LE RENARD ET LE BUSTE
Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre, Leur apparence impose au vulgaire idoh'itre. L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit; Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de t'iit sens; et, (]uand il s'aperçoit
Que leur fait n'est que bonne mine, Il leur ap[)lique un mot. qu'un buste de héros
Lui fit dire fort à propos.
C'était uu buste creux, et plus gran 1 que nature. Le renard, en louant l'etî'ort de la sculpture : « Belle tète, dit-il, mais de cervelle point. •
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point î
Et combien la fable est ])lus complète et plus saisissante, plus mordante aussi! Comme le dernier vers arrive naturellenaenietse jrrave aussitôt dans l'esprit! Voilà pourtant le poëte dont on a essayé de faire un flatteur, lui qui, dégoûté de la cour, abreuvé de dédains, disait avec une si profonde amertume :
Les grands se font honneur alors qu'ils nous font grâce!
Lui qui. courageusement, écrivait, — sans doute au retour de quebjue fête somptueuse, comme le bilieux Saint- Simon en revenant de Versailles, — la fable du Soleil et des Grenouilles :
Aux noces d'un tyran tout le peuple en liesse
Noyoit son souci dans les pots Esope seul trouvoit que les gens étoient sots
De témoigner tant d'allégresse.
Le Soleil, disoit-il, eut dessein autrefois
De songer à l'hvménée.
Aussitôt on ouït, d'une comtnuue voix, Se plaindre de leur destinée Les citoyennes des étangs.
« Que ferons-nous s'il lui vient des enfants? Dirent-elles au Sort : un seul Soleil à peine
Se pput s utlrir; une demi-douzaine Mettra la mer à sec et tous ses habitants. Adieu joncs et marais : notre race est détruite; Bientôt on la verra réduite A l'eau du Styx. » Pour un pauvre animal. Grenouilles, ii mon sens, ne raisonnoient pas mal.
Et puis étonnez-vous que Louis XIV lui disputât un Jauteuil à rAcadémie ! Cette fcible seule, qui ne s'imprimait pas en Hollande, devait donner à réfléchir singulièrement à ce roi qui justement portait un soleil sur ses armes.
L'homme que nous avons vu défendre Fouquet accusé, aider ses amis et exprimer en termes si touchants le dévouement, ne pouvait enseigner cette morale perverse qu'on lui reproche. La Fontaine est moral, comme le génie. Sa morale est pratique peut-être et banale, dirait-on volontiers, mais je crois que plus on marche et plus on reconnaît qu'il n'y a de vrai sur cette terre que la banalité. Exprimez les sentiments qui sont les plus généraux, les plus humains, les seuls éternels, si vous voulez être compris de tous. Mais il ne faut pas toujours prendre La Fontaine au pied de la lettre ; si La Fontaine n'est pas un calomniateur, si l'amertume de La Rochefoucauld ne lui plaît qu'à demi, cependant La Fontaine n'e.stpasun flatteur de Thomme. Il le montre tel qu'il est, criant haro sur le baudet innocent, et toujours dévorant le plus faible, mais comme Molière il veut le corriger. •• [Molière, ditChamfort, me fait plus rire de mon voisin ; La Fontaine me ramène plus à moi-même. Après la lecture du premier, je crains ma conscience. Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant d'être ridicule, pourrait demeurer vicieux; corrigé par La Fontaine, il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et bon; et nous nous trouverions vertueux.
r.A FONTAINE ET M. DE LAMARTINE ^>5
omme LaFontaine était philosoplie, sans nous en douter. •' Oui, La Fontaine est le témoin de la comédie humaine, de cette comédie aux cent actes divers, — il en est le peintre, et il enseigne aux acteurs à jouer leur rôle le plus honnêtement et le plus commodément possible, en épicuriens, si vous voulez, mais sans rien sacrifier cependant de leur dignité. Vous avez vu le loup fuir devant le collier du chien. Souvenez-vous du cheval qui s'est voulu venger du cerf. Il est «jusqu'au ventre en litière ". Mais entendez-vous sa triste plainte :
Hélas! que sert la bonne olière Quand on n'a pas la liberté !
Épicuriens, Gaulois, rieurs et railleurs, vous êtes liien tous les mêmes! Toi, Courier, tu vas pleurer sur la perte d'une édition princeps qui manque à ta bibliothèque d'amateur, mais, tout à l'heure, le rouge te montera au front et la colère au cœur en apprenant qu'on empêche quelques villageois de danser! Toi , Y oMah-c , inécvirasla. Guerre civile de Genève, mais tu défendras Sirven et Calas et de la Barre! Toi, Montaigne, du diras : Que sais-je? et tu sauras ce que vaut le dévouement et l'amitié. Toi, La Fontaine, tu sembleras absorbé par Baruch, mais tu lutteras obstinément pour les petits et pour les hum])les! 0 sceptiques qui doutez de vous-mêmes, et qui n'avez qu'à mettre la main sur votre ca^ur pour le sentir battre d'amour à toure action héroïque et bondir de haine à toute nouvelle injustice!
Et puisque j'ai nommé Montaigne, croyez-vous qu'il n'y ait pas entre ces deux hommes, La Fontaine et lui, des points divers de ressemblance? Même insouciance, môme philosophie doucement attristée : Montaigne, plus amer, au fond, plus mesuré en apparence; La Fontaine, plus piquant et cependant plus doux; mêmes doutes et mêmes espérances, même dévouement aussi. Un sentiment divin
les réunit d'ailleurb toutes; les deux, le sentiment de l'amitié. La Fontaine racontant les malheurs du pigeon, produit sur moi la même impression que Montaigne narrant l'agonie d'Etienne de la Boétie. « Le pourquoy je raymovs?... Parce que c'estojt luy, parce que c'estoyt moyde Montaigne, ou les vers dos Deux amis, c'est la mémo chose !
« Notâmes ont cliarié si uniement ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles Tune de Faultre, que non-seulement je cognoissoys la sienne comme la mienne, mais que je me feusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy 1). «
<.^u'un ami véritable est une douce cliose!
Jl clinrclie vos besoins au fond de votre cœur:
Il vous éparfrne la pudeur
De les découvrir vous-même :
L'M songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il b"agit de ce qu'il aime (2j.
Je viens de citer, messieurs, un passage des Essais et un fragment des Fables. Qui me dirait où le philosophe s'arrête et où commence le poëte, et si La Fontaine ne continue pas le sentiment de Michel Montaigne?
En morale, LaFontaine fut indulgent; il érigeait la pitié en religion. Mais en matière d'art, il fut plus sévère. Rien ne le satisfaisait. C'est là surtout qu'il était un délicat. Combien de journées est-il demeuré assis sous quebjue chêne, l'esprit à la poursuite de quelqu'un de ces vers-proverbes qu'il devait profondément enfoncer dans toutes les mémoires! Il voulait le mieux et le mieux toujours. Aussi est-il arrivé à une perfection telle, que son œuvreront entière est parfaite. Il fut un temps où la critique re-
(1) Essaix ii Montaigne, liv. l", cli. xxvu. (2} La Fontaine, FabUs. liv. VllI, fab. xi.
cherchait toujours dans l'œuvre du poote le point quil fallait impo.-er à 1 admiration des autres. Je me souviens qu'au coll'''£ie, on nous recommandait surtout les Animaux malades de (apesfe, qiioique, ajoutait-on, cela dépasse un peu le genre voulu par la fable! Un autre choisirait la Mort et le Mourant. Je suis en cette matière, de l'avis de Victor Hugo sur les génies, et comme il a répondu "lequel est le plus grand? Tous! » si l'on me demandait laquelle est la meilleure des fables de la Fontaine, je crois que je répondrais : Toutes !
En vétité, M. de Lamartine a été bien mal inspiré le jour, — il faut dire les jours, — où il a ainsi attaqué La Fontaine. Mais ce qui doit consoler le fabuliste, c'e&t que Tillustre p"ëfe frappe en même temps d'ostracisme beaucoup d'autres grands hommes Lesquels? Dante, Pétrarque. Racine, Gœthe, Homère lui-même. Homère ! '• J'ose déclarer, écrit M. de Lamartine dans un de ses entretiens, en parlant dun philosophe grec, j'ose déclarer en toute conscience que le délire d'un insensé joint à la férocité d'un scélérat ne pouvait jamais arriver aux excès d absu»'dité et aux excès d'immoralité de ce prétendu sage tombé en folie... » Et voulz-voiis savoir le nom de ce philosophe? Platon. Ceivantes, l'auteur de cette sanglante ironie qui trouve moyen de tu<r la chevalerie, de poétiser le bon sens et de venger mémo par son ironie l'idéal bafoué et persécuté, Cervantes ne trouve pas plus que Rabelais grâce devant M. de Lamartine. M. de Lamartine prétend qu'une brute seule écrirait le Contrat social. Puis il se reprend : «jVLiiauon, dit-il, nous calomnions la biute. »• Ah ! je ne seiai pas aussi sévère que M. Jules Levallois pour le Cours de liUérature où il s'imprime de pareils jugements, mais j'avoue que M. de Lamartine est souvent aveugle, pour ne pas dire plus. Au reste, LaFontaiue ne se plaindra pas. On vint avertir un jour un brave laboureur à l'agonie que son voisin le notaire et monseigneur levèque
V)8 ]..V LIHRE PAROLE
venaient de mourir. ~ — Ma loi, dit le mourant, maintenant je puis partir. Si je suis damné, ce sera du moins en bonne compagnie. » Ainsi de la Fontaine. Si M. de Lamartine l'exile de sa république, au moins les compagnons qu'il lui donne Taideront-ils à supporter cet exil.
Mais ce qui console La Fontaine ne doit pas faire excuser M. de Lamartine, et pour ne parler que du fabuliste, disons-le l)ien haut, et parce qu'il est assez grand pour Tentendre, M. de Lamartine a eu tort. La gloire de La Fontaine e.st une de celles qui ne gênent personne. Elle est d'autant plus pure et plus inattaquable. Alors pourquoi ces coups et pourquoi cet acharnement? Quoi! le poëte qui A le plus souffert des chocs de la vie et des trahisons de la fortune n'épargnera pas celui qui adoucit ces chocs en les partageant, qui l'avertit de ces trahisons et doucement •essaye de le consoler? Ah! je le soupçonne de n'avoir pas relu, repris ces fables depuis le temps où, jeune, superbe, glorieux, il entrait si noblement dans la vie. Alors, tout ce qui lui montrait à l'horizon quelque point noir ou quelque nuage, tout ce qui lui rappelait que la joie humaine est courte, que la déception est prompte, que le dévouement, l'amour, le courage, ne sont pas fatalement récompensés ici-bas, tout ce qui empoisonnait la joie de son triomphe lui semblait méchant et perfide, et il a rejeté bien loin ce spectateur attristé de la vie qui lui a dit, à la façon de Rabelais, comment la farce se joue, qui connaît tous les dénouements, toutes les fins tragiques et tous les revers, et il a appelé ce témoin un calomniateur! Mais qu'à présent il retourne vers lui, qu'il lui revienne, qu'il le consulte, que, s"interrorapaiit dans son travail obstiné, glorieux, il interroge ce poëte, — qui lui a déjà pardonné ses dédains, — et il verra combien est vraie cette peinture de la vie, triste sans amertume, malheureuse sans colère, et qui ne connaît d'autre façon d'oublier la souffrance que de la pardonner.
Et que si M. de Lamai-tine a de la répugnance à ouvrir ces volumes perfides, il interroge le premier passant venu, cet homme du peuple qui ne connaît point Racine, qui n'a jamais lu Corneille peut-être et qui sait par cœur La Fontaine; ce passant lui dira quelle philosophie consolante et douce se cache sous cette amertume, et quel moraliste est celui-là qui vous apprend à connaître les hommes sans vous forcer à les mépriser. Lhomme du peuple, ai-je dit, oh ! c'est riiomme du peuple qu'il faudra surtout consulter. Le bon La Fontaine est un de ses conseillers à lui. Il le connaît, il l'aimo. Il le sait par cœur depuis longtemps, et quand ses enfants pourront lire, il leur donnera pour premier livre ce volume de fables ouvert là-bas et toujours à portée de sa main. Messieurs, dans les jours les plus sombres de la Révolution, alors que le peuple irrité ne se souvenait plus que de ses tortures et ne sentait plus que sa force, il y eut, dans une même journée, deux noms qui désarmèrent les plus farouches, deux femmes que les plus furieux voulurent épargner : l'une était la petite-fille de Calas; l'autre, madame la comtesse de Marson, arrièrepctite-fille de La Fontaine.
Mesdames et Messieurs,
Vous connaissez tous ce trait de La Fontaine, arrêtant ses amis par le collet et leur demandant, à brûle-pourpoint : « Avez-vous lu Baruch ? » JNaïf comme un homme de génie, le bonhomme venait de lii'e Baruch, et prétendait Tavoii- découvert. A ceux qui lui ié[)ondaient négativement, il ré[)li(|uait : >» Lisez donc Baruch Baruch est le plus vaste génie que je connaisse. « Je ne voudrais pas, messieurs, me montrer lio^tile au prophète Baruch, mais je suis d'avis qu'on peut encore aujourd'hui le découvrir sans grand'peine, lui et beaucoup d'autres avec lui. C'est même une manie assez commune, à l'heure qu'il est. On passe son temps à découvrir Baruch. Tout critique cherche, si je puis dire, à inventer un grand homme et à en faii'e littéralement son Baruch. Mais si Ion peut toujours rencontrer dans une foret vierge des sentiers non frayés, il e^t ])lus difficile de trouver dans un bois assidûment fréquenté, des sentiers inconnus ; et pour faire acte de guide inédit, je proférerais de beaucoup les forêts de l'Alabama aux allées de notre bois de Boulogne.
Le sujet qiie je vais essayer de traiter ressemble un peu à nos forêts nationales. Chacun y a tracé sa route, percé son carrefour, marqué son chemin. 11 s'est même trouvé d'il-
(1) Conférence fiiite ù la mairie «le Sceaux CAssociation polytechniiue. — 1864).
lu-stres voj^ageurs qui ont laissé leur nom après eux et uni pour jamais leur critique aux éternelles fables de La Fontaine. Pourtant ces quelques livres de fables lues sans cesse, sans cessfO étudiées, annotées, expliquées, sont si parfaitement jeunes encore et pour ainsi dire nouveaux, qu'on peut, sans trop de crainte, se risquer à en parler encore, espérant qu on découvrira peut-être un petit filet deau inconnu, une iieur ignorée... Qu'importe, d'ailleurs, qu'on ait respiré le bouquet avant nous, s'il garde tout entier son parfum?
Il y a tant de choses, en effet, dans ces fables ! Tout s'v trouve. « Si de ma bibliothèque entière, a dit un jour M. Joseph Droz, l'auteur de VEssai sur l'art d'être heureux, il ne me fallait garder qu'un seul livre, je garderais le Vicaire de Wahef.eld. r, Pour moi, — et sans doute plus d'un partagerait mon choix, — je conserverais les Fables de la Fontaine. Elles sont à elles seules une bibliothèque complète, un traité pratique de la vie et des hommes, et, selon son humeur et ses goûts, chacun v trouvera la gaieté ou la rêverie, la mélancolie qu'amènent les tristesses de la vie et le doux rire qui les fait oublier.
La fable, d'ailleurs (pour délaisser un jnomont le fabuliste) , est un sujet vraiment inépuisable, gigantesque comme tout ce qui naît dans cette Inde mystérieuse, où les idoles ont cent bras, où les poèmes s'enfoncent dans le.siècles. Nous n'en sommes plus à voir dans l'esclave phrvgien Ésope le créateur de la fable; l'antiquité grecque n'est plus pour nous qu'une antiquité relative, au-dessus de laquelle planent comme de superbes a'ieules, les civilisations asiatiques. La science nous fait pénétrer chaque jour plus avant dans ce passé, et grâce aux travaux des Wilson, des Silvestre de Sacy, des Renan, la grande famille des langues indo-germaniques n'aura bientôt plus de secrets. C'est ainsi que, bien avant Esope, nous trouvons Pidpa'i, ou Pilpa'i. ou Bidpay, qu'un orientaliste traduira.
je l'espère, un jour ou l'autre. Ce Pidpaï était un brahmane fort savant et fort sage, que toute la Perse ou toute l'Inde, comme on disait alors, honorait àTégal d'un dieu. Au moment oii vivait Pidpaï, l'Inde était aux mains d'un tjran. La poésie n'a jamais été la bienvenue sous une tyrannie- Pidpaï alla vers le roi, lui dit ce qu'il pensait de ses excès et brava sa colère. On le jeta dans un cachot. Puis, longtemps après et par grand hasard, car les bourreaux ne songent pas souvent à leurs victimes, le roi se souvint, — un jour qu'il était embarrassé pour régner, — de ce brahmane qu'il avait emprisonné jadis. Il voulut qu'on le lui amenât; il l'interrogea, et voilà ce sage et ce roi causant ensemble politique. Leurs opinions étaient si différentes qu'elles finirent par s'accorder. Le roi confia l'administration de son empire à celui qu'il avait chargé de chaînes, et le pays fut tout étonné de se sentir délivré du poids qui l'opprimait.
« Pourtant, ce n'est pas assez, dit un jour le roi, que mon royaume soit heureux. Je veux qu'il soit illustre dans la postérité, et les lettres seules donnent une gloire éternelle. Fais un livre, Pidpaï, je t'accorde un an pour qu'il soit achevé. "
Ce roi persan était généreux. Louis XIV eût à peine accordé à Molière un mois pour faire le Misanthro'iJC. Pidpaï obéit; au bout d'un an le livre était fait, et ce livre (il devait en eff'et immortaliser le roi Dabschelim qui l'avait commandé, et le poète qui l'avait composé) était un simple recueil de fables. Mais dans ce recueil où les animaux parlaient, les hommes devaient trouver un utile enseignement. Science morale et politique, le brahmane avait tout résumé dans le Kalila et Dimna. J'ai dit éternel enseignement : l'éternité humaine, qui est la durée, est bien restreinte à coté de la véritable éternité. Le livre de Pidpaï aurait péri s'il ne s'était trouvé un savant aralte pour h» traduire dans sa langue. A cette Iraduction seule nous de-
104 LA LIBRE l'AKOLE
vons la connaissance de Pidpaï, qui a inspiré plus d'une table à La Fontaine, et parmi ces fables les Deux amis, et cette autre, inimitable chef-d'œuvre, les Deux pigeons.
Dans la littérature chinoise, la fable e&t [.lus négligée que dans la littérature persane. Peuple alors plus libre, les Chinois n'avaient pas besoin, pour exprimer leurs sentiments, de l'apologue, qui n'est qu'une façon détournée, presque craintive et cependant très-efficace, de présenter la vérité. Ils abordaient de front la philosophie, et leurs traité.5 de morale parlaient directement, sans emprunter la voix des animaux. Aussi bien, la partie la plus riche de leur littérature crit-elle la littérature dramatique. Je regrette de n'avoir pas à vous parler de Molièie, pour vous prouver que rien n"est nouveau sous le soleil, et que ce qui est renouvelé des Grecs pourrait bien être renouvelé des Chinois. — Un savant orientaliste, M. S. Julien, a traduit dans son entier une comédie chinoise qui s'aj^pelle V Avare, comme la comédie de Molière. Dans cette pièce, qui est dans ses détails un véritable drame, l'avare Kou-Jin, malade et presque moribond , se plaint ainsi à son fils adoptif :
Ta ne sais pns, loi, que cette maladie m'est venue d'un acci'S de coli-ro. Un de ces jours, ayant envie de manger un canard rôti, j'allai au mar- ';hé dans celte lioutiqiie, là, que tu connais Jusicnient on vi-nait de rôtir un c.iiiard d'où dicoulail le jus le plus succulent. Sous le prétexte de li^ marchander (oi*ci se passe en Chine, ne l'oubliez pas, et s.- passe aussi peutêtre un peu ailleurs), je !e prends dans ma mam et j'y laisse mes cinq doigts a[ipliqués jusqu'à ce qu'ils se soient bien imbibés de jus. Je reviins «■liez moi sa'is l'acheter, et je me fais servir un plat de riz cuit dans l'eau. A cliaqne cuillerée de riz, je suçais un doigt. A la (|uatriéme cuillerée, le sommeil me prit tout ii coup, et je m'tmdormis sur ce banc de bois. Ne voilà-t-il pas qup, pt-ndant mon sommeil, un chien vint me sucer le cinquième doigt. Qnar.d je m'ap< rçus de ce V(d à mon réveil, je me mis en une telle colère, que je tombai malade!...
Voilà pour la comédie et même pour le vaudeville. Voi<i maintenant pour le drame.
J-'avare continue :
Mon fils, je sens que ma fin approche. Dis-moi, dans quelle espèce de cercueil nie mettras-tu ?
Le fils. Si j'ai le malheur de perdre mon père, je lui achèterai le plus beau cercueil de sapin que je pourrai trouver.
Kou-Jiv. Ne va ja^ faire cette tidie : le bois de sapin coûte trop cher. Une fois qu'on est mort, on ne distingue plus le bois de sapin du bois de saule. N'y a-t-il pas derrière la luaison unj vieille auge d'écurie? Elle sera excellente pour me l'aire un cercueil.
Ce sont là des plaisanteries chinoises qui terrifient plutôt qu'elles ne font jire. Ce qui précède est effrayant ; mais ce qui .^uit est horrible. Kn raison du trait de mœurs que ce passag'e contient, peut-être me pardonnerez -vous de l'avoir cité.
— Y pensez-vous? reprend le fils. Cette auge est plus large que longue, jamais votre corps n'y pourra entrer, vous êtes d'iuie trop grai de taiile.
Kou-JiN. Eh bien! si l'auge est trop conrt% rien n'est plus aisé que de raccourcir mcn corps. Prends une hache et coupe-le en deux. Tu mettras les dt-ux nmitios l'une sur l'autre et le tout entrera facilement. J'ai encore une chose importante à te recommander : ne va pas te servir de ma bonne hache pour me couper en deux; j'ai les os très-durs, tu pourrais 1 ébrédier; on te prendrait deux liards pour la repasser : tu emprunteras celle du voisin (i;.
Certes, Molière n'a jamais été dans la peinture de l'avarice aussi loin que le dramaturge chinois qui écrivait ceci il y a deux mille ans et plus, et Balzac eût envié pour son père Grandet les économies féroces de ce Grandet du paj'S de Confucius.
Je me suis éloij,''né de La Fontaine. (Quittons la Cliine et revenons en France. Avec La Fontaine, nous sommes mieux qu'en France, nous sommes en Gaule. Le temps a beau faire, en effet, en d^pit des croisements successifs, deux races distinctes persistent chez nous, et tel descend évidemment des anciens Franks, tel autre des vieux Gau-
(1) Voyez l'excellente traduction de Vlavte, par "SI. Naudet, qui a cité tout au long cet extrait, ([ue j'abrège h dessein.
lois. Parmi les grands hommes que nous admirons tous et qui sont notre gloire, les privilégiés me semblent ces descendants des Gaulois qui ont gardé de leurs pères les libres mouvements, l'allure franche et le geste décidé. Je sais bien que ce qui fait la force du génie français, c'est justement l'alliance intime de l'esprit gaulois et de la raison française, et que si, dans un même siècle, il se rencontre un Voltaire pour démolir tout un monde vieilli par la seule force du rire, nous avons en même temps un Jean- Jar-ques pour rêver un monde nouveau. Je sais bien que ces deux tempéraments si différents, s'unissant ensemble, forment la plus splendide littérature qu'on puisse rencontrer : d'un coté, Rabelais, Régnier, Molière ; de l'aiitre, La Boétie, Malherbe, Pascal. Mais au milieu d'eux j'aime surtout ces génies délite qui peuvent réunir à la fois les qualités des deux races, et, tout en restant gaulois, se montrer éminemruent français. Tel est Montaigne, tel est la Fontaine. Je sympathise, en vérité, surtout avec le bonliomme, parce qu'il est de ceux-là, et que sa gaieté me paraît la plupart du temps un autre mode de la mélancolie. IS'est-ce pas lui qui a dit : « Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire; mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux. «
Un certain charme, voilà bien ce qui fait la force de la Fontaine. Toutes ses qualités, tout son génie se résument dans ce mot. Il a le charme , c'est-à-dire cet insaisissable et irrésistible attrait mille fois plus puissant que la puissance même, et qui souffle on ne sait doii. Et ce charme lui vient surtout de ce qu'il est^ comme dit Montaigne. ondoyant et divers. L'homme n'est pas fait pour vivre, avouons-le, tout dune pièce. La vertu romaine est certainement une belle chose, et j'ai pu, tuut comme un autre, admirer Brutus faisant mettre à mort ses enfants; mais à cette force de volonté superbe, je crois qu'au fond
je préférerai toujours la pitié. La Fontaine, lui, n'était pas un Romain. Le stoïcisme n'entrait pas dans sa nature, a.n contraire! Vous connaissez son épitaphe, écrite par luimême :
Jean s'en alla comme il était venu...
Elle est sévère, après tout, sous une forme badine. Ce mondain regrette sa vie, et si on le pressait bien, on lui ferait avouer qu'il déplore assez amèrement d'avoir mangé le fonds avec le revenu. Mais peut-on, après de tels aveux, lui en vouloir beaucoup? Il est si na'ivement faible que cette faiblesse, qui devenait du courage à de certains moments, peut lui être comptée comme une vertu atténuée et atténuante. Pourtant, que de fois la lui a-t-on reprochée comme un crime !
La vie de La Fontaine, en effet, a Itesoin d'une certaine absolution. 11 fut paresseux ; tout d'abord il se crut destiné à la vie monastique. Il entre au séminaire de l'Oratoire, s'en fatigue au bout d'une année et quitte l'Evangile pour le Code. Le voilà étudiant le droit. Cette ardeur de basoche ne dure pas; il reçoit de son père la charge de maître particulier des eaux et forets. On le marie, et au bout de quelques années il se sépare de sa femme pour incompatibilité d'humeur, sans chagrin, mais sans scandale, et doucement il s'habitue à ne plus penser qu'il est marié. Parfois, pourtant, lorsqu'il songe au passé, le poète regrette ce qu'il a quitté, cette vie de famille pour laquelle il était fait, après tout, et cette petite maison de Château- Thierry où le bonheur logeait peut-être. Mais la vie mondaine l'entraînait; mondaine, c'est-à-dire seulement intelligente et un peu décousue. Partout oii La Fontaine allait, on l'aimait, on le choyait. 11 était doux et bon. Il n'avait pas encore publié la première de ses fables, que les salons se le disputaient comme un hôte aimable. Il n'alla cependant jamais à la cour; hôte d'une cour rivale.
celle de Fonqiiet, il n'adressa qu'une supplique au roi, une seule, et ce fut une demande en frràce en faveur du surintendant détiôné. Ce qui attirait sur LaForitaine l'amitié de sescontenipniains.cest ce certain ch arme àeiowXk l'heure, qui a conquis à ses œuvres le suffrage de la postf'riié. Les femmes surtout l'aimaient. Il devait, en échange d'une tendresse maternelle, donner l'immortalité à madame de la Sablière Madame d Hervart ne lui fut pas moins dé- Aouée. Il y a quelques jours, un orateur vous a dit, messieurs, au début de ces conférences, qu'au fond de toutes les entreprises g'randes, nobles ou généreuses, se trouve cachée la main d'une femme. On peut dire aussi que les véritables grands hommes ont su attirer sur eux l'amitié des femmes. Les femmes aimaient Jean-Jacques parce qu'elles sentaient en lui un génie féminin dont l'amour devait plaider pour elles. Elles aimaient la Fontaine parce qu'elles savaient que sous cet esprit rêveur et paresseux se cachait un cœur ouvert à toutes les affections. La Fontaine n'avait pas eu de mère, et sa femme ne l'avait point compris; il rencontra madame de la Sablière, et l'amitié rem[»laea l'amour.
Je ne vous dii-ai pas que La Fontaine naquit le 8 juillet 1621, à Château -Tliiciry La vie d un iiomme s'écrit plutôt avec des anecdotes qu'avec des dates. Un des traits les plus caractéribtiques de l'existence deLaFontaine est celuici : Il venait de publier son recueil de fables et s'était décidé à le présenter au roi. Il part [)Our Versailles. Sa Majesté le reçoit en rouriant, quoiquelle n'aimât guère lami de Fouquet; La Fontaine récite son compliment, mais quand ii faut offrir son livre, il reste court, et cherche vainement le volume. Il l'avait oublié. Il était distrait, fort distrait; mais s'il laissait à la maison les vers destinés au roi, il se souvenait toujours de les emporter avec lui lorsque ces vers prenaient la défense du faible contre le fort et de Taccuoé contre ses juges.
Parler de La Fontaine et raconter sa vie, c'est dire une histoire que tout le monde connaît. J'en viens donc tout droit à ses critiques et d'abord à ses contenaporains.
Les grands hommes se divisent en deux classes ; les fortunés, les chanceux, comme on dirait, et les malheureux. Pour les premiers, la postérité commence à leurs chefs-d'œuvre; les autres ne travaillent que pour être appréciés après leur mort. Au moment où Voltaire est porté par un peuple justement enthousiasmé à F Académie, où Benjamin Franklin lui présente son petit-fils, quil bénit au nom de Dieu et de la liberté, Rousseau quitte tristement son logis de la rue de la Plàtrière et s'en va seul herboriser dans les bois voisins. Les contemporains ne sont pas toujours équitables : aux uns, ils décernent sans compter les couronnes; aux autres, ils refusent l'aumône d'une admiration. Balzac est mort en entendant nier son génie. Si l'on ne nia pas tout à fait le génie de La Fontaine, on ne sut point le placer au rang qu'il devait occuper, Boileau, du moins, qui était véritablement alors le législateur du Parnasse, et qu'on a depuis révoqué de ses fonctions. Boileau avait du goût, et poussa même le bon sens jusqu'au génie, mais il lui manquait certaines fibres délicates que la poésie tendre de La Fontaine eût fait vibrer. Quand il rencontrait quelque malin passage dans La Fontaine, Boileau, qui était malicieux jusqu'à la méchanceté, ne s'en étonnait pas, et si soudain la malice du bonhomme devenait attendrie, Boileau n'y prenait point garde, puisqu'il ne la comprenait point. Le bon sens est une vertu pré cieuse et qui donne tout, hormis la sensibilité. S'il faut avouer que le dédain de Boileau influa un peu sur les contemporains de La Fontaine, on ne doit pas oublier que Ra cine, Fénelon (combien d'autres !) prenaient La Fonti ne pour ce qu'il était. Fénelon égalait aux anciens ce faiseur de fables, et l'auteur de Tclémaque devait savoir combien coûte une fable, lui qui s'était exerce à en écrire pour le
duc de Bourgogne, et qui vraiment y avait réussi. Mais detous les contemporains de La Fontaine, celui qui lui rendit .surtout justice, ce fut Molière.
Admirable étendue de ce génie! Molière fut non-seulement grand, ce qui est beau, mais il fut juste. La justice est la grande vertu. Il disait, ce Molière, que le bonhomme irait plus loin que lui dans la postérité, et il le croyait. Mais nul ne peut aller jjIus loin que Molière. Je me suis souvent arrêté devant ce beau visage, pensif plutôt que sombre, devant ce front rêveur d'où Tartuffe est sorti. Génie fait de souffrance et de bonté, Molière a la flamme superbe qui illumine, l'éclat sympathique qui séduit, et, selon l'expression de Bossuet, ce quelque chose (Vackevé que donne le malheur. Molière avait assez souffert pour être indulgent. Aussi bien, tandis que les beaux esprits raillaient La Fontaine dans sa distraction et ses allures négligées, lui le défendait, et j'imagine qu'il devait savoir le défendre. Rien ne me paraît plus touchant qu'une sérieuse amitié littéraire. Les génies sont frères, ils doivent être unis. Dans la vie de Goethe, que j'admire sans trop Taimer, il y a pourtant un trait auquel on ne peut songer sans émotion.
Goethe n'avait jamais vu Schiller, mais instinctivement il ne l'aimait pas. « Le vacarme que ses œuvres avaient fait dans le pays, écrivait-il, m'épouvantait. » — « Pour moi, disait Schiller de son côté, je déteste Goethe. » Mai& un jour iis se rencontrent; ils causent : une étincelle part, «tles voilà unis. Puis, bien des années après, Goethe, malade, demande des nouvelles de Schiller, qu'il n'avait point vu depuis longtemps. On ne répond pas. « Il est donc bien mal? » Et sa voix s'altère. — « Mon Dieu ! s'écrie-t-il, voyant qu'on garde le silence... il est mort? Mort! — " Et ses sanglots éclatent, et il écrit à un ami : « J'ai perdu Ja moitié de mon être ! » — « Pour disputer à la mort cette moitié de sou être, dit M. Saint-René Taillandier dans sou
étude sar la Correspondance entre Goethe et Schiller, il va ressusciter au fond de son âme la figure vivante de son ami... Schiller a laissé un drame inachevé; Goethe veut terminer ce drame et le faire jouer sur tous les théâtres de l'Allemagne... ?- Désormais, quand il écrit, sans cesse il songe à Schiller et répète : " Il est avec nous, il reste avec nous, celui qui s'est éloigné de nous! »
Amitié sublime, qui fut un peu celle de Molière et de La Fontaine. Molière a-t-il conté à cet ami toutes les souffrances de son cœur? Lui a-t-il dit combien était dur pour lui le fardeau de la vie? A coup sûr, si son âme meurtrie a laissé échapper une plainte, La Fontaine n'a pas été sourd. Il semblait frivole, le Champenois : il était bon et dévoué, prenant de la vie ce qu'elle peut nous donner de meilleur, le rêve; mais n'oubliant pas que les rêveurs ont à côté d'eux ceux qui souffrent. Le temps a passé : les siècles ont marqué la place de chacun. L'ami narquois de La Fontaine, celui qui le raillait d'habitude. Chapelain, est oublié, tandis qu'aussi jeune qu'alors, la poésie de La Fontaine garde toujours ces bonnes senteurs campagnardes qu'elle ne perdra pas. Et hier encore (1), ce Molière, se dressant librement devant le peuple avec deux de ses chefs-d'œuvre à la main, semblait dire : « Qu'a-t-on fait depuis moi? mes successeurs m'ont-ils dépassé? '• Nos applaudissements lui ont répondu.
Au dix-huitième siècle, Voltaire s'attaqua deux ou trois fois à La Fontaine, mais je suis sûr qu'au fond il l'admirait profondément. En revanche, un critique qu'on a le tort de beaucoup dédaigner aujourd'hui, La Harpe, le nommait le plus original et le plus naturel de nos écrivains : « Il ne compose pas, disait-il, il converse. S'il raconte, il est per-
(1) La liberté des théâtres — qui n'est pas, comme on Ta dit, la liberlL' au théâtre, — venait de permettre à la Porte-Saint->Martin de substituer pour un moment à son répertoire populaire TartufJ'e, et, je crois, le Misanthrope.
112 LA LIBRE l'AROLE
suadé, il a vu : c'est toujours son urne qui vous parle, qui s'épanche, qui se trahit... Tout jusqu'au sublime lui parait familier. Il charme toujours et n'étonne jamais. » Et Chamfort déniontrait victorieusemant que ce naturel et cette familiarité n'étaient autre chose que le triomphe de l'art.
Nous arrivons au dix-neuvième siècle, qui, dans les recherches critiques et historiques, mériterait d'être appelé le grand siècle. Siècle de rénovation et de démolitions, où ce qui est solide aujourd'hui n'est pas bien certain de l'être demain, où chacun tient à renverser quelque idole, où ce qui reste debout, parmi ces ruines, est bien assuré d'être éternel. Je parle seulement ici, bien entendu, des choses littéraires. Les ruines politiques et les ruines religieuses, tout aussi grandes, ne me regardent point. On a démoli çà et là plus d'une statue; on en a élevé d'autres. Qu'est devenu Malherbe, par exemple? Etqui soupçonnait qu'on le remplacerait sur son piédestal par Ronsard? Mais, parmi les démolisseurs, il ne s'en est pas trouvé, que je sache, qui ait porté la main sur Molière ou La Fontaine, ces deux génies obstinément attachés l'un à l'autre.
Je me trompe, et je veux parler rapidement, pour n'y plus revenir, des attaques de M. de Lamartine contre La Fontaine. J'ai déjà eu l'occasion, dans une autre enceinte, de protester avec l'énergie qu'on doit à la cause qu'on croit juste, et le respect qu'il faut gardar envers la gloire bien acquise, contre ces attaques réitérées. Méchant homme et méchant poète, telle est l'accusation que porte M. de Lamartine contre le poète qui a mérité, comme Virgile, d'être proclamé inimitable, et contre l'homme qui a gardé le surnon du bon La Fontaine. Mais M. de Lamartine s'est trompé, disons-le hautement. Que si, nous autres jeunes gens, nous devons respecter les devanciers qui nous ont faits ce que nous sommes et qui nous ont appris à aimer le bien en admirant le beau; eux, nos maîtres, faut-il donc
qu'ils oublient ce qu'ils doivent à ces initiateurs de toute poésie, leurs véritables aïeux en grandeur? M. de Lamartine est un de ceux qui contribueront à la gloire éternelle de notre temps; doit-il oublier qu'il est des noms qui sont l'éternelle gloire de notre pays? Mais n'est-il donc permis à aucun homme de se tromper? Si fait, hélas! Et l'erreur est quelquefois un des privilèges du génie, qui a trop souvent aussi le privilège du malheur.
Je ne vous parlerai pas, messieurs, vous le pensez bien, de tous les critiques de LaFontaine. Je n'en aurais guère le temps, je n'en ai pas l'envie. Ce qu'on a écrit sur le bonhomme (et j'entends ce qu'on a écrit de sensé, de savant et de remarquable) remplirait une bibliothèque. Les critiques ont ordinairement du bonheur quand ils parlent de La Fontaine, Il leur communique, dirait-on, un peu de sa verve et de son esprit. Un savant renommé, M. Walckenaër, se serait rendu illustre avec un seul de ses ouvrages, la Vie de La Fontaine, un de ces livres de critique solide et agréable à la fois, qu'on consultera toujours. A plusieurs reprises, çà et là et d'année en année, M. Sainte-Beuve a écrit, comme il écrit, divers articles sur La Fontaine qui, réunis en volume, formeraient le plus délicat des ouvrages de littérature. Mais nul n"a plus dit, en disant plus court, qu'un critique qui n'a pas publié d'articles de critique, je veux parler de Béranger.
Béranger a laissé, dans les quatre volumes de Correspondance publiés par M. Paul Boiteau, correspondance qu'on n'a pas assez lue et que je trouve merveilleuse, un véritable Cours de littérature, une série de lettres à une jeune fille, sur la littérature et les auteurs. Cela est sensé, spirituel, doucement ironique, profond sans avoir l'air d"y toucher, comme toutes les pensées de Béranger, qui fut plus encore philosophe et moraliste que poète. Venant donc à parler de La Fontaine, Béranger écrivait (1) :
(1) Correspondance, t. IV, p. 17 (lettre du 14 février 1849).
114 LA LIBRE PAEOLE
Parmi ces écrivains qui prennent le ton élevé, 1?eaucoup sont plus boursouflés que forts et grands; mais cliez nous on aime l'empliase, et il a fallu bien du temps pour que La Fontaine fût traité d'homme de génie.
Et il ajoute, avec une modestie réelle :
J'ai été plus heureux avec moins de titres, et plusieurs critiques m'ont baptisé de ce nom.
Plus loin (lettre du 28 février) il dit encore ;
Sa simplicité apparente (la simplicité de La Fontaine), son oubli des usages, surtout son extrême distraction contribuèrent, il n'y a pas de doute, à la oélébrité dont il jouit de son vivant ; mais aussi, en lui méritant le nom de bonhomme, ils n'aidèrent point à lui marquer son véritable rang parmi les grands hommes de cette brillante époque de notre littérature.
Voilà, jugé par un homme qui s'y connaissait, celui qu'on a appelé un faux l>onliomme. Ce jugement de Béranger sur La Fontaine est, à mon avis, précieux. Plus d'un point réunit à mes jeux ces deux hommes, évidemment de même race, gouailleurs et attendris, fanfarons -de scepticisme qui croient à la justice, au droit, à la liberté, fort amoureux de leurs aises d'ordinaire et qui s'arment, quand il le faut, pour la guerre aux abus et à l'hypocrisie. Je ne suis pas fâché de dire, en passant, ce que je pense de Béranger. 11 a été fort attaqué en ces derniers temps, et assez mal défendu. Il suffisait, pour répondre^ à tout, de mettre on regard des attaques la vie de Béranger, calme, douce, dont les événements étaient des bonnes actions, et d'écrire simplement au-dessous des violents reproches crayonnés sur le piédestal de sa statue, ces simples vers qui suffiraient à immortaliser celui qui les a rencontrés sous sa plume — je me trompe, celui qui les a rencontrés dans son cœur :
Aimer, aimer, c'est être utile à soi;
Se faire aimer, c'est être utile aux autres.
A travers beaucoup de digressions, ne craignez rien, nous n'oublierons pas La Fontaine. Parmi les critiques du fabuliste les plus autorisés et les plus heureux, il convient de s-arrêter un instant devant M. Taine.
M. Taine est ce jeune maître qui a su promptement coni|Uérir une des plus hautes places de la littérature contemporaine, et, dans un temps où l'on publie tant de volumes et si peu de livres, nous donner un chef-d'œuvre, YHistoire de la littérature anglaise. L'ouvrage qu'il a publié sur La Fontaine et ses Faites mériterait une étude spéciale. On peut lui reprocher certain esprit de système qui se retrouve dans tous les ouvrages de M. Taine et qui fait, selon les avis, leur force ou leur faiblesse. On ne saurait trop louer les aperçus ingénieux, les recherches vivifiantes, les peintures achevées dont il est rempli. Tour à tour, M. Taine étudie, à propos de La Fontaine, l'esprit gaulois, puis l'homme lui-même, enfin l'écrivain. Passant ensuite du particulier au général, il recherche dans les œuvres du fabuliste la peinture de la société française au dix-septième siècle, et, pensant, à n'en pas douter, que les poètes sont les véritables historiens d'une époque, il retrouve dans La Fontaine ce qu'il trouve chez Saint-Simon, le roi, la cour, la noblesse, et même ce qu'il n'v rencontre pas, je ■veux dire le peuple. Je reprocherai une seule phrase à M. Taine : parlant de l'auteur des Deux pigeons, il a dit : «11 a l'air de vivre à genoux, » — Quand il s'agit d'un prince ou d'une princesse, ajoute-t-il, « La Fontaine accumule et outre la flatterie. » S'il fallait en croire M. Taine, le fabuliste n'en eût pas agi autrement avec madame de !Montcspan ou la duchesse de Bouillon que le Bourgeois gentilhomme lorsqu'il reçoit chez luiDorimône. Souvenezvous des génuflexions de M. Jourdain :
^ladame, ce m'est une gloire bien grande de me voir assez fortuné, pour être si heureux, que d'avoir le boiilieur que vous ayez eu la bouté
116 LA LIBRE PAEOLE
de maccorder la grâce de me faire l'honneur de m'honorer de la faveur de votre présence...
Allons, ce n'est pas ainsi que parle La Fontaine, et dans ses dédicaces -les plus flatteuses, je vois moins encore le courtisan que l'homme bien né, qui sait comment il convient de parler aux femmes. Tout auteur, dit-il à madame de Montespan. ,
Tout auteur qui voudra vivre encore après lui,
Doit s'acquérir votre suffrage.
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix :
Il n'est beauté dans nos écrits Dont vous ne connaissiez jusques aux moindres traces. Eh ! qni connoît que vous les beautés et les grâces !
M. Taine me semble mieux inspiré lorsque, à la page suivante, il analyse le caractère frondeur de son héros :
Regardez pourtant au fond du cœur et dites si la vénération l'oppresse. Il a beau baisser les yeux, il voit aussi clair que personne. H comprend ce qu'est l'égoïsme royal..., il le perce à jour, le raille, et n'est jamais ;as de recommencer son persiflage... Molière, La Bruyère et Boileau se sont couverts du monarque pour railler le reste. 11 ouvre sa galerie de ridicules par le portrait du roi. Et ce portrait-là ne nuit pas aux autres. Personne n'a parlé moins respectueusement des <■. puissances. » Il semble particulièrement se plaire h railler les grands..., et s'il porte quelquefois l'habit d'un valet, il n'en a point l'âme... C'est cette liberté qui le relève, et qui, en lui comme dans la race, ue peut 9tre étouffée ni périr; en vain nous naissons sujets, nous restons critiques.
Cette observation de M. Taine me fait plaisir, et je songe à la réponse bien connue de Piron, qui ne respectait pas toujours la poésie, mais savait faire respecter les poètes. A la porte d'un salon, Tauteur de la Métromanie heurte un grand seigneur qui se disposait à entrer. Piron s'excuse, il va passer outre. L'autre le retient.
— Pardon, monsieur Piron, dit-il, je suis de noblesse et je porte l'épée... — Puisque les rangs sont connus, dit Piron, je passe le premier !
Un des critiques les plus éminents de La Fontaine, cest M. Saint-lMarc Girardin. L'éminent professeur a fait, il y a déjà six ans, à la Sorbonne, un cours tout entier sur les fables et le fabuliste , que nous avons suivi avec une profonde attention. Je revois encore ce vaste amphithéâtre, toujours frémissant sous la parole du maître, tantôt charme par cet esprit si incisif et si fin, tantôt ému par cette honnête et sympathique voix. Depuis, M. Saint-Marc Girardin est descendu de sa chaire de poésie française: une autre voix a remplacé la sienne, et les justes applaudissements donnés au successeur n'ont pas fait oublier ceux qu'on prodiguait au maître. Mais si nous n'entendons plus M. Saint-Marc Girardin, du moins pouvons-nous le lire encore. Ses études sur La Fontaine paraîtront, je crois, prochainement en volumes. Et d'ailleurs, ne sort-il pas, quand il le faut, de sa retraite et de son silence, lorsqu'il s'agit de quelque juste et noble cause? Vous l'avez entendu peut-être, messieurs, il y a quelques mois, dans une de ces circonstances, et justement h cette salle Bartliélemy, où l'attendaient les bravos accoutumés ; il avait choisi pour sujet le thème que j'essaye de traiter aujourd'hui. Je ne parlerai pas de ses travaux; vous les lirez, vous verrez quelle raison souveraine s'unit chez M. Saint-Marc Girardin à une foi profonde, et comment il sait, critique ami du beau et du bien, défendre encore la cause de la vérité et de la liberté (1).
M. Détiré Nisard,qui a écrit ï Histoire de la littérature française, ne raisonne pas en toutes choses comme M. Saint- Marc Girardin, et ce n'est pas lui qui ferait, ainsi que M. Taine, un mérite à La Fontaine d'avoir frondé les
(1) M. Saint-Marc Girardin vient de reprendre son cours de littérature (1868), et il parle aujourd'hui de Voltaire comme il parlait, il y a quatre ans, de 1 a Fontaine. Je l'aimais mieux pourtant nous entretenant du fabuliste, qu'il connaît à merveille, que uouï^ parlant du philosophe, dont il semble volontairenjônt amoindrir l'action.
grands; cependant il est un lettré d'un esprit supérieur, un moraliste véritable, et l'on ne saurait vraiment mieux parler de l'attrait des fables sur tous les âges de la vie :
Dans l'enfance, dit-il, ce n'est pas la morale de la fable qui frappe, ni le rapport du précepte à l'exemple; mais on s'y intéresse aux proimétés des animaux et à la diversité de leurs caractères. Les enfants y reconnaissent les mœurs du chien qu'ils caressent, du chat dont ils abusent, de la souris dont ils ont peur; toute la basse-cour, oii ils se plaisent mieux qu'à l'école.. .
Arrèton.-i-nous. La Fontaine lui-mèiïie s'est expliqué làdessus dans la Préface générale do son recueil :
Platon, dit-11, ■ — on saitcombien La Fontaine aimait Platon, — Platon, ayant banni Homère de sa république, y a donné à Ésope une place très-honorable. Il souhaite que les enfanfs sucent ces fables avec le lait; il recommande aux nourrices de les leur apprendre : car on ne saurait s'accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d'être réduit à corriger nos habitudes, il faut travailler à les l'endre bonnes pendant qu'elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or, quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces fables'/ Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s'engagea dans !eur pays sans considérer comment il en sortirait, que cela le fit péi'ir lui et son ai-mée, quelque effort qu'il fît pour se retirer. Dites au mémo enfant que le l'enard et le bouc descendirent au fond d'un puits pour y éteindre leur soif, que le renard en sortit, s'étant servi des épaules et des cornes de son camarade comme d'une échelle; au contraire, le bouc y demeura pour n'avoir pas eu tant de prévoj'ancs ; et par conséquent il faut considérer en toute chose la lin : je demande lequel de ces deux exemples fera le plus d'impression sur cei enfant. Xe s'arrêterat-il pas au dernier, comme plus conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse de son esprit?
Ce passage de La Fontaine pourrait donner raison à ceux qui regardent la fable comme un genre secondaire. Mais il se hâte d'ajouter :
Il ne faut pas m'alléguer que les pensées de l'enfance sont d'ellesmêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne sont telles qu'en apparence... et avec elles on se rend capable des grandes clioses.
M. Msard, pour revêtir à lui, croit et affirme que les
fables, avec leurs animaux sans cesse en scène, doivent plaire surtout aux vieillards.
Il est, dit-il, peu de vieillards qui n'aient quelque auimal familier : c'est quelquefois le dernier ami.
Ceci m'amène à vous parler un instant de La Fontaine naturaliste. En effet, La Fontaine ne se contente pas d'être poète : il connaît les acteurs qu'il fait mouvoir avec tant d'art dans sa comédie... j'allais dire dans sa comédie humaine. Il les connaît et il les aime. Tandis que le naturaliste se complaît à décrire minutieusement la structure et îe pelage des animaux, lui, le poète, étudie les mouvements et pour ainsi dire l'àme des bêtes. L'ornithologie passionnelle n'était pas encore inventée, mais avant M. Toussenel La Fontaine l'eût écrite, s'il y avait songé. Voyez comme il réfute Descartes, qui voulait que les bêtes fussent seulement des machines bien construites ! 11 entre dans le champ clos, armé en guerre et bien décidé à rompre plus d'une lance en faveur de ses chers animaux. Croyez-le, La Fontaine n'a pas peu contribué à faire naître en nous ce sentiment d'universelle pitié, qui s'est bien et dûment développé et qu'on ne déracinera plus. La pitié, la bonté, voilà à peu prés l'impression générale qui ressort des fables de La Fontaine ; ajoutez-y une petite teinte de mélancolie ironique et vous aurez la note véritable. Et cette pitié va non-seulement du plus grand vers le plus humble, mais de l'homme vers la bête. Parfois, La Fontaine semlde devancer certains travaux que vous connaissez bien, qui enseignent la bonté à l'homme envers l'homme en lui apprenant la compassion envers les animaux, et qui illustreraient M. Michelet,si son Histoire ne le plaçait au premier rang fies écrivains.
Voulez-vous un exemple? Lisez la fable de la Colomle et la Fourmi, dont la morale est aussi :
120 LA I.IBKE PAROLE
Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde : On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
Le long d'un clair ruisseau buvait une colombe,
Quand, sur l'eau se penchant, une fourmi y tombe;
Et dans cet océan on eût vu la fourmi
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la fourmi arrive.
Elle se sauve. Et là-dessus Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus : Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus, Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête. Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête,
La fourmi le pique au talon.
Le vilain retourne la tête; La colombe l'entend, part et tire de long. Le souper du croquant avec elle s'envole :
Point de pigeon pour une obole.
Remarquez- VOUS que ce certain croquant^ qui joue dans le présent drame le rôle de traître, est un homme, et que les personnages intéressants sont des animaux? La Fontaine ne transige pas : quand les bêtes ont raison, il donne tort aux hommes, et sans hésiter. Il est un peu de la religion de ces Hindous qui se détournent de leur route pour ne pas écraser un insecte à terre, do ces Hindous qui ont inventé la jolie fable de V Aigle et le Moineati :
« Un jour l'aigle dit au moineau : De quel droit viens-tu voleter jusque auprès de mon aire? Le ciel n'est fait que pour les oiseaux de mon envergure. Les oisillons comme toi ne doivent jamais perdre la terre de vue, sous peine d'être emportés par un coup de vent. — Oui-dà! dit le moineav. Et croyez-vous, messire l'aigle, que je ne pourrais pas voler aussi bien et aussi longtemps que vous? » — Si j'étais un aussi bon naturaliste que La Fontaine, je dirais que l'aigle se mit à rire. — « Je vous parie, continua le moineau, que j'irai plus haut que vous vers le soleil. — Suis-moi donc! dit l'aigle. Et d'un coup d'aile, il va brus-
quement toucher les nuages. Puis il montait, montait toujours. Au bout d'un moment, n'apercevant plus le moineau près de lui, il se disposait à redescendre, lorsqu'une voix claire partit au-dessus de aatéte : — Eh bien! qu'en ditesvous, s'écriait-elle, ne suis-je pas au-dessus de vous? » C'était le moineau qui, perché sur le dos de l'aigle, avait traversé l'espace, toujours placé plus haut que son orgueilleux adversaire.
La Fontaine aurait pu nous traduire cette fable : elle est, comme lui, du parti du faible contre le fort, et contient la morale habituelle du fabuliste. Ce mot de morale doit nous arrêter un moment. Le reproche le plus habituel qu'on fasse aux fables de La Fontaine, c'est celui d'être immorales. Je dois avouer que la bonté n'y est pas toujoui's triomphante et que la vertu n'y paraît pas fatalement récompensée, comme dans les mélodrames du boulevard. Les personnes qui aiment à voir les livres bien finir ne seront pas enchantées peut-être de la fable du Loup et r Agneau. Mais la doctrine des dénoûments heureux n'était pas encore inventée, et La Fontaine se piquait surtout d'4tre vrai. Or, la vérité n'est pas toujours consolante, si on la regarde seulement à la surface, et le fait est si souvent triste, qu'il paraît bien près d'être immoral. Pour moi, je crois que la vérité comporte sa morale avec elle, et je pense que tout honnête homme, dans le triomphe du fort sur le faible, de la sottise sur l'intelligence, du savoirfaire sur le savoir, verra, non pas une cause de désespoir, mais une sorte d'encouragement à persévérer dans le bienpar cela même qu'il est le bien. La Fontaine, comme tous les gens qui ont présenté la vie telle qu'elle est, avec ses amertumes, ses injustices et ses déceptions, a encouru le reproche des gens qui tiennent^ paraît-il, à s'aveugler quelque peu sur l'état des choses. — A quoi sert, disent-ils, de montrer le mal, n'est-ce pas assez qu'il existe? — Les gens comme La Fontaine répondent que cela sert à le
guérir. Les plaies les plus hideuses ont besoin de grand air pour se cicatriser, et je crois assez à l'efficacité de l'horreur. La Morale en actions est un excellent livre, mais qui donnerait à ses lecteurs une singulière idée de la vie. Hélas! non, nous ne sommes pas tous vertueux, et il ne s'agit pas de nous répéter toute la journée que tout est pour le mieux dans l'âme humaine. A ce compte, le docteur Pangloss aurait raison. Les hommes comme La Fontaine tiennent à la main un miroir où chacun de nous reconnaît ses ridicules et ses vices. L'homme qui n'aurait jamais vu un miroir de sa vie pourrait mourir en affirmant qu'il est un Adonis. S'il se regarde un peu, il rabat légèrement de sa fierté, et, se connaissant mieux, il est, ce me semble, plus indulgent pour les vices d'autrui et moins assuré de sa propre vertu. Il est bon d'aimer l'homme comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues; mais à mon avis il est mieux, et pour dire le mot, il est plus moral de travailler à faire disparaître ces loupes et ces excroissances. Pour moi, on m'a conté qu'un curé de campagne remplaçait quelquefois son sermon par la lecture d'une fable de La Fontaine , « et, disait-il, ces jours-là mes auditeurs, ma foi, semblent partir plus convaincus. »
Je sais, et vous savez tous, qu'une des plus immorales fables de La Fontaine, c'est les Animaux malades de la 2)este. Écoutez-la donc :
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en wn jour l'Achéroii,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés;
On n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie;
Nul mets n'excitait leur envie;
Ni loups ni renards n'épiaient La douce et l'innocente proie; Les tourterelles se fuyaient, Plus d'amour, partant plus de joie.
En jjassant, demandez-vous si jamais tableau fut à la fois jilus sombre et plus gracieux que ce tableau de la peste. Avec quelle gradation parfaite le mot est amené, de façon à produire un effet terrible :
Un mal qui répand la terreur, *
Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)...
El quelle tristesse profonde, quelle navrante mélancolie dans ce vers, qui est tout La Fontaine :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis.
Je crois que le ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune.
Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux ; Peut-être il obtiendra la guérison commune. L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements.
Ne nous flattons donc point; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait? Xulle offense; Même il est m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut; mais je pense Qu'il est bon que cliacun s'accuse ainsi que moi ; Car on doit souhaiter selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
« Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; Vos scrupules font voir ti-op de délicatesse. Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, ]\st-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seignour, En les croquant, beaucoup d'honneur;
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux, Etant de ces gens là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire, w Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins. Au dire de chacun étaient de petits saints. L'âne vint à son tour, et dit : « J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant, IS, faim, l'occcasion, l'herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue; Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. >■ A ces mots on cria haro sur le baudet. Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue. Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'oii venait tout le mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable!
Rien que la mort n'était capable D'expier sou forfait. On le lui tit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Les jugements de cour! soit : j'en suis un peu bien persuadé; mais les jugements du monde, certes, et combien de fois n'avez-vous pas vu se jouer sous vos yeux cette douloureuse comédie du pauvre baudet sur lequel on crie haro? Assurément, dans ces Animaux ^naïades de la peste, le dénoùment est immoral, au sens attaché à ce mot par quelques-uns. Il est cruel et peut-être révoltant de voir le misérable baudet mis à mort pour le crime d'autrui . Mais cette fin ironique ne sert-elle pas au contraire la cause du bien, en flagellant comme il convient ceux qu'innocente le succès, mais en les flétrissant de la honte d'avoir commis un ciime impuni? Après ce que j'ai dit de La Fontaine, de son amour du droit et de la justice, vous pouvez être convaincus que c'est bien là véritablement un poète
populaire et un des poètes du peuple. Je lis cependant, dans des notes laissées par M. Emile Souvestre, une indication qui m'étonne. En 1848, des professeurs, des hommes de lettres avaient fondé à Paris plusieurs chaires libres où ils faisaient chaque soir pour les ouvriers des lectures publiques (1). Emile Souvestre avait choisi pour ces sortes de conférences une des salles du Conservatoire de musique. Après avoir lu, il notait l'impression qu'avait faite chaque lecture sur son auditoire. C'est ainsi que je vois que Molière et Corneille ont toujours produit un effet très-grand. La Vie de Jeanne d'Arc, par Michelet, et quelques Messéniennes de Casimir Delavigne, agissaient beaucoup aussi sur le public. Racine produisait un effet moins grand. Enfin, je trouve cette note relative aux Fables de La Fontaine : — « Elles amusent, mais la morale qu'elles expriment déroute parfois les auditeurs. » — Messieurs, je ne voudrais pas mïnscrire en faux contre cette observation faite sur le vif. Je veux pourtant dire que La Fon^ taine, le moins vulgaire de nos poètes, est peut-être cependant celui qui parle le plus directement à la foule. Tout le monde l'a lu, parce que tout le monde trouvera dans les Falles de La Fontaine quelque chose de sa propre histoire. « C'est un monde , » disait Lamennais. Quoique délicat de stjle et de sentiment, il est si profondément vrai, si absolument humain, que tous aussitôt le comprennent.
Les génies, en effet — et je parle des plus remarquables — se divisent en deux classes : ceux qui s'acressent surtout à un groupe choisi, parlant aux raffinés et pour ainsi dire à l'élite des esprits: ceux au contraire qui veulent être compris de tous, dont le génie n'a pas de prédilection, qui parlent aux simples comme au superbe, et diraient volon-
(1) Voyez, à ce propos, un article de M. Sainte-Beuve : Des lectures publiques du soir, de ce qu'elles sont et de ce qu'elles pourraient être, au tome I" (les Causeries du lundi (21 janvier 1850).
126 LA LIBHE PABOLE
tiers, eux aussi : Laissez venir à moi les petits enfants! Ces derniers sont les mieux partagés, à mon avis. Ce sont eux qui trouvent le cri, le cri parti du cœur et qui va au cœur ; ils vivront éternellement, parce que leur génie représente surtout la vie. Aussi bien, àgénie égal, préféré-je à Goethe l'Olympien, orgueilleusement immobile, Bjron, qui sent en lui brûler sa flamme et qui, n'ayant pas su vivre, au moins sut mourir ! On peut les admirer, ces orgueilleux qui, de préférence, parlent aux lettrés et aux privilégiés; les autres, on les aime. Ils ont, ceux-ci, rencontré la note suprême qui fait vibrer les cœurs et conquiert les âmes. Aussi bien, qu'on les attaque, qu'on les conteste ou qu'on les nie, il y aura toujours une A"oix pour s'élever en leur faveur, la grande voix de la foule, qui se trompe souvent, mais qui sait au moins défendre comme il faut ses élus.
J'aurais, après les critiques que j'ai nommés, à parler d'un autre grand critique, dont le suffrage vaut bien quelque cliose, celui dont Voltaire disait qu'il avait plus d'esprit que Voltaire, et qui s'appelle tout le monde. C'est ce critique qui a donné à La Fontaine le surnom du hoii La Fontaine, et qui a ratifié l'arrêt de Fénelon en le nommant inimitaUe. C'est ce critique qui a décoré La Fontaine d'un nom que La Fontaine avait inventé lui-même : le fabuliste . Ce critique-là a sa voix au conseil : les autres font les réputations, lui seul fait la gloire ! Et la gloire de La Fontaine est d'autant plus pure, qu'il y entre beaucoup de sympathie, et en quelque sorte de l'amitié. Un homme qui fut un poète distingué et un cœur d'élite, M Andrieux, répétait souvent à ses amis : « Dites du onal de mon père, sivous voulez, mais n'en dites ^Jas de La Fontaine. « C'est mieux qu'un ami, La Fontaine, en effet, c'est un ancêtre; et de ce poète au style achevé, on peut dire ce que !M. Sainte-Beuve a dit excellemment de Molière : ^ Tout homme de pins qui sait lire, en France, est un lecteur pour La Fontaine. »
Mesdames, Messieurs,
J'ai à TOUS parler de Don Quîcliotte et de son auteur. Ce sujet-là est un de ceux qu'on n'épuise jamais. Le privilège des œuvres du génie est de fournir une incessante matière aux commentateurs de tous les temps et de, tous les pays. De commentateurs et de traducteurs, Don Quichotte n'a jamais manqué, et j'espère qu'il s'en trouvera encore un grand nombre. On a beau puiser à cette source éternelle d'ironie, de grandeur et de bon sens, elle ne sera jamais tarie. Un des grands mérites d'un tel sujet, c'est que lorsqu'on examine le livre et le poète, l'œuvre et l'ouvrier, on se sent vraiment heureux et l'on n'éprouve aucune déception. La vie de l'auteur est le commentaire précis du livre, et l'on ne peut séparer le maigre et fier visage du héros de la Manche de la face hâlée du héros de Lépante. Ceux-là sont rares, même parmi les plus grands, dont le caractère est le corollaire vivant de leur pensée et de leurs écrits. Cervantes, vous le savez, vécut et mourut misérable, je veux dire très-pauvre, très-abandon né et très-honnête. Il était né de parents sans fortune, braves gens qui firent élever leurs enfants comme fis purent, et qui destinaient le petit Miguel à l'état ecclésiastique. Mais il ne voulait pas être prêtre . Sa vocation , disait-il, était la médecine, ce qui ne
(P Conférences du Grand-Orient. — 21 décembre 1664.
l'empêchait pas de rimer des sonnets à ses heures perdues et de ramasser (c'est lui qui le dit) les moindres chiffons de papier rencontrés dans les rues pour s'en former sans doute une bibliothèque. Je ne veux qu'esquisser à grands traits cette noble vie. Cervantes quitte sa ville natale pour Salamanque, puis Salamanque pour Madrid, et là entre, — comme employé, je suppose, — chez un certain Lopez de Hojos, fournisseur breveté de la municipalité pour la confection des devises mortuaires. On n'a qu'à lire les plaintes versifiées de nos cimetières pour voir que nous avons encore de ces poètes-là.
Peut-être Cervantes fùt-il demeuré l'éternel collaborateur de l'humaniste Lopez et n'eût-il jamais rimé que des Souvenirs et Regrets, sans le hasard, un hasard tragique, qui l'arracha à sa vie nouvelle et le jeta brusquement dans l'aventure. Philippe II régnait alors, ce sombre et pâle tyran, qui, malade, disait à ses médecins : « Vous avez peur de tirer quelques gouttes de sang à un homme qui en a fait couler des fleuves! " Un jour, une nouvelle se répand dans le lugubre palais de l'Escurial : le fils du roi, l'infanc don Carlos est mort, dit-on, empoisonné. Deux mois après, la reine Elisabeth de Valois, la femme de Philippe, l'ancienne fiancée de don Carlos, mourait à son tour. Philippe II voulut du moins qu'elle eût de magnifiques funérailles. Or, point de catafalque royal sans devises poétiques. On avertit Lopez de Hoyos, le fournisseur ordinaire de V ayuntamiento , et Lopez confia une partie du travail à son premier commis, Michel Cervantes.
L'élégie composée par le jeune homme parut touchante au légat du pape, Jules Acquaviva, envoyé par Pie V pour porter à Philippe II ses compliments de condoléance. Le légat avait justement besoin d'un valet de chambre. Il proposa le poste à Cervantes, qui, fatigué de son état de poète à gages, poussé aussi vers l'Italie par le désir de voir de T^rès la. gra7ide mère , partit pour Rome en qualité de
camerero du cardinal. Plus tard^ Molière ne devait point rougir d'être le valet de chambre du roi. Il avait eu pour prédécesseur et pour collègue Michel Cervantes.
A Rome, Cervantes sentit bientôt l'inaction l'envahir. Il s'enrôla alors sous Marc-Antoine Colonna et combattit les Turcs aux cotés des Vénitiens. Un an après, il assistait à cette bataille de Lépante où, placé sur sa galère, au poste le plus périlleux, blessé de deux coups d'arquebuse, il voulut attendre qu'un coup de feu lui brisât la main gauche sans lui faire abandonner son poste.
Dès ce jour, Cervantes sentit sa vie s'éclairer comme d'un rayon. Cette grande âme allait être désormais fière de son passé. Elle avait trouvé sa voie; elle avait obéi à son mot d'ordre, dévouement; elle connaissait la suprême vertu, le sacrifice, et Cervantes montrait avec orgueil ses cicatrices et ses blessures qu'il appelait des étoiles.
Il sortit de l'iiôpital de Messine pour errer à travers l'Italie, étudiant les poètes et les hommes, le présent et le })assé, vivant de privations sans doute, lorsque enfin il voulut revenir en Espagne, s'embarqua en Sicile et fut pris par des pirates.
Il a raconté, dans l'épisode du Captif, une grande partie de son hijstoire. Mais il n'a pas tout dit, et l'on ne peut encore juger par ses plaintes de toutes ses souffrances. Son maitre le prenait pour un prisonnier de haute importance, et quand Rodrigo de Cervantes, le père du poète, envoja la dot de ses filles pour racheter son enfant, le maître ne trouva point la somme assez forte. Mais Cervantes avait pour compagnon de captivité son propre frère ; il lui donna la somme envoyée pour son rachat personnel, et le frère du poète devint libre. Il devait d'ailleurs tout faire pour l'évasion de Cervantes. Une fois, il fréta un navire, et Cervantes et ses compagnons de chaîne, prévenus par lui et cachés dans un souterrain, attendaient, espéraient. Le vaisseau arrivé, ils s'embarquent; mais les
Maures les reprennent en vue d'Alger. Le dey demande le nom du chef du complot. « C'est moi, »• dit Cervantes. C'était se dévouer à la mort. Le dey n'avait qu'un signe à faire, il n'osa. Une autre fois, Cervantes s'échappe encore. Mais il apprend que le dey menace de mort quiconque lui donnera asile. Cervantes ne veut pas exposer celui qui le cache. Il sort de sa retraite et se livre; on lui passe une corde au cou; c'en est fait de lui... Comment le dey fut-il moins féroce et changea-t-il en prison la peine dont il menaçait Cervantes?... Comment celui-ci put-il tant de fois échapper à la mort? Peut-être parce qu'il était marqué pour les grandes destinées et que le malheur ne peut autre chose sur le génie que le fortifier. Le 29 mai 1580, les frères de la Merci rachetaient à Alger le pauvre Cervantes, qui éprouvait bientôt, dit-il, « les deux plus grandes joies que puisse ressentir l'homme, celles de recouvrer la liberté et de revoir son pays «.
Dès lors, peu importe à Cervantes! Le mallieur, la misère, la faim, il les bnivera sans se plaindre. Il les connaît de longue date, et maintenant le ciel de sa patrie les lui fait oublier. Il reprend le mousquet et allonge encore le pas en Portugal et dans les Açores ; il écrit des romans et des nouvelles, des drames et des comédies ; il se marie , il devient commis aux vivres, et l'on trouve moyen de l'accuser un jour de détournement de fonds. 11 demande du temps pour rendre ses comptes; le grand homme soupçonné cherche, compulse, met en ordre ses registres. On le jette en prison, et c'est là que son amertume conçoit pour la première fois le type immortel, le type universel de don Quichotte.
Au milieu de ses malheurs et de sa pauvreté, Cervantes se trouvait heureux.
Dans son Voyage au Parnasse, il raconte que, rencontrant Apollon sur sa route, le dieu lui demande : — Où vas-tu?
— Seigneur, répond Cervantes, je vais au Parnasse. Étant pauvre, je suis ainsi mon chemin.
Apollon lui conseille de plier son manteau et de s'asseoirdessus.
— Il parait, seigneur, répond Cervantes, que vous n'apercevez pas que je n'ai point de manteau?
— Je ne te vois pas avec moins de plaisir, répond alors Apollon ; la vertu est le manteau de la pauvreté.
Cervantes est vertueux, en effet, et sa vertu est robuste comme celle d'un Spartiate. Il s'en fait gloire. Qui le blâmerait? La gloriole du sacrifice est trop rare pour qu'on ne la salue pas. Tout harcelé qu'il était par la mauvaise fortune, accablé par le sort, abreuvé d'injustices, Cervantes gardait le front et l'âme hauts, content de peu, disait-il, quoique désirant leaucoui). Il ne rougissait devant personne de sa misère, et, dictant aux poètes espagnols les avertissements d'Apollon, s'il écrivait avec raillerie ce paragraphe :
« Si un poète entre chez quelqu'un de ses amis et que celui-ci soit à table et l'invite, quand même le poète jurerait qu'il a déjà dîné, qu'on ne le croie en aucune manière et qu'on le fasse manger par force; dans ce cas, ce ne sera pas lui faire grande violence. »
S'il raille ainsi, dis-je, il ajoute bien vite, avec la fierté d'un homme qui veut et qui sait faire respecter son état :
« Item. — Il est ordonné que tout poète, de quelque état et condition quïl soit, soit tenu pour gentilhomme {hidalgo, hijo de al go, fils de quelqu'un), en raison du généreux métier qu'il exerce, tout comme on tient pour bons chrétiens les enfants trouvés. »
Cervantes ne devait être bien compris ni de son vivant ni immédiatement après sa mort. Le comte de Lémos, son protecteur fidèle, no voyait peut-être en lui qu'un amuseur illustre, et tous le jugeaient à peu près comme le faisait Philippe III. Ce roi, accoudé à la fenêtre de son palais.
aperçut un jour un étudiant qui passait un livre à la main, lisant et riant aux éclats :
— Assurément, dit alors le roi en se tournant vers ses courtisans, cet homme est fou ou il lit Don Quichotte.
On dépêcha vers l'étudiant un page qui lui demanda le titre du livre. Philippe III ne s'était point trompé. L'étudiant lisait Don Quichotte.
Le seizième et le dix- septième siècles ne virent guère dans IJon Quichotte que ce qu'j' voj'ait le successeur de Philippe II. En dépit du suffrage de madame de îSévigné, on peut affirmer que le dix-huitième siècle seul commença à comprendre ce chef-d'œuvre. Il ne faut certainement pas chercher dans les œuvres d'un auteur ce que l'auteur n'y a pas mis lui-même et en tirer des conséquences qui l'étonneraient beaucoup si on les lui présentait. Dernièrement, M. îsicolas Diaz de Benjumea, un savant espagnol, a publié tout un livre sur le symbolisme de Don Quichotte, absolument comme si Don Quichotte était un ouvrage allemand. On a opposé aux recherches de M. Benjumea, qui prétendait trouver bien des raisons aux égarements de don Quichotte, l'aveu même de Cervantes : « J'ai essayé dans Don Quichotte de donner quelque passetemps à mon humeur mélancolique. » Malgré cela, on me permettra bien de voir dans ce livre autre chose qu'un passe-temps, — ou, si passe-temps il y a, on avouera que nul ne peut être plus sérieux et plus utile.
Sérieux, Don Quichotte ? Montesquieu serait bien étonné en entendant cela, lui qui a écrit : « Le meilleur des livres de l'Espagne est celui qui se moque de tous les autres. » Mais on avouera que la moquerie est souvent chose grave et que cette terrible ironie est une arme respectable. Montesquieu le savait bien, lui qui s'armait à la ïoi^àeV Esprit des lois et des Lettres persanes! Oui, Cervantes commença sans doute son œuvre pour se distraire et avec ce désir instinctif de se moquer, lui aussi, des fous qui sacri-
fient quelque chose de leur vie à leur idéal. Il était vieux, brisé, torturé ; que de déceptions et de misères! Il comprenait le ridicule du sacrifice, la sottise de l'abnégation; il avait déjà reçu le châtiment de l'honneur! Sus donc aux chevaliers errants du dévouement et de la vertu ! Il se mit à rire, mais d'un rire strident, se bafouant lui-même dans ce personnage qu'il appelait le fils de son esprit, ne lui épargnant ni les horions ni les déboires, répondant à toute illusion par une déception, à toute croyance par une négation, à tout espoir par une défaite. Aussi de quoi se mélaitil, cet écervelé, ce chevalier de la Triste-Figure, maigre et pauvre pantin juché sur un cheval osseux; de quoi se mêlait-il de défendre le bon droit méconnu, la vertu persécutée, la faiblesse opprimée ?
Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait...
La mort, non, mais le ridicule, le rire, la plaisanterie, plus mortels qu'un outrage.
Et sans pitié Cervantes frappe sur le crâne de don Quichotte, que ni sa rondache ni l'armet de Membrin ne peuvent protéger. Il est sans pitié, sans lassitude. Point de répit, point de pardon. — Qui aime bien et qui souffre bien aussi — châtie bien.
Puis il place à côté de ce maigre chercheur d'iuéal, le gros et gras Sancho, plein de raisonnements irréfutables et de réponses accablantes, la vivante personnification du bon sens qui tue, de la réalité qui s'impose, de la nécessité qui attache par tous ses liens l'âme à la terre. A tous les dithyrambes du clievalier, le bon Sancho répond par un proverbe. Tandis que l'un rêve, l'autre mange, et le pauvre don Quichotte, toujours vermoulu, est bien aise de rencontrer toujours cet écuyer qui toujours le relève , le remet sur pied et le panse de son mieux. Hélas! Sancho
n"e,st pas sans montrer aussi à son maître en quelles folles aventures celui-ci s'est engagé, et ses soins sont accompagnés fatalement de reproches bien amers pour le vaincu. « Eh bien ! monsieur, vous vous trompiez : ce troupeau d'infidèles, c'était un troupeau de moutons ; ces captifs innocents, des voleurs qu'on menait aux galères ; ces géants, des moulins à vent dont vous avez senti les ailes. » Et don Quichotte ne dit rien, car il souffre, mais il persiste dans son rêve incessant et marche encore vers cette Dulcinée idéale qu'il ne rencontrera jamais.
Mais ce qui venge, — et Cervantes l'a bien coi^ipris, — ce qui venge l'idéal bafoué, le dévouement berné, la grandeur méconnue, c'est l'erreur du bon sens lui-même, la folie de la raison, c'est Sancho qui rêve aussi, mais qui rêve une île, un royaume, l'ambitieux; Sancho, aussi fou avec son bon sens que son maître avec son idée.
Puis Cervantes donne à son héros de superbes élans, qui laissent bien loin tous les plus beaux raisonnements du monde :
« Je suis chevalier, dit-il quelque part, et tel je vivrai et mourrai, s'il plaît au Très- Haut. Les uns suivent le large chemin de l'orgueilleuse ambition ; d'autres, celui de l'adulation basse et servile; d'autres encore, celui de l'hypocrisie trompeuse, et quelques-uns enfin, celui de la religion sincère. Quant à moi, poussé par mon étoile, je marche dans l'étroit sentier de la chevalerie errante, méprisant les richesses, mais non point l'honneur. J'ai vengé des injures, redressé des torts, châtié des insolences.. . Je suis amoureux, mais seulement autant que la chevalerie errante m'oblige de l'être, et l'étant de telle sorte, je ne suis pas des amoureux déréglés, mais des amoureux continents et platoniques. Je n'ai point d'intention qui ne soit droite; je ne songe qu'à faire du bien à tout le monde et à ne donner jamais lieu de se plaindre à personne, et si un homme qui
pense et qui agit ainsi mérite d'être traité de fou, je le demande à Leurs Excellences (1). "
On peut, je crois, faire l'éloge de don Quichotte sans craindre que son exemple soit suivi. L'apologie du chevAlier de la Triste-Figure n'est pas une apologie dangereuse. Il a beau avoir des admirateurs, ses imitateurs seront rares. Les redresseurs de torts ne courent plus les rues. L'histoire de don Quichotte nous a prouvé que c'est un métier trop dangereux. J'espère pourtant qu'il s'en trouve encore, et j'ai toujours été flatté pour notre pays de cet étrange reproche qu'on lui fait, d'être une nation de don Quichottes. Oui, acceptons ce reproche comme une gloire, et que ce nom nous soit un titre! La famille du vieux chevalier est une famille noble, après tout. Elle a derrière elle près de deux mille ans de sacrifices. Un aïeul de don Quichotte mourut, ne voulant pas survivre à la liberté romaine : celui-là s'appelait Caton. Au temps de Cervantes, il y avait en Italie un cachot de l'inquisition où le don Quichotte Galilée devait plus tard soutenir que la terre tourne. Un des proches parents de don Quichotte, Colomb, avait donné naguère un monde à l'Espagne, et c'étaient aussi les petits-fils de don Quichotte ces braves gens qui, « pieds nus, sans pain,. » marchaient à la frontière au seul nom de la patrie, — les volontaires de 92!...
Mais, au point de vue littéraire, une des plus grandes qualités de l'œuvre de Cervantes, c'est qu'elle est spécialement espagnole, tout en étant universelle, et qu'elle porte la date même de son moment, tout en demeurant éternelle. Il n'y a pas d'oeuvre véritablement belle sans cette double obligation d'être de son heure et de son pays. Or, le Don Qtcîckotte est si bien espagnol, que la meilleure manière de voyager en Espagne, — c'est un homme d'esprit
(l) M. .1. Libert a cité ce passage dans son Uisloire de la Chevalerie, où, comme je le dis plus loin, il reproche à Cervantes « d'avoir étouil'é chez les Espagnols le vieil honneur castillan. »
qui l'a dit, — c'est encore de lire Don (Quichotte. Peinture de la nature humaine et peinture d'une nation tout entière prise à telle date, voilà ce livre. On n'a pas dépassé Don (Quichotte comme pittoresque, et le caractère et les mœurs espagnols s'y retrouvent tout entiers. Outre que Cervantes a fait dépenser par Sancho la plus grande partie du fonds de sagesse de sa nation, il a fait passer dans l'àme de don Quichotte une grande partie de cette fierté castillane et de cette grandeur épique qui traversent le Romancero , dont Corneille s'est inspiré et qu'a retrouvées toute bouillantes l'auteur à'IIernani.
Cet esprit-là, nous ne le comprendrions guère aujourd'hui peut-être, et le Romancero , puisque je l'ai cité, n'a sans doute que peu de lecteurs. Ce livre effraie avec ses épisodes gigantesques, qui valent ceux, du Ramayana.'^lQ.is, les légendes espagnoles sont décidément oubliées; elles sauraient pourtant retremper des esprits amollis. Que dire d'une littérature qui contient l'histoire de ce comte Alvar Giron dont la statue de granit allait combattre aux rangs où lui-même avait combattu ? Regardez bien : les héros espagnols, parents de don Quichotte, eux aussi, ne peuvent pas mourir; le Cid, mort, galoppe encore dans son armure et conduit ses soldats au combat; le cadavre du comte de Saldana, père de ce fameux Bernard de Carpio qui, disent encore les traditions, étouffa dans ses bras notre Roland dans les gorges de Roncevaux, ce cadavre chevauche, comme une menace, dans le cortège du roi félon Alphonse II. Légendes, dira-t-on, contes des premiers âges! Mais que penser d'un peuple qui demandait de tels récits pour amuser son enfance? La plupart des poètes espagnols étaient soldats. J'en excepte, bien entendu, Calderon, qui était prêtre. Le sentiment d'une bravoure intraitable était entretenu chez eux avec un soin jaloux, quelquefois sauvage. « Le meilleur raisonnement, c'est l'opée, <» a écrit un jour un des leurs, Moi^to. On retrouve dans les œuvres
de Cervantes et dans Don Quijote plus d'une réponse pareille, ce qui. n'a pas empêché Cervantes d'èti-e accusé d'avoir éteint chez ses compatriotes le vieux et fameux pundonor castillan. Non, il ne Ta pas éteint, lui qui prêchait d'exemple et montre à la postérité, en même temps que son livre, son moignon glorieux.
Lors de la campagne d'Espagne, on jouait à Saragosse, sous les bombes françaises, une pièce appelée Niimance, qui était l'œuvre de Cervantes, et lui avait même valu jadis le surnom (ïBschyle castillan. Explosion de patriotisme, cette pièce racontait le siège et la défense des Numantins; elle montrait les femmes se jetant au bûcher pour échapper aux Romains, 'la terre fumante de sang, les places et les rues jonchées de cadavres.
— Sans doute, disait au dernier acte Quintus Fabius, \et: fiers Numantins se sont entre-tués pour se soustraire à la honte de devenir prisonniers...
Et Scipion répondait :
— Qu'il en reste un seul vivant, et Rome me décernera le triomphe pour avoir domi)té cette superbe ennemie mortelle de notre nom (1).
Il restait, en efiet, un vivant dans cette nécropole, \\n enfant, Viriato, qui s'était enfermé dans une tour.
Les Romains vont vers la tour. Scipion interroge l'enfant, l'engage à se livrer vivant.
— Si voulez entrer dans Numance, répond Viriato, vous le pouvez sans difficulté; sachez pourtant que j'ai les clefs de cette ville morte.
Scipion engage en vain sa foi, promet la liberté, des présents, la puissance.
— Toute la fureur do ceux qui sont morts parmi ce peuple devenu une poussière, répond Viriato, toute leur
(1) Numance. Voyez le Théâtre de Michel Cervantes, traduit iH>ur la première (ois par M AVpliorse Royer.
138 LA LIBKE PAROLE
obstination à refuser de se rendre est passée en moi. J'ai hérité de tout le courage de !Numance; vois si ce n'est pas une folie de me vaincre.
Et Tenfant se précipite du haut de la tour.
— Romains, disait alors la Renommée, relevez ce cor^a qui a pu, malgré son jeune âge, vous arracher un si éclatant triomphe; moi, la Renommée, je publierai d'un pôle à Tautre la valeur de Xumance. Cet exploit inouï annonce ce que, dans les siècles futurs, seront les enfants de la forte Espagne, dignes héritiers de leurs pères. -
Les assiégés de Saragosse entendaient cela; le canon répondait parfois aux acteurs, et quon me laisse croire que la flamme de Cervantes animait aussi bien le cœur des combattants que les prédications des moines. En vérité, on croirait entendre déjà dans le drame de Cervantes l'écho de cette parole d'Alvarez, le défenseur de Girone. en 1810. Cet Alvarez donne à un officier l'ordre de faire une sortie : ■ — Si le nombre des ennemis est plus grand, dit l'ofBcier, où m.e réfugier?
— Au cimetière.
ye soyons point jaloux de ces choses sublimes. Xous avons le Qu'ilmoiio'iU/et nous avons Corneille. Mais sachons admirer partout la grandeur et la beauté. M. Henri Martin, parlant de Yereingétorix, disait au début de ces conférences que la France devait prendre pour mot d'ordre le cri suprême de Médée :
Mo; !
}Ioi, ilis-je, et c'est assez!...
Certes, il faut s'attacher à ne point laisser se fondre en nous le vieil esprit de notre race et ce naturel fougueux, ce don quichottisme gaulois qui nous anime. Mais ne fautil pas enter sur ces qualités superbes les qualités qui nous manquent et que nous pouvons trouver chez les peuples voisins? Le génie, a-t-on dit, n'a pas do patrie. Disons
lU'il n'a pas d'égoïsme, cela sera mieux. Il naît quelque lart et il rayonne partout. Pourquoi donc le repousser? Au-dessus de l'esprit gaulois, de l'esprit castillan, de l'esprit saxon, de l'esprit allemand, il y a l'esprit liumain. De ?es idéals divers, façonnons un idéal commun. Sterne ne esse pas d'être Anglais, parc3 qu'il imite Rabelais; Corneille est Français, en imitant Alarcon. Le génie n'est Vioint avare; il convie non-seulement les siens, mais les étrangers à ses festins, et les invités inconnus ne sont pas ceux qu'il traite toujours le plus mal.
Revenons à Don Quichotte et à Cervantes. La première partie de ce livre avait été publiée en 1605, et son succès avait fait naître aussitôt autour de Cervantes une foule méchante d'envieux. L'un d'entre eux même s'était avisé 'le publier la seconde partie de Don Quichotte et l'avait fait précéder d'injures grossières pour le pauvre Cervantes. On ignore quel fut cet homme qui s'abrite devant la postérité comme devant ses contemporains sous le pseudonyme du licencié Alonzo Fernandez de Avellaneda. Ce n'était pas assez des événements et de la fatalité, il fallait encore que les hommes vinssent à leur tour frapper Cervantes. On peut comprendre ce que dut souffrir l'auteur de Don Qicicliotte en lisant la seconde partie de son livre. Sa préface répond aux calomnies d'Avellaneda, mais avec une dignité pleine de dédain. Il se contente de dire : « On m'appelle vieux et manchot, comme s'il avait été en mon pouvoir d'arrêter la marche du temps et de faire qu'il ne s'écoulât pas pour moi, et comme si ma main brisée l'avait été dans quelque dispute de taverne!... « Mais sa tristesse et son découragement se trahissent dans le cours du récit, et cette fois le railleur impitoyable n'a plus toujours le courage de se moqaer comme autrefois du pauvre don Quichotte. Le chevalier semble se souvenir plus souvent qu'il a non-seulement pour ancêtre Amadis de Gaule, mais Bayard. On lui casse moins de dents, on lui enfonce moins de côtes, il
est plus solide sur ses étriers, et quand Cervantes le met face à face avec un lion, ce n'est pas le chevalier qui tremble !
C est qu'il- a eu beau faire, Cervantes s'est épris d'une amitié sans bornes pour ce fou dont la folie est le dévouement. Il l'aime et le voit malheureux, et malgré toute sa verve de satirique, force lui est bien d'adoacir la route du chevalier errant. Quant à Sancho, comme Cervantes connaît son bon cœur après tout, il diminue son ambition, il affine ses sentiments, il lui met aussi au cœur quelque peu de don quichottisme.
J'ai été sévère tout à l'heure pour Sancho, mais sa conduite à l'ile Barataria plaide, je lavouc, singulièrement en sa faveur. La royauté et la puissance feraient tourner bien des têtes, et celle de Sancho sur le trône demeure solide. C'est un titre et c'est une vertu. Il a son idéal après tout, ce Sancho, et cet idéal, c'est le bon sens. S'il a l'embonpoint de Falfctaff, il a parfois la raison de Montaigne. Une fois gouverneur de l'ile, il ne fait, je le sais, que suivre les conseils de don Quichotte, mais, comme ces conseils sont bons, il a du mérite à les suivie. « Sois humble, sois dévoué, sois vertueux! « a dit don Quichotte. Ces précepteslà no sont pas si faciles à pratiquer. Que de proverbes Sancho se fait pardonner, dès son installation dans son palais.
« Pendant que le majordome parlait, Sancho regardait avec attention quelques grandes lettres tracées sur le mur ; mais, comme il ne savait pas lire, il demanda ce que signifiaient ces peintures.
« On lui répondit :
«> — Seigneur, elles marquent le jour où vous êtes entrée» fonctions, et voici en quels termes : " Aujourd'hui, tel jour « et tel an, le seigneur don Sancho Panza a pris possession « de cette ile; puisse-t-il en jouir longues années! «
« — Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda le iifouverneur.
« — Votre Seigneurie, répondit le majordome; jamais aucun Panza n'a occupé la place où vous êtes.
« — Eh bien! sachez, mon ami, reprit Sancho, que je ne porte point le don ; que jamais personne de ma famille ne l'a porté. Je m'appelle Sancho Panza tout court; Panza s'appelait mon a'ieul, et tous mes a'ieux se sont appelés Panza sans don ni seigneurie. Au reste^ Dieu m'entend, et si ce gouvernement dure seulement quatre jours, je prétends dissiper tous ces don comme autant de moustiques importuns... (1). «
Ce Sancho a da bon quand il parle comme Jacques Bonhomme, Puis il a une qualité, celle de don Quichotte, l'honnêteté. Sans un raaravédis, il entre au gouvernement de l'île, il en sort sans un maravédis. Et qu'on lui demande ensuite des comptes!
— Je sors d'ici tout nu, dit-il, et cela me dispense d'autre [ireuve.
Le désintéressement chez les gouvernants est aussi rare que la modestie. Nous voilà raccommodés avec Sancho.
Au reste, il fait partie de l'idéal de Cervantes. Le génie, qui ne se trompe que rarement, après tout, aime les œuvres tout à fait complètes. Aussi Cervantes a voulu corriger les échappées sans frein de son héros par les calmes raisonnements de son compagnon, et à côté de don Quichotte monté sur Rossinante, il a placé Sancho, assis sur son âne. Telle monture, tel cavalier, dirait Sancho.
Si je faisais ici une étude complète et comme une dissertation sur Cervantes, je m'arrêterais et j'essayerais d'établir un parallèle, plus réel qu'on ne croit, entre la foi robuste du chevalier errant et la misanthropie honnête de l'Alceste de Molière. L'un croit con'jmc l'autre hait, et il y a une même amertume et une même vertu dans le dévouement de don Quichotte et dans le renoncement d'Alceste,
(l) Don Quichotle. traduction l'unie.
renoncement que Béranger appellerait un amouo' rentré. J'ai déjà dit que Sancho rappelait quelquefois Montaigne; il est tout aussi vrai que le barbier de don Quichotte, malin et spirituel en diable, rappelle un autre barbier que Beaumarchais nous fera connaître et qui s'appellera Figaro, ^lais, en fait de comparaisons, il en est une qui naît d'ellemême : la comparaison de don Quichotte avec Gil Blas. Gil Blas a son idéal, comme don Quichotte, mais un idéal différent. L'un court après la vertu, l'autre après la fortune ; l'un porte haut la tète, l'autre courbe spirituellement l'échiné quand il le faut; où l'un récolte des bourrades, l'autre ramasse des places ou des prébendes ou des pièces d'or. Don Quichotte entre dans des auberges en les prenant pour des palais, mais il y entre par la grande porte; Gil Blas pénètre dans les palais, mais par l'escalier de service.
Aussi, qu'arrive t-il? Gil Blas réussit; veuf, il allume, dit-il, poîtr la seconde/ois le flarriheau de Vliyniénée; il mène '- une vie délicieuse avec des personnes bien chères; le ciel daigne lui accorder deux enfants dont l'éducation va devenir, non pas le devoir, — Gil Blas dit Vamusement, — de ses vieux jours. ?' Il est riche, il est heureux, il est aimé. Don Quichotte, lui, meurt « miné par un chagrin secret, » et son heure de joie, j'allais dire la seule véritable, si l'amour de la chimère n'avait pas aussi ses grands et l^etits bonheurs, son heure de soulagement, c'est l'heure dernière. — « Béni soit le Dieu tout puissant qui m'accorde nn pareil bienfait ! ;? 11 appelle ses amis, sa nièce, le curé, le notaire, le bachelier Samson Carrasco et maître îsicolas le barbier; il fait son testament, — qui n'est ni bien long ni bien important, — et comme Sancho lui dit en sanglotant que « les aventures le rappellent, qu'il va découvrir peut-être Madame Dulcinée derrière quelque buisson, et qu'on a vu souvent dans les livres que tel est vaincu aujourd'hui qui demain revient vainqueur... »
— Doucement, mes amis, interrompt Don Quicliotte, les oiseaux sont dénichés. J ai été fou, mais à cette heure, je viens de recouvrer la raison; j'ai été Don Quichotte de la ^kianche, mais me voilà redevenu Alonzo Quijano.
Que de tristesses sous cette résignation douce et stoïque à la fois, et comme cette mort vous rappelle la mort de Michel Cervantes 1
Il était vieux et désabusé, lui aussi, et dans son ombre et son oubli , il se disait comme Don Quichotte que les oiseaux 'taient dénichés; mais, tàtant son pouls : — Je sens, ajou- ;ait-t-il, que c'est dimanche que je quitterai ce monde! Puis, songeant à ce noble comte de Lémos, qui l'avait défendu toujours et consolé et secouru, il lui légua, dans une dernière lettre, testament du pauvre homme, la seule richesse qu'il put donner, — l'immortalité :
« Cette ancienne romance, qui fut célèbre dans son temps et qui commence par ces mots : Le pied dans Vétrier, me revient en mémoire, hélas! trop naturellement en écrivant cette lettre, car je puis la commencer à peu près dans les mêmes termc-s. — Le pied dans Vétrier^ en agonie mortelle, seigneur, je f écris ce billet. — Hier, on me donna l'extrême onction, et aujourd'hui je vous écris ces lignes. Le temps est court : l'angoisse s'accroît, l'espérance diminue, et avec tout cela je vis, parce que je veux vivre assez de t3mps pour baiser les pieds de Votre Excellence, et peutêtre que la joie de la revoir en bonne santé de retour en Espagne me rendrait la vie. ilais s'il est décrété que je doive mourir, que la volonté du ciel s'accomplisse : au moins Votre Excellence connaîtra mes vœux; qu'elle sache q' elle perd en moi un serviteur dévoué, qui aurait voulu Iv.jprouver son attachement, même au delà de la mort. Sur quoi, je prie Dieu de conserver Votre Excellence, ainsi qu'il le peut. »
Il est à remarque!' que ce jour même, le vingt-troisième du mois d'avril 1616. un autre alorieux eénie accom-
pagnait Cervantes dan^ la tombe. Celui-là s'appelait »Shakespeare. Le monde, semble-t-il, dut se sentir vide en perdant deux esprits tels que ceux-là, qui font penser à cette parole de saint Paul : Que Vhomme est de la race mhne de Dieu. Shakespeare mourait à Stratford, dans l'aisance, scfit, mais dans l'obscurité. 11 s'était retiré du théâtre, on ne s'occupait plus de lui. Cervantes mourait pauvre, fier et méconnu; on laissa passer ces deux morts comme s'il n'eût pas été question de deux rois, mais ce qui venge le génie, c'est l'avenir. La réponse au jour présent, c'est demain, qui le soufflètesouvent de son jugement. Aujourd'hui huit villes se disputent la gloire d'avoir vu naître Cervantes, cet autre Homère: aujourd'hui l'Angleterre institue ce qu'elle appelle le musée des reliques de Shakespeare. Le sort de tous les saints Jeans est de prêcher dans le désert, mais c'est à leur voix que le désert se peuple.
' Et pourtant les jugements sur Cervantes ne sont pas encore fixés. Plus dun ne voit encore dans Don Quichotte qu'une satire et comme un article de petit journal dirigé contre la chevalerie que les décrets de Charles- Quint n'avaient pu étouffer. On met sur le même rang Do7i Quichotte et Roland Furieux, i'é])louissante et poétique plaisanterie de l'Arioste. Permettez-moi de tenir au sens que j'y ai trouvé et de voir là autre chose qu'un pamphlet ou qu'un roman écrit pour amuser les désœuvrés et faire rire les plaisants.
— Eli quoi! me direz-vous, n'est-il donc pas comique?
— Comique, soit, comme tout ce qui est méconnu, souffrant, triste et malade ; comique à la façon d'une larr^'e, bouffon comme une plainte, ridicule comme le deri^i;r ioupir, comme la protestation dernière d'un désespéré.
— Pourtant Cervantes lui a mis en tête une folie?...
— Oui, Don Quichotte est fou, soit encore, mais sa folie n'est pas commune; ce n'est ni la folie de l'ambition, ni la
folie de la richesse, ni la folio du pouvoir. Non, c'est la folie du droit et de l'honneur!
Je m arrête, messieurs. J'avais promis d'être court, et vous aurez trouvé sans doute que j'ai failli à ma promesse. Je vous ai parlé du Don Q,iiichotte et un peu aussi du Théâtre de Cervantes. Il me resterait à vous dire quelques mots sur ses Nouvelles ; mais vous avez hâte d'entendre celles qu'on vous a promises, et je me tais, vous laissant ainsi passer de l'auteur de Don Quichotte à l'auteur de Madame Gil Blas il).
(1) M. Piiul Féval allait Jiro après moi une page cliarmante, le Premier amour de Charles Nodier.
Le seizième siècle fut un de ces chaos féconds d'où sort un monde. Les noms mêmes qu'on lui a donnés montrent assez quel rôle important il a joué dans l'histoire. Jamais, peut-être, l'univers n'a été bouleversé comme il le fut, durant cette période de temps, que les uns ont appelée Renaissance, les autres Réforme, et dont le nom véritable est Révolution.
La Réforme avait commencé, comme tout commence en France, par une raillerie, en apparence frivole. Tout finit par des chansons.j^ dit Beaumarchais. Il eût pu ajouter que tout commence de même. On se moquait ouvertement du clergé, on raillait les moines sur leurs richesses. L'esprit nouveau se manifestait dans les applaudissements qu'on prodiguait aux professeurs du Collège de France, qui venait de se fonder, tandis qu'on accueillait par des sifflets les vieux docteurs de la Sorbonne.
L'imprimerie, cette sœur aînée des Muses, selon l'expression de Dubellay, distribuait à tous les Colloques d'Erasme et cent autres pamphlets qu'on dévorait avec une ardente avidité. Marot, ce poète d'esprit et de grâce, traduisait, pour plaire aux dames et aux beaux esprits de la cour, les Psaumes qui devinrent le chant des réformés. On les répétait d'abord, pour suivre une certaine mode et comme pour se distraire, puis il se trouva que ces chants avaient alimenté la flamme et préparé ce vaste incendie qui devait couvrir la France pendant tant d'années.
148 LA LIlîRE PAEOLK
Ces débuts frivoles eurent les suites sanglantes que nous raconte l'histoire. Le pays nous semble, pour un moment, livré à je ne sais quelle furieuse folie qui pousse les hommes à s'entre-tuer sans merci. Le seizième siècle, avec ses guerres féroces, ses odieux massacres éclairés de la lugubre flamme des bûchers, serait, à coup sûr, le plustriste de notre histoire, s'il n'avait triomphalement abouti à la liberté.
Liberté religieuse et liberté politique, voilà ce qu'il a préparé, ce qu'il a donné en partie. Il laisse, après bien des années de troubles saignants, la France jouissant, en religion, de la tolérance, que viendra seul, plus tard, troubler un despote, — le mari de la Maintenon ; en politique, il voit notre pays gouverné par un roi qui y jette les fondements de notre grandeur future; en littérature, il lui laisse une langue épurée, presque achevée, il lui donne Malherbe et lui promet le grand Corneille,
C'est au seizième siècle seulement que nous vo3'ons se former cette grande puissance qui gouvernera plus tard la nation, je veux dire l'opinion publique, dont l'épanouissement s'appelle le suffrage universel. Ce siècle est un précurseur. On l'a comparé à un arbre chargé de fleurs qui se changeront bientôt en fruits. On eût pu dire qu'il portait déjà des fruits. C'est un siècle de création, c'est surtout un siècle d'émancipation, et pour ne parler que des lettres, quoiqu'il soit bien difficile de séparer la littérature de la politique, dans une époque où toute plume est une épée, pendant que de Thou fonde la science de l'histoire, qui doit faire la gloire du dix-neuvième siècle, que le docte Amyot trouve, dans un agréable mélange du pur langage antique et du cher langage gaulois, notre prose française, pendant que Montaigne et Charron sécularisent la sagesse, Ramus dégage la logique des liens qui l'enserraient, établit le raisonnement sur des bases nouvelles et nous annonce ainsi Descartes.
M. Saint-Marc Girardin, dans son Tableau du seizième siècle, se demande à qui nous devons le triomphe de la li' berté en ces heures de troubles, et il en rapporte toute la gloire à l'esprit français, qu'il aurait pu appeler l'esprit gaulois, rempli de malice et de bon sens, railleur, libre penseur, et cependant net et méthodique, de nos pères. Cet esprit philosophique, ennemi de toute bride et de toute gène, a produit alors en France tout un parti, également éloigné de l'austérité hautaine des huguenots et de la fougue effrénée des catholiques. C'est le -parti àes politiques, dont la personnification la plus élevée est le chancelier de l'Hospital, qui compte comme auxiliaires les deux plus grands génies de l'époque, Rabelais et Montaigne, et les plus sages, entre autres Etienne Pasquier ; c'est le parti de la sagesse et de la modération, qui donnera naissance à la Satire Ménipjjée, l'immortel pamphlet digne d'Aristophane, et qui, enfin, après bien des années d'attente, verra son triomphe assuré par la venue de ce roi, mort trop tôt pour accomplir ce que l'histoire a appelé le grand projet.
M. Saint-Marc Girardin a nettement suivi cet esprit français des Politiques, à travers les troubles du moment, et il l'a franchement incarné dans les trois hommes que nous venons de citer, L'Hospital, cenomentre tous vénéré, cette vivante statue de la sagesse, le vieux chancelier vertueux, résolu, convaincu, qui semble marcher au milieu de ces Inttes ardentes comme le prophète dans la fournaise, confiant dans sa force et sûr du succès, puisqu'il a la douceur, la vertu et la patience. A côté do lui, Rabelais, cet étonnant génie « plus poète que tous les poètes de la pléiade, catholique libre-penseur» saint Christophe delà philosophie, qui porte un monde sur ses épaules. M. Saint- Marc Girardin a tracé de lui un portrait vivant et achevé. Il a été moins heureux pour Montaigne, ce sceptique délicat, héritier direct du vieil esprit narquois et frondeur,
150 LA I.TBRE PAROLE
donnant volontiers ses conseils au prochain, sans s'inquiéter si le prochain les suit, et qui n'en substitue pas moins, tout en causant, la philosophie à la théologie, et collabore activement, dans son apparence égoïste, à l'affranchissement de la pensée humaine.
J'ai laissé de côté la poésie, qui tient cependant une si large place dans le seizième siècle. Elle n'est pas encore, sauf dans les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, ces Châtiments du seizième siècle, complètement française. Ronsard est un Grec qui court s'abreuver aux sources de l'antiquité païenne, suivi de la pléïade qui chante en chœur ses louanges. Le véritable poète de ce temps,*le poète français par excellence, c'est Mathurin Régnier, le franc satirique. Celui-là a été poète et seulement poète; ses satires n'ont aucun caractère politique ; qu'ils soient papistes ou huguenots, il attaque les sots ou les méchants de tous les partis. Il frappe sa victime au prêche aussi bien qu'à la messe. Malheureusement pour sa gloire, le style de Régnier se ressent encore davantage du temps où vivait l'auteur que des lieux où il fréquentait, comme dit Boileau, et le véritable fondateur de la poésie française est Malherbe, un gentilhomme-poète, un versificateur froid, mais impeccable.
Cependant un homme entre tous émerge, sj'mpathique et séduisant, de ces noires années. En 1548, lors de la révolte de la Guyenne, le connétable Anne de Montmorency fut envoyé à Bordeaux pour pacifier — on sait ce que veut dire le mot quelquefois — la ville soulevée contre l'impôt du sel qu'Henri II venait d'aggraver. C'était livrer la cité au pillage, et le connétable ne se fit pas faute d'être cruel. La majesté de la gabelle outragée demandait du sang ; le sang coula par les rues. Le connétable traita Bordeaux en ville conquise et lui fit payer cher la velléité qu'elle avait eue de secouer un joug odieux.
Les citoyens cependant souffraient, se taisaient, lorsque
s'éleva pour protester contre ces infamies la libre et ôère voix d'un jeune homme que cet acte de courage allait immortaliser.
Cette voix était celle d'Etienne de la Boétie, qui devait illustrer le parlement de Bordeaux au seizième siècle, comme le fit Montesquieu deux cents ans plus tard.
Il était alors bien jeune encore, mais déjà savant, fortement nourri de l'antiquité, profondément imbu des idées républicaines de la vieille Rome. Sa jeune àrae n'avait subi aucune des énervantes atteintes de la vie, et toute sa sève s'épancha dans son premier écrit, sur lequel l'amicale piété de Montaigne devait longtemps veiller avec sollicitude. Cet admirable Discours sur la servitude volontaire suffit à la gloire de la Boétie, mais il fait naître en nous bien des regrets, et par ce que le publiciste nous a laissé, nous pouvons mesurer ce que nous avons perdu.
« On croirait, a dit éloquemment M. Villeraain, lire un manuscrit antique trouvé dans les ruines de Rome sous la statue brisée du plus jeune des Gracques. » La Boétie devait mourir à trente-deux ans. Montaigne a raconté la triste agonie qui termina une vie si courte et si bien remplie. — <A An vivere tanti est? disait-il. Je m'en vais dormir. Bonsoir, ma femme, allez-vous-en. » Point de cris, pas de plaintes. Sans doute, il comprenait qu'il avait fait sa tâche et qu'il pouvait se reposer.
La postérité est souvent clémente à ceux qui meurent avant la fin de leur journée. Elle leur tient compte de leurs eff'orts et leur fait crédit de la gloire qu'ils auraient pu atteindre de leur vivant. C'est elle qui dit aussi : Faicc aux hommes de bonne volonté. Elle, qu'on a accusée d'injustice, s'adoucit cependant quelquefois pour ceux qui tombent les premiers et dépose une couronne sur les fronts trop tôt palis. Ces existences dès l'aube tranchées nous semblent comme les fragments d'un marbre qui nous feraient paraître la statue entière plus belle encore qu'elle
n'était peut-être. Bien heureux ceux qui menront jeunes ! Ils ne commettent pas le crime de vieillir!
Quant à la Boétie, l'admiration, d'ailleurs tardive de la postérité, n'est pas de la clémence, mais bien de la justice. Ce qu'il nous a laissé n'est point l'embryon d'un chefd'œuvre, mais un chef-d'œuvre tout entier, et Lamennais, qui, le premier, a appelé l'attention sérieuse sur le publiciste immortel, n'obéissait qu'à un sentiment de sincère et profonde admiration. Nous en avons tant vu de ces exhumations de grands hommes posthumes qui sont bien vite redevenus poussière! Mais la Boétie n'est pas de ceux-là, et, s'il vit, c'est qu'il est immortel. On ne ressuscite pas les morts.
11 suffît de parcourir les pages ardentes de ce Discours sur la servitude volontaire pour comprendre qu'Etienne de la Boétie peut compter parmi les aïeux de la Révolution française. « 11 Tescrivit, a dit Montaigne, par manière d'essay, en sa première jeunesse, à l'honneur de la liberté, contre les tyrans. " Mais c'était mieux qu'une manière (Vessay, c'était la généreuse protestation d'une âme libre contre la force odieuse. C'était mieux qu'un livre, c'était un exemple. A bien songer, il est toujours d'une lecture utile, et je suis heureux qu'on ait pensé à en donner une édition d'un format commode et d'un prix réduit qui mette l'œuvre de la Boétie à la portée de tous. La vérité est éternelle comme les abus.
La Boétie prétend et prouve que l'homme n'a pas été créé pour être asservi. Est-ce là une banalité ou bien est-ce un paradoxe? Les temps sont si ondoyants qu'on trouverait des réponses affirmatives pour les deux questions. Toujours est-il que la Boétie ne transige pas.
Certes, dit-il, s'il n'y a rien de clair et d'apparent en la nature, et en quoi il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est cela que nature, le ministre de Dieu et la gouvernante des hommes, nous a tous fait de mesme forme, et, comme il semble, ù mesme moule, afin de nous entre-
cognoistre tous pour compaignons, ou jilus tost. frères. Et si, faisant les partages des présens qu'elle nous donnoit, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou à l'esprit, aux uns plus qu'avix autres, si n'a elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un champ clos, et n'a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisez, comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles ; mais plus tost faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes, et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu'elle eust où s'employer, ayant les uns puissance de donner ayde, et les autres besoing d'en recevoir.
Ne voyez-vous pas là apparaître pour la première fois la formule magique delà Révolution? Liberté, égalité, affection ou fraternité? et le Discours sur la servitude volontaire est-il autre chose que le développement et en même temps la source de ce mot célèbre : « Les grands ne sont grands que imrce que nous sommes prosternés devant eux. Levons-nous ! » — « Nous sommes tous naturellement libres, dit la Boétie, puisque nous sommes tous compaignons ; et ne peut tomber en l'entendement de personne que la nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compaignie. » Et le moyen de devenir libre, il nous l'enseigne. Pour arriver à la liberté, il suffit de l'aimer et de la désirer.
Encores un tyran, il n'est pas besoing de le combattre, il n'est pas besoing de s'en défendre. Il ne faut rien lui oster, mais ne luy donner rien : il est de soy mesme desfait; mais que le païs ne consente à la servitude, il n'est point besoing que le païs se mette en peine de faire rien contre soy. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d'estre subject ou d"estre libre, quitte sa franchise et prend le joug, qui consent ii son mal, ou plus tost le pourchasse.
Le portrait de Plenri II, « non pas accoutumé à la poussière des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois, »> est une peinture digne de Tacite, et l'éloquence n'a pa;^ de page plus superbe que celle où le bouillant pamphlétaire adjure ses concitoyens de ne servir plus la tyrannie.
Celuy qui vous maistrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains,
LA IJIÎRK PAROT.K
n'a qu'un corps et na autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre iufiny de nos villes, sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous lui faites pour vous destruire. D'oii a il prins tant d'yeux d'où vous cspie il, si vous ne les hiy donnez? Comment a il tant de mains po+ir vous frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a ils, s'ils ne sont des vostres? Comice il a aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mesmes? Comment \ous oseroit il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous? Que pourroit il foire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurti-ier qui vous tue, et traistres de vous mesmes?
Et, de tant d'indignitez que les bestes mosmes ou ne sentiroient point ou n'endureroient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voylii libres. Je ne veux pas que vous le poulsiez ny le bransliez; mais seulement ne le soustenez plus; vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobé la base, de son poids mesme fondre eu bas et se rompre.
Quelle force d'âme avait donc ce jeune homme de dixneuf ans pour oser prononcer de telles paroles déjà hardies du temps des Valois? La louve romaine lavait-elle donc nourrie de son lait? Oui, mais c'était la louve des premiers temps de la République, et la Boétie n'avait puisé à ses mamelles que le vaste amour de la liberté — cet amour ardent, jeune, vivace, qui ne voit ni obstacles, ni dangers, et se précipite cœur et bras ouverts au devant de l'objet aimé! Peut-être la Boétie n'avait-il pas rencontré dans Tacite, vieilli par l'âge et le spectacle des hommes et des choses, le mot grave et profond : La liberté doit être achetée jour far jour. Libertas qvMidie emenda. C'est la réponse de la raison à l'enthousiasme, de l'expérience à l'illusion. Tacite et la Boétie, l'homme et l'adolescent — tous deux aiment, le premier seul sait aimer.
L'amour emplissait justement l'àme de la Boétie. Etienne ne vivait que par lui et aussi par l'amitié, cet autre amour plus durable et plus saint. Il aimait la liberté et il bravait la tyrannie au nom de cet amour, il aimait la femme et défiait en pleurant son dédain et son oubli. Les sonnets qu'il nous a laissés ajoutent le dernier trait à cette grande âme, qui connut tous les- dévouements et toutes
les douleurs. Parfois on y sent passer comme le souffle désespéré d'Alfred de Musset, le grand poëte de la passion.
N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus cette euvie, Que ie cesse d'aymer; laissez-moi, obstiné, Vivre et mourir ainsy, puisqu'il est ordonné. Mon amour, c'est le til auquel se tient ma vie.
0 cœuT legier! dit l'un. — Mon faible cœur! dit l'autre. Et tous deux, à travers les siècles, trouvent les mêmes mots, les mêmes .soupirs, les mêmes sanglots.
Depuis le iour où i'ai pritis a t'aymer, l'eusse vaineu les caques de la mer.
Qu'est ce mesliny que ie pourrois attendre / Comment de toy pourrois-ie estre content V Qu'apprendra ton cn-ur d'estre constant.
Puisque le mien ne le luy peult apprendre?
Je viens de relire l'œuvre complète, — et, comme on dirait aujourd'hui, les Reliqiiiœ d'Etienne de la Boétie dans l'édition de la Bibliothèque nationale. Le Discours sur la servitude volontaire, ou Contr'un, est précédé d'une préface qui m'a paru excellente^ sauf un point que je tiens à réfuter.
L'auteur de cette préface s'y montre plein d'admiration pour Etienne de la Boétie, et ce n'est pas moi qui le Idâmerai de ce beau feu, mais pourquoi son enthousiasme pour l'ami de Montaigne le pousse-t-il à déprécier l'auteur des Essais au profit de l'auteur du Contr'un? C'est un usage assez répandu d'ailleurs chez les critiques de n'ériger une statue qu'en ayant soin de saper la statue voisine. Quand consentira-t-on à admirer à la fois Corneille et Racine, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau? Encore, lorsqu'il s'agit de rivaux, est-il permis d'établir un parallèle pénible pour l'un ou pour l'autre. Mais lorsciu'il est question de Montaigne et de la Boétie, le mieux est de les
156 LA LIBRE PAKOLE
réunir dans une étroite et inséparable admiration. Il y a vraiment quelque chose comme un sacrilège — le mot est peut-être un peu dur — à faire servir le nom d'un de ces grands cœurs à l'attaque de l'autre.
On fait là au surplus un singulier reproche à Montaigne : « Il ne ressemblait pas à Etienne de la Boétie. » A chacun sa nature. La Boétie combattait avec l'enthousiasme pour arme, Montaigne avec l'ironie et le scepticisme. L'un maudissait, l'autre souriait. L'un sentait son courroux déborder de tous côtés, l'autre, au spectacle de tant d'iniquités, se repliait doucement sur lui-même et se consolait, par ses souvenirs et ses railleries, à la façon des délicats. Certes j'aime mieux la passion que le scepticisme.
Mais Montaigne était un rêveur plus encore qu'un sceptique; il connaissait les hommes, il les eût voulu meilleurs, mais il se disait ; A quoi bon? — L'étude consolait de la vie ce raffiné de sentiments, celui que l'on appelle ici un égo'iste cauteleux, et qui a été le meilleur et le plus dévoué des amis. C'est Montaigne qui a dit, parlant de la Boétie : " Si l'on me presse de dire pourquoy je l'aimois, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : Parce que c'estoit luy, parce que c'estoit moy. Nous nous cherchions avant de nous estre veus. Kons nous embrassions j^ar nos noms. "
En vérité, non, ce n'est point là le langage de l'égoïsme. Seulement je sais bien — et je le dirai — pourquoi on a traité parfois Montaigne, comme la Rochefoucauld, avec une sévérité trop grande. C'est que les hommes ne pardonnent jamais à certains de leurs semblables d'avoir trop bien su les devinei'.
YIGTOR HUGO
Besançon la monacale, avec ses murailles grises, ses carrefours où la rencontre du pâle visage de Philippe II semblerait naturelle, a quelque chose de l'aspect d'un couvent. « Vieille ville espagnole, dit le poète. » Dans le trhte 2M lia de l'hôtel Granvelleon n'est pas loin de l'Esciirial.
En 1802, Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo commandait à Tjesançon le quatrième bataillon de la 20* demi-brigade. 11 avait amené ses enfants, deux garçons, Abel et Eugène, et sa femme, Sophie Trébuchât, fille d'un armateur de Nantes. Le colonel Hugo était Lorrain. En 1531, son aïeul (ieorges Hugo, capitaine, avait été anobli par le duc de Lorraine, dont il commandait les gardes. L'auteur des Misérables parle aussi d'un théologien du nom de Hugo, f'véque de Ptolémaïs au dix-septième siècle. A Besançon, madame Hugo devait mettre au monde Victor Hugo. J'ai cherché là bas la maison natale du poète. Deux versions sur le champ en présence. L"un me citait un des vieux hôtels de la petite rue Mairet, qui conduit au théâtre ; lautre, la place Saint-Quentin. C'est le dernier qui avait raison, La maison natale, nous apprend l'auteur de Victor //ugo raconté par un témoin de sa vie, s'appelle aujourd'iiui maison Baretle.
Le 2G février de cette année ISGT, Victor Hugo a eu soixante-cinq ans. Il vint au monde, comme Chateaubriand, '•hétif, presque moribond. On le soigna désespérément ; il
est, a-t-il dit, deiix fois fils de sa mère. Chose bizarre, jusqu'à Tâge de trois ans, il fut élevé dans une île, l'île d'Elbe, parlant l'italien avant le français, essayant de courir les rochers, regardant la mer. Son existence pou»rait s'appeler : de l'île d'Elbe à l'île de Guernesey. En 1805, il logeait rue de Clichy avec sa mère ; il allait à l'école rue du Mont-Blanc. Il partait, deux ans après, pour l'Italie avec madame Hugo, qui suivait son mari dans la province d'Avelino. En 1811, après bien des événements, bien des traverses, la mère, cette voltairienne royaliste, faisait pour ainsi dire son nid dans le faubourg Saint- Jacques et y blottissait ses trois enfants.
C'est dans cette vieille demeure des Feuillantines, non loin de la maison habitée aujourd'hui par madame George Sand, que se passa l'enfance de Victor Hugo. 11 y a pour lui de gais souvenirs enfouis dans ce coin de terre, il y a aussi de terribles histoires. Le général La Horie, compromis avec Moreau, errant depuis des années, traqué d'asile en asile, s'était réfugié chez madame Hugo. Il servait de professeur aux enfants, il expliquait Polybe au futur poète, il lui faisait traduire Tacite. C'était le grand ami. En 1811, on vint l'arrêter; il embrassa Victor sur le front et partit. Et quand l'enfant parlait du général, on lui répondait qu'il avait été fusillé, un matin, tout près de là, le long d'un mur, avec le général Mallet.
Je lis dans la Biographie des contemporains de Rabbe et Boisjolin, que La Horie « fut découvert par suite d'une machination odieuse, dont l'auteur, alors puissant, vit encore (1838), et que M. Victor Hugo se propose de révéler un jour. " Madame Victor Hugo a conté la machination; l'histoire attend toujoui's le nom de son auteur (1).
(1) Elle l'attendra longtemps. M. Ernest Hamcl, l'historien de Robespierre et de Saiiit-.Iust, qui voulait raconter l'histoire de la conspiration du «rénéral Mallet, s'est vu, contre toute justice, re'user aux Areliiv^'S l.i communication dos pii'-ces du proei's (mai 1B()8).
Ah! ce jardin des Feuillantines, « grand, profond, mystérieux, » il est à nous autant qu'à Victor Hugo, — et grâce à Victor Hugo. Le poète est ainsi, qu'il prend à jamais possession des lieux où par hasard il passe, et qu'il nous donne à respirer les fleurs qu'il y a cueillies. Vous avez beau faire, ô vous qui possédez les Charmettes, elles ne sont pas à vous, elles sont à Rousseau, et Jean-Jacques nous les a léguées. Vous avez beau faire, vous qui effacez sur la muraille le nom des Jardies, les Jardies appartiendront demain à Balzac comme elles lui appartenaient hier. Le génie est un accapareur sublime et ne prend rien en viager. Les Feuillantines, les arbres, le soleil, les insectes courant sur les pierres, les papillons voltigeant dans l'air bleu, tout cela est au poète, tout cela esta nous, — et à nous aussi ce doux vieillard que Victor Hugo ne nomme pas, ce prêtre toîct nourri de Tacite et d'Homère, M, de La Rivière, et à nous aussi sa mère...
Ainsi je grandissais sous ce triple rayon.
Parfois, dans plus d'une page, le génie se laisse aller au courant des confidences; il se souvient et se livre. On le surprend, tout attendri, sur la pente des souvenirs. Et non-seulement dans ses vers, Victor Hugo nous a parlé de lui-même et de son enfance, mais dans tel livre où nous n'aurions pas soupçonné qu'il pût se glisser une de ses propres émotions. Je sais une page du Dernier jour d'un condamné que Victor Hugo a écrite, plein de trouble, les yeux fixés sur le passé. Pour lui-même, enchanteur pris à sa propre magie, il évoque les allées du jardin, le grand puisard, V escarpolette^ la. petite Pepa, lorsqu'il fait dire à son personnage imaginaire : « Je me revois enfant, écolier rieur et frais, jouant, couvant, criant avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin sauvage où ont couhmes premières années, ancien enclos de religieuses que
domine de sa tète de plomb le somhrc dùme du Val-de- Grâce. Et puis, quatre ans plus tard, m'y voilà encore, toujours enfant, mais déjà rêveur et passionné. Il y a une jeune fille dans le solitaire jardin. La petite Espagnole, avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses, l'Andalouse de quatorze ans, Pepa. »
Pepa, et demain Pejnta, premier amour, amour enfantin, indécis et charmant comme le bouton qui n'est pas éclos, comme la fleur qui n'est pas ouverte, Pejja, nous la retrouverons dans les Chansons des rues et des hais, plus tard, sous le pseudonyme charmant de Rosita Rosa. Dans le Dernier jour d'un condamné^ nous la voyons assise à côté de son camarade sur un banc de gazon, lui sérieux, elle lisant « de ses prunelles noires à travers ses cils noirs » le tome second des Voyages de Spallanzani. « Avant de tourner le feuillet, elle était toujours obligée de m'attendra. Mon esprit allait moins vite que le sien. — Avez-vous fini? me disait-elle, que j'avais à peine commencé. »»
Bientôt, et dès l'enfance encore, cet autre amour vaste, profond, qui a été le seul amour de sa vie, allait naître et grandir dans le cœur de Victor Hugo. Il a connu petite fille celle qui devait être sa femme. Il Ta, peut-on dire, aimée toujours, et c'est bien là la compagne rêvée, mieux que cela, le témoin de sa vie. C'est à elle, à elle seule, qu'il faut demander le secret de cette existence si bien remplie, de cette âme de poète et de ce puissant esprit. Elle nous l'a en partie livré dans deux aimal)les volumes de l^ouvenirs; qui nous ont donné la soif de tout savoir, l'appétit de tout connaître...
Victor Hugo, en 1814, habitait rue du Cherche-Midi, en face de cet antichambre de la bataille où les engagés volontaires entrent en chantant dans la salle d'enrôlement, et d'où sortent des conseils de guerre les condamnés militaires, lions pour la prison ou pour la fusillade. Il était
humilié alors de voir Paris envahi, les Prussiens traîner leurs sabres sur nos pavés et les Cosaques donner leurs bottes à cirer aux décrotteurs du pont Neuf. Pour oublier le présent, il lisait. Il lisait tout, même « les Contemporaines, de Eétif de la Bretonne. " 11 apprenait seul la géographie, la science anti-française, dit Goethe. Les mieux informés de ses biographes, — après madame Hugo, bien entendu, — Alphonse Eabbe et Boisjolin, nous le montrent, à cette époque, accompagnant chaque soir sa mère dans la maison Foucher, où grandissait « sa fiancée. «'
On sait que Victor Hugo fut destiné à l'École polytechnique. Il y a en lui, en effet, sous le poète, un mathématicien remarquable. Il calcule comme il pense, nettement, rigoureusement. Quelques-unes des théories des courants émises par lui dans certain chapitre des Travailleurs de la mer ont été, l'an dernier, reconnues exactes après observation. Il est assez fier du résultat. La géométrie, d'ailleurs, ne l'empêchait point d'écrire et de rimer. Bug- Jargal était, je crois, achevé déjà, et le Conservateur littéraire allait paraître (P.
J'ai là, sous la main, des précieux volumes du Conservateur littéraire, où Victor Hugo fit bravement ses premières armes. A côté de ses vers de débutant, signés parfois de pseudonymes {Victor d'Auverney, Aristide, etc.), son frère, Eugène Hugo, insère des traductions d'Horace ou des pièces originales. La plupart des travaux de Victor Hugo, publiés dans le Conservateur et bientôt après dans la Muse française, n'ont pas été réunis. J'y vois un mélange intéressant de tous les genres, des fables et des traductions de VÉnéide, des imitations de Lucain et des satires politiques, de la critique littéraire et jusqu'à des
(1) Bug-Jargal fut inséré dans le Conservateur avec ce sous-titre : Extrait d'u7i ouvrage inédit intitulé : Les Contes sous la tente. C'était une nouvelle assez courte, et qui finissait par : Le Sergent se tut. Dans cette première version, le capitaine s'appelait Uelmar.
comptes rendus dramatiques. Quelle bizarrerie ! Le futur auteur à'Hernani analysant les pièces de Merville , de MM. Dupin 'et Carmoucheî Celui qui écv'iva. Mao'ion Delorme, critiquant le Cadet- Roussel- Procida de la Porte- Saint-Martin, ou, encore, les vaudevilles de M. Pain ou de Bouilly, qu'on appelait aussi Pain-Bouilly !
Victor Hugo avait alors dix-huit ou dix-neuf ans.
Bien avant ce temps, au surplus, à treize ans, en 1815, au retour d'Espagne et pendant que grondait le canon de l'invasion, Victor Hugo avait déjà signé des vers. « Il s'agissait de Roland et de la chevalerie. » En 1816, il composait une « tragédie classique de circonstance, » ce qu'on appellerait aujourd'hui une actualité, sur le retour de Louis XVIII. Les personnages avaient des noms égyptiens et la pièce portait ce titre : Irt amène. Un an après, autre tragédie; mais Victor Hugo, assagi cette fois, s'arrêta au troisième acte et laissa là, pour n'y plus revenir,. Athélie ou les Scandinaves.
Est-on curieux de savoir comment le grand poète préludait aux Voix intérieures et aux Feuilles d'automne? Telle élégie que je puis citer, le Jeune JBamii, n'a jamais été réimprimée depuis ce temps, et voici comment Raymond d'Ascoli, disciple de Pétrarque, écrit à Stravaggi, dont on le sépare :
Adieu, bords de l'Arno, Toulouse, et toi, Florence,
Adieu, frères, parents, amis; Ma jeune épouse, adieu! l'instant fatal s'avance. Adieu, surtout, hélas! la trop douce espérance
Des baisers que tu m'as promis.
Je préfère de beaucoup à cette pièce les strophes des Derniers Bardes, poëme ossianique réédité seulement en partie dans Victor Iltifjo raconté par un témoin de sa rie. Le souffle est plus puissant, la langue plus mâle, l'accent plus lier :
VICTOR HUGO lfi3
A'ous ne reviendrez plus, beaux jours, siècles prosi^ères. Le pâtre, heureux de vivre où véciTrent ses pères, Ne traînait pas encore des jours voués au deuil; Fingal léguait son sceptre à sa race guerrière, Et l'on vo^'ait un sceptre oh l'on voit un cercueil. Écossais, tes rochers te servaient de barrière, L'étranger méprisait, sans en franchir le seuil,
Ton indigence héréditaire ;
Mais la liberté, pauvre et fière, Sur ces rocs dédaignés siégeait avec orgueil.
Le 3 mai 1820, l'Académie des Jeux floraux célébrait la fête des fleurs. Le Siècle de Louis XIV, ode par M. Dieulafoi, obtenait une amaranthe d'or réservée; on accordait un souci d'argent à M. Ch. de Saint-Maurice, madame Tastu remportait le prix de sonnet (un lis d'argent^, — et une amarantlie d'or réservée était adjugée à l'ode de V.-M. Hugo, intitulée : Moïse sur le Nil. Victor Hugo, ou plutôt comme il signait alors, Victor-^Iarie Hugo était déjà maître ès-jeux floraux. C'est le moment des odes royalistes, si différentes des poésies démocratiques de ses dernières années, et que Victor Hugo, devenu tribun, n'a pas répudiées. Pourquoi l'eùt-il fait? Le fils de la Vendéenne, — assombri et aussi révolté par le spectacle des journées suprêmes de l'Empire, par l'exécution du pauvre général La Horie, ce vieil ami qui le faisait sauter sur ses genoux, et par les atrocités de l'invasion, inévitables fruits des injustes guerres de conquête, — s'était jeté du côté du royalisme par haine du despotisme, comptant bien, il faut le dire, trouver la liberté dans la légitimité. Là était son erreur, et il le comprit vite. Dès son troisième recueil, dès la préface de Cromwell, il secouait le joug de ses jeunes, ou plutôt de ses vieilles idées, et il marchait fermement dans sa voie nouvelle. Je me souviens qu'en 1850 le Journal des Débats, par la plume de M. Cuvillier-Fleurj, reprocha à M. Victor Hugo, qu'il regardait alors comme le « principal orateur du parti démocratique (il y a môme, je crois, dans l'article, uUra-démocratique) , » d'avoir tou-
jours été tel dans ses poésies et son théâtre. C'était, sous la forme d'un reproche, faire aussi complètement que possible l'éloge de Victor Hugo. On pourrait, en effet, trouver en germe, dans les oeuvres du poète antérieures à 1848, les idées qui animent ses derniers romans et sespoëmes nouveaux.
Lucrèce Borgia, Marion, la Thisbé, ces filles perdues et ces, femmes qui tombent, ne sont-elles pas, en vérité, les sœurs de Fantine? Ruy-Blas, le laquais, Triboulet, le bouffon, ne donnent-ils pas la main à Valjean, le forçat? Le bossu Quasimodo, vivant emprisonné dans sa laideur et les yeux fixés sur Esmeralda, qu'il protège et qu'il sauve, n'est-ce pas déjàGilliatt, si humble, si gauche et sublime, qui se dévoue et meurt pour Déruchette? Le même sentiment de révolte contre toutes les fatalités, la même protestation contre l'injustice en faveur du droit, anime et vivifie ces œuvres, pourtant si différentes. Elles sont filles de la même idée, et je vois déjà, j'aperçois distinctement dans Claude Guenx^ qui a vingt pages, les dix volumes des Miséralles.
Au théâtre encore, Victor Hugo affirme l'héroïsme et plaide pour les souffrants, les faibles et les méprisés. Peutêtre le grand poète, brisant d'un coup, comme un autre Samson, les lanières qui le garrottent, s'y dresse-t-il avant le dramaturge; on l'affirme, et pourtant je n'en crois rien, Les Burgraves, cette écrasante tragédie, ce drame taillé dans le roc, est en même temps, regardez-y bien, une œuvre absolument scénique; Ruy-Blas, certes, est mieux charpenté (puisque c'est le mot consacré) qu'un mélodrame du boulevard, et je ne crois pas qu'il y ait au théâtre beaucoup de morceaux aussi saisissants que l'acte des portraits dans TIernani. Mais quoi! nous les jugeons aujourd'hui, ces choses d'un autre temps. Elles se réveillent et se raniment. Et l'on songe alors au vieux Barberousse de la légende qui, secouant sa tête chenue, sort parfois, dit-on.
de la grotte où depuis des siècles il sommeille, pour venir, en redressant sa taille haute, montrer à ses descendants combien ils sont petits.
Puis-je caractériser ici l'œuvre entière de Victor Hugo? « Mais c'est un monde, disait Balzac, n'en parlons plus. »
Je vois, dans ces volumes de vers, comme de vastes forêts luxuriantes et des coins discrets, tout remplis d'ombre ; des torrents fous et pleins d'écume, des ruisseaux frais riant sur le sable rose; des arbres altiers et de l'herbe douce, des rocs qu'on ne saurait escalader, et des fleurs f[u'à pleines mains on peut cueillir. Tout s'anime, d'ailleurs, à sa voix, et chante. Le ruisseau réplique à la libellule, le vent pérore avec le.;;^arbres, les bourdons chuchotent nichés au fond des roses, les cailloux répondraient, si on ne les dédaignait pas, et — pour causer sans doute ou pour rire, — la coccinelle qui passe s'abat sur la main d'Olympio qui rêve. Ainsi l'hymne panthéiste a tantôt la douceur virgilienne, tantôt le mâle accent d'un Lucain, et dans ce bois sacré, d'une richesse tropicale et d'une grâce parisienne, s'élève le château de la Légende des siècles et rayonne comme une féerie le poëme des Orientales.
Puis Victor Hugo surtout a chanté lesj^elils d'une voix qu'on n'oubliera pas; ^a muse est de celles qui disent : Laissez venir à moi les humbles et les enfants. Musset célébra l'amour, l'amour-passion, Victor Hugo l'amour-devoir. Musset aime la femme pour la femme, et Victor Hugo pour la femme et pour l'enfant. L'un a adoré la maîtresse, l'autre la mère. Les enfants, les a-t-on mieux célébrés, caressés, baisés, que dans ses vers éternels, tracés d'une main émue entre deux berceaux? Qui sait si ce mâle poète do la gloire ne restera pas à jamais le poète des enfants? L'enfant, c'est tout. Rien en ce monde au-dessus de sa tête blonde. Il est l'avenir, il est l'espoir. Quelle que soit notre bonté ou notre grandoui d'ùmc, il vaut mieux que nous dans son innocence. Et qu'est-ce que l'amour dont je par-
166 LA LIBRE rAROLi;
lais? Demandez aux Grecs, ([ui savaient tout personnilier: — Un entant.
Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne voix, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés; Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie,
Et sa Ijouclie aux baisers!
Mais soudain, le poète paternel a des colères et des anathèmes. Il était le rêveur, il est le belluaire, il s'irrite, il bondit, il frappe. Il ne s'attarde plus avec Virgile, son maître, le long des sentiers verts où mugissent les bœufs, il est armé, il est parti, et va, dans la mêlée, rejoindre au plus épais du combat Juvénal, son compagnon. Alors, écoutez, entendez les sifflements des lanières, les susurrements du fer rouge ; c'est le cri de haine après le cri d'amour, c'est le rugissement après le baiser. Puis, la colère passée, il s'apaise, et, doucement, comme à travers des larmes, il chante encore les douleurs du Crapaud et les misères des Pauvres gens.
J'aime l'araignée et j'aime l'ortie, Parce qu'on les hait...
J'ai eu l'honneur, Fcin passé, de voir pour la première fois Victor Hugo. C'était à Bruxelles, dans cette maison de la place des Barricades qui est la demeure de son lils Charles. Victor Hugo y passe l'été, plus près de la France, plus loin de la mer, avide des nouvelles de Paris, de ce Paris qu'il aime, qu'il vient encore de défendre, et contre nousmêmes, dans la préface de Paris-Guide, ce Paris qui, ditil, ne recule pas. Victor Hugo est abordable, aimable et aimé. Le beau dessin de Mouilleron, d'après la photographie que Bertall fit, voilà six mois, à Bruxelles, vous le montre tel qu'il est.
VICTOR HUGO Ibl
l)e.s yeux petitsi, noirs, pétillants et profonds, pleins de îlamme, — deux morceaux de lave, — une moustache qui grisonne sur une barbe déjà blanche, les cheveux longs et l)lancs, je ne sais quoi de robuste et de doux à la fois, de mâle et de tendre ; le front, ce vaste et prodigieux front, chargé de pensées, et les lèvres pleines de sourires. Mais par-dessus tout, gai et bien portant. Sa bonne Immeur n'a .jamais faibli. Toujours, et en dépit de tout, battu du flot, battu du vent, Victor Hugo a réagi, disant, lui aussi, non pas avec le poing fermé d'Achille, mais avec ce beau rire qui relève ses joues rouges et découvre ses dents blanches : J'en échapperai malgré les dieux et malgré les hommes. C'est qu'il a, lui, ce clair et puissant rire de France, dont lécho traverse gaiement, comme un joyeux appel de clairon, toute notre sombre histoire; ce rire triomphant dont on entend la clameur vaillante à certaines heures, soit ([u'il proteste au nom des Jacques, soit qu'il affirme au nom du peuple, qu'il pousse le patriote à l'assaut du Veto ou aux Thcrmopyles de l'Argonne. Le rire, cette autre Marseillaise de la France.
Le génie est bon. Il y a dans Victor Hugo je ne sais quoi de paternel et de fort. « Quel est ce bonhomme qui me regarde? demande Napoléon, au début des Misérables, en apercevant l'évèque MyrieL — Sire, dit Myriel, vous regardez un bonhomme et moi un grand homme. Chacun de nous peut profiter. « Mais on peut être à la fois un bonhomme et un grand homme. Victor Hugo est là pour le prouver. Que de gens, des plus médiocres, nous parlent sentencieusement comme du haut d'un piédestal! Victor Hugo descend à votre taille, questionne, écoute, plaisante, se livre ; où d'autres discourraient, il cause ; rien de solennel, quoi qu'on en ait dit, rien d'apprêté. Des propos à bâtons rompus, des jugements profonds ou de spirituelles anecdotes, une verve entraînante, charmante, et tout à coup de grands coups d'aile et le grondement de tonnerre du maître :
168 LA LIHUK l'AUULE
— Un livi'û à faire (je l'entends encore railler ainsi), ce serait le Dictionnaire des interruptions. Remarquez-le bien, les comptes-rendus ont une langue à eux, qui mérite certainement un lexique spécial. Par exemple — et dans tous les temps, sous tous les régimes — une majorité j:;r(9teste et une minorité vocifère. Cette minorité se livre trèssouvent à dids interruptions inconvenantes ; la majorité, au contraire, lance toujours àe?> protestations énergiques. Sans compter que, selon le banc qu'ils occupent, les membres d'une assemblée ont une remarquable puissance ou une singulière faiblesse dans la voix. C'est ainsi qu'on entend presque toujours le discours des membres de la majorité, et que la parole des orateurs de la minorité se perd souvent dans le tumulte ou n'arrive point jusqu'à l'oreille capricieuse des sténographes. Lorsqu'un député j^'^'ononce quelques paroles au milieu dit -àruit, vous pouvez être certain qu'il n'appartient pas à la fraction dominante, mais à la fraction dominée, etc. »
Et tant de souvenirs évoqués, de pâles figures ressuscitées, les vaillants de 1830 et les combattants de 48, les soirées de luttes romantiques, les journées des débats parlementaires!
Tout cela finement, éloquemment dit, avec entrain, d'une voix persuasive, un peu aiguë et ironique, le geste soulignant le trait, l'œil vibrant, et, par-dessus tout, un magnétisme sympathique. En deux mots, et ceci est ma sincère impression , après avoir lu Victor Hugo, on l'admire ;
mais on l'aime après l'avoir vu.