'histoire de mon pays. Mais est-ce une raison pour oublier que si le ministre a des torts à son compte et des fautes (il en a beaucoup), il n'en est pas moins le seul ministre depuis soixante ans qui ait en France agi pour l'instruction populaire? Ce n'est pas M. de Fall(tux,ce n'es pas M. Dupanloup qui auraient ouvert des milliers de ôours d'adultes! Sans doute il fait des concessions, mais il est la cible la plus directe où vont les balles, — on pourrait dire les bulles, — de nos ennemis, et sous cet autoritaire il y a vraiment un démocrate. Après tout, les journaux radicaux eux-mêmes lui tiennent compte de son bon vouloir, et je ne vois guère que les cléricaux qui ne lui par-
donnent rien, parce qu'ils détestent l'instruction donnée au peuple.
« Ah! que je lui conseillerais une dernière circulaire, lancée comme on pousserait un cri ! Mais les ministres ne poussent point de cris, et c'est nous qui les jetterons. On y montrerait cette vérité cruelle que l'Université est tenue dans un état déplorable de médiocrité pécuniaire et de dépendance administrative. L'éducation libérale de chacun des professeurs, la tradition voltairienne (la France, a-ton dit, est de la religion de Voltaire) qui circule dans le corps enseignant ne peuvent remédier au mal du système, qui est grand. Il y a un douloureux contraste entre l'éducation des individus, leurs antécédents studieux et la médiocrité de leur position. Leur misère en habit noir est placée entre l'indépendance de leur esprit et la tutelle de l'administration, qui les protège comme l'épée suspendue au fil de soie protégeait la tète de Damoclès.
Savez-Yous que la situation moyenne des professeurs de philosophie, de rhétorique et d'histoire, danslaplupartdes lycées, est de 3,000 francs? 3,000 francs par an, après la lente éducation classique, les couronnes de la Sorbonne, les trois ans d'Ecole normale, les grades de licence, l'agrégation, le doctorat obtenus au concours; 3,000 francs après des années entières de luttes et de succès! Et savez-vous encore à quoi tiennent ces 3,000 francs? Le professeur est absolument subordonné à Ja volonté du proviseur. Il peut être étouffé — c'est bien le mot — par des notes secrètes laissées à l'arbitraire de ce proviseur. Ce beau système, d'ailleurs, s'épanouissait déjà sous M. Villemain comme aujourd'hui. Enfin, l'avancement sans règles est laissé au choix et au caprice des bureaux. Cette question d'argent, poignante, est aussi primordiale. Vous parliez de l'Allemagne? Un professeur de médecine de province y touche, par an, 3,000 thalers (11,250 francs) de traitement fixe. Les élèves lui payent 60 ou 100 frédéricks d'or, selon le
cours qu'ils suivent. En tout 20 ou 25,000 francs. Combien reçoit, en France, un Velpeau, un Nélaton? 10,000 francs. Le conseiller d'État reçoit 25,000 francs , le sénateur 30,000 francs. Mais un savant! 10,000 francs! Par ma foi, c'est bien assez !
« Et encore les professeurs de l'Université sont-ils, je vous l'ai dit, plus pauvrement payés encore. De là, pour la plupart pères de famille, nécessité de donner ])eaucoup de répétitions, de dépenser, de s"user, de perdre des loisirs, que, mieux rétribués, ils consacreraient à des travaux d'érudition. Ces travaux, un petit nombre s'en occupe. Et c'est pourtant l'Université seule, cette pauvre et fière Université qui les tente, qui les mène à bonne fin. Mais au prix de quels sacrifices!
« Où sont, hélas! les beaux rêves, si facilement réalisables, que faisait la Convention et que les gens pratiques traiteraient volontiers d'utopies? Où est-il, ce plan généreux de Condorcct annoté par un des derniers Montagnards de l'an III, le savant Gilbert Romme? Ceijx-là, ces Vandales de la République, n'économisaient pour les réformes ni leur temps, ni leur peine. Romme voulait, dès 1792, qu'il y eût en France 31,000 écoles d'instruction primaire gratuite, et pour l'enseignement il demandait, par an, 25 millions (l). Combien donne-t-on aujourdhui à la science, aux lettres? Si le plan de Condorcet et de Romme eût été suivi, quelle nation serions-nous à présent? Et c'est dans ce passé qu'il faut encore rechercher les semences les plus fécondes pour l'avenir ! »
(l) « L'ancien régime, dit i\I. Eiig. Despois dans son beau livre, le Vandalisme rcrolutionitaire. ne dépassait ^uùre quatre millions pour les frais de l'instniction publique. » Il faut lire cet important travail de W. Despois, d'une science si avenante et si complète, et qui, pour répondre aux accusations de barbarie, compte toutes les fondations littéraires, scientifiques, artistiques — et elles sont nombreuses — de la Convention nationale. On u'a point publié depuis dix ans un ouviage plus considérable.
Telle fut à peu près, monsieur le Ministre, la conversation de ces jeunes gens. Faut-il tous aycuer que j'étais de leur avis et que je partage leurs inquiétudes? Mais aurais-je fait allusion à toutes ces. craintes dans les conférences que je préparais? Si vous m'aviez permis de prendre la parole à l'Institut libre, j'eusse seulement, mais da mon mieux, expliqué les idées, les tentatives, les épanouissements d'un siècle que vous aimez beaucoup, je le sais, comme historien. « Le grand siècle, messieurs, dit un jour M. Miclielet, en montant dans sa chaire du Collège de France. " Il s'interrompit et dit : « Je parle du clix-h uitième! » Et comme les cléricaux, qui allaient en nombre à ses leçons pour protester contre elles et qui ont fini plus d'une fois par les applaudir, comme ces adversaires murmuraient : « Ce siècle, reprit avec autorité M. Michelet, qui, s'il n'eût pas marqué son sillon dans l'histoire, vous eût laissés tous tels que jadis, de telle sorte que vous eussiez été, vous tous qui m'écoutez, persécutés ou — ce qui est plus terrible encore — persécuteurs. » Il n'y eut qu'un tonnerre de bravos pour accueillir ces paroles.
Le dix-huitième siècle s'appelle en effet la délivrance. Il combat tous les fanatismes, il prend le parti de toutes les victimes contre tous les bourreaux. Il naît dans le despotisme, il meurt dans la liberté. Il a fait son œuvre en dépit de ceux qui voudraient la détruire. 11 a élevé YEncyclopédie et démoli la Bastille. Il a affirmé la personnalité humaine; il a, le premier, dit la grande parole : Justice. Il a eu ses colères et ses violences; il a vengé, en quelques mois, les iniquités de plusieurs siècles; il a eu ses crises farouches. Mais, en 1766, Voltaire, apprenant qu'on avait brûlé — brûlé! — La Barre, coupable de n'avoir pas tiré son chapeau au saint-sacrement, ce Voltaire, ce justicier, écrivait, tout bouillant de rage :
« Mon cœur est flétri! Quoi î c'est là ce peuple si doux, si léger et si gai! Arlequins, antliropo[ihages! je ne veux
plus entendre parler de vous! Courez du bûcher au bal, et de la Grève à l'Opéra-Comique ; rouez Colas, pendez Sirven, brûlez cinq pauvres jeunes gens qu'il fallait mettre six mois à Saint-Lazare; je ne veux pas respirer le même air que vous I "
Et vingt-i?ix ans après, ce peuple d'Arlequins était devenu un peuple de citoyens. Et les bûchers ne brûlaient plus que les vieux titres et les parchemins maculés.
Or, c'étaient "Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, d'Alembert, d'Holbach, Condorcet qui avaient collaboré à cet affranchissement immense. Voltaire avait défendu surtout la liberté humsiine, Rousseau V égalité de tous, Diderot avait proclamé l'immense amour et la fraternité universelle. Ainsi ils résumaient, par leurs aspirations, la formule qui allait devenir le cri du grand mouvement dont on sentait les premières secousses.
J'aurais voulu étudier, une à une, ces figures, m'arrêter surtout longuement devant le sympathique visage de ce Diderot que les philosophes de son temps, comjneon l'a fort bien dit, appelaient eux-mêmes le philosophe. Ce bouillant et fumeux génie, volcan toujours en éruption, dont nous ne pouvons compter que par fragments les jets de lave, fut, on peut le dire, un précurseur. C'est un homme du dix-neuvième siècle autant que du dix-huitième. Il n'a pas eu en France toute l'influence qu'il pouvait, qu'il devait avoir. Mais il a fait l'Allemagne et il a inspiré Goethe. C'est un titre. Son rôle d'ailleurs recommence ou commence. Son œuvre, dispersée, apparaîtra quelque jour avec sa grandeur colossale, lorsqu'un éditeur l'aura recueillie, en la dégageant des notes de Naigeon. On reconnaîtra alors, chose singulière, un contemporain, — et cent fois plus vivant certes que bien des gens que nous saluons tous les jours, — dans cet homme qui eût joué quelque formidable et superbe rôle, s'il fût venu vingt ans plus tard. Mais au fait pourquoi chercher plus loin? Si Rousseau et les
doctrines autoritaires du Contrat social survivaient dans Eobespierre, Diderot palpitait, pour ainsi dire, en 1792, dans le grand cœur de Danton. Et il nous semble que c'est sa voix de tribun qui envoyait, qui poussait par les reins les volontaires vers l'ennemi!
J'aurais voulu conter l'histoire presque incroyable, le drame poignant de cette Encyclopédie qui fut l'œuvre de plus de vingt années (1751 à 1772). Vingt et un ans de lutte acharnée, de menaces, de poursuites, de visites domiciliaires, de tracasseries mesquines et de brutales persécutions. Il leur fallut une rare force d'âme à ces philosophes que Greuze ou Chardin nous peignent en pantouffles et en bonnet de nuit, pour braver tant de courroux et terrasser tant d'ennemis. En vain voulut-on leur barrer la route, on n'arrête pas l'esprit humain en marche. Ils persistèrent. Celui qu'on appelait le Ion Denis se roidit et joua sa vie. L'œuvre fut achevée. Il y eut d'ailleurs une part de hasard dans ce triomphe. La Pompadour, qui se piquait de protéger les lettres, comme si elle eût deviné qu'elle aurait un jour besoin de leur protection devant l'histoire, avait pris Y Encyclopédie sous sa sauvegarde. Un jour qu'il était question de condamner et de brûler le livre, elle s'avisa de demander au roi l'origine de la poudre à poudrer. Le roi resta court. — « Eh! parbleu, dit la marquise, nous trouverons peut-être cela dans V Encyclopédie. » On ouvre l'ouvrage, on le feuillette, on cherche le moi poudre. Le voici :« Poudre à canon, poudre à la maréchale. «Louis XV lit, sourit, est enchanté de la découverte. Il saura désormais comment et de quoi se compose la poudre à l'iris! « Eh! vraiment, dit-il, ce maudit ouvrage n'est pas si noir qu'on voulait bien le dire et il me semble bon à quelque chose. » Respect aux livres qui enseignent aux peuples l'art d'arranger leurs perruques et de nouer leurs catogans. Malheur à ceux qui leur apprennent à penser et à s'affranchir. Ainsi l'ironie du sort voulut que ce testament
philosophique d'un grand siècle fui sauvé par le caprice d'un débauché et l'intervention d'une courtisane.
Vous allez me dire, monsieur le ministre, qu'il y avait un assez grand danger à parler aujourd'hui de Diderot et des encj'clopédistes Je vous entends, et la querelle des spiritualistes et des matérialistes vous inquiète. Elle nous fait, je vous l'avouerai, assez peur aussi. Tandis qu'on discute des hypothèses, on perd de vue les vérités. La politique, dont on ne s'occupe guère pourtant, souffre de ce mouvement qui pousse les esprits vers la discussion philosophique. Elle me paraîtrait délaissée et je m'en plaindrais, si tout ne rentrait, en fin de compte, dans son domaine. C'est pour avoir trouvé dangereuse la libre discussion de nos affaires publiques qu'on a, pour ainsi dire, donné le signal de cette lutte qui s'engage et qui ne me paraît pas près de finir. Il faut, c'est une vérité banale, que les forces vives d'une génération s'affirment. N'ayant pas trouvé libre devant elle le chemin de la politique, la jeunesse de notre temps a pris le chemin de la science. Ses efforts ont changé d'objet. Son intelligence, 'ses aspirations, sa volonté se manifestent par ce mouvement nouveau. Ainsi, à toute compression, répond le cri de Galilée : E 'pur si onnovef Et c'est ainsi qu'elle se meut.
On avouera d'ailleurs que les spiritualistes seuls ont créé les matérialistes. C'est La Harpe qui fait Naigeon, disaiton jadis. On pourrait dire aujourd'hui que c'est -M. Dupanloup qui fait ses adversaires. Il y a quelques années déjà, M. Ernest Bersot, — un spiritualiste libéral, celui-là, — écrivait dans un de ses traités • « Si le spiritualiste entend « ses intérêts, il doit reconnaître à quels hommes il s'a- «« dresse, et comprendre l'esprit du temps; or, il est impos- « sible de nier qu'au sein de notre société se déclare un « mouvement sérieux vers la nature. Le spiritualisme eil « tiendra-t-il compte? Le siècle reculera-t-il? Telle est « la question qui s'agite aujourd'hui, non dans les livres oii
« se débattent bien des questions frivoles, mais ce qui « est autrement grave, dans la réalité. "
Eh bien ! depuis que M. Bersot écrivait ces lignes, le spiritualisme s'est-il attaché à comprendre l'esprit de notre temps, à faire sa place à ce naturalisme qui est la foi du monde nouveau? Hélas! les mandements, les anathémes, les dénonciations répondent ! — Le spiritualisme n'a pas compris, et le siècle n'a pas reculé.
J'ai hâte, monsieur le ministre, d'en finir avec cette longue lettre. Vous trouverez à sa suite les conférences que j'ai faites, aux Entretiens de la rue de la Paix ou à l'Association polytechnique, au temps où vous me laissiez parler. Vous j verrez, je crois, qu'on peut sans danger causer des choses de la littérature, et vous reconnaîtrez que vous avez eu tort de me sacrifier à M. le ministre de l'intérieur, qui, dites-vous, est le seul auteur de mon interdiction (1). Je n'ai point changé un mot à ces entretiens qui datent déjà de quatre années. J'y ai ajouté quelques articles et études, publiés, à diverses époques, dans les journaux ou les revues. Je pense que ces portraits et ces jugements ont quelque intérêt pour le public qui lit encore. Il m'était venu, monsieur le ministre, l'idée de faire précéder ces divers morceaux d'un rapport — point officiel — sur l'état des lettres en France. Même après M. de Sacy, M. Paul Féval, M. Théophile Gautier et M. Edouard Thierry, il y a quelque chose à dire du journalisme, du roman, de la poésie et du théâtre. Mais vraiment j'aurais l'air d'un rapporteur de mauvais augure. Je montrerais, encore une fois, ce pays, qui est le nôtre, dans toute sa défaillance; je le classerais à son rang, un peu au-dessus de l'Italie et de l'Espagne. Inférieur à l'Allemagne en matière scientifique, il est devancé, je l'ai dit, dépassé par l'Amérique
(1) Je fais allusion à un article de M. A. Ranc qui, dans le Nnin Jaune, parlait des angoisses ministérielles de M. Duruy, forcé de sacrifier certains conférenciers à M. Piuard.
dans le domaine de l'histoire. La Russie commence à lui disputer la pure littérature ; que beaucoup de Tourgueneff nai;sent à Pétersbourg", Orel ou Moscou, et le roman émigré vers le Nord. Enfin, le mouvement économique anglais nous a depuis longtemps laissés en arrière. L'économie politique, née en France, n'est plus une science nationale. Adam Smith l'a confisquée jadis à Quesnaj, et ses compatriotes Font gardée en la développant. Et M, John Stuart Mill aujourd'hui nous domine de toute la hauteur de son génie.
Vous avez commandé, monsieur le ministre, à un groupe de savants et de littérateurs une volumineuse collection de rapports sur les progrès des lettres et des sciences dans notre pays : voulez-vous me permettre de donner à ce recueil le véritable titre qui lui convient? Appelez-le U Bilan de la France.
Hâtons-nous d'ajouter que le bilan n'est pas encore déposé et que l'on peut encore éviter la faillite. Cet esprit gaulois a de telles crises généreuses qu'il faut tout espérer de lui. Et d'ailleurs, comme dit le proverbe britannique : Sans espoir, le cœur crèverait. Nous pouvons nous avouer en famille nos défauts et nous montrer nos verrues ; nous pouvons, comme un médecin présente un miroir à un malade pour que celui-ci juge de sa maigreur, montrer à la France son amaigrissement et la preuve de son anémie. C'est encore l'aimer que de lui dire ces vérités dures.
Ah ! vraiment, qui n'a éprouvé une soulfrance profonde à entendre quch^ue étranger nous dire avec une compassion railleuse combien les nations étrangères nous plaignent de notre aff'aissement et comment elles nous jugent ! Qui ne s'est senti comme fouetté par l'ironique douceur d'un Allemand, vous répétant (avec vérité, hélas !) : — Nous avons maintenant pris le pas sur vous et vous nous suivez, cette fois, et de loin. Vous en êtes encore à Biichuer, que nous en sommes depuis longtemps à Moleschott. Vous
avez des théâtres où l'on parodie l'antiquité grecque : nous avons des scènes, dans nos villes de second ordre, où l'on joue, non pas des traductions, mais des œuvres inspirées de Sophocle ou d'Eschj'le, et tout le monde comprend, applaudit et se passionne. Et mieux encore. L'état scientifique et la culture littéraires de notre esprit sont tels qu'on peut représenter — comme on le fait — des drames hindous sans que personne chez nous s'avise de crier à la pédanterie. On entend fort bien tout cela et l'on s'y amuse. En France, vous ne savez pas vous ennuyer. Notre théâtre a depuis longtemps mis en scène votre Révolution dont vous êtes si fiers et dont les seuls costumes aujourd'hui semblent factieux. Qui de vous connaltîa Mort de Dauf on, de Georges Biichner, jouée chez nous avec grand succès? Vous tirez vanité de quelques travaux d'érudition publiés ici et qui sembleraient banals là-bas. Strauss, depuis trente ans déjà avait dépassé Renan. Vous avez des chaires de littérature étrangère où le professeur parle français à vingt personnes : nous avons des cours de grec où l'on lit Thucydide dans le texte à des foules. Un exemple de notre supériorité : l'Allemagne a institué des chaires pour l'enseignement, non pas du français, qui est banal, mais du vieux français, de votre dialecte breton et de la langue romane. Nous voulons vous connaître jusque dans vosorigines que, chez vous, quelques rares savants étudient seuls. Et si j'allais dans un pays voisin du nôtre, en Hollande, je trouverais des noms illustres, que vous ignorez, et dont les travaux d'exégèse dépassent de beaucoup tous les vôtres. Savez-vous ce que sont les théologiens Scholten et Kuenen de l'université de Leyde ? Etudiez les travaux de la Revue de Dagerad, lisez, voyez, ô les premiers du monde, vous perdez votre rang peu à peu I
En vérité? Eli bien! et quand elle disparaîtrait, cotte France, — ce qui n'arrivera pas; — (juand elle abdiquerait; quand, la&sée de l'idée, elle se contenterait de i'appé-
26 PBÉFACE
tit ; quand elle assisterait en riant à sa propre ruine ; quand elle verrait grandir ses voisins, croître les nations rivales, quand tout son éclat terni ne serait plus qu'un souvenir, elle pourrait être fière encore, cette patrie de la liberté humaine! Elle a eu son heure. Elle a rempli dans le monde le plus noble rôle que puisse ambitionner un peuple. Elle a livré, accordé cette science à pleines mains, elle a jeté au vent la grande semence de l'égalité et de Tamour. « Va, grain de blé, germe au hasard! Toute terre est bonne qui porte des hommes que tu dois nourrir ! » Elle s'est dévouée, elle s'est sacrifiée. Elle n'a pas, dans la tragédie de l'histoire, joué le personnage égoïste des autres peuples. Elle a donné son sang et sa pensée au monde. Cette orgueilleuse Allemagne du dix-neuvième siècle est fille de notre dix-huitième siècle français. Leur Goethe vient de notre Diderot. IS'iebuhr, Kant, Hegel avaient respiré l'air de la Gaule.
On a raillé cette Convention qui proclamait citoyens français Clootz, le Prussien; Pavne, l'Américain; Schiller, l'Allemand ; et qui adressait l'acte de naturalisation à M. Gille. Tout l'esprit de notre chère nation est là. Lorsqu'elle va vers la liberté ou la lumière, elle v entraîne tous les peuples avec elle, et le Français est le seul qui réponde au nom de patrie, comme le marquis de Posa :
— Je suis citoyen du monde !
Allez, nous vous avons tout donné! 2\otre nom, encore une fois, est Sacrifice. Qu'importe un passager abattement, qu'importe une décadence d'un jour! Lésâmes de peuples ne meurent pas, a-t-on dit. Et comment mourrait l'âme d'un peuple qui a voué sa vie aux autres ?
Laissez-moi, monsieur le ministre, terminer par ce mo consolant et recevez l'assurance de ma considération.
Jules Claretie.
Paris, 30 avril 1863.
LA
Messieurs,
Le sujet que je veux essayer de traiter avec vous est un sujet assurément délicat, difficile, et peut-être dangereux. Béranger, dont je veux étudier la vie et les œuvres, a touché par ses œuvres et par sa vie à presque tous les hommes et à toutes les choses du temps présent. Parler complètement du chansonnier et de ses chansons, ce serait écrire un chapitre tout entier de notre histoire politique et littéraire contemporaine. Je n'ai point qualité pour tou-
(l)La Conférence qu'on va lire a été faite le 19 février, dans la salle du Grand-Orienl. Le lendemain, un avis m'informait que, par arrêté de M. le ministre de l'instruction publique, il m'était désormais interdit de prendre part aux Entretiens. Je ne crois vraiment pas avoir mérité les rigueurs de la suppression, et c'est pourquoi je publie, telle que je l'ai prononcée, cette Étude sur Héranger.
Je n'ai fait, ce me semble, autre chose que rechercher quels ont été le rôle et la cordiale philosophie de Béranger, — ce politique dont la politique était l'amour, — et tracer rapidement un chapitre d'histoire. Y ai-je mis trop de passion? Je ne sais. Ceux qui voudront bien me lirj en jugeront.
21 février 1865,
cher ici aux questions politiques qu'il a soulevées, et, j'en aurais le droit, que je n'en ai pas le pouvoir. Aussi bien, si je ne puis tout dire, et si j'ai la maladresse de trop dire, c'est au public intelligent et bienveillant qui m'écoute de suppléer aux lacunes de cette étude, c'est à lui de ne point chercher de- malignes allusions où je ne veux placer que des vérités historiques. Béranger, comme tous les grands îiommes, et plus que beaucoup de grands hommes, a ses défenseurs, ses fidèles et ses ennemis. Son nom, jeté au milieu de la foiilu, n'est pas de ceux qui retombent dans le silence ou le dédain ; il est de ceux qui réveillent des admirations sans bornes ou des rancunes sans trêve. Quand on veut louer un homme tel que lui, on a pour soi tous ses admirateurs, mais on a contre soi tous ses adversaires. La chose serait toute naturelle et toute simple, et je n'j trouve rien d'étonnant. Mais le péril est, en cette matière, que plus d'un adversaire qu'on a contre soi est choisi parmi ceux que l'on estime et que l'on aime davantage. Il faut en prendre son parti et librement parler selon ses idées et sa conscience. Ce qui m'encourage surtout à présent, c'est que, parla date de sa naissance et celle de sa mort, Béranger appartient au cycle de la pure histoire. L'Empire, la Restauration, la Royauté de Juillet, la République, qu'il a traversés, sont entrés, grâce au nouveau ministre de l'instruction publique dans le programme de l'enseignement. Il est permis aux professeurs, dans nos lycées, de donner leur avis sur ces temps, naguère fermés aux études. Nous pouvons donc, en montant dans une chaire libre, glisser quelques mots, les plus modérés, non pas sur la politique, mais sur l'histoire contemporaine.
Nous vivons à une époque de recherches, de discussions, de séparation, et notre mot d'ordre semble être l'axiome de la chimie : Les corps n'agissent point s'ils ne sont pas disjoints. Corpora non agunt, nisisoïuta. Nous autres, surtout, jeunes gens qui n'avons aucun lien avec le passé,
BÉRAN'GER 29
nous tenons à nous rendre compte de ce que furent les hommes qui nous ont précédés et quelle somme de bien et de mal leurs actions, leurs écrits, leurs idées, déposent au creuset de notre analyse. N'ayant à nous reprocher aucune faute, nous croyons devoir étro sévères, quand il serait si beau d'être indulgents. Nous jugeons les actes, nous condamnons les mémoires. Parfois n'avons-nous pas sous les yeux toutes les pièces du procès. Parmi les victimes immolées à notre ardeur, à notre impatience, à notre tristesse de savoir, disparues des choses qui auraient pu subsister, parmi les boucs émissaires de notre jeune honnêteté, un des plus illustres est Béranger. Les jeunes et un peu les vieux, — je parle, bien entendu, des lettrés et non du peuple, robuste, quoi qu'on en dise, pour l'admiration, — l'ont sacrifié sans pitié. Au lendemain de ses funérailles, on disséquait déjà sa mémoire. En vain essayait-on de protester : les mains qui tenaient le scalpel étaient les plus fortes. Aujourd'hui que le temps, qui marche vite dans une année, a poussé son flot sur tout cela, peut-être est-ce faire œuvre bonne que de venir rechercher franchement ce qu'il y avait de juste dans les sympathies d'autrefois, ce qu'il y a d'exagéré dans la sévérité d'aujourd'hui. Je ne viens pas défendre Béranger, je viens le juger. Il est de ceux qui peuvent sortir purs du tribunal de l'histoire.
Je ne parlerai pas du Béranger des flons-flons, de celui qu'on se figure sous la treille, le verre en main, la pourpre du vin sur les lèvres. C'est ce Béranger-là, je le sais, qui fut de prime-saut populaire ; c'est lui dont on fredonna tout d'abord les refrains; c'est le Béranger épicurien et badin, à qui Désaugiers disputerait peut-être la palme de la bonne humeur. Mais c'est une (][ualité secondaire, à mon avis, que d'être le boute-en-train de la table et des soupers de Momus ; un bon vivant ne vaudra jamais un bon mourant. Le Béranger voltairien et satirique, celui qu'on détestait à Montrouge et qu'on eût volontairement excom-
munie à Rome, ne m'appartient pas. Il serait peut-être pjrilleux de rappeler ces chansons narquoises fort ennemies du moyen âge, qui sentaient leur dix-huitième siècle et qui piquaientdroitàleur but, barbelées comme des flèches. La question religieuse est de celles qu'il ne noms est point permis de traiter dans ces réunions. Je parlerai donc de J3éranger i)octe fopidaire et jjoëte national. On a précisément contesté à Béranger ce dernier titre; on lui a même dénié jusqu'au droit de porter le nom de poëte. Les critiques délicats ont constaté qu'il n'avait ni la grande poésie biblique de M. de Lamartine, ni le souftle si vaste et si puissant de Victor Hugo, ni les cris si profondément humains d'Alfred de Musset. Ils ont ajouté que la forme, chez Béranger, cette forme ardemment caressée qui donne tant de prix à l'idée, était le côté faible, et, pour le prouver, ils ont opposé à ce chef-d'œuvre, qui s'appelle la. Bo7ine vieille, un merveilleux sonnet de Ronsard, aussi beau comme pensée, supérieur comme exécution. Puis, brusquement, après avoir dit ce que Béranger ne valait pas, ils ont conclu qu'il ne valait rien. Ils n'ont pas voulu, ils n'ont pas su voir peut-être quelle était la note-maitresse de la poésie de Béranger, cette note patriotique, véritablement populaire, simple comme tout ce qui est grand, et qui, partie du peuple» allait droit vers le peuple par le plus court chemin, la clarté. Ils n'ont pas vu que Béranger voulait surtout enseigner; ils ont oublié tous ces vers-proverbes qui courent les mémoires comme des maximes de Voltaire, tous ces préceptes de dévouement ou de bonté, de patriotisme et de liberté, que Béranger a fait passer dans tous les cœurs, parce qu'il les a trouvés dans le sien. Et, croyez-vous, d'ailleurs, que Béranger eût l'orgueil de se comparer aux plus grands maîtres? Voici ce qu'il écrivait, le 14 février 1849, à une jeune fille dont il faisait en quelque sorte l'éducation, à mademoiselle Pauline Béga :
« Madame de Sévigné, dont mallieiu-euseiuent je ue puis te prêter les
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lettres, car elles manquent à ma misérable bibliothèque, madame de Sévigné, disait, après avoir vu Esther à Saint-Cyr : « Racine a bien de « l'esprit. » Le mot esprit pouvait s'appliquer ainsi alors. A présent, quand on parle d'un grand poëte, on dit génie. C'est l'efiet d'une langue qui marche et qui s'use en marchant; les mots simples ne lui suffisent plus : elle enfle sa voix. Tu préfères Béranger à Lamartine, parce que tu connais l'un et non l'autre; mais juge de la différence. En parlant de Lamartine, on vante son génie, et de moi on ne doit vanter que Vesprit. Pourquoi ? Parce que les œuvres de l'un ont une élévation qui manque ii l'autre. Ne va pas me croire plus modeste que je ne le suis. Parmi ce^ écrivains qui prennent le ton élevé, beaucoup sont plus boursoufflés que forts et grands; mais chez nous on aime l'emphase, et il a fallu bien du temps pour que La Fontaine fût traité d'homme de génie. J'ai été plus heureux avec beaucoup moins de titres, ei plusieurs critiques m'ont baptisé de ce nom. ]\Iais ne t'y trompe pas; ma popularité a plus fait pour cela que mon mérite littéraire. Dans mon àme et conscience, Lamartine est bien au-dessus de moi, et je suis bien loin de La Fontaine.
C'est encore lui qui écrivait à Brazier .
Si l'on dit que j'ai fait des odes,
K'en crois rien, j'ai fait des chansons!
Il le savait bien, que son titre véritable, son titre devant la postérité, ce serait celui de chansonnier. Avec son bon sens, il ne dédaignait pas ce nom qui n'eût point suffi aune ambition plus haute. Il est le chansonnier comme La Fontaine Obt \efaUier. Et ne sait-il pas quelle arme terrible elle est entre une main habile? La chanson, comme la baïonnette, est une arme française! C'est la chanson de Roland que nos premiers soldats chantaient en allant aux batailles. C'est la chanson de Uolert Wace que fredonnaient nos serfs courbés sous leurs seigneurs. C'est en chantant que Jacques Bonhomme oubliait ses douleurs ou vengeait ses injures. Les chansons contre le T^Iazarin faisaient, comme les chants d'Amphion, remuer les pavés et se dresser les barricades de la Fronde. La royauté tombait au refrain d'une chanson, etla patrie renaissait aux accents delà Marseillaise. Les classiques du peuple, ce sont les chansonniers. Et Béranger, encore un coup, le savait
bien! Il ne dédaigna pas, lui, ces refrains qui couraient lerues : il les adopta et les ennoblit. Ses chansons furent ce qu'était la Chanson, tantôt joyeuses comme le vin au soleil, tantôt sombres 'comme un grondement du tonnerre, allant d'Olivier Basselin à Parny et de Boufflers à Tvrtée, amoureuses et sceptiques^ railleuses et attendries, pleines de larmes et de menaces, de consolations et de représailles, accablées comme une armée en déroute, triomphantes comme un peuple victorieux! Mais toujours, toujours elles gardèrent le ton populaire, toujours Bi'ranger resta fidèle à sa devise : Le peuple, c'est ma muse ! Toujours il se souvint qu'il parlait à ceux qui n'ont pas le temps de lire et qui sont affamés de savoir. On a bien cherché à caractériser la personnalité de Béranger; chacun a voulu la définir à sa façon. Et pourtant il est bien simple, le credo du chansonnier. Béranger croyait surtout à troi^ grandes choses, il les proclamait et c'était : la libre pensée, la liberté et la patrie!
Il fut surtout un patriote. Ah ! messieurs, nous ne savons pas tout ce que signifiait alors ce nom dont les Barnave et les Vergniaud, aussi bien que les Danton et les Camille Desmoulins, se faisaient une gloire! Nous ne savons pas quel courage il y avait à le proclamer, à une époque où, comme Ta dit Victor Hugo. « la France courbait la tête dans le sombre silence de Niobé, où il semblait qu'on eût peur du courage et qu'on eût honte de la gloire! » Reportons-nous donc par la pensée à ce temps néfaste où l'ennemi tenait chez nous garnison, où tout cet ancien régime qu'on avait détruit semblait renaître, où la Révolution paraissait reculer! Aujourd'hui, lorsque nous relisons les Messéniennes de Casimir Delavigne, notre impitoyable esprit d'examen et de critique va chercher dans ces vers les rimes faibles ou les chevilles. Maison ne se préoccupait, à l'heure où ces poésies courageuses passaient dans la foule, que de l'ardeur qui les animait, et l'on sentait sou-
clain son cœur battre, lorsque le poëte s'écriait en parlant de la France, de la pauvre France :
Malheureux de ses maux et fier de ses victoires, Je dépose à ses pieds ma joie et mes douleurs;
J'ai des chants pour toutes ses gloires
Des larmes pour tous ses malheurs!
Souvenez-vous que les crosses des Prussiens résonnaient encore sur le pavé de nos rues, et que les arbres des Champs-Élvsées portaient encore sur leur écorce la déchirure du licou des chevaux cosaques. Souvenez-vous que les malheureux ont tant besoin d'une main tendue, et vous verrez que c'était bien mieux encore que de la poésie, c'était un acte de courage!
Eh bien ! on a reproché à Béranger de n'avoir pas alors défendu ce sol, qu'il aimait tant, contre l'invasion. On nous l'a montré fuyant la conscription pendant que les volontaires pa3'sans mouraient dans l'Alsace et les Ardennes* Mais, à ce moment même, tandis que l'armée abattue défendait le terrain pied à pied, tandis qu'on entendait gronder le canon des alliés, une voix vibrante s'élevait parmi la foule et poussait comme un coup de clairon sa note au milieu de la fusillade :
Gai! gai! serrons nos rangs, Espérance De la France, , Gai! gai ! serrons nos rangs,
Kn avant. Gaulois et Francs !
îvon! le poëte ne se taisait pas, et pendant que les soldats combattaient avec leurs armes, il combattait aussi, lui, avec son génie!
Mais le temps passe. Tout est consommé. La Restauration est un fait accompli. Le droit populaire est remplacé par le droit divin. La réaction pousse des cris de haine. Les grands mots d'indépendance sont proscrits. Tout bas,
on étouffe des sanglots, ou des soupirs, ou des menaces. Tout bas on souffre. Tout bas on pleure. Qui consolera de nouveau la Franco courbée, la France sans gloire et sans liberté? C'est Béranger. Kegardez cette salle où la lampe éclaire une table entourée de convives. Le dîner touche à salin; les -conversations se croisent. Avec précaution on échange les nouvelles, les propos du jour et les derniers on dit; l'un parle du général Fo}- mourant chaque jour de la tribune, la lutte développant en lui lanévrisme qui le tuera; l'autre raconte Benjamin Constant menacé à Strasbourg, Benjamin Constant cerné dans sa maison de Saumur, Benjamin Constant, coupable de libéralisme; un
troisième enfin déploie le journal — Savez-vous la
nouvelle? On vient d'expulser de la Chambre un député qui s'appelle Manuel. Qu'avait-il fait? Il avait parlé trop haut et trop bien. Il était assis à son banc, des gendarmes sont entrés, le brigadier a dit : JSonpoignez-moi cet hommelà!... Puis, autour de la table, on se tait, les regards seuls parlent encore, des regards éloquents et pleins de colère. Alors on hésite, on attend, on s'assure qu'on n'écoute pas à la porte, on ferme les volets, on se serre les uns contre les autres comme des enfants qui vont écouter quelque fantastique histoire; l'un des convives se lève, et c'est, en effet, l'histoire incroyable qu'il raconte, l'épopée splendide, le conte des temps disparus... Il chante alors, et ce sont les chansons de Béranger. On les chante tout bas ! Mais si bas qu'on les chante, ces chansons aussitôt réveillent les souvenirs demi-mornes et les espérances endormies.
C'est le Vieux sergent berçant ces fils avec « ces airs proscrits qui réveillent les rois en sursaut; » c'est le Vieux drapeau, dont on déploie les glorieuses guenilles ; c'est le Quatorze Juillet et le soleil éclairant un peuple vainqueur. Alors, les fronts se redressent, les jeux brillent, le cœur bat. Le jeune homme s'est levé, son sang bouillonne, il
demande quand viendra demain, et demain, il sera le combattant des journées de juillet. Le vieillard, lui, respire dans ces chants rebelles le vent sacré qui soufflait au jour glorieux où tombait la Bastille !
Béranger fut un conspirateur en son genre; il organisa le carlonarisme des chansons !
Je les ai relues, ces chansons politiques, pleines encore de poudre, et je les admire ; mais peut-être leur préféré-je la suite des chansons sociales ou philosophiques, qui datent de quelques années plus tard , de cette monarchie de Juillet où l'on pouvait écrire encore et dire tant de choses, et qui sont toujours de saison : les Fous, par exemple, les Etoiles qui filent, le Bonheur , dans ses Dernières chansons, V Histoire â/une idée. Celles-ci abordent nettement et courageusement les questions que la société doit résoudre, sous peines terribles. Les redoutables problèmes de l'instruction, du travail, de la misère, Béranger, lui aussi, les a regardés en face. La plupart du temps, la solution qu'il leur trouve est Tamour. ]Mais parfois aussi la vue des choses qui l'entourent lui arrache des cris qui sont des avertissements et qui resseml>lent à des menaces. Ecoutezle prêter sa voix à toutes ces tribus hostiles au joug, et qui sont les Contrebandiers ou les Vagahonds; aux Bohémiens, aux Gueux, si fortunés dans leur gueuserie ; à Jeanne la Rousse, la femme du braconnier. Cette clianson des Contrehandiers , je la- citerais volontiers tout entière :
Alix échanges l'homme s'exerce; Mais l'impôt barre les chemins.
Passons : c'est nons qui du commerce, Tiendrons la balance en nos mains.
Partout la Providence
Veut, en nous protégeant,
Xiveler l'abondance,
Éparpiller l'argent.
.... Quoi! l'on veut qu'unis de langage, Aux mêmes lois longtemps soumis, Tt'Ut peuple qu'un traité partage Forme deux peuples d'ennemis?...
A la frontière, où l'oiseau vole, Rien ne lui dit : Suis d'autres lois.
L'été vient tarir la rigole Qui sert de limite à deux rois.
Prix du sang qu'ils répandent,
Là, leurs droits sont perçus.
Ces bornes qu'ils défendent,
Nous sautons par-dessus.
Point d'obstacles ! tel est le mot d'ordre de Béranger . Point de menottes au travail, la liberté partout, la liberté, cette grande résolutrice des questions! Aussi demande-t-il l'instruction pour tous; aussi veut-il montrer à lu société tout ce qu'elle perd par sa faute d'efforts inutiles, d'énergie superbe, de dévouement et d'amour. Cette fois c'est le Vieicx Vagabond, qui parle en râlant du fond de son fossé :
Dans ce fossé, cessons de vivre; Je finis vieux, infirme et las.
Les passants vout dire : Il est ivre.
Tant mieux! ils ne me plaindront pas.
J'en vois qui détournent la tête ; D'autres me jettent quelques sous.
Courez vite; allez à la fête, Vieux vagabond, je puis mourir sans vous.
Oui, je meurs ici de vieillesse,
Parce qu'on ne meurt pas de faim.
J'espérais voir, de ma détresse,
L'hôpital adoucir la fin.
Mais tout est plein dans chaque hospice.
Tant le peuple est infortuné.
La rue, hélas ! fut ma nourrice ; Vieux vagabond, mourons où je suis né (Ij.
(1) J'aurais pu citer encore ce couplet :
Le pauvre a-t-il une patrie?
Que me font vos vins et vos blés.
BERANGER -il
Comme nn insecte fait pour nuire.
Hommes, qne ne m'écrasiez-vons V Ali! plutôt vous deviez m'instruira A travailler au bien de tous.
Mis à l'abri du vent contraire, Le ver fût devenu fourmi ; Je vou-î aurais chéris en frère.
Vieux vagabond, je meurs votre ennemi !
Dans une édition illustrée de Béranger, Charîet a représenté ce vieux vagabond les cheveux blancs, la barl»e inculte, demi-nu, vêtu d'une souquenille, les sabots pleins de' paille, étendu sous quelque hêtre, sa béquille entre les jambes. Un brillant équipage passe auprès de lui, puis une dame décolletée, qui tient un enfant par la main. L'entant curieux voudrait aller vers le vieillard : avec courroux la mère le retient et l'entraîne. La gravure de Charlet est un chef-d'œuvre, un elief- d.'œuvre effrayant. Et que de gens qui ont rencontré sur la route un tableau pareil, mais vivant cette fois, se sont détournes de leur chemin, ont fermé leurs oreilles pour ne pas entendre la plainte, et leurs yeux pour ne pas voir le haillon ! Que de gens pour qui misère est crime et qui se figurent que le vice seul conduit à l'hôpital! C'est à ceux-là que Béranger parlait;
Votre gloii'c et votre industrie, F-;t vos orateurs assemblés ?
Dans vos aiui-s ouverts à ses armes.
Lorsque l'étranger s'engraissait, Comme un sot j'ai versé des larmes.
N'ieux vagabond, sa mam me nourrissait.
C'est la fable de La Fontaine : le Vieillard et l'une: — Fuyons, dit le vieillard tremblant à son âne chargé du bât. Fuyons! voici l'ennemi.
— Kli ! que m'importe donc, dit l'àne, à qui je sois'? Sauvez-vous et me laissez i)aitre.
Notre ennemi, c'est notre maître, Je vous le dis en bon l'rani.-ois.
Us se rencontrent cette fois, le fablier et le chansonnier! ^[ais. an l'ait, n'ii-t-on pas traité La Fontaine de socialiste?
liO LA LIBRE PAROLE
c'est aux immortels docteurs Pangloss qu'il prouvait que tout n'est pas pour le mieux dans la meilleure des sociétés possibles; c'est à la prudence qu'il s'adressait en même temps qu'à la pitié, à la peur en même temps qu'à l'amour. De tels accents cruels sont rares, d'ailleurs, chez lui. Il ne croit pas — il a bien raison — aux résultats de la haine ; il ne veut ni' révolte ni vengeance. Il dirait, comme cet ancien, « que la raison est une arme plus puissante que le fer, » et, plus que la raison encore, la concorde, la paix.
Humanité, règne, voici ton âge !
dit-il. Il rêve, — ah ! laissez dire les rêveurs, ce sont les voyants, — il rêve l'universel amour et la sainte-alliance des peuples. 11 la voit, cette alliance, prochaine et inévitable. Il sait ce que la gloire coûte de sang. Il demande, à présent que le territoire est délivré, la paix et la paix éternelle, et, pour lui, le bonheur de tous est dans le dévouement, dans la liberté, l'égalité, mais surtout dans la fraternité de tous, 11 est le honhomme en politique comme en toutes choses; mais ne vous fiez pas trop à cette bonhomie. Regardez comme son sourire fin et doux devient railleur à de certains moments. Il a des dents, il emporte le morceau; il est redoutable à ses heures, Il a pour arme, d'ailleurs, cette maîtresse ironie qui s'enfonce comme un poignard et qu'il retourne dans la plaie en riant. Plus dangereux peut-être quand il raille que lorsqu'il combat ce sont ses chansons satiriques qui l'envoient à Sainte- Pélagie ou à la Forcé, et M. de Marchangy les entend chanter, dans la rue, au retour de l'audience, comme si elles avaient été écrites pour servir de refrain à son réquisitoire.
Un jour, la Belgique ee soulève, chasse les Hollandais, se trouve libre et se prend à hésiter sur le gouvernement
BÉRAXGEE 39
qu'elle choisira. Béranger voit là matière à conseils ironiques; il n'y manque pas. Il s'assied à son bureau et lance par la fenêtre une feuille de papier où il a écrit : Conseils aux Belges.
Quels biens sur vous un prince va répandre I D'abord vii-nJra l'étiquette aux grands airs; Puis des cordons et des croix à revendre; Puis ducs, marquis, comtes, barons et pairs ; Puis un beau trône en or, en soie, eu nacre, Dont le coussin prête à plus d'un émoi. S'il plaît au ciel, vous aurez même un sacre. Faites un roi, morbleu ! faites un i-oi.
Chez vous pleuvront laquais de toute sorte ; Juges, préfets, gendai-mes, espions, Nombreux soldats pour leur prêter maiu-forte ; Joie à brûler un cent de lampions.
Vient le budget! Nourrir Atliène et Spai'te Eût, en vingt ans, moins coûté, sur ma foL. L'ogre a dîné; peuples, payez la carte. Faites un roi, morbleu 1 faites un roi.
J'ai entendu dire souvent que Béranger n'avait dû son succès qu'aux circonstances dans lesquelles il avait écrit ses chansons, prenant pour thème tel ou tel sujet à l'ordre du jour, encyclique ou sermon, ordonnance ou discours, et que sa verve se lut quelque peu éteinte dans un temps de liberté. Le reproche est assez spécieux. La preuve en est, ajoutait-on, dans la conduite qu'il a tenue en Février 1848. On ne songe pas que Béranger était vieux alors et ne chantait plus guère. "Au reste, cette page de la biographie de Béranger est, je l'avoue, la page difficile et délicate. La république, rêve de Béranger, était là. On l'appelle à la diriger. Il semble effrayé de la tâche et refuse. Il était vieux! Mais cet ancien avocat au parlement de Normandie, ce vieillard qui s'appelait Dupont (de l'Eure) était plus vieux encore. Quand le gouvernement provisoire arriva sur la place de l'Hùtel-de-Ville, il fallut soulever
40 LA LIliRE PAROI.K
l'octogénaire tout éinu pour escalader les barricades et les pavés; Dupont (de l'Eure) avait plus de quatre-vingts an.< et voulait encore être utile, et, de sa voix devenue faible, il répétait à cette foule, qui le saluait de ses vivats : « Pas de guerre civile, mes enfants, surtout pas de guerre civile (1). •' C'était l'heure où tous les dévouements devaient, accourir, où 'la patrie demandait encore les volontaires, où, donnant à tous des droits, elle exigeait de tous des devoirs. Béranger se réjouissait, lui aussi, de ce qu'il ap- ■ pelait la grande victoire du peuple [Correspondance, t. III, p. 409). 11 écrivait : ><■ Dieu soit béni! Lamartine a été admirable et les républicains sont à l'abri de tout reproche. " Mais il ajoutait : - Nous voulions descendre marche à marche, on nous fait sauter un étage. " — N'importe; puisqu'on était dans la rue, ce n'était pas une raison [)our remonter chez soi. Popularité oblige.
J'ai franchement abordé cette partie de la vie de Béranger, parce que c'est celle-là surtout qui lui a été le plus reprochée par ses coreligionnaires politiques, devenus ses adversaires. Mais, parmi les républicains oux-mêaies et les moins soupçonnés de partialité, on en pourrait trouver qui expliquent et qui absolvent la conduite de Béranger. J'aurais pu dire bimplemeut : qui expliquent. La plupart des arrêts trop sévères viennent d'un manque d'explications. Parmi ces juges vraiment calmes, je choisis, comme un des plus illu^lres M. Louis Blanc :
« Qnehines esprits ardents, dit M. Louis Blanc cité par M. Arthur Arnould dans son livre : Béranger, ses amis^ ses ennemis tt ses critique*, ont reproché, et, aujourd'hui encore, reprochent ii Béranger de n'être pas demeuré, on ct-s jours ora<rcux de 184H, à un poste où sa présence eût peut-être empêché beaucoup de mal. Quant à moi. je dois dire que sa décision ne m'étonna joint. C'était lui qui m'avait, en quelque sorte, tenu sur les fonts baptismaux do la politique; c'était lui qui, avec une atrection presque paternelle, avait essavé de guider mes premiers pas dans l'âpre carrière. J'avais donc eu l'occasion de l'étudier, et nul mieux
(1; Voy. Daniel Stern : His'oire de la dévolution de 1848.
que moi n'avait la mesnre de cette grande prudence de Béranger, dont les consei's avaient quelquefois irrité, en les enchaînant, les im|iatiences de ma jeunesse. 11 était républicain, à coup sûr; mais il n'apercevait la République que de loin, bien loin encore dans l'avenir, pane que la génération contemporaine ne lui paraiss;iit pas propre â fournir des l'épublicains; jarce que, dans la plupart de ceux qui se proclamaient tels, et qu'il jugeait sincères, il ne découvrait qu'a-piratioi.s généreuses où il chercliait des convictions refléchies; parce qu'enfin beaucoup d'entre eux, suivant lui, prenaient foll ment ponr de la dignité personnelle le mépris de toute discipline, et l'envie pour l'égalité. Je me souviens qu'un jour il me dit, avec iin sourire doucement mo lueur : (c — Vous êtes trop pressé, mon enfant; vous parlez de république? Mais dans une république, il faut un viee-présideni, attendu quj le président peut tomber malade. Or, trouver aujourd'hui quelqu'un qui se contente d'être viceprésident, voilà le difriciie. i — Cette sagesse si fine, si tranquille, s' prompte à s'efFar(nicher néanmoins, et qui volontiers s'exagérait, sous le rapport de l'observation, le mauvais côté des choses humaines, disposait mal Béranger à accepter une situation quelconque dans la tourmente de 1H4B. Nominé membre, malgré lui, d'une assemblée qui couvait des colères implacables, il n'en eut pas plus tôt entendu les sourds grondements qu'il pressentit îes suites. 11 n'était pas homme à se méprendre sur la portée de la lutte qu'il voyait s'engager entre les élus de la province et de Paris. Y avait-il chance qu'il intervînt d'une manière tant soit peu efticacb ? Le déchaînement des pussions réactionnaires, au début mr-mi^, la tin de non-recevoir opposée à la plus légitime des demandes, le refus du peuple d'assister à une fête de la Concorde inaugurée sous de pareils auspices, les clameurs de la presse, l'exaspération des clubs, tout cela semblait annoncer qu'un conflit, et furieux, était désormais inévitable; Béranger, convaincu de son impuissance à le prévenir, demanda que sa vieillesse ne fût point condamnée au désespoir d'y figurer. »
Messieurs, c'est un vaincu de 48, c'est un de ceux qui ont le plus perdu (jusqu'à leur fojer), c'est un exilé de la Répuljljque qui parle. Et voyez s'il rejette sur Béranger le poids de sa défaite! Un démocrate sincère, M. Eugène Pelletan, a cru devoir être plus sévère. D'autres que moi, de ceux qui ont connu Béranger et qui avaient le droit de le défendre, lui ont répondu, M. Paul Boiteau le premier, puis M. Arthur Aruould, qui a compté les adversaires et les amis de Béranger, les a pour ainsi dire pesés et nous a montré de quel côté penchait la balance. Si un homme vaut surtout par ses amis, Béranger valait beaucoup, lui qui
42 LA LIBRE PABOLE
vécut en communauté de cœur avec M. de Lamartine, M. Thiers, M. Mignet, M. Michelet, avec Chateaubriand, avec Lamennais, avec Manuel, lui que de jeunes esprits ont su fci vaillamment défendre, lui devant qui le héros de Venise, devant qui Daniel Manin venait s'incliner (1).
(l) Qnand donc cesserons-nous de nous déchirer ainsi les uns les aoxtres? Quand donc, nous aussi, apprendrons-nous à pratiquer la tolérance? Sans aller bien loin, à quoi ont abouti ces philippiques violentes dont M. Jules Favre a été l'objet Iots de sa réception à l'Académie française? En vérité, est-il un plus surprenant, un plus inatteiidu spectacle que celui que nous ont offert certains démocrates, et «les plus autorisés, et des plus sincères, attaquant, au nom de la démocratie, M. Jules Favre, le tribun Jevenu académicieu ? Javais lu la veille un article du Pay* qui m'avait à la fois irrité et attristé, et vraiment je croyais le relire encore. Savez-vous rien de plus déconcertant que cas scissions et ces reproches inutiles? Xe remarquez-vous point que, tandis que nous procédons par exclusion, proscrivant des ^ns de notre couleur po ir une simple question de nuancjs, nos adversaires obéissent au mot d'ordre, marchent en bataillons serrés, et, groupes de cadavres au service des idées mortes, vont au combat, semblables à ce comte Alvar Giron de la légende, qu'on avait mis en selle, trcpassé et déjà rongé des vers, mais debout encore et emprisonné dans son armure comme une momie dans ses bandelettes ?
Hélas! et parce que la division est dans le camp de la vérité, ces ambulantes momies gagnent plus d'une fois les batailles!
A qui la faute?
Il est un mot que nous oublions trop, ce grand mot qui est toUmnce, Les qui.siions inutiles nous séparent; les querelles bvzantin<^s attisent la discorde. Ces questions brûlantes du matérialisme, du Sjiiritualisme, détournent les esprits de spéculations plus vivantes. Se qaerellerait-on encore entre sociniens et manichéens ? Qu'importe à la cause éternelle de la liberté ce que je cache au fond de ma conscience? Silvio Pellico était un croyant. L'Italie, qui — ceci est un fiiit — est plus près du rationalisme que la France, a-t-elle pour cela renié le patriote captif?
Voyez nii l'on en arriverait avec cet exclusivisme maladroit. Robespierre lui-même sera suspect; oui, Robespierre, lui qui croyait à l'existence de l'Être suprême. On le renverrait à Jérusalem, ou plutôt à la rue de Jérusalem.
En voriié, je ne me reconnais point le droit d'imposer à mon voisin mon credo on mon n^go. Je réclame seulement le droit dt; nier on de croire à ma guise. Mais surtout je voudrais qu'on ne tirât point sur ses propres troupes, parce que, tout en revêtant le même uniforme, quelques-uns aurai. nt la faiblesse de porter des scapulaires sur leur poitrine. Tolérance, fraternité, voilà les mots d'ordre. Prenons garde de donner
Il est assez étrange qu'un homme, laissant après lui des œuvres que tout le monde peut ouvrir et étudier, ait vu ses idées mêmes et ses convictions mises en suspicion ou défigurées. Le reproche le plus fréi^uent qu'on ait adressé à Béranger est celui de s'être fait le poëte et comme le rapsode de la gloire et du génie militaires. Cette fois encore, pour répondre, il faut se reporter en arrière et se demander ce que signifiaient, au temps où Béranger chantait, ce génie et cette gloire. L'Empire, c'était la Révolution incarnée dans un homme , c'était le temps où l'on « bousculait tous les rois, » où
La liberté mêlait à la mitraille 'Des fers rompus et fies sceptres brisés;
OÙ l'on promenait par l'Europe le drapeau tricolore, déployé en 89 pour la première fois, et Béranger, comme tous les libéraux d'alors, livrés aux Bourbons, regrettaient l'Empire comme on regrette la liberté vaincue ; la France et l'Empereur étaient tombés ensemble à Waterloo, et cette chute profonde donnait à celui qu'on appelait l'homme du destin, le prestige du malheur. Il semblait que la nation fût captive avec lui, comme si les nations s'incarnaient à jamais dans un homme et abdiquaient par ses mains. N'importe, Béranger, qui avait raillé l'esprit de conquête,
l'exemple du soupçon. Veuillot ricane devant ces querelles. Xous devons faire envie aux autres et non pitié.
Et quant à' l'habit vert qu'a endossé M. Jules Favre, pourquoi vraiment ne le porterait-il point? Victor Hugo n'a-t-il pas cet liabic brodé suspendu dans sa g-irde-robe ? La République n'a-t-elle pas déjà, vu Lakanal, Daunou, — combien d'autres ! — s'asseoir sur ce-; mêmes bancs de l'Institut que le public prend pour des fauteuils? N'y est-il pas entré, M. Jules Favre, affirmant de sa grande voix la liberté, et, pour un jour, transformant les murmures académiques discrets et délicats en applaudissements ardents? Allez, si vous voulez clouer au pilori les renégats et les traîtres, ne prenez pas ceux qui luttent avec nous, vous n'avez qu'à choisir ailleurs. Soyez sans crainte, les écluintillons ne vous manqueront pas.
qui avait chanté le roi d'Yvetot, lequel n'agrandit point c>ei? Etattî et ne fit pleurer le peuple qua sa mort; Béranger fort mal noté aux Tuileries, Béraiifrcr chanta le soldat terrassé et prisonnier ; mais il ne chanta que le soldat, la redingote légendaire passant à travers les obus, et dans ce soldat, il oubliait César, pour ne voir que le peuple, le peuple couronné.
Je n ai flatté que V infortune l disait- il. Tous alors pensaient comme lui. C'était au nom de Bonapaiie que les républicains, comme les sergents de la Rochelle, montaient sur l'échafaud ! Et dans cette gloire militaire même, Béranger sut choisir. Il fut pour le peuple, pour les grenadiers abandonnés, pour ces mutilés dp toutes les guerres ([u'on laissait dans l'ornière avec leurs inutiles croix pour payer et panser leurs blessures, pour ces héroïques oubliés, les « brigands de la Loire, » alors sans asile et sans pain : il fut pour ceux dont le sang paya les grades des généraux, les trônes des soldats de fortune, et célébra le dévouement des petits eu même temps qu'il flétrissait la trahison des grands :
Les valets à nobles ancêtres Ont fui, le nez dans leur manteau.
Tous, dégalonnant leiirs costumes, Vont au nouveau chef de l'Ktat De l'aigle mort vendre les {)lumes.
Il fut pour tout ce qui souffrait et tombait, pour les humiliés, pour les bafoués, et ne voyant que le présent, oubliant le passé, sans songer à l'avenir, il chanta celui de qui l'image proscrite signifiait alors — ce fut la grande erreur — Révolution et Liberté,
Mais il chanta surtout, et de sa voix la plus fière, les liéroïfiues soldats républicains; il chanta ces habits en lambeaux (jui ^ brillaient dans la bataille; " l'armée de Sambre-et-Meuac, l'armée du Rhin, les soldats de Jourdan, de Hoche et de Marceau :
BÉRANGKR 45
Qui nous rendra, dit cet homme héroïque,* Aux bords du Kliin, à Jetninapes, à Fieurus, Ces paysans, fils de Li République, Sur la froutière à sa voix accourus ?
C'était le soldat qu'il aimait, ou plutôt le paysan eu uniforme, défendant sa chaumière et ses moitsons; il voulait sur le vieux drapeau le coq superbe des Gaulois; il célébrait la gloire roturière, la gloire volontaire, les grands élans de la patrie vers l'indépendance. Quant aux éblouissements, quant aux kolbacks brillants, quant aux habits galonnés, quant aux plumets, quant aux panaches, il les regardait passer ; les clairons et les tambours, il fermait sa fenêtre et mettait son bonnet sur ses oreilles. Ah ! les tambours :
Terreurs des nuits, troubles des jours, Tambours, tambours, tambours, tambours, M'éiourdirez-vous donc toujours?
Tan.bours, tambours, maudits tambours!
Sous r Empire ils ont fait merveille.
J'ai vu ces racoleurs puissants Du j^énie assourdir l'oreille, Étoiftl'er la vuix du bon sens.
Celui qu'à régner Dieu condamne, ■ S'il veut faire en f^rand sou métier, Sait combit-n il faut de peaux d'àne Pour atirutir le monde entier.
Non, non, Béranger ne fut le courtisan de personne, et de la gloire militaire du premier empire moins que de toute autre! Il suffit de lire, pour s'en convaincre, sa Correspondance, recueillie par M. P. Boiteau, cette Correspondance merveilleuse qui ne sera pas un de ses moindres titres devant la postérité. Lisez la lettre qu'il écrivait, le 19 août 1853, à M. Alexandre Dumas, qui voulait en faire un collègue de M. Belmontet; lisez toute celte suite de confessions où le chansonnier ; c[jublicain dit, cette fois,
toute sa façon de penser. Tâchez de vous procurer aussi une chanson qui n'a point paru dans son dernier recueil, et que M. A^rnould cite tout entière dans son livre, sans que je puisse ici en faire autant (1). Vous verrez ce qu'il faut prendre et ce qu'il faut laisser des jugements des critiques. Lisez d'ailleurs cette Correspondance, non peint par curiosité, mais par amour de ce qui est honnête et sain. C'est laque vous trouverez le Béranger intime, bon, doux, narquois et dévoué à la fois, conteur comme Charles Nodier, un Petit Manteau lieu sarcastique, qui fait bon marché de son repos, lui, l'ami du coin du feu, lorsqu'il s'agit de quelque protégé, d'un pauvre diable ou d'un malheureux. Ah! comme il quitte alors sa cheminée et ses pantoufles, comme il court, comme il sait demander pour les autres, cet original qui ne demanda rien pour lui-même! Il console et soutient Rouget de Lisle vieux et misérable; il donne çà et là, quoiqu'il soit pauvre; il fait des pensions à des indigents, une rente régulière de 480 fr. à une vieille femme sans ressources, une rente de 500 fr. à une autre ; que de traits ignorés! Que de bonhomie sincère, qu'il faisait bon être son ami ! M. Eugène Noël, l'auteur des Lé • gendes françaises, nous a montré, dans un chaimant petit volume beaucoup trop court à mon gré, ce Béranger que la Correspondance nous a fait connaître tout entier. M. Noël allait souvent cliez Béranger en compagnie de M. Michelot. Il écoutait; il a rassemblé ses souvenirs, et nous ne nous en plaindrons pas. J'emprunte deux jolis traits entre vingt autres dans ces Souvenirs de Béranger :
• lîéraniror nous parla beaucoup des femmes : il les voudrait plus
«ccnp'^es(les femmes qui ont de l'aisancel; qu'elles participassent davantage à la vie publique; que dans chaque commune il y eut un hôpital, iine école; que les femmes y eussent autorité, initiative; qu'enfin la famille se reconstituât dans la commune. — « .J'ai toujours pensé, dit-il en-
(1) Elle a pour titre : Le Mort et lit Police. Voyez la chanson à lu Hu de ce volume (Appendice).
BEEAXGER
core, à faire un roman : La Femme qui s'ennuie. — Et la femme qui se déseimuie? observa M. ^Michslet». — Mais vous m'enlevez mon dénoùment! s'écria Béranger avec uue verve charmante. » (P. 39.)
N'est-ce pas bien joli?
Mais voici un trait singulièrement beau, à mon avis, dans sa simplicité :
< Chez Béranger, dit M. Eug. Xoiil (p. 36), nous rencontrâmes ***, qui resta tout le temps de notre visiie. Affaibli, engourdi comme par l'usage habituel de l'opuim, d'une nonchalance désespérante à parler, ce pauvre homme, qui fut beau et qiii le serait encore s'il n'avait cette tenue, cette parole, ce regard, ne porte que trop les stigmates d'an homme qui s'est laissé acheter, puis qui a vovdu se racheter, et dont l'àme s'est retrjitvée à jamais incertaine entre le bien et le mal. Et cependant c'était un homme merveilleusement doué-, maniant le vers comme la prose; qui pouvait mieux empreindre une tracs forte, nette, ineffaçable?... Quoi qu'il lui soit advenu, il reste intéressant.
« .J'ai assisté à une scène bien touchante : le» deux hommes les plus purs, les plus honnêtes de ce temps, Béranger, M. ]\licdielet, l'avaient là entre eux, ce pauvre homme si indigent, si troublé, si déchu; et, avec une bienveillance pleine de grâce," ils s'adressaient à lui, le relevaient à eux, lui montrant de la confiance, encourageant tout ce qu'il disait de judicieux. M. JMi(dielet racontait comment, à sa première leçon, il avait redemandé le Panthéon poitr .\lirabeau, disant qu'une expia'.ion de cinquante années dans le cimetière de Clamart, au milieu des condamnés à mort, suffisait; qu'il fallait maintenant réhab.liter ce pauvre grand homme; — faisant entendre ainsi à celui qui lécoutait que l'avenir serait juste, même pour celui qui avait failli, qu'il y avait toujours à espérer. Béranger faisait toutes sortes de frais d'anecdotes, d'épancliements, de causerie fomihère. Jamais je, ne l'ai vti plus bonhomme, se mettant si bien à son aise. »
Permettez-moi, messieurs, de saluer cet admirable sentiment qui poussait en même temps M. Michelet et Béranger. L'homme est surtout grand, disons-le bien haut, par la somm.o de bonté et de sacrifice qu'il possède. Ce qui rapproche l'animal de l'homme, c'est l'amour; mais ce qui élève l'homme au-dessus de tous les êtres de la création, c'est ce merveilleux, et divin sentiment dont il a seul le privilège, c'est cette vertu qui rend plus grands que les autres ceux qui la pratiquent davantage, c'est la Pitié (1).
(1) J'aurais pu raconter encore, et mes aullteurs l'eussent assurément
Ne croyez pas, au surplus, que cette bonté charmante exclut en rien la malice. M. Louis Blanc nous dis^ait tout à l'heure que Béranger jugeait parfois avec tristesse les homnaes et les choses; comme tous les honnêtes gens, il avait ses velléités rnisanthropiriues : c'est que Béranger était un lionnne excellent et point du tout niais. — « Que de volumes on remplirait des aventures hcandaleuses de ce temps-ci! »• lui dit un jour Lamennais. — « l'our moi, j'en sais pas mal, « fit Béranger. Il avait commencé une façon de livre intitulé : Réjlexi'j/is sur mes contemporains . Puis au dernier moment il le brûla. Je le regrette. Il nous aurait appris bien des choses. J'imagine que ce manuscrit de Damoclès, suspendu sur la tête de plusieurs illustres, n'a pas peu contribué à aiguiser leurs rancunes contre Béranger.
écoutée avec la même sympathie, certaine aneclote très authentique et très-ignon'e : Béranger avait pour ami un pauvre garçon qui passait ses journéis enleruié dans un bureau de hi Douane, je crois, tt qui, le soir, faisait des vors A ce commerce, \i poëte inconnu gagnait reu de chose et se fatguait beaucoup. Il vint ii perdre sa placj. — (i Kh bien ! se dit-il, mes Vers me nourriront! » Et il fi: des vers ue plus belle. Je n'ai pas besoin de voui dire que sa poésie le tenait à la diète. Lt le pauvre homme avait un enfant 1
Le jour de l'an venu, il envoyait régulièi'cment son petit garçon chez l>éranger rt^ciler unj fiible.
Au jour de l'an 1857, Béranger vit accourir le gamin tout souriant avec sa table sur les i-vres. — « Ali ! ah ! c'est toi, nn.n gaillard? Voyons, serons-nous b.en sage cette année'/ * L'enfant en Ht le Su-rnient et récita la fable, œuvre de son père, (^uand il eut fini, Béranger lui f'riippa sur la joue, l'embr-issa et lui mit entre les mains une boite de bonbons. — « Tiens, voila pour te rt-compeuser. Aie bien soin de ces dragées et ne mange pas tout à lu fois! »
L'entant retint cluv. son p'.-re, rapportant les bonbons comme un trophée. Il en fut économe, il n'en mangeait qu'aux jours de fête, et le chansonnier était mort que la boîte durait encore. Inutile de dire que le père de l'enfant, qui faisait toujours des vers, était toujours Jiussi pauvre. Un soir qu'il était rentré triste après une journée de courses, de tentatives et de démarches \aines, l'enfant accourut vers lui, tenait à la main un chiffon de p.ipier. — « Tiens! regarde père! .J'ai fini mes dnigées. et voilii ce qu'il y avait au f)nd de ma boite! » — Il y av.iit un billet de deux cents francs que Béranger avait discrciement caché pour le père parmi les bonbons donnés iv l'enfnut.
BÉBANGER 49
Il leur avait fait une belle frayeur! On ne pardonne point cela. Peut-être auraient-ils compté avec 13éranger biographe. En tout cas, ils lui tinrent rigueur de la panique qu'il avait causée.
Un liomrae, qu'on ne peut compter parmi les fanatiques de Béranger, mais qui lui a rendu ju^tice, Proudlion, n'a pas de craint de dire, lui, tout ce qu'il pensait de ceux qui l'entouraient. Et vous avez vu quelles ont éié ses funérailles, bien méritées. Proudhon, qui proclame nettement (c'est aller loin) Béranger le plus giand poëte du dix-neuvième siècle, lui reproche d'être un po'éte/emmelin. Maisle reproche ne peut étonner, sous la plume de ce mâle génie qui s'appelle Proudhon. Proudhon, d'ailleurs, aime profondément cette poésie où il retrouve la fibre populaire qu'il a en lui. Ces deux hommes, justement, nous représentent bien le peu [de. Proudhon, c'est le peuple robuste et puissant, toujours à l'œuvre, sur l'enclume, sur le sillon, toujours; Béranger, c'est le peuple à demi bourgeois, content de peu, se retirant dans son petit jardin dès qu'il a gagné de quoi l'acheter, et le cultivant comme Candide. Proudhon pousserait volontiers les bœufs de l'aiguillon; Béranger se contente de greffer ses rosiers ou de soigner ses tulipes. L'un est un laboureur, l'autre un jardinier. L'un s'inspire du génie populaire, large, âpre, gras et de forte encolure : il va chercher ses mots dans Rabelais; l'autre demande au génie gaulois ses saillies, sa verve, son ironie, sa gaieté, sa philosophie enjouée et feuillette d'ordinaire Montaigne. En politique, Proudhon est un révolutionnaire, Béranger est un libéral. Proudhon, c'est le chêne superbe, au tronc noueux, à la sève ardente; Béranger, c'est le peuplier qui pousse droit ses rameaux vers le ciel et l'idéal. Le chêne est, je le sais, l'arbre divin de nos pères, enfonçant dans le sol ses racines rudes, l'arbre symboli(iue où les druides cueillaient le gui sacré des Gaulois. INlais n'oublions pas le peuplier, poptUns, l'arbre du peuple, l'arbre de la liijerté.
50 LA LIBRE PAEOLE
• Il faut bien que je m'arrête, messieurs; et que j'aurais pourtant encore de choses à dire ! Mais, épuise-t-on jamais de tels sujets? J'aurais voulu chercher avec vous des prouves nouvelles de bonté et de sagesse dans les œuvres de celui qui, pour le caractériser par deux citations, chanta la liberté, « rebelle antique et sainte, » et qui s'écriait fièrement :
Je suis du peuple, ainsi que mes amours !
Mais, encore une fois, ses œuvres parlent d'elles-mêmes. •Ces œuvres, vous les savez toutes, et je vous demande pardon de citer encore ce testament suprême que Béranger, soulevant la pierre du tombeau, nous a laissé : — dernière et magnifique inspiration qui fut la confession du patriote :
France, je meurs, je meurs; tout me l'annonce Mère adorée, adieu. Que ton saint nom Soit le dernier que ma bouche prononce. Aucun Français t'aima-t-il plus? Oh! non. -le t'ai chantée avant de savoir lire, Et quand la mort me tient sous son épieu. En te chantant mon dernier souf'tie expire. A tant d'amour donne une larme. Adieu!
Lorsque dix rois, dans leur triomphe impie, Poussaient leurs chars sur ton corps mutilé. De leurs bandeaux, j'ai l'ait de la charpie Pour ta blessure, où mon baume a coulé. Le ciel rendit ta ruine féconde ; De te bénir les siècles auront lieu; Car ta pensée ensemence le monde, L'Égalité fera >a gerbe. Adieu!
Après cela, qu'on l'attaque et qu'on lui conteste son droit à l'admiration. Il aura toujours un bataillon sacré de défenseurs, et ce bataillon, cette fois, ce n'est plus la minorité, c'est la foule — la foule qui se trompe parfois, mais qui voit juste le plus souvent, la foule qui frissonne
BÉEANGER 51
aux vers de Corneille et qui demain, si on les lui rendait, irait encore ai^^lsLudir Hernani ou le Roi s'amuse (1).
Et cette foule, en dépit de tout, dira de Béranger ce que Béranger disait d'Emile Debraux, un chansonnier qui, lui aussi, « sous la Restauration, se laissa poursuivre, juger, condamner, emprisonner sans se plaindre, » et qui J«rhouillait des rôles pour nourrir ses enfants. Béranger, ce cœur d'ami, sut trouver, pour Debraux comme pour Manuel, les plus beaux de ses vers, et je veux vous lire en son entier cette chanson qui servit de préface au recueil du 'pauvre Emile. Elle réunit tout, à mon sens, forme et sentiment, et je cherche vainement chez le voisin pièce mieux inspirée et plus parfaite :
Le pauvre Emile a passé comme une ombre, Ombre joyeuse et chère aux bons vivants, S(^s gais refrains vous égalent eu nombre, Fleurs d'acacia qu'éparpillent les vents. Debraux, dix ans, régna sur la gogueite, ]Mit l'orgue en train et les choîurs des faubourgs, Et roulant, roi, de guingui-tte en guinguette. Du pauvre peuple il chanta les amours.
Toujours enfant, gai jusqu'à faire envie, En étourdi vers le plaisir poussé; Pouffant de rire à voir couler sa vie Comme le vin d'un tonneau défoncé; Sifflant le sot sous les croix qu'il découvre. Ou sur son char le grand mal affermi ; v'^aus s'informer par où l'on monte au Louvre, Du pauvre peuple il est resté l'ami.
Mais, dites-vous, il avait donc des rentes? Eh! non, messieurs; il logeait au grenier. Le temps, au bruit des fêtes enivrantes, llâiiait, râpait l'nabit du chansonnier. Venait l'hiver : le bois manquait à l'àtre; La vitre, au nord, éiincelait de fleurs; Il grelottait, mais sa muse folâtre Du pauvre peuple allait sécher les pleurs.
(1) On ne lui a rendu qnV/crnaJii. Elle a applaudi Uevnani (1868\
De l'oeil des rois on a compté les larmes; Les yeux du peuple en ont trop pour cela : I^ Krance alors pleurait ré.-lat des armes Kt h;â grandeurs dont k cours rél>riinla. Ta voix, Kmiie, évoquant notre histoire, Du Crtharel ennoblit les échos; C'était l'asile où se cac'iait la gloire : Le pauvre peuple aime tant les héros!
Bien jeune, hélas! i: descend dans la fosse, Je l'ai conduit où vieux j'irai de nain. Chantant au loin, des buveur-; iv voix fausse, Aux noirs pensers m'arrachaient en clietnin. C'étaient ses chants que disait L'ur ivres?e, Cha'its que It-urs tils sauront bien rajeunir. De son passage est-il un roi qui laisse Au pauvre pjuple un si doux souvenir?
De sa famille allégez l'indigence; Rie! es et gran Is, achetez a recueil. A t int d'e-iprit passez la néglit;ence ; Ah! du talent le besoin est l'écueil.
Xe siyt'Z point ingrats pour nos musettes; Songez aux maux que nous adoucissons.
Pour s'en tenir au lot que vous l'ii faites. Le pauvre peuple a besoin de chansons.
Il y aura tantôt huit ans, le 16 juillet 1857, que Béranger est mort. Vous vous souvenez du retentissement qui accompagna ses funérailles. Le Moniteur enregistra cette mort comme s'il se fût agi d'un maréchal de France. M. Sainte-Beuve rédigea lui-même la notice nécrologique du journal officiel; des affiches, signées de M. le préfet de police, invitaient la population parisienne à se conformer aux prescriptions de Béranger. Béranger demandait dans son testament, à M. Perrotin, d'éviter « le bruit et les discours. » Béranger avait réclamé toujours « le corbillard du pauvre » et « la fosse à l'écart. " A ses amis, qui lui promettaient un tom'oeau de marbre, il disait dès autrefois :
Non, mes amis, au spectacle des ombres Je ne veux pas une loge d'honneur.
Voyez ce paiivre au teint pâle, aux yeux sombres,
l'rès de mourir,... ah! qu'il goûte au bonheur!
A ce vieillard qui, las de sa besace,
Doit avant moi lever le rideau ;
Pour qu'au parterre il me garde une place,
Donnons gaiement l'argent de mon tombeau !
11 ambitionnait ce corbillard , il demandait cette place au parterre. Il se souvenait des funérailles de Lamennais; il se rappelait avoir vu tout un peuple suivre en pleurant le convoi du prêtre devenu tribun. Lui aus^i eût voulu cette escorte. On lui donna un char funèbre, an lui donna des voitures de deuil semblables à des voitures de gala, on lui donna des orgues et des tambours. Des tambours! Souvenez-vous de sa chanson, les Tambours .•
Qui flattent jusque dans sa bière
Le sot qui meurt chargé de ci-oix,
Et fout vœu, chez la cantinière.
De battre aux champs pour tous les rois (1).
Et ce peuple en foule venu des ateliers, des couronnes d'immortelles à la main, ce peuple tête nue, doû sortaient des clameurs immenses et des sanglots, — je m'en souviens; échappé du collège, j"étais là — ce peuple qui perdait un des siens, ces faubouriens en deuil, — cœur de Paris qui battait si fort, — cherchaient autour du char funèbre les amis de Béranger. Mais les amis n'ava'eat pu approcher; la haie officielle se dressait entre eux et celui qu'ils ne devaient plus revoir; ils regardaient s'éloigner le convoi à travers leurs larmes, et Béranger allait là-bas, escorté par des académiciens, des soldats et des sergents de ville...
(1) Voyez, dans l'appendice de Ma Biographie, le rt^cit de M. Paul Hoiteau.
Messieurs,
Il y a déjà quelques années, un artiste écrivit à M. de Lamartine pour lui demander la permission de publier dans un journal qui n'existe plus, son portrait — ou plutôt sa caricature, sa charge, puisque le mot est consacré. M. de Lamartine répondit qu'il n'accordait point cette permission, que Dieu nous avait donné un visage non pour le déformer mais pour le respecter, et que la parodie de la créature lui avait toujours semblé une injure faite au Créateur. Je songeais justement à cette lettre du grand poète, l'autre jour, en lisant l'étude remarquable qu'il vient de publier sur les Fables de l'Inde, et où il appelle la fable " le plus puéril de tous les genres de littérature, une caricature de la nature humaine, " M. de Lamartine
(1) Conférence faite le 3 mai 1864 aux entretiens de la rue de la Paix.
A M. Lissagaray.
Vous savez, cher monsieur, ce que d'Olivet écrivait après la mort de La Fontaine : a 11 nous faut placer sa mémoire sous la protection des honnêtes gens. » Sans doute vous êtes de son avis, car vous m'avez permis de dire librement ce que je pensais sur le bonhommp. Je l'ai fait, je crois, de façon à ne pas blesser les admirateurs de l'homme de génie qui flous présente le fabuliste (cliose étrange, la Fontaine semble a-'oir inventé ce nom pour lui-même) comme un réceptacle et une source d'immoralité.
Permettez-moi de vous dédier le souvenir de cette conférence, afin de vous remercier publiquement de votre confraternel accueil. Pari":. 1 mai 1864
n'aime pas les fables, me disais-je, sans doute pour cette raison même qui le porte à détester le crayonnage de ses traits grossis, et peut-être trouve-t-il qu'il y a violation de la dignité humaine dans ce procédé — dans cet art — qui consiste à faire passer les sentiments et les idées de riiomme dans le corps d'un animal. M. de Lamartine a pris pour devise (et certes il lui appartenait de le faire): Peindre, c est embellir ; il ne peut donc trouver bon qu'on choisisse ce programme : — Peindre, cest mettre eu relief les difformités et les vices. — Et dans son amour pour la beauté, dans son admiration pour la forme, il oublie que le moraliste ne s'attache à représenter les défauts que pour les mieux cori-iger.
C'est une chose regrettable pourtant qu'on n'ait point la justice de reconnaître chez les autres les qualités qu'on n'a pas, et qu'on veuille mesurer ses voisins à sa propre taille. Soyez pareil à moi, je vous saluerai, mais &i votre nature diffère de la mienne, ne comptez pas cur mon approbation. •Te tiens à m'applaudir moi-même en vous applaudissant* Ainsi raitonne-t-on trop souvent. M. de Lamartine n'aime pas La Fontaine par cette raison seule que La Fontaine, s'i^ vivait, n'aimerait pas M. de Lamartine. Et cependant, non, laissez-moi croire que si La Fontaine lisait le Lac, il y trouverait au.-sitôt cette perfection que M. de Lamartine refuse aux Deux Pigeons; car La Fontaine unissait à son génie une raison suprême, et c'est parce qu'il en savait tout le prix (juMl aimait surtout la vérité.
11 y a longtemps déjà que M. de Lamartine nourrit contre le fabuliste une antipathie, disons bien, une colère qui semble grossir de jour en jour. Vingt ans après cette superbe éclosion du romantisme où des jeunes gens, qui se sentaient (1) des demi-dieux, tentèrent de briser les idoles classiques, vingt ans après le jour où la perruque de Boi-
(1) Ou se croyaient (18t>3).
LA. FONTAl>iE ET -M. DE LAMARTINE Oi
leau fut brûlée dans le Cénacle , où Racine fut ti'aité comme il ne le méritait pas, M. de Lamartine essaya de détruire à son tour un fétiche et il s'en prit à une statue. Il attaqua La Fontaine. Ce fut dans une de ces nombreuses publications que la nécessité l'a durement contraint à mettre au jour, dans le Conseiller du peuple, qu'il commença une guerre dont le traité de paix n'ett pas encore signé. On retrouve une partie de cette belle colère dans une préface écrite pour les Méditations en juillet li^49. Le poëte y parle avec une émotion communicative, une parole qui trouve son écho dans les cœurs, de son enfance, de ses premières impressions, de ses premières lectures, et là nous assistons^ attentifs et charmés, à l'éclosion de l'un de nos plus purs et de nos plus incontestables génies. Il faut relire la page où, parmi ses meilleurs souvenirs, il retrouve l'émotion causée par la lecture de Mérope, que lui faisait son père; il faut voir avec quel sentiment profond et quelle itré&istible puissance il nous peint à la fois sa terreur et sa surprise, ses larmes de douleur et ses larmes de joie. Ce fut peut-être une révélation — et il serait assez étrange que nous dussions Lamartine, ce poëte de la foi, à ce grand railleur, Voltaire.
Depuis la lecture de Mcrope, clit-il, je cherchais toujours de préférence des ouvrages qui contenaient des vers parmi les \oIumes oubliés sur la table de mon père ou sur le piano de ma mère, au salon. La Henriadey toute sèche et toute déclamatoire qu'elle fût, nje ravissait. Ce n'était que l'amour du son, mais ce son était pour nioi une musique. On me faisait bien apprei.dre au^si par cœur quelques fables de La Fontaine; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, s. ns synu-trie ni dans l'oreille ni sur la [lagi;, me reluitaient. D'ailleurs, ceshislo.res d'animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que r.ous, me soulevaient le cœur.
Plus méchants que nousl En vérité, ce reproche eût fait sourire la Rochefoucauld — et je vous prie de remarquer
en passant que M. de Lamartine accuse La Fontaine de manquer de pitié et d'amitié.
Les fables de la Fontaine, dit-il encore, sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d'un vieillard, que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant : c'est du tiel, ce n'est pas du lait pour les lèvres et pour les cœnrs de cet âge. Ce livre me répugnait; je ne savais pas pourqtioi. Je l'ai su diîpuis : c'est qu'il n'est pas bon. Comment le livre serait-il bon? l'homme ne l'ctait pas. C>n dirait qu'on lui a donné par dérision le nom du bon La Fontaine!
Je m'arrête. Tout à l'heure je montrerai ce qu'il j a de vrai dans ce réquisitoire : je plaiderai fort peu la cause du poëte; M. de Lamartine a beau dire que de tels vers sont disgracieux, ces vers se défendent tout seuls. Après avoir lu la critique, on relit le Loup et l'Agneau, et la critique est oubliée. Mais il me faudra peut-être d'autres témoignages qu'une citation pour prouver que La Fontaine était bien le bon I,a Fontaine. Non pas qu'il y ait une tache dans cette vie passée, dit-il, « à dormir et à ne rien faire, » mais on met une telle hâte à s'assurer qu'un homme n'est point parfait, qu'il faut lutter quelquefois beaucoup pour prouver qu'il n'est pas complètement damnable. M. de Lamartine sait par expérience qu'il vient un temps où l'on se lasse d'appeler Aristide le Juste, mais il ignore peut-être que nous ne sommes fort heureusement Athéniens qu'à moitié.
Les reproches que j'ai cités tout à Theure datent de quinze années déjà et l'on pourrait croire que depuis lors M. de Lamartine s'est repenti de ses rigueurs. Point du tout. Il y a deux ans, dans son Cours de littérature, il s'élevait de nouveau contre la gloire de La Fontaine; il vient de l'attaquer encore hier, dans la Nouvelle Revu$ de Paris, et il semble que sa haine se soit accrue par la réflexion.
Nous allons, écrit-il, toucher à la divinité du fabuliste français qu'oa appelle le bon La Fontaine. Mais nous disons ce que nous pensons etnci»-
ce que les autres pensent. Est-ce la peine Je prendre la parole pour eonânner les préjugés de la vogue ou de l'irréflexion sur les livres et les écrivains de son pays?
J.-J. Rousseau pensait comme nous sur la fausse Lonhomie de la Fontaine et sur le danger de ce code rimé d'égoïsme et d'habileté vulgaire, que l'on met en France de bonne heure dans les mains des enfants pour exercer leur mémoire. Ces fables sont l'évangile de la personnalité à tout prix. Tous les moyens y sont bons, pourvu qu'on réussisse. Si Machiavel avait écrit des fables pour les enfants, ses moralités seraient précisément celles de La Fontaine. Il y a peu d'écrivains plus spirituels ; mais, selon nous, il y en a peu de plus dangereux pour le cœur. La raillerie fine et froide y tombe presque toxijours sur la bonté et sur la vertu, comme une pluie glaciale sur les bons sentiments de l'âme. Comme moraliste, La Fontaine est le corrupteur du cœur de l'enfance ; comme poëte, il est généralement dans ses fables trivial de style et pauvre d'invention. A l'exception de quelques vers heureux et proverbiaux épars çà et là dans deux gros volumes de négligences, sa versification est sans couleur et surtout sans harmonie... Dans ses autres poésies, il est cynique; c'est le Diogène licencieux des poëies. Mais il n'a pas même le mérite de créer ses drames; ni dans l'apologue ni dans le conte ordurier, il n'est créateur. L'Inde, la Grèce, Rome, Bidpay, Lokman, Ésope, Phèdre, lui donnent les sujets de ses fables; Boccace, le sujet de ses contes. Mais dans la fable il n'embellit pas. et dans le conte il gâte ce qu'il touche.
Remarquez bien ce surnom, le Diogène licencieux des poètes. M. de Lamartine avait déjà surnommé Rabelais le boueux de V humanité .
Mais avant d'aller plus loin, croyez-vous, dites-moi, que La Fontaine corrompe bien profondément le cœur de l'enfance? Eh quoi! le fabuliste montre aux enfants la vie telle qu'elle est, telle que pour eux elle sera; est-ce donc corrompre que d'avertir? La raison du plus fort est toujours la meilleure, leur dit-il; mais leur dicte-t-il une loi par hasard ou ne leur apprend-il pas à se méfier de la logique de cet axiome qu'il a appris et qu'il leur faudra apprendreen payant cher les professeurs d'expérience? « La raison du plus fort est toujours la meilleure! » ce n'est point l'acclamation d'un courtisan du succès, c'est le cri, c'est la confidence d'un homme qui a beaucoup vu, beaucoup retenu et que la soufi'rance a rendu causeur. Puis, qu'on efface
ce vers, je ne demande vraiment pas mieux; mais qu'on l'eflace alors que le plus fort sera devenu le plus juste, et que les loups, sous prétexte qu'ils ont faim et que les agneaux sont tendres, ne mangeront plus les agneaux! M. de Lamartine reproche encore à La Fontaine d'affirmer que tous les movens sont bons, pourvu qu'on réussisse ; mais ce n'est certes pas un conseil que donne le fabuliste, c'est un fait qu'il constate. Il paraît que le succès aux yeux du plus grand nombre Justifiait l'entreprise au temps de La Fontaine; mais M. de Lamartine, qui juge plus favorablement les hommes, tient à nous prouver qu'aujourd'hui il n'en est plus ainsi. Il aura entendu dire qu'on donne une forte prime pour chaque tête de loup apportée par les forestiers, et il en aura conclu qu'il n'existe plus de loups dans le monde.
Messieurs, pour dire du bien ùq^ Fables de La Fontaine, je ne voudrais pas médire des contes de fées, mais leurs leçons, dcis-je l'avouer, me semblent beaucoup plus dangereuses pour les enfants que les leçons du fabuliste. C'est charmant, un conte de fées, et l'on doit remercier beaucoup ceux qui veulent bien en écrire encore; mais les contes de fées me paraissent s'adresser surtout aux gens qui entassez vieilli pour se reposer, dans la contemplation d'un monde idéal, des tristesses du monde réel. Alors, qu'importe que le conteur dise que tout est bon et beau à celui qui sait que le contraire est un peu vrai? Qu'importe que les vieillards assistent au mariage de la gardeuse de moutons avec le prince du pays voisin et à la victoire du petit Poucet sur l'ogre aux bottes de sept lieues? Ils savent ce qu'il en faut croire et ce qu'il en faut rabattre. Mais les enfants?... Na'ivementils sourientàce joli pays bleu quiles attend et qu'ils trouveront (sublime espoir) dès qu'jls seront assez « grands 1 » Comment voulez-vous qu'ils n'aient pas hâte de vieillir, car ils sont trop petits pour épouser la fée ou le prince Charmant? Oh! dès que leur taille leur permettra, à eux,
LA FONTAINE Eï M. DE LAMARTINE 61
de faire la cour à la Belle au bois dormant qui reste cent ans fidèle à son amour, à elles, de revêtir les robes couleur du temps et d'épouser les jolis cavaliers qui ont une plume au chapeau, comme ils seront heureux! On sait où aboutissent ces rêves; et quand on reconnaît que le conteur était un traître, on se souvient qu'on avait rencontré jadis certain fabuli^te qui vous avait pourtant bien répété qu'en fait de plumes, les plumes de paon sont souvent mises sur le dos d'un geai, que le monde est plein d'aimables ânes revêtus de la peau du lion, et qu'il faut bien te garder d'imiter les grenouilles lorsqu'elles veulent se faire aussi grosses que le bœuf. Mais quoi 1 pouvait-on croire aux propos d'un homme aussi désolant?
Ce n'est pas, d'ailleurs, contre le fabuliste seul que s'est armé le poète des Harmonies ; c'est aussi contre la fable. Il ne l'aime pas, la fable; encore un peu, et autant que La Fontaine en personne, elle lui répugnerait. « C'est, dit-il, un genre faux et mesquin. C'est un genre de littérature seulement propre à l'enfance des peuples. » Ici, je suis tout à fait de l'opinion de M. de Lamartine, avec cette différence qu'à mon humble avis les peuples demeurent toujours de grands enfants. La fable, a-t-on dit, est une vérité présentée de profil. Kemarquez, en effet, que le premier des fabulistes, le premier par la date, est un esclave. Il disait à ses maîtres la vérité en la déguisant; la vérité paraissait ainsi moins amère à ces bouches délicates habituées à déguster la louange, mais la médecine, après tout, n'en était pas moins absorbée. Les esclaves et les maîtres ne se retrouvent qu'à l'origine des sociétés, mais il y aura toujours des puissants qu'il ne faudra pas trop heurter de front, ou des amours- propres qu'il ne faudra pas froisser — l'amour -propre est une puissance aussi — et la fable et le fabuliste seront éternels.
,Un homme qui n'est pas sans quelque rapport avec La
Fontaine, Franklin, avait inventé l'art de la politique par apologues. Un jour — depuis longtemps la grande œuvre où il avait collaboré était achevée — on vint le chercher dans sa retraite pour le prier de reprendre un moment \ef rênes de l'Etat. — « Vous êtes notre clef de voûte, lui disait-on. « Franklin était déjà bien vieux et d'ailleurs la république marchait toute seule. A ce nom de clef de voûte, Franklin sourit, hocha la tête et dit : « Il v avait une fois un fermier qui avait acheté à la ville une herse fort lourde et qui la voulait transporter chez lui. — Holà, dit-il à un pajsan-de ses amis, toi qui es fort, pourrais-tu par hasard soulever cette herse? —L'autre prend la herse et la met sur ses épaules, — En vérité, s'écria le fermier, ta force est inconcevable ! On te prendrait pour un Hercule! Marcherais-tu bien longtemps avec ce fardeau? L'autre sourit avec fatuité et se mit en marche ; le fermier ne cessait de le complimenter sur sa force, et quand. le porteur de la herse s'arrêtait, un éloge nouveau le stimulait encore — et si bien, qu'il garda cette herse jusqu'à la porte du fermier! » Ceux qui avaient appelé Franklin une clef de voûte comprirent et se retirèrent. Mais voici du même homme un autre apologue qui est charmant et que M. Ed. Laboulaye citait l'autre jour au Collège de France. L'Amérique venait de naître, et le congrès de 1*776 avait résolu de déclarer hardiment rindépoiidance à la face de l'Angleterre. Le 1" juillet, Jefferson proposa dans ce sens un projet dont le fond fut adopté , mais qui provoqua maintes réclamations et modifications. Jtfferson était désolé. Chacun tient, paraît-il, à son projet de loi.
« Mon ami, lui dit Franklin, je me rappelle que du temps oii j'ét^iis imprimeur à lioston, un «liapelier ouvrit sa boutiqne. Il avait pour enseigne un grand chapeau rouge, et au-dessus de sa porte, il avait fait mettre cette inscription : John Thompson, chapelier, vend et fwit des chapeaux au comptant. 11 était très-désireux de voir sa belle enseigne approuvée par ses amis. — Elle est bien, votre enseigne, lui dit le premier auquel il s'adressa; mais il y a un mot de trop, le mot chapelitr.
l'uisque vous vendez des chapeaux, il est évident que vous êtes cliapelier. — C'est juste, fit Jolin 1 hompson, et il eôaça le mot. Le second dit :
— C'est très-bien, mais pourquoi y a-t-il au comptant? Refuseriez-vous de vendre à crédit si une personne solvable vous demandait? — C'est juste, fit Thompson, et il effaça au comptant. Survint un troisième, il dit: — Fait des chapeaux... qu'importe au public que vous fabriquiez des chapeaux; mettez seulement: John Thompson vend des cliapeaux.
— Pourquoi mettre vend des chapeaux? dit un quatrième. Personne pense-t-il que vous les donniez pour rien? De toute cette enseigne, il ne resta donc que le grand chapeau rouge et le nom de John Thompson. Avis à ceux dont on discute les enseignes et les projets (1). »
Ainsi donc, Franklin n'hésita pas à introduire parfois la fable — car ces allusions, ce sont des fables et pas autre chose — dans les affaires du pays. M. de Lamartine nous répondra que le peuple américain, qui se contentait de pareilles billevesées, était alors un peuple enfant, — Enfant sublime qui, en dépit de tout est demeuré en 1864 ce qu'il était en 1774, conservant aux lèvres son premier cri et dans le cœur son premier amonr pour la liberté.
Ne disons pas de mal des fables :
Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être, Le plus simple animal nous y tient lieu de maître, l'ne morale nue apporte de l'ennui; Le conte faitiiasser le précepte avec lui.
\ous le voyez, je reviens à La Fontaine. Le bonhomme Franklin m'a éloigné de lui, il me ramène vers lui. 11 faut bien que je me demande pourquoi M. de Lamartine a discuté et nié sa bonhomie, sa naïveté qu'il appelle une naïveté d'emprunt. A son compte, La Fontaine n'aurait été autre cliose qu'un acteur assez habile qui aurait joué la comédie de la rêverie et de la bienveillance. Il y a heureusement dans la vie de La Fontaine de ces mots qui vengent un homme de tout soupçon de ce genre. — « Il est plus béto que méchant, disait sa giirde-maladc aux prêtres
• 1 K. Laboulaye. (Voyez la Bévue des Cours lilléraires.)
qui l'entouraient à son lit de mort. Laissez-le. Dieu n'aura pas le courage de le damner, » Ce jugement, j'imagine, vaut bien une absolution — mais encore faut-il le casser. La brave femme se trompait, et ce mourant n'était ni méchant ni bête, ce qui eût été, ce qui est souvent la même chose. Il s'est peint lui-même d'un mot. C'était un délicat.
Les délicats sont malheureux: Rien ne saurait les satisfaire.
Et en effet, il fut malheureux, — non pas qu'on le voie .se tordre jamais sous la douleur; il pousse rarement un cri, c'est à peine s'il verse une larme. Toute douleur devait se traduire chez lui en soupirs et en contemplations muettes. Nature douce et repliée sur elle-même, il transformait ses plaintes en fines ironies ou en regrets dont un sourire tempérait l'amertume.
Dans tout homme il j a plusieurs hommes, et souvent ces hommes divers diffèrent considérablement entre eux. Ceux qui dominent chez la Fontaine, c'est surtout l'ami ot l'amant. 11 s'était marié jeune à une femme sans aucun doute fort honnête, mais vainc, romanesque et se souciant peu du ménage. Il lui en fait le reproche dans une de ses lettres charmantes où il décrit avec beaucoup de verve son voyage de Paris à Limoges. D'ailleurs, lorsqu il parle d'elle, dans ses œuvres, il le fait toujours avec une grande réserve et avoue ingénument parfois qu'il n'a pu se faire aux lois du ménage. Il met gracieusement les torts de son côté.
Rappelez-vous les derniers vers des Aveux indiscrets :
Mon Jiscours donc en deux points se renferme, Le nœud d'hymen doit être respecté.
Veut de la foi, veut de l'honnêteté.
.le donne ici de beaux conseils sans doute : Les ai-je pris pour moi-mêmeV Hélas! non.
Qu'on lui jette la pierre si l'on veut, il ne peut se transformer, il faut le prendre tel qu'il est, il ne se déguise pas, il ne vous demande mdme p:ts a<3 r3scuser. Plus tard, il ne se pardonnera pas lui-même. M?.is s il est vrai — et c'eist mon avis — qu'un homme doit avoir d'autant plus de pitié pour autrui qu'il se sent lui-même plus honnête, nul ne peut songer à faire un crime de sa légèreté à ce poëte qui avoue si franchement ses torts.
Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre, .l'ai toujours abusé du plus cher de nos biens : Les peiisers amusants, les vagues eutreiiens, Vains entants du loisir, délic^-s chimériques, Les romans et le jeu, peste des républiques, Par qui sont dévoyés les esprits les |>lus droits, Ri'licule fureur qui se moqiie des lois. Cent autres passions du sage condamnées . Ont pris comme à Tenvi la tieur de mes années. L'usage des vrais biens réparerait ces maux, Je le sais, et je cours encore à des biens faux.
C'est ainsi que parlait également Ovide :
Mdeo meliora, proboque ; détériora sequor. Je vois le meilleur, je l'approuve et je suis le pire.
C'est ainsi que parlait encore un homme dont l'Eglise a fait un saint. Pourquoi demander autre chose à La Fontaine qui n'a jamais eu la prétention d'être canonisé?
Ce qui peint exactement La Fontaine, c'est ce complet détachement des biens de ce monde, cette longue contemplation qui remplissait sa vie, contemplation qui n'a rien, par exemple, de l'extase sublime de saint Jean à Pathmos. La Fontaine ne monte pas si haut; il est un homme, un simple mortel comme son voisin, il le sait, et jamais sa songerie, comme il dit, ne l'égaré. Il a l'air de rêver, il est bien éveille; il voit tout, tout ce qui se rapporte à son art,
<"•<") I.A LIHUE l'AlîOLE
car, des autres choses de la vie, il n'a vraiment que l'aire. La Fontaine, à coup sur, ne devait pas être un grand nianîjeur. Il oubliait l'heure du dîner en lisant Tite-Live. Tallomant des R*^aux conte qu'un jour, revenant de Paris à Chàteau-Thiei-ry, oi'i il allait rôirler une grosse affaire en litige, il avait attaché les pièces du procès dans un sac à l'arçon de sa selle. En chemin, le sac se détache et tombe. Le courrier de l'ordinaire qui suivait foit heureusement le poëte, ramasse le sac, aperçoit de loin La Fontaine, le rejoint et lui demande s'il n'a rien perdu. — « Rien, que je sache. — Et cependant j'ai trouvé sur la route ce sac de papiers. — Mon Dieu ! donnez, dit La Fontaine, il s'agit de tout mon bien. » Tout son bien ! Il se trompait; il eût bien pu ne point retrouver ses papiers. Comme Bias h; piiilosophe, le poëte portait toutes choses avec lui.
Louis Racine nous a encore laissé, sur La Fontaine, une anecdote significative. Le poëte avait pour ami, à Château- Thierry, un ancien capitaine de dragons, nommé Poignant, qui venait fort souvent à son logis et avec lequel il conversait toujours avec plaisir. On avertit un jour La Fontaine que Poignant allait assidûment chez lui dans le seul but de rencontrer mademoiselle (1) de La Fontaine. On ajouta qu'il était du devoir du mari de provoquer l'indiscret visiteur. — Si mon devoir e^t tel, dit le poëte, n'aj'ez crainte, je n'y manquerai pas. Et le lendemain, dès l'aube, il entrait dans la cliambre de Poignant. — Eh ! qu'avezvous donc, demanda le capUaiue, pour être aussi raatiueux? — Mon cher ami, dit la Fontaine, lovez-vous, prenez deux épées et me suivez, s'il vous plaît. Le capitaine obéit. On sort, et La Fontaine entraîne Poignant vers un l)ré voisin. — Ça, mon ami, dit-il alors, il s'agit de vous battre avec moi! — Comment! que dites-vous? Que vous
• (1) On ne donnait alors le nom de ma.lame qu'aux personnes 'h
ai-je donc fait? — Voua le saurez tout à l'heure, dit La Fontaine. — Mais réfléchissez, je suis homme d"épée et vous n'avez touché une arme de votre vie! Le poëte était déjà en garde. Force fut à Poignant de se défendre. Il eut bientôt fait sauter l'épée de son adversaire, puis, avec une vive curiosité : — Maintenant, demanda-t-il, me direz-vous pourquoi nous nous sommes battus? — Mon ami, répondit La Fontaine, on trouve que vous venez bien souvent à la maison, et l'on prétend que vous y venez seulement pour voir ma femme. — Qu'à cela ne tienne, dit Poignant, 'dès aujourd'hui je cesse toute visite afin de couper court à tout soupçon. — Mais c'est que justement, dit le poëte, je ne l'entends pas ainsi. On m'a dit qu'il fallait me battre avec vous, je me suis battu; mais si vous ne me revenez plus visiter, alors nous nous battrons de nouveau ! La Fontaine était de ceux qui disent : Bien faire et laisser dire!
Il y a d'autres traits encore qui montrent que la Fontaine était un cœur dévoué et fidèle. C'est lui qui, envoyant des vers inédits à Racine, lui écrivait ; « Ne montrez ces vers à personne, car madame de la Sablière — sa protectrice — ne les a pas encore vus! ^' C'est lui qui. à la mort de cette dame, rencontre un ami de la maison, M. Hervart, qui lui dit de venir désormais loger chez lui. — J'y allais, répondit simplement la Fontaine, qui eût tout aussi naturellement ouvert sa porte à un malheureux dans le même cas. C'est de lui encore que d'Olivet écrivait :
Si des personnes dans l'aliliction s'avisaient de le consulter, non-seulement il écoutait avec grande attention, mais, je le sais de gens qui l'ont •■prouvé, il s'aitendrissait, il cherchait des expédients, il en trouvait, et rel idiot qui de sa vie n'a fait à propos une démarche pour lui, donnait les meilleurs conseils du monde.
Et d'Olivet ajouti
as LA LIBRE PAROLE
Autant il était sincère dans ses discours, autant il était facile à croire ce qu'on lui disait.
Même (je ne voudrais pas donner à La Fontaine des qualités qui n'étaient pas de son tempî>) je nuis dire qu'il avait aussi quelque chose du citoyen. Un jour, la Marne débordée emporte le pont et la chaussée de Château-Thierry. Pour tout réparer, il '-ïut de l'argent, ce nerf de la paix et de la guerre, et la cité est pauvre. La Fontaine n'a que son talent, il donne son talent, il écrit une ballade et obtient que les réparations seront laites aux Irais de l'État.
On l'a présenté bien souvent comme un solliciteur, comme un de ces poètes faméliques qui rôdaient, l'œil avide, auprès de la table des grands. Oui, La Fontaine reçut une pension de Fouquet, mais bien souvent il refusa sa louange au favori tout-puissant. 11 conservait son dévouement pour le ministre déchu. Songez-y, â cette heure d'assoupissement où les ironts les plus altiers; se courbaient devant le roi-soleil ; à ce moment où le désir de Sa Majesté était un ordre, un de ses sourires une victoire, un froncement de ses sourcils un arrêt de mort; à cette heure qui devançait le moment où au monarque édenté un courtisan allait dire : •< Sire, qui est-ce (jui a des dents? » — à cetto heure-là, pour défendre le mortel inscnbé qui avait osé déplaire à Sa Majesté, pour implorer la giàce de ce condamné compromettant qui n'avait pas craint de rivaliser avec le grand roi, une voix s'éleva, courageuse, convaincue, .suppliante, et c'était celle de ce poëte qui n'avait pas toujours ctianté son ami glorieux et riche, mais qui accourait pour le défendre accusé. Son cœur lui avait dicté un de ces cris qui eussent ému tout autre qu'un implacable orgueilleux blessé dans son orgueil, l'élégie des Nym-phes de Vaux où il disait :
Et c'est être innocent que d'être malheureux !
Louis XIV ne l'écouta pas. Louis XIV d'ailleurs haïssait La Fontaine. Il comprenait bien que toute sa puissance s'arrêtait devant ce promeneur solitaire, qui « tenait les trésors pour peu de ciiose, » qui devait dire, comme ce sceptique du dix-huitième siècle, qu'en sortant de Versailles, avide de rencontrer un sentiment vrai, on regardait les chiens ronger des os, et trouvait devant les splendeurs de Versailles que \ei jardins parlent peu. 11 le haïssait , comme l'autre haïssait le lion , ce despote ; il suspendit, un jour que l'Académie tout entière avait nommé La Fontaine, la confirmation que Sa Majesté avait l'habitude de donner. Quelques mois plus tard, à un nouveau fauteuil vacant, on nommait Boileau, et le roi disait en donnant son agrément à cette seconde nomination : « Vous pouvez recevoir incessamment La Fontaine, il a promis d être sage ! » Entendez- vous ce mot du pédagogue royal : Il a promis d'être sage? Je ne sais si la Fontaine avait promis quehiue chose, mais dans son discours de réception, il trouva le biaispour louer malignement la générosité du roi qui daignait enfin ne pas lui disputer un fauteuil plus longtemps, et le bonhomme s'inclina devant Sa Majesté avec une révérence ironique. Les têtes vives comme La Fontaine ont beau promettre d'être sages, je vous défie bien de les dompter.
L'âge tout au plus peut les courber. La Fontaine, devenu vieux, se sentit tourmente do plus d'un remords. Il regrettait sa vie sans doute, ou plutôt non, qu'avait-il fait de mal que sa conscience put lui reprocher? Il regrettait une partie de ses œuvres, ses dontes, que le clergé lui représentait comme immoraux. Il les regrettait, mais comme les parents doivent détester un de leurs enfants quia mal tourné. On voudrait le punir avec d'autant plus de sévérité qu'on secret on l'aime davantage. Aussi quand son confesneur lui disait d'eifiiccr le souvenir de ces Contes , par des aumônes :
'70 LA LIBRE PAHOLE
.Te n'en puis rien faire, disait-il naïvemcnl, car je n'ai rien ; mais il }• a une nouvelle édition de mes Contes et le libraire doit m'en livrer cent exemplaires. .Je vous les abandonne. Vous les ferez vendre au profit d»>s pauvres.
Il mourut, et, sur son cadavre, vous savez qu"on trouva un ciliée. Ce cilice a comblé de joie plus d'un ami du repentir suprême. Je regrette que La Fontaine l'ait porté Sans doute croyait-il effacer, par cette mort monacale ' toute sa vie épicurienne ; il agissait comme on agissait alors : païen on vivait, chrétien on mourait. Sans doute, h son heure dernière, il espérait que Dieu lui tiendrait compte de quelques vers écrits à la louange de la révocation de l'édit de Nantes. Mais ce n'est ni par le cilice, ni par la mort sur un lit de cendres, ni par l'éloge d'une expédition inique, qu'on rachète une faute. Comme je préfère à ces macérations dernières, à ces fièvres terminées par un cilice, les troubles, les doutes, les désespoirs, les défaillances de cet outre mondain qui avait nom Pascal ! M. Sainte-Beuve a écrit sur ce contraste une page qu'il faut relire. Pourquoi donc ce cilice, La Fontaine? Etait-ce donc regret du passé, n'était-ce pas plutôt appréhension de cet avenir inconnu qui nous attend tous? Va, tu pouvais partir sans crainte ; doux et lion, tu avais aimé : craignais-tu donc qu'on n'osât point te pardonner?
La postérité a été juste envers La Fontaine. Elle a maintenu ce titre de honhomme que lui avaient donné ses amis. Il n'a jamais trouvé que des admirateurs : ceux-là surtout <pii l'on imité, ont reconnu la puissance de son génie. Et il a fallu qu'un poète naquit, un grand poète, plus majestueux que naturel, pour reprocher à La Fontaine d'avoir j été La Fontaine. Comme il se trompait, le fablier, lorsqu'il écrivait :
Si l'on se plaît à l'image du vrui.
Combien doit-on rpciiercher le vrai mi'me !
LA FONTAINE Eï M. DE LAMARTINE Tl
J'en fais souvent dans mes contes l'essai, Et vois toujours que sa force est extrême. Et qu'il attire à soi tous les esprits.
Oui, tous les esprits amis de la A'érité, de la nature et de la simplicité, ceux qui préfèrent parfois à la majesté cette grâce plus belle encore que la ieaiité! Et ceux-là sont nombreux ! Et M. de Lamartine se trompe lorsqu'il affirme que les contemporains de La Fontaine « l'estimaient peu de chose. » Boileau, dit-il, «ne prononçait pas son nom parmi ceux des écrivains du grand siècle. " Soit, Boileau avait tort. Il ne pouvait sentir cette bonne odeur campagnarde qui s'échappe de la poésie de la Fontaine, lui qui taillait péniblement une poésie pétrifiée. Bailleurs, les jugements de Boileau gagneraient à passer devant une cour de cassation littéraire. Jugez-en. Il faisait un crime à La Fontaine d'aimer les femmes; on sait pourquoi. Eh bien! en littérature, Boileau raiionnait comme en morale. « Bossuet le dédaignait, « ajoute M. de Lamartine; soit. « Racine s'en amusait à table comme d'un vieil enfant dont les simplicités servaient de jouet aux convives. » Mais Racine était malicieux et la douceur prête à l'épigramme. « Fénelon en détournait sa pensée. » Ici, M. de Lamartine commet une erreur que je ne veux pas croire volontaire. A la mort de La Fontaine, Fénelon composa un discours qu"il traduisit en latin pour le duc de Bourgogne et où il compare à la fois La Fontaine à Horace et à Virgile.
Il vivra, dit-il, éternellement dans ses écrits immortels.
Je sais encore — M. de Lamartine n'en a point parlé — que La Bruyère disait de lui :
11 paraît grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler, ui raconter ce qu'il vient de voir.
Mais je n'ignore pas qu'il ajoutait :
Ce n'est que l('<^i'reté, qu'éloquence, que beau naturel et que diili( . tesse diins ses ouvrages.
« Voltai'e, dit JI. de Lamartine, pensait sur la poésie de la Foutaince que nous osons dire. »
Oui rappelez-vous le dénoùment do la fable le Loup et le. Chien :
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé.
— Qu'est-ce là? lui dit-il. — Rien. — Quoi ! rien? — Peu de chose.
— Mais encor? — Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez e-^t peut-être la cause.
— Attaché! dit le loup : vous ne courez drnc pas Où vous voulez? — Pas toujours; mais qu'importe?
— Il imj)orie si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas mêm-! h ce prix un trésor. Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.
Eh bien ! savez- vous ce qu'au bas de ce cri de farouche indépendance Voltaire, — oui Voltaire, — écrit, sans trembler? « Faute contre la langue! Incorrection de style!.... "
Il rencontre ce vers :
" .Te ue voudrais pas même à ce prix un trésor. ■
Et se met à rire, - comme si les trésors étaient à l'usage des loups ! »
Nul plus que moi n'admire Voltaire. Il appartient au groupe des Saint-Cluistoplies qui portent sur l'épaule le Dieu-Humanité! Liais je le dis franchement, Voltaire critique Cbt bien petit, si Voltaire philosophe, Voltaire penseur, Voltaire précurseur est bien grand. Il a raillé Pascal, il s'est moqué de Corneille Je n'aime pas, en général, les notes; cela ressemble à quebiu'un qui vous tirerait par les pieds alors que vous regardez le ciel Mais, * quand je vois au bas d'un livre une note signée Voltaire, ,
LA FONTAINE kX M. DE LA-MARTINE lo
j'ai toujours peur de trouver ce génie en flagrant délit d'injustice littéraire, lui qui combattit toujours et glorieusement pour la justice humaine.
Au surplus, si Bossuet se couvre de sa pourpre pour ne pas voir La Fontaine, et si Boileau l'oublie dans la nomenclature des grands écrivains de son temps, La Fontaine peut se consoler bien vite. Il a, pour le venger, la parole et l'amitié de Molière, dont le témoignage, après tout, en vaut bien un autre. Vers le moment oii Turenne incendiait le Palatinat, quatre ou cinq poètes , presque tous illustres, se réunissaient paisiblement dans une maison de la rue du Vieux-Colombier, au faubourg Saint- Germain. La 'Fontaine, qui prenait habituellement le chemin le plus long pour se rendre à lAcadémie et qui n'était pas toujours exact à ses rendez-vous de la Pomme de Pin, rue Saint-André-des-Arts, ne manquait jamais d'aller à ces réunions dont Boileau Despréaux, qui était cliez lui, faisait les honneurs. On causait, et La Fontaine était souvent bavard avec ses amis. Là venait régulièrement Racine, doux et pourtant railleur, se délassant de la tragédie par la satire et dOre&te par Cyrano ; là, le pétulant Boileau recevait Chapelle, le plus séduisant de tous, le plus spirituel peut-être, et qui a dépensé son talent en causeries; là La Fontaine rencontrait Molière, Molière mélancolique, attentif, avec son regard profond et son beau isourire. Walckenaër nous a appris que des statuts sévères régissaient cette petite académie dont tous les membres étaient de grands poètes. Ainsi, pour une faute grave, on li^ait vingt vers de la Pncelle de Chapelain, qui demeurait toujours ouverte sur la table, et l'arrêt qui condamnait à lire la page entière était assimilé à un arrêt de mort(l). Or, un jour que La Fontaine avait commis une de ses
(l) Voyez Walckena'ér. Histoire de La Fontaine meilleur ouvrage du savant écrivain.
74 LA LllîRIi l'A ROLE
distractions luibituelles, on se prit ù le railler ot vertement. Il se taisait; alors Molic-ri», interronapant les quolibets tout à coup : « Laissez, dit-il, nos beaux esprits se trémousser, ils n'iront pas aussi loin que le bonhomme ! »
Il y a que].|uc chose de touchant dans l'amitié de ces deux hommes, et le hasard, intelligent quelquefois, a voulu les rapprocher davantage en les réunissant dans le même tombeau. La Fontaine a olTc-rt Thospitalité de sa tombe à Molière qui lui avait promis l'immortalité. Mais si les yenx clairvoyants de celui qui avait écrit le Misanthrope lisaient ainsi dans l'avenir, La Fontaine n'était pas moins perspicace en devinant que le goût public changerait bientôt, et en présence des splendeurs, souvent ridicules, du grand règne, il annonçait tout haut que 1 idéal de l'avenir serait la vérité. Celui qui s'écriait : •• Molièi'e, c'est mon homme, " s'emporta un jour bien fort : il dit sa pensée tout entière, au risque de passer pour un fou, il eut aussi ses imprécations de Camille et prédit la chute du faux goût et la tin des majestueux oripeaux dont on habillait en ce temps toutes choses. Mais alors que dut penser Boileau de ce paysan du Danube littéraire qui préférait un vers de Marot ou de Régnier à une ode de Malherbe, et le moindre coin de paysage champenois, — avec un arbre rabougri, un petit filet d'eau courant dans l'herbe, et dans un coin une maisonnette au toit de paille, — à toutes les allées rectilignes du grand Le Nostre ?
J'ai nommé Malherbe. N'est-ce pas une antithèse à noter que nous soyons redevables do La Fontaine, cet ami fidèle du naturel, à co poëtc de la sonorité majestueuse? Un jour LaFontaine entend réciter par un officier de cavalerie, dont on aurait dû nous conserver le nom, et qui serait plus célèbre aujourd'hui par ce seul fait que par tous les coups de sabre qu'il a doniu's, il entend, dis-je, une ode de Malherbe, celle qui débute ainsi :
Que dii-ez-vons, r;icos futures, 8i quelque jour un vrai discours, Vous récite les aventures De nos abominables jours?
Aussitôt il se trouble, il se fait répéter cette ode, il rapprend par cœur, il se sent poète; il le sera! Dès lors sa vocation est décidée; il avait d'abord voulu être prêtre, il avait été enbuite maître des eaux et forêts. Décidément il sera poëte. La poésie et le commerce des Muses ! voilà son avenir. La Fontaine avait alors vingt-deux ans. Il demeura jusqu'à quarante-quatre ans, clierchant sa voie, rimant des ballades, tantôt pour Fouquet, tantôt pour la duchesse de Bouillon, aimant à tort et à traA'ers, perdant son temps, gaspillant sa vie. Oh! l'heureux moment où Ton avait le temps de dire à son génie d'attendre et d'user de sa jeunesse sans souci, certain qu'on retrouverait toute sa force à l'heure voulue. Nous n'en sommes plus là ; nous n'avons guère le temps d'être jeunes. Il faut agir, et dans les bois, la contemplation du rêveur est interrompue soudain par le sifflet de la locomotive. Mais La Fontaine pouvait être impunément paresseux, paresseux à la façon de l'athlète qui se repose silencieusement pour entrer tout à l'heure dans l'arène. D'ailleurs, ne lui fallait-il pas le temps de se débarrasser de ses admirations premières, qu'il subissait encore, mais qui lui pesaient déjà? Malherbe et Voiture ne le charmaient plus, et il se tournait de préférence vers ers jeunes, naïfs et verdoyants poètes, les Villon, les Clément Marot, les Régnier, qui lui semblaient si savoureux, et qu'il devait surpasser tout en les appelant ses maîtres. M. Sainte-Beuve a nommé La Fontaine le dernier et le plus grand « poëte du seizième siècle », et il a eu raison. Sa poésie semble, en effet, appartenir à cette dernière .floraison de la poésie françait-e. Elle en a le tour, l'expression, la physionomie. Il réunit à la grâce printanière de Remy Bellcau la raillerie mordante de Mathurin.
76 LA LIBRE PAROLK
Il t'ait songer surtout « à ces épiciers de Tioyes qui griffonnaient sur leurs comptoirs les hi&toires allégoriques de Renart etd'Ysengrin » (1). Avec ces poètes du temps passé, il se sent à l'aise. Il e»t de la famille. Celui qu'il aime surtout, son conseiller, c'est Rabelais. Il a deviné ce que contient ce colosse; il a sucé toute la moelle du grand satirique. Et un jour que le frère de Boilcau, un docteur en Sorbonne, s'il vous plaît, parle de saint Augustin devant LaFontaine : « Savez-vous, dites-moi, demanda celui-ci, s'il avait autant d'esprit que Rabelais? » On connaît la réponse du docteur; il vous toisa dédaigneusement La Fontaine et lui répondit : « Prenez garde, monsieur, vous avez mis un de vos bas à l'envers. » Les biographes ajoutent que le fait était vrai. Maiû ils oublient de dire que la distraction de La Fontaine ressemblait fort à une prophétie, et qu'en dépit de tous les docteurs du monde, il avait deviné à quel rang, dans notre histoire littéraire, il faut placer le curé de Meudon.
Ah! qu'il avait eu tort, LaFontaine, de se croire un poëte de l'école de Malherbe! Il avait, comme on l'a dit, une grâce vraiment attique, mais il avait surtout une saveur vraiment gauloise. C'est bien là un génie français, il est Gaulois, il e&t Champenois jusqu'au bout des ongles. M. de Lamartine affirme que c'est un préjugé national. Encore une fois, ce poëte biblique, — car il jaquelqnechose du poëte hébreu dans M. de Lamartine, — ne peut comprendre ce pf.ële ganlois. La vaste et infinie poésie du désert sans bornes a séduit l'auteur des Méditations et des Harmonies, mais ne reculerait-il pas devant ces pauvres plaines crayeuses et sèches de la Champagne! Il ne comprenuiait pas davantage la force concentrée de ce terrain qui distille le vin pétillant, qu'il ne comprend La Fontaine, « cette chose légère, a dit M. Michelet, profonde
l) M. Michelet.
pourtant, ironique à la fois et rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux. »
Rieur, malin, moqueur, du parti des petits, raillant les forts, aidant les faibles, semi-bourg:eois. terni-campagnard, tel est La Fontaine. Il est de la race des Passerat et des Pitliou, de ces procureurs de Troyes qui ont donné à la France son plus éblouit^sant pamphlet, la satire Mé nippée. Il a entendu conter, dans son enfance, les histoires taquines et bouffonnes des temps passés, les aventures du corbeau Tiécelin et du rusé Golpil. Il sait par cœur les contes populaires, ces satires des champs. 11 est familier avec les plaintes du fermier qui doit redevance à son seigneur, à son curé, à tout le monde; il a vu les pauvres gens suer sang et eau en apportant la dîme, et tout cela l'a révolté, et cet élève de l'Oratoire écrit une satire sur Escobar, qui vaut les Provinciales de Pascal; et ce favori des grands a conté l'histoire du lion qui prend si égoïsteraent la grosse part; il a senti s'éveiller dans ses veines l'esprit ailé de la Champagne, et mordant et joyeux, il a nargué la dîme, le servage, le droit du seigneur, les procureurs (tout ce qui gruge et grapille), et il a raillé tant et si bien ces abus, qu'il a coniribué pour sa bonne part à leur chute. Ne craignez rien, il est plus révolutionnaire qu'il n'en a l'air, le bonhomme; il tent son dixhuitièrae siècle d'une lieue; et qui n'a songé, en lisant la fable du Paysan dic Danube, à quelque précurseur des Danton et des Mirabeau !
Nier la poésie à ce poëte est une injustice qui ressemble à de ravt'uglement. Mais, encore une fois, le tempérament de M. de Lamartine explique cette antipathie.
" Voltaire, dit M. Sainte-Beuve dans le tome VII de ses Causeries du lundi, —article la fontaine-voltaire, — voulant expliquer le peu de goût de Louis XIV pour La Fontaine, a dit :
•78 LA LIBRE PAROLK
Vous nie demandez jiourquoi Louis XW ne fit pas tomber ses bienfaits sur La Fontaine comme sur les autres gens de lettres qui firent lionneur au grand siècle. Je vous répondrai d'abord qu'il ne goûtait paS assez le genre dans lequel ce conteur charmant excella. 11 traitait les fables de la Fontaine comme les tableaux de Téniers, dont il ne voulait voir aucun dans ses appartements.
EU bien, il 'en est de M, de Lamartine comme de Louis XIV. Ce poète flamand, — je parle de La Fontaine, flamand en tant que peintre d'intérieurs, car je ne sache pas que les compatriotes de Téniers aient confisqué le naturel à leur profit, — ce poëte flamand lui l'ait l'effet qu'une toile de Millet produirait, je suppose, sur M. Ingres. Mais je ne trouve cependant pas tout simple, malgré cette différence de tempéraments, que la poébie de La Fontaine soit niée aussi obstinément et à plusieurs reprises, quand il suffit de la lire pour la trouver parfaite.
A-t-on plus de charme que La Fontaine? L'école pittoresque moderne a-t-elle tracé de plus frais paysages?
Du palais d'un jeune lapin ,
Dame belette, un beau matin,
S'empara; c'est une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates, un jour Qu'il était allé faire k l'aurore su cour
Parmi le thym et la rosée...
Et ce coin de terre où le roseau converse avec le chêne altier?
Le Chêne un jour dit au Itoscau :
« Vous avez bien sujet d'accuser la nature ; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau :
Le nioin,dre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tète... »
A-t-on mieux représenté ces deux personnages vivant côte à côte
Sur les humides bords des rovauvnes du vent'/
Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples, et j'aurais fort envie d'avancer que cette poésie sentimentale, rêveuse, métaplly^ique que M. de Lamartine a rendue si touchante, La Fontaine lui-même l'avait connue.
En vérité, écoutez ces deux strophes prises dans l'adorable roman des Amours de Psyché, et dites-moi si elles ne rappellent pas, — de loin peut-être, — les stances délicieuses du Lac.
C'est Psyché qui parle. Elle pleure; elle se trouve dans une forêt où, dit La Fontaine. « une belle pouvait s'endormir sans beaucoup de témérité. Les sjivains ne fréquentaient pas cette forêt; ils la to'out aient trop sauvage. '- Encore un coup de boutoir du bonhomme à l'adresse de ceux qui ne comprennent pas Cylèle endormie. — Puis il ajoute: « La commodité du liçu ohligea Psjché d'j faire des vers... » Il y a ohligea, et ce mot peint bien La Fontaine, qui n'était jamais si bien lui-même que lorsqu'il était seul, réfléchissant dans son retrait.
Car que laire en mi gîte à moins que Ton ne songe I
Mais citons les vers de Psyché :
(^ue nos plaisirs passés augmentent nos supplices! Qu'il est dur d'éprouver, après tant de délices.
Les crua'ités du sorti Fallait -il être heureuse avant qu'être coupable? Et si de me haïr, Amour, tu fus capable,
Pourquoi m'aimer d'abord V (Jue ne punissais-tu mon crime par avanceV 11 est bien temps d'ôter à mes yeux sa présenc^■.
(^uand tu luis dans mon cdjur!
.l'ai vu la beauté même et les grâces dormantes. Un doux ressouvenir de cent choses charmantes
Me suit dans les déserts.
L'image de ces biens rend mes mau.K cent fois pires, Ma mémoire m» dit : « (^uoi! Psyché, tu respires,
Apri'S ce ((ue tu perds? »
80 l.A LlliRK I'aROI-E
C'est ainsi qa'en un bois Psyché contait aux arbres Sa douleur, Jont l'excès faisait fendre les marbres,
Habifants fie ces lieux.
Rochers, qui Fécoutiez avec quelque tendresse, Souvenez-vûus des pleurs qu'au fort de sa tristesse
Ont versés ses beaux yeux.
« Souvenez-Vous, ne m'oubliez pas! » le mot éternel de ceux qui partent à ceux qui demeurent, le cri de l'homme passager à la nature immobile, le cri que pousî^era plus tard Oljmpio, celui que redira Musset aux arbres de Fontainebleau, le cri qu'a poussé !M. de Lamartine lui-même :
O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, • îardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir!
Et il valait bien la peine, ô poc'te, de dénier la poésie à cet homme qui a confié, comme vous, son amour et sa douleur aux rochers, à la forêt, aux pierres muettes, pour jdeurer comme lui sur le temps qui passe, >ur l'amour qui s'envole et sur le souvenir qui fuit!
Mais cherchons, cherchons encore des preuves de cette fausse moralité que Lamartine prête à La Fontaine. Le corrupteur de la jeunesse, lui? Ne craignez rien, si elle se noie, il se h;\tera de la repêcher, ou s'il la moralise, ce ne sera point comme le pédant, pendant que les branches du saule qui la soutiennent menacent de se briser, mais lorsqu'il la verra près de l'étang et que ses conseils pourront être encore de quelque utilité.
C'est lui, — c'est La Fontaine, — qui dit, et je ne choisis pas les citations, je les note au hasard après avoir ouvert les Fables, c'est La Fontaine qui dit :
Travaillez, prenez de la peine; C'est le fonds qui manque le moins.
En ce monde il se faut l'un l'autre secourir.
Gar<1e-toi, tant que tu vivras, De juger lus gens sur la mine.
Il ne se faut jamais moquer des misérables. Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ?
Tenez, voilà hien la morale de La Fontaine, la morale pratique et maligne. Il ne vous dira pas, soyez en sûrs : Ne vous moquez pas des misérables, votre devoir est d'être charitable !' Non, non. 11 connaît trop les hommes. Il sait que le devoir est un fruit placé bien haut sur l'arbre du bien et que nos bras sont si petits !... II leur dira :
... Qui peut s'assurer d'être heureux?
Il les corrigera par leurs défaufs mêmes, il les rendra meilleurs en s'adressant à leur égoïsme. Au lieu de dire, avec la Rochetbucault, — je ne cite que le sens des paroles : — Il y a toujours dans le malheur de notre meilleur ami quelque cliose qui nous fait plaisir; il leur fera faire un retour sur eux-mêmes, et dans ce malheur qui atteint le prochain, il leur montrera le coup qui peut les frapper également demain. Que voulez-vous? Il faut bien prendre comme elles viennent les maladies qui nous attaquent. Les fièvres et les vices s'affirment assez vivement pour qu'on ne les nie pas. Le tout est de les combattre, et La Fontaine, qui a écrit un poëme assez long sur le quin(iuina, semble, avantHahnemann, faire de l'homœopalhie morale. Qu'importe la méthode, si elle nous corrige et si elle nous guérit!
Au lieu de nous montrer la honte du mensonge, il nous en montre la punition. Le renard trompe la cigcgne. Rien que de parfait. Mais attendez la revanche de la dupe, et demain le renard se retirera honteux comme si une poule l'avait pris.
8*2 LA LIBUE PAROLE
Trompeurs, c'est pour vous que j'écri.»; Attendez-vous à ia pareille.
Il dit encore :
Ne point mentir, être contint du sien, C'est le plus sûr: cependant on s'occupe A dire faux pour attraper du bien.
Que sert celaV Jupiter n'est pas dupe.
Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
Il faut autant qu'on peut obliger tout le monde.
On a souvent besoin d'un plus petit qne soi.
La ruse la mieux ourdie Peut nnire à son inventeur.
Et souvent la perfidie lîetourne sur son auteur.
La mort ne surprend point le sage.
Il est toujours prêt ii partir.
Ici, le conseil est plus grand, le ton sélève, — et il est a remarquer que toujours, en pareille matière, le génie de La Fontaine atteint naturellement les sommets de l'art. D'aillleurs, a dit Vinet, la fable n'était chez LaFontaintque la forme préférée d'un génie bien plus vaste que cigenre de poé,-ies. Quand il parle de la mort, il fait toujours penser à ces lignes de Pascal :
Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comëdie en tout le reste. On jette entin de la terre sur la tète, et eu voilà pour jamais !
Il est aussi sombre, mais il o>t plus consolant. Le philotfophe a peur de la mort; ce silence et cette immobilité l'effrayent, lui que le doute agite et tourmente. Mais le poi'te ! Que lui importe! La mort n'est pour lui qu'un sommeil, et dans ce long repos qui va suivre, au moins se dit-il qu il pourr.t continuer son rêve, son cher rèvo que
les nécessités de la vie interrompent à chaque instant. Ne croyez cependant pas qu'il fasse fi de Fexistence. Elle n'est pas pour lui la guenille dont parle Richard III, il ne la supporte point comme Hamlet seulement par crainte de cette contrée, de
Ce pays inconau, ce monde qu'on ignore. D'où n'a pu revenir nul voyageur encore (1).
Il l'aime pour ses fleurs, pour ses rires, ses rayons de soleil, ses insectes et ses oiseaux ; il l'aime aussi pour ses grandes peint.'S qui font mieux chérir ses petits honheurs.
Aussi, le plus misérable des hommes, le bûcheron luimême, qui lutte, sue et halète, préfèro-t-il à la mort le travail, les privations et la pauvreté.
Nous touchons , cette fois,- messieurs, à une des plus belles, — s. la plus éloquente peut-être des fables de La Fontaine.
Un pan-, le Lùclierou, tout couvert de ramée. Sous le f'iiix du fagot aussi bieu que des ans. Gémissant et courbé, marchait à pas pesans. Et tâchait de gagner sa chaumiue enfumée. Entin, n'en pouvant plus d'cillbrt et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel pla'sir a-t-il eu depuis qu'il est au monde V Eu est-il un plus pauvre eu la machine ronde V Point de pain quelquefois, et jamais de repos : 5^a femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée, Lui font d'un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut fiire.
« (;'est, dit -il, aHu de m'aider A recharger ce bois; tu ne tarderas guèic.
Le trépas vient tout guérir;
Mais ne l.ougeons d'oii nous sommes ;
Plutôt SdillVir que mourir,
C'e.-t la devise des hommes.
1) ILimlel. trad, Pnul Mcurico fô'' partie, se. III).
i.A I-IbUK l'AUOLK
C'est la devise du bûcheron, tout au moins. Ce n'est pas la devise de celui qui traîne un peu partout une existence dégoûtée et inulile. C'est la devise de celui qui tient à la vie parce qu'elle lui coûte cher, qui s'attache à i-on roc parce qu'il est plus dur, à sa cabane parce qu'elle est plus pauvre, à son pain parce qu'il l'a plus péniblement gagné. On a dit qu'il avait peur, ce bûcheron de la fable, en voyant apparaître sur le revers du chemin le crâne horrible de la Mcrt. Soit. L'inconnu est toujours terrible. Et puis encore un coup, cette tâche rude de la vie a pour le bûcheron comme une volupté amère. Il a beau se plaindre, il es-t content de ce qu'il a. C'est le même qui préférera à une cogné? d'argent ou d'or offerte par Mercure la simple cognée de bois à laquelle sont habitués les calus de ses mains. C'est le même qui rapportera à son foyer le serpent transi de froid qu'il sera forcé de tuer plus tard. C'est encore une autre façon de le consoler que de lui montreique son sort n'ctt pas des pires.
Mais, à un autre point de vue ne trouvez-vous pas que le bûcheron de La Fontaine ressemble singulièrement aux paysans de La Bruyère et que cette chaumine enfumée est bien faite pour ces «animaux farouches, mâles et femelles, qu'o'ii toit répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible (1)? »
C'est que poëte ou nioraliste, chacun d'eux a montré ce qu'il a vu et que la vérité est une. Sans le vouloir, sans le savoir, par la seule force de leur génie qui les entraîne vers ce qui est l'image de la vie présentée dans ce qu'elle a de plus âpre, ils concourent ainsi à ce mouvement qui pousse les grands vers les petits par le sentiment de la ])itié, et les petits vers les grands par le sentiment du devoir.
(1) La Bjuy'''re. Of nionimc.
LA FONTAINE ET M. DE LAMARTINE Sô
Je veux retrouver La Fontaine syr un terrain plus riant. On n'a pas grand chemin à faire.
Diverbité, c'est sa devise.
Tournons quelques pages et arrêtons-nous à cette délicieuse fable de V Alouette et ses petits , avec le maUre d'un champ :
Ne t'attends qu'à toi seul : c'est un commun proverbe. Voici comme Esope le mit En crédit.
Les alouettes l'ont leur nid
Dans les blés quand ils sont en herbe,
C"est-ii-dire environ le temps <^ue lout aime et que tout pullule dans le monde^
Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.
Une pourtant de ces dernières .\vait laissé passer la uioitié d'un printemps S.iiis iço.iLsr le plaisir djs amours printaiiières. A tonte force eiiHn elle se résolut D'imiter la nature et d'être mère encore. IClle huit un nid, pond, couve et failéciore, A la hâte : le tout a.'l.i du mieu-s qu'il [lUt. Les blés d'alentour mûrs avant que la nichée ^^e trouvât assez forte eiicor Pour voler et prendre l'essor, De mille soiiiS divers l'alouette ao-itée S'en va clieicher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet et faire sentinelle.
■< Si le possesseur de ces chaini)S Vient avecquc son lils, comme il viendra, dit-elle, Kcoutez bien : selon ce qu'il dira, Ci.acun de nous décampera. »
Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son tils. .. ( es.blés sont niùrs, dit-il . allez cliez nos amis Lespri,-r que chacun, apportant sa f lucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. » Xotie alouette de retour Trouve en alarme sa couvée.
L'un commence : '. 11 a dit que l'aurore levée, L'on fît venir demain ses amis pour l'aider.
— S'il n"a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse eucor cle changer de retraite: Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. Cependant so.ez pais; voilà de quoi manger. » Eux re])us, tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. L'alouette a l'essor, le maître s'eu vient faire
Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire. « Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort; et tort qui se repose Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents.
Mon lils, allez chez nos parents
Les prier de la même chose. »
L'épouvante est au nid plus forte que jamais, a 11 a dit ses parents, mère! c'est à cette heure...
— Non, mes enfants; dormez en paix :
Ne bougeons de notre demeure. »
L'alouette eut raison; car personne ne vint. Pour la troisième fois, le maître se souvint De visiter ses blés. « Notre erreur est extrême. Dit-il, de nous attendre :i d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami, ni parent que soi-même. Reten^-z bien cela, mon fiLs. Et savez-vous Ce qu'il faut faire? 11 faut qu'avec notre famille Nous prenions dés demain chacun une faucille : C'est là notre plus court; et nous aclièvjrous
Notre moisson quand nous pourrons. »
Dès lors que ce ilessein fut su de l'aloue te : « C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfant^ !
Et les petits, en même temps,
A'oletant, se culebut:int,
Délogèrent tous sans trompette.
Messieurs, on pourrait trouver que la morale de cetic fable est bien vulgaire. Comment! mais elle prêche 1 egoïsme, mais elle décrète la personnalité. Eh bien, non, messieurs, à mon avis, elle n'est que la continuation de cette autre fable du Charretier emhourhc, qui nous dit :
Aide-toi, le ciel t'aidera.
Encore une fois, La Fontaine connaît les hommes, et il sait que pour parvenir i\ moissonner son champ il faut surtout compter sur ses propres bras. Les bras d'autrui vien-
nent ensuite. Est-ce une morale d'égoïste ou d'individualiste? Cela rabaisse -t-il l'homme jusqu'à la morale du chacun pour soi, ou cela Féléve-t-il jusqu'à la maxime : « Notre tâche d'abord et le monde ensuite? »
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux !
dit le vieux Corneille.
Mais j'ai cité cette fable pour autre chose que pour la morale. Je l'ai choisie parce que là surtout La Fontaine se montre naturaliste. Chose singulière : voici deux hommes, LaFontaine eiBuffon. Celui-ci est l'historien des animaux, il se constitue l'historiographe de la terre et le peintre de la nature; il écrit do gros volumes suf la formation du globe et sur les créatures qui le peuplent, il passe pour un naturaliste expert et, en tout cas, il se donne pour un naturaliste de profession. Celui-là, au contraire, est un fantaisiste qui fait parler les bétes, chose fort ridicule, qui leur donne une âme véritable, ce dont Descartes rirait beaucoup, qui leur prête des passions et des sentiments, des vertus et des vices, qui les habille à sa guise, vous, monseigneur le Lion, couronne en tête, pourpre au dos; vous, messire le Loup, selon son caprice, tantôt en bandit, tantôt en berger, et vous, maître Renard, en aimable larron. Eh bien, celui des deux qui a le mieux étudié, le mieux connu, le mieux dépeint les animaux, ce n'est pas l'historien, c'est le chroniqueur; ce n'est pas le savant , c'est le poëte ; ce n'est pas Buffon, c'est La Fontaine. Tous les jours on découvre une erreur nouvelle dans V Histoire des animaux. 1 On rencontre tous les jours, dans \cs Fables une exactitude nouvelle, un nouveau trait pris sur nature. Buffon a beau arborer ses manchettes les plus belles, et ses adjectifs les plus sonores, et ses périodes les plus majestueuses pour décrire un héron, — en deux vers La Fontaine nous l'a bien mieux représenté :
88 LA LIBRE PAHOLE
Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où Le héron au lonjr bec emmanché d'un long cou.
Et, il propos, laissez-moi vous dire que j'en veux beaucoup à un naturaliste comme Buffon de ne pas comprendre mieux la nature. Il s'endormit tout bonnement un soir qu'un jeune homme lisait devant lui un manu>crit destiné à limpresMon. Or, ce jeune homme était Bernardin de Saint -Pierre ; — ce manuscrit s'appelait Paul et Virginie. C'est que, pour comprendre la nature, il faut l'aimer, pour l'aimer, il faut être initié à son langage, à ses voix secrètes. Ce n'est pas une hôtesse banale qui vous invite à ses fêtes sur une simple présentation. C'est une maitresse de maison fort sévère et qui choisit ses invités; au demeurant la meilleure fiile du monde. La Fontaine avait été maître des eaux et forêts; bien avant ce temps, il avait dû courir par les bois, dans son enfance. Ces animaux, ces oiseaux, ces insectes, il a dû les aimer comme des proies avant de les aimer comme des amis. Il sait trop bien comment se tend un lacs pour ne pas en avoir tendu souvent lui-même. Je me le ligure, tout enfant, déjà curieux, passant son temps dans ia forêt voi&ine Tantôt il s'assied au pied de quelque chêne et regarde les fourmis trotter gaillardement parmi les brins d'herbe. Tantôt il place quelque glu dans le tronc d'un arbre et épie les pinsons ou les linots qui iro'nt se prendre au piège. Il poursuit les lézards à travers les pierres, il regarde voler dans l'air les moucherons ou les papillons, et, regagnant la ba.-so-cour prochaine où poules et coqs, chèvres et moutons l'attendent, il écoute les peureuses grenouilles s'engloutir à son approche, et se penchant sur les roseaux, il regarde l'eau « claire ainsi qu'aux pins beaux jours ", où •' ma commère la carpe » *ait de si jolis tours
Avec le brochpt son compC-re.
Il y a, .-^ojez-en sûrs, autre chose que de l'étude dans cette connaissance de la nature. Il y a le souvenir de ces premières courses, de ces premières joies, de ces premières escapades, de ces libres spectacles qu'on a savourés d'abord en toute hâte et qu'on évoque ensuite avec l'anxiété qu'on met à rappeler un rêve disparu.
Un de nos éminents critiques, il. Taine, a écrit, sur La Fontaine et ses fables. un volume qu'il faut consulter souvent pour son profil et relire pour son plaisir. Je me souviens du travail littéraire que l'auteur a fait à ])ropos de la fable que j'ai citée tout à T'neure, la Mort et le Bûcheron, et de la façon délicate avec laquelle il a montré quel langage La Fontaine prête au Paysan du Danube, et' quel discours eîit fait tenir au barbare un ami du style noble ou de l'art oratoire classique. Ce qui distingue La Fontaine, c'est, en effet, un goi'it exquis, un arrangement parfait et une singulière entente du dramatique. Ses fables sont des drames tout faits. Mais de quel style ils sont tracés et avec quelle habileté ils sont conduits et dénoués! La liberté des théâtres n'en fera pas éclore de meilleurs. Le style, surtout, c'est le style qu'il faut admirer Seins cesse : une perfection qui ne lasse pas, la plus belle des perfections pour ainsi dire, celle (|ue la grâce et certaines adorables gaucheries rendent à chaque in&tant plus piquante. « On admire, dit Vauvenargues, qu'un esprit si fin ait été en même temps si naturel. Il serait superflu de s'arrêter à louer l'harmonie variée et légère de ses vers: la grâce, le tour, l'élégance, les charmes naïfs de son style et de son badinage. Je remarquerai seulement que le bon sens et la simplicité sont les caractères dominants de ses écrits. Il est bon d'opposer un tel exemple à i;eux qui cherchent la grâce et le brillant hors de la raison ot de la nature. ^^
Vous les savez par cœur, messieurs, toutes ces fables, le charme même, et je ne les citerai pas, car je ne saurais les lire comme vous les sentez. Repassez un instant la quantité
(le surprises, d'émotions, de touchants tableaux, de larmes discrètes et de sourires quelles contiennent!
Xe scutirai-je plus de charme qiil m'arrête V Ai -je passé le temps d'aimer V
Que dcsigné-je, à votre avis, Par ce rat si peu secourabieV Uq moine? Non, mais un dervis.
.Te suppose qu'un moine est toujours cliaritaLle !
Solitude ùii je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du Lirait, goûter l'ombre et le frais?
Et c'est de ce poëte que M. de Lamartine dit que ses vers sont fatigants et sans harmonie.
'7ue ra%-enir, s't'crie ^I. Bancel, soit plus juste pour lui qu'il ne l'a été lui-même pour La Fontaine 1
Je VOUS demande pardon de citer tous ces noms ainsi, mais dans ce procès qu'un poëte de génie fait à son confrère, je suis bien aise de mander le plus grand nombre possible de témoins à décharge, quoique mon client soit, je l'espère, acquitté d'avance. Celui que je vais faire intervenir, à présent, est un grand poëte encore, un historien, un philosophe, un de ceux qui nous manquent, (jui sont loin de nous, et qui nous font songer à ce beau vers de la Fontaine :
L'absence est le plus ^rrand des maux.
Je veux parler de M. Edgar Quinet. Dans son vaste poème en prose, dans cette allégorie qui contient toute l'histoire légendaire de notre patrie, Edgar Quinet incarne, en Merlin l'Enchanteur, l'esprit littéraire de la France. Merlin est tour à tour le rapsode anonyme d'Arthur et de ses preux, l'auteur de Pantagruel etVécr'waxn
(le Candide. Il est aussi le bon La Fontaine. « Il (Merlin , écrivit, sur-le-champ, un premier livre de fables il). Jamais, il faut le reconnaître, ses vers n'avaient été plus souples ni plus naturels, sans compter qu'il ne reculait devant aucun enjambement. Quelquefois ils étaient grands comme s'ils enfermaient le monde, et soudain ils marchaient comme sur des pieds de fourmis ou de faucheux, ou ils s'élançaient exhaussés et juchés comme sur les ailesmembranes des cigales. Tantôt c'était un souffte printanier, comme l'haleine des grandes forêts dans le mois de mai, tantôt une note brève, impétueuse, comme d'une mésange chevrotante au bord du nid. En un mot, Merlin venait d'inventer un mélange heureux de grands et de petits vers, qui chassaient la monotonie, imitaient à merveille la confusion harmonieuse de tous les êtres : dialogue éternel de l'éléphant et du ciron, de l'étoile et de la perle.
A aucune chose, il n'avait pris autant de plaisir qu'à
ces petits ouvrages, qui naissaient sans peine et presque sans réflexion sous ses doigts. Il en eut bientôt composé une centaine de livres. Et ce fut une joie sans exemple, dans presque tous les mondes, quand les êtres les plus inconnus, les plus insaisissables par leur petitesse, les plus innommés, apprirent, par hasard, qu'ils avaient leur poète (2). »
J"ai voulu, messieui's, que le poëte à' Ahasvérus répondît au poëte des Recueillements. On avouera que je pouvais plus mal choisir. Mais nous n'en avons pas fini avec les reproches de M. de Lamartine. «La Fontaine gâte tout ce qu il touche ! » Il faut n'aA^oir jamais lu Phèdre pour porter cette affirmation. Que ceux qui veulent connaître ce qu'est
(1) Eùgar Qainct, Merlin rEnchaïUeur, t. II, p. 231 Cl'' édition}.
(2) J'aurais pu citer encore plus longuement M. Sainte-Beuve qui, depuis dix ans, a fait bonne justice des attaques de M. de Lamartine contre La Fontaine, — et M. Charles de Moiiy qui, hier encore, protestait, dans la Presse contre fauteur des Girondins en faveur du fabuliste.
92 LA LIBEE PAROLE
la copie de La Fontaine à côté de roriginal, lisent le Loup et le Chien en français et dans le texte latin. Chez Phèdre, plus dedrame, plus de ces détails heureux qui donnent tout le prix à l'œuvre d'art, rien de ce je ne sais quoi qui fait le chef-d'œuvre inimitable. Quelle sécheresse et quelle froideur dans la fable des Pigeons de Pidpaï ! L'un d'eux veut partir «Mais, mon cher compagnon, lui dit l'autre, vous n'avez jamais souffert les fatigues des voyages, et vous ne savez ce que c'est que d'être en pays étranger. Le voyjige est un arbre qui ne donne pour tout fruit que des inquiétudes... Les voyages ne sont agréables que lorsqu'on les fait avec ses amis : car quand on e^t éloigné d'eux, outre qu'on est exposé aux injures du temps, on a la douleur encore de se voir séparé de ce qu'on aime!... " Toutes ces belles raisons ne vous laissent-elles pas froid? C'est logique, soit, mais où lame, s'il vous plaît? Ecoutez maintenant la Fontaine :
Dieux pigeons s'aimaient d'amour tendre.
L'un d'eux, s'enniiyant au logis,
Fut assez fou j)Our entreprenlre
Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit : — Qu'nllez-vous faire'?
Voulez-vou.s quitter voire frère V
L'ahs;;i)ce est le plus grani des maux, Xon pas pour vous, crtiel! A moins que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent uu peu votre courage.
Encor si la saison s'avatiçait ilavantaire! Attendez les zéi^hyrs. Qui vous presse? Un corbeau Tout il riieure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons que réseaux. lUMas! dirai-je, il leut ;
Mon frère a-l-il tout ce qu'il veut,
Bon souper, bon gîie et le reste ?
Quelle vérité! quels accents! Et qi;e dites-vous de la manière dont La Fontaine a su gâter la fable du fabuliste indien?
Prenons Ésope maintenant, sa première fable, le Renard
et le Buste. Un Renard voit un buste, il s'approche, le regarde : «0 la superbe tête, dit-il, mais elle n'a pas de cervelle! " Une simple exposition, un résumé, quelques mots et c'est tout. Ouvrons bien vite la Fontaine.