VI
On ne raisonne bien que par expérience; mais notre jugement
s'entache de partialité, et il arrive qu'on trouve les plus g raves matières comme des personnes et sclonqu elles nous procurèrent du bien ou du mal.
Demander, à un être aussi fantasque et faible que soi-même, la joie de sa vie, ne voir que lui dans tout l'univers et gémir ou exulter, aux accidents de son humeur, quelle misère ! La raison fournit ici une de ses plus brillantes carrières. Du haut de la chaire, du fond du cabinet, l'éloquence et l'analyse triomphent de l'amour. On ne conçoit rien d'aussi fou : mais on ne conçoit rien d'autre.
11 s'agirait de le conduire dans une voie de perfection et non de le maudire.
La vie sociale s'élabore toute, suivant des cristallisations de sexualité. Les hommes qui donnèrent les lois morales n'entendaient rien aux phénomènes qu'ils classaient en délits ou quasi-délits, au lieu de les estimer comme la manifestation harmonieuse de l'espèce.
Il n'y a qu'un signe de l'amour, l'unité d'attraction. Tant qu'on conçoit le bonheur hors d'un être, l'amour n'existe pas; il date du moment où l'humanité se réduit à un seul objet; et si court soit-il, ce moment contient la vraie passion.
Eragny aimait M"e La Fresnais.
D'absurdes projets traversaient son esprit, renoncer au voyage d'Italie, sous prétexte d'un tableau pour le Salon, s'installer près de Trigolay, attendre que la jeune fille partit pour Paris et l'y suivre : arranger sa vie de façon à devenir son ombre, et au premier succès obtenir sa main.
Ce dessein, d'une beauté pure de poème, abolissait toute la vie vulgaire et débauchée d'un jeune artiste.
Il n'osa pas manifester sa résolution; il craignit que son ardeur ne passât pour un calcul, lue circonstance banale acheva de lui interdire
un sincère aveu. M"* La Fresnais lui disait, en prenant la pose :
— « Après-demain, monsieur Eragny, nous ne travaillerons guère, il y a des voisins à déjeuner, et ils ne s'en iront que tard ; peut-être mon père les retiendra-t-il encore à dîner selon son habitude. »
— « Bien », dit Eragny, « je ne viendrai pas. »
— « Vous viendrez comme convive. »
— « C'est impossible, Mademoiselle, impospossible. Je n'ai pas de costume convenable. »
Les gens habitués à l'aisance se figurent difficilement la pénurie. Colette, toute à ses pensées sentimentales, avait oublié la mise du jeune homme.
Celui-ci reprit :
— « J'ai une grâce à vous demander; ne montrez pas le portrait : le regard de ces indifférents mettra un véritable emhu sur mon ouvrage inachevé ; et puis, si menu personnage que je sois, je suis jeune ; vous, vous passez certainement pour fantasque, vous avez témoigné à plus d'un votre dédain ou votre indifférence. Une insinuation va si vite. Qu'est-ce donc que ce petit peintre découvert par M"e La Fresnais ? Je
ne peux pas vous faire honneur, je ne veux pas du moins vous faire honte. Si peu que je sache du inonde, la goujaterie des hommes m'est connue. »
Colette T écouta sérieuse.
— « On ne verra pas le tableau ; mais je voudrais vous voir, moi, un moment. Pourquoi ne viendriez-vous pas travailler au fond ; je vous installerai dans le pavillon du parc. Nul ne vous dérangera, etje vous visiterai dans Y après-midi.»
Cela ressemblait à un rendez-vous.
— « Vous viendrez par la petite porte qui donne sur le chemin vicinal vers deux heures; elle sera ouverte : vous ne sortirez pas du pavillon. Je ne cache pas votre présence, mais je ne l'annonce pas non plus. »
— « Je suis en vos mains comme un bâton, suivant l'obéissance monastique. »
— « Soyez tel, monsieur Eragnv, et vous vous réjouirez de cette docilité. »
— « Vous me diriez de faire une chose absurbe, que je n'hésiterais pas. »
— « On dit que l'amour trouve ainsi sa meilleure preuve, à cause, sans doute, de la complète confiance qu'on manifeste. Il faut croire pour aimer; et la foi n'a pas de preuves, ou bien
elle les trouve comme de riches commentaires bien après son acte,... Prenez garde à l'ombre des doigts sur le front, vous l'avez déjà changée, et, d'un jour à l'autre, il se produira des déplacements de modelé. Laissez donc l'éclairage et ne vous occupez que de rendre ma personne. »
— <( Mais... » protesta-t-il.
Elle quitta la pose, vint à coté de lui cl continua à expliquer ce qu'elle voulait. Son bras nu, dans la démonstration, loucha la joue du peintre qui frissonna. Elle resta interdite, et tous deux rougirent : une gène pénible les accabla. Colette oublia la suite de ses remarques et lui regardait la toile, en remuant gauchement ses pinceaux. Jusqu'ici elle n'avait éprouvé aucun embarras à se tenir pendant des heures sous le regard du peintre, les bras nus et la poitrine moins découverte qu'en robe de bal. Maintenant elle se trouvait un peu impudique, sans corset, les seins saillants sous la tombée droite de la robe; elle se souvint du verset de la Genèse ; elle vit qu'elle était désirée, et une indéfinissable mélancolie descendit sur son cœur. Cet éclair de sexualité jailli à son insu la contristait.
Eragny se remit à peindre avec effort.
LA L1C0HNE 97
Tous deux suivaient une même pensée, et se [•osaient le problème que nul encore n'a résolu (]iie par le vertige ou le renoncement.
Ceux qui s'abandonnèrent à l'aimantation sexuelle aboutirent à de tels désordres, aux pires aberrations ; les autres qui résistèrent à cette loi d'espèce se desséchèrent et implacables à autrui semblèrent avoir perdu la sensibilité en renonçant à la volupté.
Le moindre effet de l'art est celui qui se lilie à la concupiscence et sollicite l'animalité de l'homme : et cependant, que sera l'artiste haineux de la chair, contempteur de la caresse? Le héros ne serait pas représenté complètement si, avec sa force, on n'exprimait aussi sa grâce. Il faut que dans la prouesse, on le devine enclin aux douceurs de l'amour.
Un perpétuel commentaire où se succèdent les plus doués des hommes, les poètes, ces devins véritables, n'a rien apporté à l'expérience. Deux formules seulement, également stupides, sont écloses au cours des siècles, exprimant chacune un penchant, voire une profession. Les docteurs se partagent en proxénètes et eunuques, également négateurs d'une solution. On ne lit que des excitations à la coneupis-
cence ou des anathèmcs sur lesoeuvres sexuelles, au lieu d'une simple appréciation <lu phénomène qui le subordonnerait aux attractions supérieures.
M"e La Fresnais, après un assez long- silence, dit lentement ces paroles sereines :
— « Les choses simples et perpétuelles nous embarrassent parce que nous les subissons sans étonnement, et, dès lors, nous oublions de les analyser. L'appétit a trois manifeslalions, la nécessité, le choix et l'idéalité.
« 11 y a un appétit de l'amour qui nous meut organiquement; il y a un choix de l'amour qui nous mène animiquenient; il y a une conception de l'amour qui nous fait subordonner l'appétit au choix et le choix à l'idéalité. Ce sont les degrés de révolution passionnelle, et la poésie qui est plus vraie que la science, parce que l'âme s'évoque et ne se voit pas, célèbre uniquement le choix, qui attribue à un seul être une qualité présente en beaucoup d'autres. L'appétit ne cesse point d'exister parce qu'il se borne à un objet: il devient toutefois légitime.
« Qu'est-ce qu'un art en l'ace de l'art synthétique? un ensemble de moyens expressifs. Eh
bien, la volupté est le mode expressif, le moyen réalisateur de l'amour. Celui qui provoque la volupté sans aimer ressemble à ce peintre qui emploierait la ligne et la couleur à dos ouvrages sans beauté. Velasqaez peignant son idiot ressemble à l'homme qui rencontre une fille et la suit.
« il n'y a qu'une justification pour l'art, la beauté ; et pour la volupté, il n'y a que l'amour. Le reste verbiage, phrases creuses, propos de niais ou de farceurs!
« La spiritualité ne consiste pas à jeûner et à se mortifier, mais à donner à la vie spirituelle la. prédominance et à se déterminer idéalement.
— « Je crois », dit Eragny, « que la perfection formulée par les clercs est proprement cléricale et tout à fait différente de celle que l'homme doit se proposer. Les traités de l'amour divin expriment une aspiration trop individuelle : la prière et la méditation forment l'àme et la préparent aux noblesses ; mais cet entraînement n'aboutit bien que s'il tourne à la charité. On nous met en garde contre les créatures et la vanité de leurs sentiments. A quoi pouvons-nous prétendre, sinon à ce que nous offrons nous-même? Aimer Dieu est un devoir,
mais Dieu, jccrois, veut être aimé dans l'humanité. Le moyen âge voyait son rédempteur dans
le mendiant, le malade, le lépreux; et ainsi il réduisait en actes de charité les élans dé ta foi.
« L'abbé Crespierres, qui n'est pas un mystique cependant, jette feu et flamme, quand je lui dis que la moindre chose faite au prochain vaut mieux que l'exaltation solitaire d'une âme ; et un jour qu'il aura omis son bréviaire pour s'occuper de ses paroissiens, il se frappera la poitrine. Or, son bréviaire, il le lit de routine et des lèvres avec une moindre attention que son journal : et cela a lieu malgré lui, parce que l'habitude éteint la vivacité et que la ferveur dépend d'un certain intérêt qui ne permane pas aux choses quotidiennes et automatiques.
« Celui qui ne se donne pas à autrui, en quelque manière, se consacre inconsciemment àlui-mème et voilà le pire tête-à-tête, car l'égoïsme s'y développe monstrueusement; et on arrive à un aveuglement du salut aussi noir que celui du succès, à une jalousie des biens spirituels à tous points semblable à celle qu'inspirent les biens temporels.
« Cantonné dans ses pratiques, fidèle à sa consigne, le dévot s'achemine vers l'éternité
bienheureuse avec des vertus négatives dans les voies officielles et comme garanties par le gouvernement spirituel. L'éternel pharisien se fie à la stricte observance et croit opérer la perfection sans autre mérite que l'exécution d'un programme. »
— « L'amour », fit Colette, « ne laisse pas l'âme s'endormir dans une vague extase ; même si la vie ne le trouble pas, il s'agite de lui-même par des craintes, des susceptibilités, des espoirs qui le forcent à vivre avec intensité, c'est le ferment incomparable de la volonté. Il faut désirer pour agir, et quel désir plus impérieux que le désir d'amour? »
— « Ne pourrait-on pas qualifier l'amour par son objet? demanda Eragny.
« J'aime un être de pureté et de grandeur morale, mon amour est pur et grand. »
— « Non, un amour prend ses qualités de ramant et non de l'aimé. »
— « Il se forme des deux reliefs. »
— « Et des reflets de la vie aussi. »
Sur la lueur voluptueuse inopinément jaillie, ils versaient des phrases et de la psychologie, comme ils eussent jeté des cendres sur
un feu qu'on veut durable et qui brille trop tôt.
— « Monsieur Eragny..;. prenez garde à vos ombres... La chair, en art, s'exprime d'une façon un peu convenue, un peu poncive... il faut lui donner une unité que la nature ne montre pas. J'ai la pointe dn coude rose : et j'ai tort », lit-elle en souriant ; « j'ai la main un peu moins blanche que le bras et j'ai tort encore. Les maîtres ont toujours opéré des carnations uniformes parce qu'ainsi ils spiritualisaient le nu. »
— « Cependant >>, hasarda le peintre, «je renonce à des caractéristiques, jefroidis ma figure et je n'obtiens du style qu'au détriment de la vérité. »
— « La vérité! » s'écria Colette, « ne pose pas devant les peintres; elle apparaît dans leur espr.it, quand ils ne sont pas bassement séduits par leur métier. Ne pensez jamais au suffrage de vos confrères : vous ne peignez pas pour eux qui ne cherchent pas le beau, mais seulement à faire preuve de métier. Vos juges sont ceux qu'une sensibilité exquise dispose à percevoir les synthèses de forme et de couleur. Peintre pour les peintres! Ecrivain<pour littérateurs ! Philosophe pour initiés ! Tristes efforts
LA LICORNE ÎO.'J
corporatifs. L'œuvre d'art s'adresse aux âmes vivantes et vibrantes qui ignorent les procédés et les méthodes et qui saluent un tableau comme ils salueraient sa réalité, pour sa beauté et l'impression qu'ils en reçoivent.
La Morale procède par assertions aussi vaincs, que des images poétiques. Au lieu d'accommoder les attractions et les devoirs, elle développe sans cesse leur opposition ; et cela décourage les consciences ingénues.
Cette façon, à demi secrète, d'entrer par la petite porte du parc, de se glisser dans le pavillon, plut à Eragny.
Il trouva son chevalet et sa boite installés et se mit à traiter minutieusement le lierre qui tapissait le fond du portrait.
A ce moment, Colette souriait forcément aux madrigaux fades. Il fut jaloux et un peu humilié de son infériorité sociale, de sa toilette insuffisante. Il se figura qu'à ce déjeuner on lui aurait attribué la plus basse place et qu'il
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eût été traité négligemment. Après ce dépit, il s'enorgueillissait de la promesse faite la veille! Elle viendrait, en cachette, en courant, comme à un rendez-vous. Si bref qu'il fût, il y aurait un tête-à-tête- Il dédaigna les commensaux et dès lors, peignit allègrement.
Au dehors, un grand soleil rayonnait dans le silence d'été si musical, des abeilles entraient par instant et repartaient affairées. Parfois un cri de paon acre et strident s'élevait; il se sentait lier dans cette solitude, où la tendresse l'avait conduit.
Un jour prochain, Colette l'aimerait. Il n'en doutait pas. Cette pure jeune Jille n'avait pas tant fait pour un motif d'art, et l'esthétique servait visiblement de beau masque à un dessein amoureux. Mais ce dessein était-il profond, grandiose, ou seulement une fantaisie? Croirait-il aux paroles ou aux actes? Mlle La Fresnais serait-elle un jour 11'11' Eragny ou bien son rôle providentiel se bornerait-il à celui d'une fée qui passe généreuse, enchante un moment, indique la route et disparaît?
Il la bénissait du fond du cœur, et d'une telle sorte qu'il n'avait pas fait à sa mère la confidence de son aventure, par crainte de quelque conseil
trop pratique qui l'eût peiné. Il ne voulait pas exposer à un jugement quel qu'il fut, l'être qui si libéralement lui donnait tout ce qu'il pouvait désirer, au début de sa carrière. Sans que l'expérience lui permit d'estimer, par comparaison, la rareté de sa fortune, il envisageait combien pénible et -incertaine eût été son entrée dans la vie, si l'abbé Grespierres n'eût joué involontairement le rôle de Galehaut en t'amenant auprès de cette reine Genièvre.
Vers six heures, un froufrou de soie, le joli bruit du juponnement féminin se lit entendre et Colette apparut, rose, pimpante, un panier à la main.
— « Vous ne m'attendiez plus, monsieur Eragny, je vous apporte, o prisonnier de l'art, votre dîner. »
Amusée et amusante, elle posa sur la table une bouteille de vin de Champagne, du foie gras, des fruits, un couvert, arrangea le tout devant le jeune homme étonné.
— «- Maintenant, je vais vous servir. »
— « Que voulez- vous que je mange, quand je peux vous contempler? » dit-il ; « vous n'avez sans doute qu'un moment à me donner, laissezmoi le passer à ma guise. »
— « Je n'ai qu'un moment, en effet; mais vous devriez être rassasié de ma présence. Voici drs jours que vous me contemplez de deux à sept heures. Vous pourriez me peindre de mémoire, je gage. »
— « N'avez- vous par remarqué que mon regard diffère, avant et après les séances, de celui du travail? »
— « Oui, quand vous peignez, votre uul est positif, actif, préhensif, presque autoritaire. »
— « Eh bien, l'effort de l'artiste gêne le plaisir de l'homme, et je ne jouis pas de vous, au moment où j'essaye de vous représenter. »
— « Jouissez donc de moi. »
Elle s'assit, sur une vieille chaise à la paille débordante, jolie dans sa robe de batiste plisséé.
— « Ils ont dû vous faire bien des compliments. »
— « On m'a même demandée en mariage, ou à peu près. »
Le jeune homme pâlit si subitement que Colette regret la sa phrase.
— « Parlez-moi de ce prétendant. »
— « A quoi bon? Tous se ressemblent. Ils ont un nez plus ou moins droit au milieu du visage, et un désir plus ou moins vif au cœur. »
— « Qu'avez-vous répondu? »
. — « J'ai raconté l'histoire de la licorne qui ne |)ciil être capturée que par un qui n'ait jamais (liasse, ou répandu le sang' d'aucun animal. »
— « Et le prétendant a compris? »
— « Il a compris que je l' écartais, et l'histoire n'avait pas d'autre sens. »
— « Un jour, vous vous marierez. »
— <( On trouve que je tarde déjà beaucoup, j'ai vingt-cinq ans : et comme jeune fille, me voilà mûre. »
— « Heureuse, la main pure qui recevra votre main pleine de beauté, de bonté et de bonheur. »
— <( On peut tout mériter, monsieur Eragny, même Colette. Toutefois les romans nous montrent, j'entends les anciens, car les nouveaux ne parlent pas d'amour, mais seulement de fantaisies — des actions d'éclat, téméraires folies, éblouissantes, mais jamais de constance. Or, le seul mérite en amour c'est la durée, avant comme après, dans le désir et dans le plaisir, aux fiançailles comme au mariage.
« J'ai rencontré des hommes qui répondaient à plusieurs de mes exigences; ils me plaisaient pour un moment, et je leur plaisais dans la
même mesure! Ce n'est pas là l'amour, le grand amour, qui n'a pas assez de toute la vie à embrasser et qui demande, à la poésie et même à la foi une survie dans l'au-delà.
« Prétexte aux pires instincts, piège aux déplorables suites, idée caricaturée par les uns et blasphémée par les autres, l'amour, malgré les vilenies qui s'autorisent de son nom, malgré les désastres qu'il sème autour de lui, l'amour est la chose suprême et qui vaut tout ce qu'elle coûte, même la vie, même l'honneur.
« Pour moi, rien ne prévaut contre lui ; il est Dieu. Il n'y a d'œuvres, il n'y a de joies que les œuvres et les joies d'amour. »
Frémissante, la gorge agitée, l'œil éclatant d'un feu intérieur, elle éblouit le peintre qui joignit les mains, comme devant une apparition.
— « Je n'ai aimé personne tellement j'aime l'amour. Ce n'est pas l'infériorité de ceux qui se sont approchés qui m'a déçue; je ne les ai pas même jugés : Aucun ne m'a montré l'amour dans sa plénitude, l'amour absolu ; et celui qui me présentera son cœur à l'état de feu, à l'état d'extase, celui qui aimera l'amour comme je l'aime, celui-là sera l'élu, quel que soit
son mérite ou son démérite. Je suis la vestale d'un culte sans nom. J'ai su me ménagea" ici un asile inviolable où je rêve, où je prie, où je pleure, où j'invoque l'amour, comme un Dieu. Mais, pourquoi est-ce que je me dévoile l'âme devant vous? Adieu, et à demain, vous partirez par la petite porte avant la nuit. »
Elle se leva : Eragny voulut l'arrêter d'un geste inconscient. Leurs yeux se rencontrèrent et ceux d'Eragny suppliaient si ardemment quelle murmura :
— « Que voulez-vous de moi? »
Ce qu'il voulait, à cet instant, c'était tonte la beauté et toute la vie de Colette ; et comme il n'osait pas l'exprimer, il tomba sur les genoux et joignit les mains, tandis que son regard redoublait de ferveur.
— « Que voulez-vous de moi?» redit-elle émue et cependant hautaine, éloignant tonte idée d'audace, enveloppée de rêve.
— « Votre bénédiction », dit-il très bas. Elle éleva sa main noblement et, avec nue
lenteur hiératique, la posa sur le front de l'artiste et l'y laissa chaude et fiévreuse, la paume franchement appuyée.
— « Que le feu qui couve en moi, ardent et
LA LICORNE 1 I i
stérile, passe en vous, Georges Eragny, et se manifeste en œuvre. »
Des larmes jaillirent et roulèrent sur les joues du jeune homme. Elle avait retiré le bras et il restait accroupi devant elle, la vue trouble, la poitrine palpitante.
— « Que voulez-vous encore? » dit-elle. Avec des hoquets d'émotion puérils, mais d'une
action victorieuse sur Colette :
— « Je nrai pas osé baiser votre main, laissezmoi baiser votre pied. »
D'un mouvement adroit, elle lâcha un escarpin et lui tendit son pied qui transparaissait sous la soie. Il se courba passionnément, les lèvres avides; sous sa dent, le fin tissu se déchira, il vit la chair et, enivré, il osa de ses mains frémissantes élargir la déchirure et mettre sa bouche sur les doigts nus.
Colette frémit à cette caresse d'une vivacité imprévue et chancela, s'appuyant de la main à un dossier. L'étincelle de volupté en jaillissant changeait le caractère grandiose de la scène. Elle sut remettre sa chaussure sans se baisser, mais incertaine de sa propre impression, elle éprouva un embarras pénible. Une réprimande dépassait sa pensée, un acquiescement aussi.
Eragny s'était levé et confus allait se répandre en excuses. Elle voulait partir et laisser une impression douce. Les mots ne lui venaient pas, et elle baissait son regard, ne sachant comment le teinter, de dignité ou de tendresse. Une rose étoilait son corsage, elle la tendit au jeune homme et passa.
Seul, Eragny baisa la fleur et en essuya ses paupières humides. Aucune heure ne lui avait apporté tant d'émotion et si douce ; il aimait et il sentait qu'il pouvait être aimé. Entre Colette et lui, il n'y avait plus que des circonstances favorables ou non qui pussent influer; il serait aimé, et celte persuasion le remplit d'une joie profonde.
Son destin parut presque accompli ; adorer, mériter celte pure jeune fille, et obtenir quelques succès qui le rendissent acceptable aux parents, et puis l'amour et l'art dans la solitude, le joyeux travail, les longues après-midi au chevalet, les nuits dans l'alcôve pleine de voluptés : enivrement véritable que cet horizon et si prochain.
Sur la table , ce que Cole lie avai t appor té l'invita . Le vin de Champagne, le vin des riches, le vin joyeux qu'il n'avait jamais bu lui sembla déli-
cieux; et en l'honneur do l'avenir, il se grisa.
Quand il quitta le pavillon, la nuit était venue : son pas tâtonnait, instable. Il gagna la petite porte, mais, au lieu de rentrer au presbytère, il marcha devant lui, avec un besoin de s'agiter, de chantonner, sous un ciel plein d'étoiles, dans la brise tiède du soir d'été.
Il marcha longtemps, à l'aventure. Les arbres paternels le regardaient passer avec indulgence. Des vers luisants phosphoresçaient dans l'herbe. L'ombre grouillait d'une vie fantastique et sur les champs silencieux la lune jetait sa poudre brillante.
De soir radieux comme celui-là, il ne devait plus en vivre. Rien ne se recommence, et on ne se retrouve jamais semblable, même aux circonstances identiques.
Affirmer sa personnalité, c'est porter un défi au monstre collectif et provoquer mille contradictions : c'est aussi livrer aux indignes l'intériorité qui, vraisemblablement, par pudeur comme par prudence, doit rester le patrimoine de l'amour.
Le lendemain de cette révélation de la volupté et du vin, Eragny se sentait grave et comme vieilli. Par deux fois, l'inconscient s'était emparé de son âme : il s'était précipité sur l'appeau et déchirant le bas de Colette et vidant la bouteille, à deux reprises, sa volonté en déroute avait reçu un démenti de l'impériosité nerveuse.
Pour qui se promet de ne rien laisser aux courants instinctifs, les affolements sont des défaites, et le peintre paraissait un peu pensif et contrit au déjeuner des La Fresnais. Il y
apprit lo nom de celui qui prétendait à la main de Colette, il entendit discuter les mérites du personnage qui plaisait à la mère, ne soulevait aucune objection du colonel et se heurtait seulement au refus de la jeune iille.
— « Il a trente ans, beau garçon, de la fortune, et c'est un voisin. »
— « Pardon », fit Colette. « Est-ce Mme La Fresnais qui prend gendre ou M"e qui prend mari ? »
— <( Ma fille, tuas des expressions vraiment désobligeantes. »
— « Ma mère, j'estime que mon futur mari n'a pas à vous plaire : il suffit que vous l'approuviez. Sa respectabilité ne peut être établie que par vous ; mais son charme ne peut être ratifié que par moi. »
— « Je te demande, ma chère enfant, de formuler tes griefs contre lui. »
— « Il n'est pas nécessaire d'avoir des griefs, pour refuser un épouseur; il suffit qu'il ne convienne pas. »
— « Donne donc le signalement de l'époux convenable? Est-il blond, ou brun, ou châtain? Fait-il des vers ou pince-t-il de la guitare? Il ne t'a pas parlé un langage assez lyrique?
110 LA DÉCADENCK LATINE
— « Mon Dieu, ma mère, à table, il m'a fait le pied; au jardin, il m'a fait le coude; sous la charmille, il a voulu me faire la taille et dans le corridor il a essayé de me faire la bouche. »
Le colonel déchargea un coup de poing sur la table dont les cristaux tintèrent; il jura :
— « Je lui casserai les reins, à ce bellâtre. »
— « Tu ne devrais pas dire ces choses-là à ton père », reprocha Mme La Fresnais.
— (( Mon père ne lui cassera pas les reins, car il devrait les casser aussi à tous nos commensaux et voisins. Tous, ma chère mère, sont des goujats à l'occasion, et d'autant plus goujats que vivant dans une quasi solitude, l'occasion étant rare, ils s'acharnent à tirer quelque plaisir d'une jeune fille plus fine que celles qu'ils rencontrent d'ordinaire. »
— « J'ai peine à te croire et, si tu dis vrai, à m'expliquer ton silence. Voilà près de sept années que tu es à Trigolay et pour la première fois tu t'indignes de la goujaterie de nos hôtes. »
— «J'ai respecté jusqu'ici votre tranquillité, j'ai répugné à gâter vos voisinages et je ne le fais aujourd'hui que forcée, ma chère mère, par votre insistance exagérée. »
— « Tu ne me feras pas croire que tous ceux qui viennent ici t'ont manqué de respect? »
— « Est-ce manquer de respect à une jeune lille que de chercher à la toucher, à la frôler malgré elle, de vouloir l'embrasser? »
— « Si je pouvais survenir à point, quelle danse! » s'écria le colonel.
— « Mon père, n'est-ce pas ce que vous avez fait jadis, vous-même? »
— « Petite, ce n'est pas une raison : j'ai fait des tas de choses que je ne laisserais pas faire. »
— « A la vérité », conclut la mère, « s'ils te plaisaient, tu trouverais leurs manières charmantes. Hue du Rocher, tu prends le dédain de Trigolay. Ce monde d'artistes, de Parisiens, te gâte. Je l'ai connu, ce monde, et le respect des demoiselles n'a jamais élé sa vertu capitale ; leur langage... »
— « Parfois pervers n'est pas grossier. »
— « Oh! des subtilités! »
— « L'amour est fait de subtilité. »
— « L'amour? Pense donc au mariage. »
— « Sans amour? » lit Colette ironique.
— « Tu deviens insupportable, ma chère enfant. Les hommes ne se montrent pas entreprenants, sans qu'on leur en donne congé. »
— « Quoi ! Vous m'accusez de coquetterie. »
— « Oui, d'une coquetterie spéciale, d'une affectation de froideur; tu as des manières de les délier, et ils se vengent comme ils peuvent. »
— « En me prenant la taille. »
— « Nom de ... », fit le colonel.
— « Ton danseur aussi te prend la taille et la main, et à vrai dire il prend ton corset et ton gant. »
— « Cependant, ma mère, vous comprendrez que l'on préfère donner qu'être volée. Vous ne voulez pas qu'un domestique vous fasse tort d'un sou, et cependant vous êtes large pour lui à l'occasion. Je trouve du dépit à me voir extorquer la plus petite chose contre mon désir. Il me semble que tout ce que je laisse de mon contact aux banalités de la rencontre diminue le prix de ma personne. »
— « Le prix de ta personne ! Voilà bien ta pensée, tu te figures avoir un nimbe derrière la tête. »
— « Les tètes nimbées restent plus droites que les autres. »
— « Colette a raison », conclut le colonel, « et pardieu, je suis son chevalier. Elle n'a qu'un mot à dire, et j'étends mon homme raide. »
— « Comme ce serait heureux pour l'établissement de Colette, que son père dût intervenir. Cela ferait rire, étant donné le séjour qu'elle l'ait à Paris. Ce séjour, voilà ce qui donne de l'audace à nos voisins; ils savent à quel point une femme, une fille sont libres dans la capitale, et c'est parce qu'ils ne croient pas à la vertu qu'ils osent ces petites témérités. Ajoute à cela la réputation de ne pas être très pieuse, et tu auras tout l'éclaircissement. »
— « S'ils ne croient pas à ma vertu, comment demandent-ils ma main? »
— <( Ils croient à ta vertu de fond, mais non à celle que tu leur montres, que tout effarouche et qui voit des attentats dans des plaisanteries. »
Colette se leva.
— <(A l'ouvrage, monsieur Eragny. »
Et quand elle eut pris la pose, elle dit :
— « Vous avez le visage fatigué. »
— « Je suis heureux, je bénis la vie, car j'ai été béni par l'être le plus noble de ce monde. »
— « Vous avez entendu un discours qui pourrait vous tromper sur les risques que je cours; j'ai exagéré pour les besoins de ma cause. Ma mère, obsédée de l'idée de me marier, sentant dans ma nature une volonté qui la gêne et l'in-
quiète, s'entête à me pousser maladroitement vers une union raisonnable; el elle apporte à ce dessein autant d'aveuglement que de zèle, si bien que je ne puis démêler ce que je dois à une véritable sollicitude de ce que je dois à une idée fixe et maniaque. »
— « Faut-il qu'elle vous connaisse peu pour se flatter de vous mener à l'autel sans votre aveu ? »
— « 11 faut qu'elle me connaisse peu, pour que je sois libre, comme je suis. La dissimulation nous défend mieux qu'aucune lutte : et quand on ne peut pas être compris, il faut s'envelopper de silence, pour la paix d'autrui comme pour la sienne. »
Une vie est insipide ou aimable suivant qu'elle manque ou abonde en scènes d'opéra, en chapitres de romans, voire en vignettes de romance.
Les heures heureuses sont les heures romanesques, quoique beaucoup s'en défendent.
— « Demain, nous n'aurons pas séance; je suis obligée d'aller à Saint-Coulban. »
— « Chez le prétendant! » dit Eragny avec amertume.
Elle s'étonna qu'il eût deviné et dit « oui » de la tête. Le silence alla en augmentant sur la terrasse, jusqu'à devenir lourd et à gêner la main de l'artiste et la pose du modèle.
Eragny n'osait manifester sa jalousie, et, faute de l'extérioriser, il ne put tenir et se leva :
— « Excusez-moi ; je ne peux rien faire aujourd'hui, je le sens. »
Elle réclama.
— « Quoi, je vous annonce que demain sera perdu et vous voulez perdre aujourd'hui aussi ? »
— « Je comprends votre hâte que ce portrait soit Uni, je veux bien entrer dans vos vues et me dépêcher-; mais, je vous le répète, nerveux comme je suis, je gâterai ma toile. »
v — « Pourquoi etes-vous nerveux? »
— « Si vous ne le savez pas, tant mieux ! »
— « Je ne suis pas maîtresse des rapports de famille. On me cède sur assez de points, pour que je sois accommodante. Voulez-vous me dire sincèrement sur quoi porte votre dépit ? »
— « Il vous parlera librement, et nioi je ne vous vois que comme modèle, dans un espace ouvert à tous les yeux. »
— « Vous voudriez donc me parler librement et à l'abri des yeux? »
— « Allez-vous me punir de ma sincérité? »
— <( Je sais ce que vous voulez ; vous savez ce que je veux », fit-elle «.A vous de décider si, pour obtenir ce que vous souhaitez, vous êtes capable d'effort. »
Eragny la regarda. Elle souriait d'un sourire si apaisant qu'il se rassit devant sa toile et reprit l'ouvrage.
— « Il ne faut pas vous figurer, d'après la discussion de l'autre matin, que je sois en butte à d'incessants attentats : je m'exprimais d'une façon politique, pour agir sur l'esprit de mon père. »
— « Oh! »> fit-il, « j'en suis persuadé! Mais, enfin ce que vous accordez à quelqu'un qui vous est indifférent, vous le refuseriez à un autre que vous estimez. »
— « Non, » dit-elle, « ce serait illogique! »
— « Illogique ou non! Lorsque je vous ai demandé de fendre davantage votre tunique, vous m'avez dit que c'était inutile ; et cependant, en soirée, vous découvrez votre gorge autant et plus que je ne le demandais. »
— « On sait, en se décolletant, qu'on n'ira pas plus loin au matin que le soir devant la glace et on ignore, en fendant son corsage à la demande d'un seul, quel qu'il soit, si on n'ira pas plus loin, un instant après.
— « Je suis forcé d'attacher vos seins à l'aveuglette », fit-il maussade.
Elle sourit.
— « Voulez-vous mesurer au compas ? »
— « Je le voudrais », affirma-t-il; « vous m'avez fait mesurer le cou, les épaules, et
sous la draperie je ne vois pas le dépari de la gorge. »
Elle sourit encore, indulgente à cet artifice dont elle démêla l'hypocrisie.
— « Vous pouvez sortir du presbytère aisément, après le coucher du recteur? » demandât-elle.
— « Très aisément; il m'est déjà arrivé de sauter de ma fenêtre sur le sentier, pour aller à travers champs. »
— « Eh bien », dit-elle, « ce soir, entre onze heures et minuit, venez à la petite porte, suivez le mur et gagnez la charmille. »
Il resta béant de joie et de stupeur :
— « A l'ouvrage », fit-elle, « à l'ouvrage! » « Attend-elle que le portrait soit très avancé
pour m'octroyer son amoureux merci? » se demanda le peintre. « Elle sait ce que je veux ? Je l'ignore moi-même! Je veux lui parler d'amour, la contempler, la toucher : mais la moindre parole, sa seule vue, son plus chaste contact me transportent à tel point que je ne me propose rien de précis. Elle sait ce que je veux! Me juge-t-elle mal? »
Il s'inquiétait, se faisait des reproches sur la gaucherie de ses paroles.
Elle le regardait peindre, en proie à un doute angoissant. Eragny méritait-il son amour?
Les circonstances si favorables àl'intimité ne donnaient rien au jugement. Qui donc eût rejeté une aventure pareille ? Certes la pureté du jeune homme lui plaisait, mais au contact delà vie il serait bientôt semblable à tous. Quelle foi accorder aux serments d'un ingénu?
Il lui semblait qu'elle se risquait trop, sans aucune de ces garanties qu'offre une nature trempée aux eaux amères de l'épreuve.
Toute l'humanité, même si elle nous aimait, ne peut nous donner autant qu'un seul être.
De là, la dignité de V amour.
Un premier rendez-vous, surtout la nuit et à la campagne, quel thème pour l'imagination. Comme les heures qui le précèdent s'enrichissent d'images délicieuses.
Par une divination du cercle étroit où se meut l'existence, l'amoureux, à son premier pas, pressent que les jours en se succédant n'amèneront avec eux aucun événement plus grave. Il ne pourra jamais saisir et posséder, en vérité, que le corps d'une femme énamourée. Ce sera la seule réalité peut-être égale à son désir.
Silencieux et haletant, il se glisse le long des murs vers l'œuvre mystérieuse qui permet à un être de recevoir d'un autre ce qu'il ne contient
pas, un relie t d'infini. Le cœur lui saute dans La poitrine, toute la poésie qu'il a lue, la musique dont il se souvient, les images regardées, les confidences se pressent confuses et colorées. Ce moment serait tragique s'il ne dégageait pas une ivresse qui abolit la réflexion et jette l'amant éperdu en face de la vivante énigme au double visage de volupté et de douleur.
Immobile au fond de l'allée, toute enveloppée d'une mante noire, Colette produisait une impression sévère, presque tragique, et lui qui arrivait l'esprit aiguisé de volupté eut un mouvement d'inquiétude. Le visage de la jeune fille portait un caractère de gravité tel, que désemparé, il ne sut rien dire.
— « Vous avez voulu me parler librement, et telle que le monde me voit dans ses fêtes : me voici. »
Elle ouvrit le manteau et apparut en toiletta de bal, décolletée, avec ses bijoux, gantée et l'éventail à la main.
— « Etes- vous satisfait? »
— « Le ton de votre voix contient des reproches. »
— « Voulez-vous que je vous les fasse ou que je les taise? »
— « Faites-les, par grâce. »
Du geste elle lui indiqua le vieux banc on, quinze jours auparavant, elle lisait quand l'abbé Crespierres vint en ambassade. Elle s'assit avec une allure charmante, l'invita à se mettre à côté d'elle et développant son éventail :
— « Vous avez eu un mouvement de jalousie; il venait du cœur et m'a touchée. Ensuite, la sensualité seule a parlé. Vous avez pensé au plaisir de ceux qui me voient en peau, comme on dit, et vous avez souhaité ce plaisir d'une façon purement matérielle. Vous êtes assis à côté de moi : jouissez donc de la réalisation de votre souhait. »
— « Je vous ai déplu », soupira-t-il.
— « La volupté, est le langage légitime de l'amour, mais la volupté sans l'amour me paraît une profanation et aujourd'hui vous m'avez désirée : ce qui ne me touche nullement. Je puis l'être de tout homme, parce qu'il y a une relation physique et brutale entre mon émanation et celle du premier venu. Ce qui me touche et ce que je ne rencontre pas, c'est le désir de l'âme. »
Eragny éclata en sanglots. Il y avait beaucoup d'énervement dans cette douleur, mais aussi une
sorte de désespoir d'avoir perdu quelque chose de ce cœur très précieux.
Colette fut surprise par ces larmes abondantes et sa contenance s'amollit. Elle jeta quelques mots comme on en dit aux enfants pour les calmer. Mais le pleur ne cessait pas, elle prit la tête du jeune homme et la posa sur son épaule nue : les larmes bientôt ruisselèrent sur sa peau; elle en voyait luire les traînées humides, et sa chair frémissait sous cette rosée tiède dont les gouttelettes perlaient au contour de ses seins ou se perdaient dans leur ombre. La délicieuse caresse, au lieu d'apaiser Eragny, faisait succéder à une émotion douloureuse une joie inespérée, et la crise en changeant de mobile se manifestait aussi intense. Cette sensation était de celles que Colette ne pouvait repousser ; et sororale et douce, d'une main elle appuyait la tète du jeune homme et de l'autre elle protégeait sa robe des taches qui auraient étonné sa mère, à l'occasion.
— « Je vous aime! » soupira-t-il, dès qu'il put parler.
« Je vous aime, je vous aime ! »
D'autres mots n'auraient pas rendu la tenue de son impression, l'identité de son cœur battant le même rythme. D'un doigt rêveur elle
touchait sa poitrine mouillée et y traçait lentement des signes informes, heureuse el vaincue par la douceur de ce singulier moment.
Lui redisait, dolent et extasié à la fois, comme un soupir de malade, d'une intonation monotone :
— c Je vous aime, je vous aime... »
Cette défaillance nerveuse du jeune homme enchantait la rêveuse. La nuit propice berçait l'alanguissement du noble couple.
— (c Que ces larmes », murmura très bas Colette, « soient l'eau baptismale de notre amour. Je les ai reçues sur mon sein nu, et leur douceur a pénétré jusqu'à mon cœur.
« Aimer ce n'est pas vaincre la douleur ; ce n'est que souffrir à deux. Ceux qui enseignent autre chose mentent ; mais l'amour possède une force admirable qui l'emporte sur les pires infortunes. Qui est aimé ne désespère jamais, qui est aimé ne peut se croire vaincu, qui est aimé doit nier que l'impossible soit. Car, avec de l'amour, on panse toutes les plaies, on se relève de toutes les défaites, on accomplit toutes les prouesses. L'amour est le seul talisman qui triomphe des sortilèges ; et plus il est fort, mieux on l'emporte à tout combat.
« Ses joies compensent les antres peines, si bien que la souffrance d'amour est encore la plus chère, la plus aimée des douleurs, et que nul n'en veut guérir.
« Je suis heureuse de ces larmes qui purifient notre première joie, qui lui donnent un caractère grave. La volupté et ses sourires ne vaudront pas devant Dieu cet instant grandiose où le mystère qui s'élabore entre nous a troublé si fort ton jeune cœur.
« Après tes larmes, tout serait profane, même mes baisers. Quittons-nous ce soir sur cette émotion si noble et que nous ne revivrons peut-être jamais.
« Je. suis religieusement troublée ; je veux prier, pour le salut de nos cœurs, de nos cœurs à jamais unis. »
Elle se leva et lui, comme un qui se réveille d'un songe étrange, regarda sa silhouette fière parcourir la charmille et disparaître sans savoir s'il était heureux ou souffrant, triomphant ou humilié.
Ce premier rendez-vous avait été si différent de ce qu'il s'était promis, qu'il cherchait à connaître l'état de son cœur : et il était brouillé comme ses yeux, et vague comme son regard.
Quand la vie ressemble à l'œuvre d'art, il en résulte un bonheur non pareil, parce que cette ressemblance résulte toujours de la triple harmonie entre deux êtres et la nature.
Eragny fut réveillé par la servante, criant à travers la porte :
— « Monsieur, c'est une lettre du château. » Il sursauta. Les parents avaient-ils été avertis du rendez-vous de la veille? Etait-ce son amour, sa fortune, son art perdus! Il ouvrit l'enveloppe en tremblant et n'y lut que ces mots au crayon : « Près de Plouër-Hesdin, à cent cinquante mètres, il y a des ruines féodales, deux tours démantelées dans les ronces et sous le lierre : joli motif d'aquarelle avec l'éclairage de cinq à six heures. » Il ne comprit pas tout de suite et crut à une erreur de Colette. D'un coup, la
chose s'éclaircit, elle lui donnait rendez-vous près du château du prétendant.
A peine habillé, il alla regarder au mur de la salle à manger la carte de la région, calcula son chemin et revint faire joyeusement sa toilette. En remuant il trouva une petite boîte d'aquarelle, et l'idée lui jaillit de partir tout de suite, avec un gros morceau de pain, et de faire, pour la bien-aimée, une pochade des ruines où elle le conviait. Il se hâta avant la rentrée du curé et, le pas allègre, il atteignit en deux heures le bourg de Plouër.
Démantelé sous Richelieu, comme la majeure partie des manoirs français, Plouër-Hesdin, caché au milieu d'un bois, évoquait l'idée d'un ancien repaire de méchants seigneurs, tapis près du chemin et rançonnant à main armée, sur les routes prochaines.
Eragny tourna autour des fossés à demi comblés, en mangeant son pain sec de grand appétit, puis il chercha l'aspect le plus caractéristique, s'assit sur un fragment de roc et prit de son mieux une charmante étude : il y mit la date oi attendit la chère venue. Le soleil baissait; il supposait déjà que Colette n'avait pu s' échappe]-, lorsque le bruit de brindilles, qui cassent
sous le pied, lui lit lever la tète. C'était Colette, pressée, le pas vif, maniant une grande ombrelle.
Il courut à elle :
— « Que vous êtes bonne ! »
— « J'ai failli ne pas F être : on doit me chercher déjà; je n'ai pu m' échapper plus tôt. »
Elle lui tendit sa main. Il la prit dans les siennes et la garda doucement serrée. Ils souriaient.
— « Votre bras», fit-elle, «menez-moi au bel endroit. »
Elle s'appuyait tendrement contre lui.
Sur une pierre, elle aperçut l'aquarelle.
— « Ah ! » fit-elle, en serrant le bras de l'artiste.
« Ah ! que vous me faites plaisir. »
Elle le quitta pour s'avancer, prit d'une main la planchette et porta l'autre aux lèvres d'Eragny qui s'y collèrent amoureusement.
Un silence d'abandon planait sur les ruines; partout la ronce enlaçait de ses tentacules les blocs brisés, et le lierre, ce linceul des édifices, montait jusqu'au milieu des tours.
— « Ici, des êtres plus farouches que nous ont souffert; ils avaient autant d'espoir dans les
yeux, autant de baisers pendants aux lèvres, et ces murs robustes enfermaient le secret de leurs amours. La solitude aujourd'hui nous entoure de la même sécurité. Parmi ces témoignages de la victoire du temps sur le vœu de l'homme, au milieu des débris de ce que fut la maison forte d'un grand orgueil, promettons-nous tout ce que le Destin permettra, empruntons à ce milieu solennel plein de la mort des choses un solennel élan de tendresse ardente et que l'hymne de la vie éternelle jaillisse de nos cœurs. »
Colette était belle d'exaltation, le teint avivé parla marche, l'œil lumineux, la lèvre vibrante.
Eragny s'enthousiasma.
— « Ici, où de sombres volontés abritèrent leurs joies ou leurs crimes ; ici, où tout parle de mort, parmi la destruction et les broussailles de l'oubli, j'élève le défi de mon cœur, comme d'autres élevèrent le défi de granit de ce burg, et je me donne corps et âme, esprit et œuvre à celle qui est venue évoquer l'amour parmi ces ruines. »
Elle lui prit les mains.
— « Vous vous donnez corps et àme, esprit et œuvre? »
— « Je me donne, pour le temps et l'éternité. »
— « Pour le temps et l'éternité, Georges Eragny, je vous accepte. »
Une émotion, qui leur sembla sacrée, pénétra leurs âmes; ni l'anneau béni par le prêtre, ni aucune des sanctions sociales ne leur eût paru aussi absolue que l'échange de ces paroles sonores, en ce lieu. Ils étaient sincères, ils engageaient allègrement ce qui n'appartient à personne, la succession des sentiments.
En langage ordinaire, le peintre aurait dit :
« Je n'aurai jamais tendresse ni volupté que de vous ; vous êtes la seule femme de ce monde, et pour moi aucune autre n'existera jamais. Je vais travailler à me rendre acceptable à vos parents, je me hâterai, et d'ici là je serai fidèle. »
Et Colette, en proclamant son acceptation, exprimait ceci, en langage noble :
« De cet instant, je suis votre fiancée et j'attendrai, aimante et fidèle, que vous ayez remporté les quelques succès nécessaires à notre mariage. »
— « En ce moment fatidique, obien-aimée, laissez-moi faire une question : comment puisje constamment vous plaire ? »
— « En attendant toujours mon bon plaisir, en ne vous croyant jamais de droit, en n'osant rien. »
Et comme manifestation initiale de sa fantaisie, elle l'attira lentement, suavement, fascinatrice, les yeux escarbouclés de passion, la bouche entrouverte et frémissante et où se dessinait déjà invisible mais sensible, le fruit savoureux de l'amour, le prodigieux baiser.
Pitoyables pour celui qui perçoit, à travers l'image du présent, les grimaces ironiques de l'avenir, qu'ils étaient beaux les deux amants aux lèvres jointes, buvant la plus enivrante rosée qui puisse coulerjusqu'aucœurdel'homme ! Qu'ils étaient beaux, dans leur avidité fiévreuse, sa serrant, se collant l'un à l'autre dans un hérjïquc désir du bonheur : et que serait venue leur dire la morale ?
« Enfants, vous n'avez pris aucune précaution contre vous-mêmes. L'amour n'engendre jamais le devoir ; et la sagesse enseigne qu'il faut serrer fortement les liens d'une même destinée, autour d'une passion, pour qu'elle dure et résiste au choc adverse.
« La destinée, la terrible destinée que vous n'avez pas associée à vos vœux, se dressera un
jour entre vous deux; lequel se détournera, lequel oubliera le baiser de Plouër-Hesdin et le serment d'amour dans les ruines? »
La morale est vraie ; mais un premier baiser jette un arc-en-ciel sur l'âme, et les sages ne connaîtront jamais l'ivresse des téméraires qui se donnent à l'amour, comme des fanatiques.
Le souffle manqua à leur étreinte, leurs lèvres se quittèrent sèches et lassées; et, vacillants, ils s'assirent sur un bloc, parmi les ronces.
Ils soufflaient, car ils venaient de gravir la pente vertigineuse de la caresse, et il leur semblait avoir vécu une année en un moment. Une subite conscience se révélait à eux, ils avaient cueilli le fruit énigmatique ; le secret des dieux se dévoilait maintenant ; ils connaissaient le bien et le mal.
Il y a des recettes, pour la vie morale comme pour la santé, mais chacun préconise celles qui ne conviennent point dans le cas.
Le lendemain, Colette accueillit son amant, comme si une autre qu'elle eût livré sa bouche dans les ruines. Sa contenance, sa voix, ses traits ne gardaient aucun souvenir; et Eragny, qui ignorait les femmes et leur faculté spéciale de dissimulation, s'étonna grandement, car il se sentait gauche, embarrassé, et pensa perdre contenance, quand le colonel lui serra la main.
Il se mit à l'ouvrage, sans oser faire allusion à l'ineffable moment dont il vibrait encore. Désorienté par cet accueil si semblable aux jours précédents, il se taisait, attendant une parole qui lui permit de régler sa contenance.
— « Ce soir, monsieur Eragny, vous penserez au vieux banc de la charmille, dans son atmosphère nocturne. »
Elle se leva, et vint regarder la toile.
— « Entre onze heures et minuit. J'ai calé la porte avec une grosse pierre ; il suffit de pousser un peu fort... et à moins d'empêchement, tous les soirs; mais, en revanche, ici et le jour, l'artiste et le modèle seuls existent. »
Cela fut dit du ton le plus naturel, si bien queMmc La Fresnais survenant, Colette continua sans changer de voix :
— Ne détaillez pas ainsi le lierre. Ce fut l'erreur de Ruskin de ne pas enseigner que le degré d'exécution des objets se proportionne à leur signification. »
— « M. Bécherel envoie des brassées de tleurs avec ce mot. »
Colette prit le billet, le lut, le déchira et souffla sur les morceaux qui s'éparpillèrent.
— « Tu aurais pu me le montrer. »
— « Ma mère, il me dit quil va faire une photographie de Plouër-Hesdin, puisque j'aime ces ruines. »
— (( Eh bien! C'est d'un homme qui cherche à te faire plaisir. »
— « Et qui serait un bon gendre. »
— « Je lui ai dit que Ton faisait ton portrait. Il doit venir pour en commander une copie à M. Eragny. »
Celui-ci sursauta :
— « Je n'aurai pas le temps de faire cette copie. C'est impossible, Madame. »
— « M. Eragny aurait-il le temps, je ne permettrais pas qu'un homme, dont je ne veux pas pour époux, possède mon portrait. »
— « Il me semble », insista la mère, « que tu oublies un peu l'intérêt de monsieur, dans ta réponse. »
— « Je ne peux pas différer le voyage d'études pour lequel j'ai reçu une bourse », dit celui-ci.
M. Béchercl parut à ce moment sur la terrasse. Eragny l'aperçut le premier et se leva brusquement. L'élégance de l'arrivant, en habitsseyants, guêtre de blanc, l'irrita dans la conscience de sa pauvre mise.
— « Roulez le chevalet jusqu'au mur », ordonna MUe La Fresnais ; et tandis que le peintre obéissait avec empressement, elle barrait le passage.
Le prétendant était un homme de cinquante ans qui s'ennuyait dans sa propriété et qui
112 i \ DÉCADENCE LATINE
s'était mis dans la tête, d'abord par désœuvrement, ensuite par un désir entêté, d'épouser M" La Fresnais. Depuis des années, il y pensait toujours, suivant un mot célèbre, persuadé qu'une situation se présenterait dont il serait l'homme. Malgré l'empressement de Mm,; La Fresnais qui avait conseillé la visite àl'improviste et qui s'efforçait de pallier l'effet de cette débandade, M. Bécherel resta interdit.
— « J'entre, le peuple fuit, le sacrifice cesse. Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur.
« Je joue la personne de la malheureuse Athalie et cependant je n'avais nul dessein autre que de voir le portrait qu'on fait de vous, Mademoiselle. »
— « Vous le verrez au Salon », dit Colette.
— (( J'aurais cependant une raison pour le voir, avant d'en commander une copie. »
— « A quel titre posséderiez-vous une copie de mon portrait, monsieur Bécherel? Gomme voisin de campagne? » fit-elle ironique.
— « A titre d'ami et de soupirant. » Colette haussa les épaules, ostensiblement. Vexé, M. Bécherel fit sa révérence et s'en alla
avec Mme La Fresnais, qui s'efforçait de lui adoucir la déconvenue.
— « Ramenez le chevalet, monsieur Eragny » , et le peintre obéit.
En un clin cTœil, la séance reprit :
— « Ce M. Bécherel est riche ? » demanda Eragny.
— « Il est riche et conseiller général. »
— « Qu'est-ce que c'est que cela? »
— « C'est une compagnie qui se réunit au chef-lieu et que préside le préfet. »
Le peintre fit une moue.
— « Vous étonneriez fort M. Bécherel en dédaignant une fonction aussi honorifique. »
Elle rit.
— « Avouez que c'est bien l'homme d'un mariage de raison. »
— « Un mariage de raison, est-ce que cela est avouable ? » fit le jeune homme.
— « Certes ! Deux êtres se dédient ce qu'ils ont, et lorsqu'ils ont de la raison, ils peuvent encore se montrer respectables. »
Mélancoliquement, elle ajouta :
— « Le temps se charge de changer les unions d'amour, même les plus ardentes, en mariages de raison. »
les êtres fiers et réfléchis ne veulent pas jouer le râle impersonnel que la concupiscence propose.
« Ce soir et tous lessoirs », avait dit Colette. Ces simples mots, les plus amoureux quelle pût prononcer, chantaient au cœur de l'artiste un refrain de félicité, quand il poussa la petite porte du parc.
La jeune fille était déjà au rendez-vous; elle l'amena au vieux banc où il avait si délicieusement pleuré.
— « Avez-vous envisagé que la guirlande de fleurs odorante et douce aujourd'hui, dans le printemps de la passion, se changera par la séparation et les obstacles, en une chaîne lourde, t?ndue, douloureuse ; que dans dix ou vingt ou vingt-cinq jours, il vous faudra prrlir pour
LA LIGOR.M. 148
votre carrière et pour l'opinion ; que je ne peux pas plus vous suivre que vous ne pouvez rester et qu'enfin, des années passeront avant que les destins nous réunissent? »
— « Permettez-moi, bien-aimée, de considérer les choses immédiates. J'avais pensé à m'installer, à me cacher, non loin d'ici. »
— « Non, Georges, non! Je dispose de mon cœur, je suis maîtresse de mon baiser ; m;tis la paix de mes parents ne m'appartient pas : je ne la risquerai jamais. Le devoir se présente à chacun, plus ou moins étendu ; mais quand on le restreint autant que je fais, son observation devient nécessaire, sinon on rejette toute discipline et il en faut même dans l'amour. »
— « Je n'ai donc plus qu'une semaine eu deux », fit-il consterné.
— « Hélas, mon ami ! je ne vous donnerai que ces heures brèves, mais je les remplirai de joie, si le doute sort de mon cœur, si je crois à votre fidélité.
— « Les serments », dit-il, «ne prouvent que
l'émotion d'un instant. Votre présence suffit à
faire concevoir la constance la plus héroïque :
mais de la mienne, je vous montrerai les
raisons. »
« Vous (Mes belle et bonne, et vous ries pour moi la première femme : je n'oppose pas cela à votre doute. Ou dit que l'homme va plus vivement à la nouveauté qu'à la beauté ; l'ingratitude se montre à tout coup, et combien oublièrent Un premier baiser. Mais, moi, je suis lié par un serment d'art et de misère. Vous m'avez pris, au sortir de la vie sordide, et vous m'avez encouragé, patronné, et sauvé. Votre portrait m'assure le succès; il me sort de l'ombre; je ne m'illusionne pas sur l'exécution à peine suffisante, mais je suis sûr de son charme. Vous êtes la Muse, el vous êtes la bienfaitrice. Je ne pourrai jamais toucher un pinceau et contempler une forme, sans vous revoir devant moi, inspiratrice, éducatrice, rédemptrice, Béatrice, enfin ! »
— « Vous protesterez ainsi, tant que je le voudrai et vous êtes sincère. A quoi bon ? Vous-même vous ignorez quel sera votre cœur dans un an. Au jeu de l'amour, il faut savoir risquer sa destinée sur la foi d'une émotion. Dieu m'ait cii garde et en pitié. »
Elle éleva les bras et les laissa retomber au cou du jeune homme. Nus et si blancs dans l'ombre, ils brillaient; il les baisa. La lune, au
bout de la charmille, argentait le sol d'un poudroiemeiY nacré.
Colette, mélancolique, regardait la caresse avide courir de son épaule à ses mains. Peutêtre, ce désir qui s'enroulait à sa chair n'éveillait-il qu'une triste pensée : car sa contenance était celle qu'on a aux càlincries d'un animal familier et qui s'ébat.
Elle laissa la bouche fiévreuse se poser sur cette poitrine que les larmes avaient baignée et ne défendit pas ses seins des baisers conquérants.
Vaincue par son propre vœu, elle subissait le pillage de sa beauté, stoïque. Tandis que l'amant s'enivrait à découvrir ce beau buste, des nuages s'amassaient dans l'esprit do la vierge; et de sombres pressentiments la rendaient anxieuse ; sa volonté vacillait. L'égoïsme inconscient de l'aimé qui s'exaltait sans souci de son impression à elle, cet appétit qui ressemblait à, de la faim, ces mains possessives et crispées, ces lèvres inlassables, l'animalité de l'amour, enfin, frappait Colette, comme une révélation soudaine. 11 lui semblait qu'une autre femme aurait pu offrir le même régala l'artiste et que ce n'était pas elle, Colette La Fresnais, qu'il caressait,
Ii8 LA DÉCADENCE LATINE
mais la femme impersonnelle, l'être collectif à la chair ronde et fraîche qu'évoque L'instinct sexuel en ses vertiges. Elle défaillait d'ennui sous l'impression qu'Eragny se rassasiait de féminité, et que sa personnalité disparaissait. Elle incarnait seulement la chose voluptueuse, la belle forme, la jeune forme que le désir appelle; et pour comble de dépit, il ne s'apercevait même pas de la passivité morne qui accueillait sa lièvre, et littéralement la subissait.
Ce soir-là, Colette eût pleuré à son tour, si un orage n'avait éclaté, lui offrant un prétexte pour rompre celle étreinte où elle trouvait une croissante amertume.
Pour tirer de la vie, quelque joie, il faut beaucoup de perversité ou bcaucoupxVingénuité :
et l'ingénuité est encore plus féconde en allégresse.
M. La Fresnais avait insisté de telle façon qn'Eragny dut rester à dîner.
— « En nous quittant, vous allez à Rome?» demanda le colonel.
— « x\ Florence d'abord, d'après les conseils de votre fille. »
— « Passez à Pise, ne fût-ce qu'entre deux trains », dit Colette. « Le Campo Santo vous apprendra comment l'art s'est formé. Vous y trouverez à côté d'un doux génie Gozzoli, un Shakespeare qui s'appelle Orcagna... Oh! ce n'est pas une voie où un moderne puisse s'aventurer, elle monte tropdurvers des hauteurs trop
escarpées. Le médiéviste maniait les fins dernières, comme nous les natures mortes. Là où m ms regardons bêtement la peau d'une pêche et l'ombre d'une bouteille, ils voyaient la résurrection de la chair, le jugement et le paradis. Naturellement leur esprit s'appliquait à ces thèmes immenses. Aujourd'hui l'uni rend l'esprit aveugle... Figurez- vous des gens qui épelleraient au lieu de lire, oui, des gens qui ne voientque les lettres, les vingt-quatre lettres au lieu de les employer à un poème. Oui, tous restent à la merci du modèle. Intérieurement, ils ne trouvent rien, ils ne contiennent rien. Voyons, monsieur Er-agny, si je vous demandais de faire d'imagination, un pendant à mon portrait? »
— « Je ne le tenterais même pas. Comment concevoir ce que je ne vois pas? »
— « Par analogie avec ce que vous avez vu. Transportez sur une toile, par la mise au carreau la figure; et d'une allégorie d'espérance faites une tête désespérée. Vous devez voir en esprit ce que la déception et les années ôtoraient à mon visage... »
— « Les anciens maîtres, » observa Eragny, « étaient plus plasticiens et décorateurs qu'ex-
LA LICORNE loi
pressifs. La beauté des ligures passe de beaucoup le pathétique, en Italie. La mémoire des formes ne donne pas l'expression qu'il faut surprendre sur l'être vivant. »
Ces échanges de critique superficielle durèrent jusqu'à la lin du repas.
Colette ensuite voulut montrer au peintre sa collection de photographies que Gouvenel avait formée, avec une rare compétence.
Ce fut pour le jeune artiste, une succession d'étonnements qui lui arrachaient des exclamations d'enthousiasme.
— <( Gomment toucher à un pinceau, quand on a contemplé ces merveilles? Il faut ignorer les chefs-d'umvre pour avoir le courage de faire certaines œuvres. »
— « Voilà pourquoi », dit Colette, « il est impie et funeste de ne pas suivre les règles que manifestent ces incomparables fresques. Impie, car, on n'entre pas dans la profession religieuse pour mépriser les livres sacrés et l'exemple des saints; funestes, parce que les exemples du génie sont les seules leçons profitables. »
— « Oui, vous avez raison, Mademoiselle, et je vous devrai tout ce que je deviendrai, car
nous m'avez montré ce que l'Orient appelle «la voie droite», et il ajouta plus bas, (cetvous me l'avez montrée avec le geste du bonheur. »
M"" La Fresnais passa une heure tout à fait heureuse. La ferveur artistique d'Eragny la charmait; elle sentit un si vif désir d'un baiser qu'elle imagina de montrer à son amant un vieux trumeau de la lingerie.
En vain, Mme La Fresnais protesta qu'il était plus simple de le voir pendant le jour.
Colette entraîna le jeune homme, et lui prenant la main le conduisit au second étage, dans une grande pièce aux vastes armoires. Là elle lui mit les bras au cou : et ils s'embrassèrent, délicieusement.
Ce baiser, elle le donnait, de tout son cœur.
Quand leurs lèvres se quittèrent :
— « Passerai-je ce soir la petite porte du Paradis. »
Elle tira de son corsage une clé brillante.
— « Vous passerez, ce soir, une autre porte, celle de ma chapelle. Je n'y viendrai pas, et cependant vous m'y trouverez, s'il est vrai que la pensée s'incorpore aux murs et aux objets.
« Depuis sept années, je rêve, je prie et j'espère dans cette vieille tourelle où j'ai amassé les
LA I.ICOHNE 153
souvenirs, les reliques de ma vie. Nul n'y a pénétré ; nul n'y pénétrera après vous.
« Que ce soit une veillée d'amour !
« Vous pouvez y rester jusqu'au chant du coq mais dans l'ombre: la lumière serait aperçue.
« Méditez sur moi et sur vous, ou plutôt laissez-vous impressionner par mon émanation.
« Que votre curiosité se légitime de vénération. Sans les longues heures passées dans ma chapelle, je ne serais pas celle qui vous a compris et qui vous aime.
« Maintenant, rentrons au salon. »
— « Et ce trumeau ? » demanda Mme La Fresnais.
— « C'est une croûte : je m'en doutais », dit M"e La Fresnais avec assurance.
On ne saurait trop mettre de dignité, de religiosité même dans les matières amoureuses. L'emphase et la préciosité communiquent aux impressions une force singulière.
Le jeune homme tremblait un peu en mettant la petite clé dons la serrure : il craignait qu'on ne l'ait vu. Quelle explication donneraitil, au cas d'une surprise?
La lourde porte tourna sans grincer. Il se trouvait dans un espace circulaire plein d'ombre où se détachait seulement un escalier tournant ; une odeur acre de parfums brûlés lui monta aux narines, analogue à celle des églises après un salut.
Sur des colonnes de bois, des moulages se détachent blafards. Il reconnut le David de Donatello, le Persée de-Cellini.
LA LICORNE i»5
Ce rez-de-chaussée ressemblait à un atelier
d'artiste. Il monta les marches en colimaçon.
D'une fenêtre à vitrail une lueur se répandait indécise sur les objets.
Des craintes nerveuses sans cause le figèrent au seuil. Il entendait des bruits imperceptibles et inquiétants. Les formes hésitantes se brouillaient devant ses yeux. A cet instant, une draperie soulevée par un courant d'air eût semblé un fantôme, et la dent d'une souris l'aurait fait tressaillir. L'hallucination le guettait pour ainsi dire: il y échappa en s'avançant, à mesure que son regard s'accommodait avec l'obscurité.
Au milieu, un lit bas, à l'antique, s'étalait couvert d'une soie rosàtre. C'était évidemment le centre symbolique de cet oratoire. Au-dessus un vélum bleu aux étoiles d'or couvrait le plafond et sur le mur circulaire des draperies, les unes sombres, les autres brillantes se succédaient, semblables à des robos étranges qu'on aurait clouées, comme en panoplies, « C'est ici qu'elle se donnera »,fut la première idée, et elle suffit à le troubler profondément. 11 n'osa pas s'asseoir sur ce lit à l'aspect hiératique, il resta débout, respirant les arômes épars, accoutumant ses yeux à la pénombre.
loi» LA DÉCADENCE LATINE
Jamais il n'avait ressenti pareillement l'emprise d'un lien, ni an musée, ni aux bibliothèques, ni aux cryptes.
Du mystère flottait dans l'air un peu lourd et chargé de parfums.
Aucun symbole de religion ne justifiait l'effet sacré ; et rien ne sentait le boudoir. Cependant l'appellation de chapelle s'appliquait à un buen retira où une jeune fille cachait sa rêverie. Il ne retrouvait pas Colette, malgré son assertion ; non, elle n'était pas présente ; quelque chose de plus étrange hantait ce lieu, quelque chose d'indéfini qui contenait de la volupté, mais qui ne pouvait pas se nommer ainsi, quelque chose d'énigmatique comme certains regards où passent des nuées sur un ciel bleu. 11 imaginait le beau corps de Colette étendu sur la couche rosâtre, et cette évocation éblouissait son esprit, sans éveiller ses sens. Une spiritualité imprévue le captivait au milieu de ces effluves féminins, il eût prié, tellement le mystère d'amour s'imposait à lui, plus formidable que le mystère d'art qui s'analyse.
Une loi d'harmonie, sans cesse contrariée par l'imperfection humaine, se révéla à sa juvénile intelligence comme l'explication de tous les
phénomènes. Il crut saisir la clé des rapports qui commentent le ciel et la terre, parce qu'il percevait un peu d'aimantation sentimentale. Cette illusion de docteur Faust, qui à certaines heures nous fait croire que l'inconnu nous a distingué et nous parle, produit une exaltation de la personnalité qui ne laisse aucun de sangfroid. L'orgueil de cette sensation enivre le plus réfléchi.
Eragny, pendant un long temps, jouit d'une plénitude de science merveilleuse ; il crut savoir et il admira la simplicité du grand secret; il crut sentir, répété dans son cœur, le rythme des mondes, et s'émerveilla de découvrir en lui une consonance universelle. Tout lui parlait, la forme ronde et parfaite du lieu ; ce lit, symbole de la triple manifestation, naissance, amour et mort; et ces robes pendues comme des armures, ces robes si diverses qu'il toucha, les unes vaporeuses, les autres lourdes et graves, lui semblaient allégoriques de tous les actes de la comédie humaine.
Vivre dans la plus haute harmonie avec un être consommant et traduire cette même harmonie en œuvres synthétiques : quel destin comparable ! Il se fit dans sa tête une confusion
1,'iS LA DÉCADENCE LATINE
entre racle d'amour et l'acte d'art, entre la volupté et le chef-d'œuvre. Une conception religieuse de la chair et des rites se dégageait peu
à peu de la cohue des impressions. Il comprit alors ces paroles : « Je n'y viendrai pas et cependant vous m'y trouverez. » La pensée de Colette se manifestait noble et plus consciente qu'il n'avait supposé.
Elle avait, durant des années, tendu son effort vers un idéal d'amour, attendant (pie vint celui qui réaliserait, avec elle, l'œuvre parfaite de la joie.
Cette œuvre, ce grand œuvre se préparait. Erâgny sortit de la chapelle, l'âme chantante, l'esprit fécondé ; en cette veillée, tout le vague scepticisme s'était évaporé, et il croyait à la sainteté de la passion et que ses rites sont augustes. Ainsi, par son émanation seule, M"c La Fresnais avait purifié son amant, digne désormais de sa merci.
Ceux qui appellent le don de soi " la petite affaire» sont des imbéciles. Quant à celles qui le pourraient dire, elles seraient hors sc.vc.
Une femme qui se hâte sous un manteau brun, un homme qui se glisse dans l'ombre des arbres; le silence de la nuit qui plane complice ou indifférent, et bien loi une vierge se donnera au désir qui implore.
La vieille tour gardera le secret radieux; des murs épais élevés pour la défense aux temps de brutalité entendront les soupirs de la joie qui balbutie. Ils sont jeunes et beaux, ces amants; sont-ils coupables? De quel droit le père réveillé et averti frapperai t— il le séducteur, comme un larron de nuit? de quel droit la mère épouvantée attesterait-elle le ciel du crime de sa fille?
La famille n'a-t-elle pas exagéré, avec L'appui religieux, sa puissance de rectrice?
Ils n'ont disposé que d'eux-mêmes, ces amants, sans toucher aux biens, sans troubler le foyer et son prestige !
lisse cachent, pourtant ! Cesontdestéméraires. Si, fidèles à leur vœu, ils le consacrent un jour selon les us, ils pourront alors révéler leur audace première; et un sourire amusé et indulgent acueillera ces révélations.
Mais quel assentiment peuvent attendre ceux qui provoquent l'avenir dans un mouvement d'ivresse et jouent leur vie sur la mémoire d'un baiser?
L'expérience, l'éternelle troubleuse de fêtes, hoche de sa vieille tête, et menace.
Ils ont menti, les vieillards qui ne virent dans l'amour que l'enfant et dans la volupté qu'un appeau de la loi d'espèce. L'amour est à lui-même son propre but.
Mais ils disent vrai ceux qui veillent au nom du foyer, et enseignent que l'enfant ne doit pas naître au hasard de l'amour.
Inconsciente ou héroïque Colette risque ce qui ne lui appartenait pas : la paix de ses parents.
LA LICORNE lftl
Avouer à sa mère eûl été possible : tout se serait passé en violences de reproches, en amertumes imprécatoires. Son père en serait mort. Elle n'aurait pu déclarer au vieux militaire une faute contre l'honneur sans le tuer. Parricide ou infanticide, tel pouvait être le lendemain de cette nuit d'amour, tel l'envers épouvantable de ce tableau charmant à enchanter les étoiles, deux jeunes corps qui se mêlent au rythme de leurs cœurs.
Eternel contlit du désir et du devoir, irréductible antinomie de la passion et du raisonnement.
Tout ce que l'homme prélève sur l'ennui morne de la vie devient un ferment de désordre, un thème à catastrophes. Voilà pourquoi ceux qui prêchèrent le renoncement furent les vrais civilisateurs. On ne mesure pas l'élan aux passions, il faut les enchainer tout à fait pour atteindre à un état d'ordre.
Cet état contredit à l'essor de l'individu et à ce qu'il regarde comme le bonheur tangible. Nos passions, même ornées de motifs subtils ou lyriques, ne forment que des succédanés de ce grand orgueil primordial qui s'appelle Satan selon l'esprit, et le tigre, selon la matière.
Dépasser sa sphère, enfreindre son devoir, usurper sur autrui, est le mode d'affirmation humaine. Nos livres d'histoire ne sont que des cantiques à l'ambition, des hymnes à la force, des hommages à ceux qui apportèrent dans une vie d'homme un instinct de bête : et le suffrage intime des meilleurs va invinciblement à ceux qui surent promener, dans le monde, la gueule sanglante et les pattes griffues des grands fauves.
Là pitié, la pudeur semblent proposées seulement aux humbles; et l'art, complice suréminent de l'idéal collectif, ne magnifie que les victoires du péché.
Colette n'a pas songé, fût-ce une minute, que sa virginité ne lui appartenait pas, qu'elle se trouvait liée à la vieillesse d3 ses parents, par une solidarité légitime.
Eragny, qui se croit un honnête garçon, n'a pas réfléchi qu'il imposait à la femme aimée un grand risque, sans le courir. 11 faut de l'inconscience pour faire du bonheur : et le vertige seul nous ouvre les jardins enchantés.
Lorsque le prince de Danemark manie le crâne de Yorick sur le bord d'une fosse, au cimetière d'Elseneur^ il voit, dans cotte tète de
mort puante, comme dans un miroir anticipafceur sur la réalité, et la tête adorée d'Ophélie et la sienne. A ce moment ses hésitations cessent et il a décidé d'obéir au fantôme impérieux : car l'illusion se dissipe et le lendemain lui apparaît.
Quel couple si titaniquement trempé aurait le courage de l'étreinte, si la vision du lendemain s'imposait ?
Quel homme divinement résigné accepterait seulement la monotonie écrasante de ses jours s'il pouvait en voir l'enfilade écœurante comme les arbres tous semblables d'une immense avenue ?
Chaque soir, les réfléchis se flattent de vivre, de jouir, de réussir demain, et cet espoir absurde suffit à nous attacher étroitement à l'existence. L'avenir, par son caractère indéterminé, nous laisse rêver, et cela suffit pour subir l'heure amère d'une amertume si identique à hier.
Gomment s'étonner qu'au jour magique où la réalité s'égale au rêve, l'homme s'élance sur sa Chimère qui l'invite et lui ollïc sa croupe frémissante?
('eux qui blâment envient et se dépitent.
Nul n'a jamais résisté à l'incarnation de son rêve : et les amants de Trigolay ce soir perdraient le leur, sans môme le savoir, puisqu'ils se croient en paradis.
La volupté est indicible parce qu'elle est individuelle et que deux êtres ne peuvent sentir identiquement.
Elle ressemble à la musique si généralement aimée et si diversement comprise.
La théologie en qualifiant de remède à la concupiscence l'œuvre de chair exprime sacerdotalement l'effet de pacification intérieure qui est un des plus nobles de la volupté.
Une sérénité nouvelle se manifeste. L'a' il alangui, mais singulièrement pur, ne montre plus les expressions inquiètes et prismatiques d'antan.
Eragny, en retrouvant, comme modèle, l'amante passionnée de la nuit, ne lui vit plus l'expression du portrait, et lui-même ne se sentait pas dans l'ancienne disposition. Ce
n'était pas une diminution de charme, mais une
nuilation. Avec de nouveaux yeux, il contemplaitiin nouvel être. Heureusement, il ne restait à peindre que des parties secondaires, ne participant pas à l'expression.
La phosphorescence du désir, l'appel au bonheur, la tension d'espoir qui brillaient sur la toile, Colette ne les montrait plus. Au lieu de ce regard d'attente et d'aventure qui interrogeait l'horizon, ses yeux se souvenaient et littéralement regardaient dans le passé.
11 voyait cependant dont la jeune tille avait parlé un soir et l'appelait, à part lui, « après le passage de la Chimère ».
Maintenant ce corps, plus beau qu'il ne l'avait supposé, il le sentait avec la mémoire aiguë de la caresse.
— « Prenez garde, monsieur Eragny », disaitelle, « de ne pas modifier l'expression. »
— a Ah! » s'cxclama-t-il, « je vois maintenant une autre ligure, et tellement plus belle; que ne puis-je faire un second portrait! »
— (( Ce sera l'œuvre future! Le nouvel aspect qui vous frappe tant ne s'elfacera pas, vous le trouverez quand vous voudrez, tandis que la vision représentée ne reparaîtra plus. »
Sa voix se timbra de mélancolie. Quand une femme pure et consciente, une vierge de vingtcinq ans, qui connaît la vie et le monde, se donne, elle croit à la reconnaissance de ramant. Elle oublie comment les impressions vieillissent et s'effacent sou s F impérieux stylet du destin, qui, semblable aux vieux moines qui effaçaient le chef-d'œuvre du vélin pour y écrire de vulgaires oraisons, couvre les tablettes d'amour et d'en-thousiasme, avec les plus vaines éphémérides.
Colette se tenait déjà pour la femme d'Eragny. Sans doute ils allaient se séparer, lui acquérant des mérites, elle expectante iidèle. Mais un lien indissoluble les unissait. Cette nuit où elle avait offert le festin de sa beauté, cette nuit où sa virginité était morte sous les baisers, lui semblait le gage certain de la constance.
Aucun doute ne la troublait; sa seule appréhension portait sur le temps. Les événements seraient-ils favorables; hâteraient-ils le moment public de leur bonheur?
Dans sa résolution, la nuit d'amour devait être unique, même devant les supplications d'Eragny. Elle s'était donnée pour rendre sacré ce qu'elle estimait un mariage morganatique, et enchaîner la constance du fiancé.
Maintenant, quelle avait lui à la coupe de vertige, sa propre faiblesse la persuadai! d'agir autrement, de renouveler le don de sa beauté,
de rassasier de joie le bien-aimé. Ce nouveau dessein lui parut salutaire. Au lieu d'un songe prestigieux mais isolé, elle résolut de se prodiguer jusqu'à l'heure de la séparation.
Aussi, quand le jeune homme, à la lin de la séance, murmura timidement :
— « Le paradis m'est-il fermé et devrai-je déjà vivre de souvenirs?»
Elle rougit, et, baissant les yeux sous l'éclair du désir, elle dit :
— « Le paradis une fois conquis ne se ferme plus. »
Le pinceau échappa de la main nerveuse du peintre, et pendant un moment il ne vit plus sa toile.
Trop ingénu pour réfléchir que la jeune Ji lie cédait à elle-même, il attribua cette générosité à un mouvement d'abnégation, et son cœur se gonfla de gratitude.
— « Combien vous faut-il de séances pour finir? » demanda-t-elle.
— « Dites-moi plutôt de combien je puis disposer? >->
LA LICORNE l(i!)
Elle réfléchit :
— « Une semaine encore, je pense. »
Cette réponse rapprochée de l'autre signifiait que sept fois encore la porte de la vieille tour s'ouvrirait pour l'amant, et que sept fois encore le beau corps de Colette se livrerait, sur le lit rosaire de la chapelle, à l'avide tendresse.
L'amour prend sa dignité de deux termes : l'unité et la durée.
Et cela est si bien senti que toujours on les affirme, môme sans y croire, même sans être cru, par condescendance à une bienséance transccndcntale.
Ce que furent les sept nuits de ces amants, tous deux innocents, épelant ensemble le livre du plaisir et s' initiant l'un l'autre, dépassa leur propre imagination.
Comme ils ne savaient rien de la volupté, ils la découvrirent simultanément en un unisson délicieux et s'émerveillèrent de tout, .ils crurent inventer à chaque sensation et que les autres couples ignoraient des impressions semblables.
Les circonstances de leur passion les disposaient à se croire uniques et comme dos héros.
L'orgueil se mêla donc à leur joie; elle était ta première du monde autant par sa digni lé morale que par sa variété expressive. Illusion favorable aux naïves audaces, aux étourderies charmantes et qui les mena aux raffinements, sans qu'ils crussent déroger à la bienséance du noble amour.
Le dernier jour fut triste: Eragny tremblait en signant le portrait, et en recevant l'enveloppe où le colonel en avait mis le prix. Les La Fresnais cordiaux l'invitèrent à écrire.
— « Parbleu, vous aurez fait ici votre première œuvre, vous êtes le peintre de ïrigolay, le peintre ordinaire de M"e La Fresnais, ne l'oubliez pas. Tenez-nous au courant de vos progrès, tout le monde ici s'y intéresse. »
— « Monsieur Eragny », dit la mère, « on dit que les jeunes peintres sont malséants et de manières défectueuses; vous pouvez porter nos félicitations à votre mère, car, pendant ce mois, vous vous êtes conduit comme un jeune homme accompli. »
— « Moi », fit Colette, « je suis contente à la fois de mon élève et de mon portraitiste, mais je veux qu'il fasse mieux encore et qu'il devienne un maître. »
I7i IA DÉCADENCE LATINE
Le jeune homme, ému, remercia en balbutiant. Il baisa la main des deux femmes, serra celle vigoureuse du colonel et rentra au pres- 1>\ tore songeur.
Tandis qu'il faisait ses paquets pour retourner à Hennés, des larmes montaient à ses yeux. Jamais plus il ne serait aussi heureux; la vie lui avait payé sa dette au premier pas, et cette idée l'effraya. S'il avait épuisé ainsi sa part de chance, à vingt ans, que serait l'avenir ?
Il ouvrit l'enveloppe que lui avait remise le colonel, il n'en crut pas ses yeux. Deux grands billets de mille francs pour un portrait dont il n'avait pas môme fourni la toile et les couleurs. Cette somme à ce moment était inestimable, elle assurait un heureux séjour en Italie, de libres études, des séances de modèle.
Au dîner, l'abbé Crespierres le félicita de sa sagesse.
— « J'avais une peur affreuse de quelque amourette : tout s'est bien passé, grâce à Dieu. Vous avez conquis une protectrice. M"e Colette est liée avec des critiques d'art, et elle vous poussera vers le succès. Trigolay marquera une heureuse étape de votre vie, et qui aurait cru
que le recteur (rime petite paroisse servirait aux débuts d'un grand peintre. »
Il rit; dans sa pensée, l'art ne représentait qu'un métier difficile, mais lucratif dès qu'on réussit.
Eragny attendit, dans une tristesse croissante, l'heure propice pour aller à la chapelle d'amour. Quel poème admirable allait finir! A l'aube, il quitterait cette oasis où la passion, l'art et la fortune lui avaient souri, sous les mêmes traits. Il trouva Colette dans le parc, à peine la porte poussée ; elle lui prit la main et l'amena sur le vieux banc de la charmille.
A une muette demande, elle répondit gravement :
— Non, mon aimé; la chapelle n'a vu que des joies et entendu que des soupirs d'extase. Elle s'ouvrira à votre retour, après votre travail d'Italie, après votre succès du Salon. Jusquelà elle sera mon pèlerinage journalier : j'irai y retrouver votre ombre et revivre nos ivresses.»
« Cet instant est solennel. Je vous ai tout donné, mon Georges, ma beauté, ma jeunesse, ma virginité.
« Je vous ai tout donné : les quelques principes d'art qui vous seront un avantage sur vos rivaux.
« Je vous ai fail homme, et je vous ai fait artiste. Vous partez, connaissant l'amour et ayant fait une œuvre.
« Il est impossible que vous oubliiez celle qui fut, si vite et si généreusement, la fée, La muse et l'amoureuse.
« Ma tendre sollicitude ne s'arrêtera pas. Je ferai recevoir, je ferai patronner, je ferai réussir le portrait.
« Ce succès suflira-t-il à obtenir l'assentiment de ma mère? Devrons-nous attendre encore plus longtemps? Je suis du moins certaine de vous faire revenir à Trigolay l'an prochain, de poser encore devant vous et de vous ouvrir la chapelle. »
— « Comment, puis-je vous écrire? » demanda-t-il.
— « J'ai mûrement étudié cette question et, malgré mon cœur, je l'ai résolue par la négative. Vous pouvez m' écrire officiellement : mais non de vraies lettres d'amour. Ici, cela me mettrait à la merci de la receveuse des postes ou d'une servante. On garde, en dépit de la prudence, un billet doux, et si on mourait subitement, sans compter les chances de le laisser surprendre, on navre ceux qui le découvrent.
« Moi, je ne vous écrirai pas ; j'ai toujours vu les histoires d'amour troublées et perdues par <Jes billets. Songez aux hasards dangereux que court un pareil papier. Songez que la confiance de mes parents est nécessaire pour aboutir à notre union, et aussi à votre prochain séjour ici. Une révélation inopportune causerait des maux irréparables. Vous serez à Paris, dans six mois; vous m'y trouverez, et nous nous dirons tout ce que nous aurons pensé, pendant ce grand temps <le silence. »
Eragny protesta contre cette prudence rigoureuse, sans convaincre Colette. Il ne comprenait pas que cette jeune fille qui se risquait à quitter sa chambre tous les soirs, pendant deux semaines, craignit si fort d'écrire une lettre pour l'étranger.
— « Mieux vaut le silence qu'une manifestation imparfaite. Je n'aurai aucun plaisir à vous écrire « Mon cher Monsieur », et malgré La convention établie, malgré tout, ces expressions banales ne vous apporteraient rien, aucun réconfort; et, en se succédant, elles vous feraient douter de moi. Quant à griffonner comme je sens, passionnément, en amante qui compte les jours, non!
« À Paris, je suis libre, chez ma tante Adélaïde.
Je puis vous voir chaque j0,ir> et y arranger une autre chapelle ; mais une lettre surprise ou perdue m'ôte cette liberté et même la faculté de venir à Paris. Si je donnais prise à la suspicion, je perdrais mon indépendance; et si on se figurait qu'il y a de l'amour entre nous, je me trouverais dans l'alternative de choisir entre mes parents et vous.
« Je ne m'exposerai pas à cette option.
« C'est maintenant pendant l'acuité du déchirement, que la correspondance nous serait douce, et je ne partirai qu'en février. Obéissezmoi, mon Georges, l'amour m'inspire et même, si je ne parais pas agir en amante, croyez que l'apparence ment et que je fais ce qu'il faut.
« Je vous ai donné de tels souvenirs qu'ils suffisent à remplir la pensée d'un artiste dont les heures seront consacrées à l'étude et qui doit à l'amour un grand effort. »
Elle prit dans son sein un anneau d'or vulgaire et le mit au doigt du peintre.
— « Vous êtes mon époux. Portez-en le signe. En voici le sceau », et lui prenant la tête elle lui mit aux lèvres un grand baiser.
l//i état où la présenee de, Y être aimé engendre mille joies devient par Yabsence de cet être une véritable agonie.
V attraction est contrariée et à la fois excitée par VéloignemenL
Le départ de l'aimé fait un vide en nous, plus qu'autour de nous; une part de notre être Fa suivi et nous ne nous sentons plus entiers au lieu que nous habitons. En effet il a emporté, en s'en allant, notre point d'équilibre, et l'imagination désorientée cherche, dans les sites et dans les objets les plus indifférents en soi, les traces de la bonne présence.
Dante l'a dit : le fantôme du bonheur est le plus effrayant aux heures douloureuses, il semble repousser l'espoir en disant : « Tu as eu ta part. N'en demande pas davantage : souviens-toi seulement. »
Malgré sa faculté de dissimulation, M"'' La Fresnais eut peine à cacher son affaissement el à garder l'humeur alerte.
Un aimant irrésistible l'attirait à sa chapelle ; et elle ne voulait pas paraître s'isoler dans une soudaine mélancolie.
L'hiver passa, sans apporter de relâchement à cette contrainte; les lettres d'Eragny étaient longues et surtout esthétiques, disant ses étonnements, ses admirations, abordant quelquefois des théories. Colette les lisait à haute voix dés leur arrivée et les commentait, au point de vue critique.
L'abbé Grespierres déjeunait souvent et trouvait chez M"c La Fresnais une amabilité qui le dissuadait de céder aux goûts inquisitoriaux de la mère.
Enfin, M. Bécherel venait, toujours empressé, toujours éconduit. Il avait beaucoup loué le portrait.
Colette, au mois de mars, était à bout de force. Jusque-là, elle avait composé son visage et son humeur de telle façon, que pas une fois, sa mère ne pensa qu'elle regrettait le peintre. On ne parlait pas d'Eragny, sinon incidemment.
La jeune fille écrivit à tante Adélaïde qu'elle
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mourait d'ennui, la priant de trouver un prétexte pour l'appeler plus tôt que les autres années. des sortes de vœux étaient toujours exaucés rue du Hocher, et Colette partit pour Paris, emportant le précieux portrait dans ses bagages, recommandant à sa mère de faire suivre la lettre mensuelle du jeune peintre. Elle voulait travailler au succès de son fiancé, puisque le succès seul rendrait possible leur union : elle voulait aussi préparer ses rendez-vous et donner à l'aimé des après-midi aussi paradisiaques que les nuits de Trigolay.
Elle avait beaucoup souffert de sa résolution sur le sujet épistolaire. Ces lettres d'Italie qu'elle lisait à ses parents et que, chaque fois, elle avait oubliées à dessein sur la table, la laissaient dans une notion très vague sur la vie du fiancé. La dernière, celle de février, annonçait un voyage à, pied dans la campagne romaine, à la recherche des vieux types qu'on avait signalés. Dans le train qui l'amenait à Paris, elle songeait à la facilité de retirer des lettres, à un bureau excentrique.
La tentation lui vint d'écrire un simple mot, pour lever la défense et donner une indication postale : mais elle se connaissait. Résister à
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fenvie de répondre, résister aux termes tendres
ou ardents dune vraie missive, lui sembla impossible. Eragny avait l'adresse de l;i rue du Rocber, il savait, qu'à la mi-avril, elle serait à Paris. Dans quinze jours, dans un mois, elle le verrait : elle repoussa donc cette idée pour en caresser une autre, plus amoureuse encore. Elle avait emporté comme le zaïmph de son culte, la soie rosaire qui couvrait le lit de la chapelle. Il s'agissait de trouver à Paris un local qui réunît à la sécurité certaines conditions un peu décoratives. Elle estima brièvement différents quartiers, le silence de l'île Saint-Louis, le dépaysement de l'Observatoire ou la proximité des Batignolles. Elle chercherait et, une fois le logis découvert, elle verrait à l'orner, à le poétiser. La période passionnée était du moins une certitude, et qui savait, si Eragny obtenait un grand succès, la médaille du Salon, des commandes, qui savait, si elle n'obtiendrait pas, son père faisant acte d'autorité, les fiançailles officielles, en attendant le mariage.
Lorsque l'absence ne détruit pas l'amour, elle le surexcite; ses racines se fortifient et s'étendent. Colette aimait plus qu'à l'heure où elle s'était donnée. Le travail de la réflexion,
<|iii disperse les mirages et découvre les pieds d'argile aux statues hâtivement dressées, favorisa une passion où les circonstances exceptionnelles ne laissaient pas de place, aux remarques dépréciantes. Dans la passivité de son rôle, Eragny n'avait pu décevoir. Soumis à la volonté de Colette, à aucun moment il n'avait contredit au scénario tracé par elle. Ayant fait toute sa volonté, la jeune fille ne trouvait aucun reproche dans son cœur pour ce docile amant.
La vraie tendresse est essentiellement protectrice. On s'attache par le bien qu'on fait, et c'est là un des nobles côtés de la nature humaine.
M"e La Fresnais éprouvait des mouvement^ de sœur enthousiaste et fanatiquement dévouée à la carrière du peintre. L'œuvre se mêlait à la personne dans son imagination: elle voulait lui donner la gloire avec le bonheur, favoriser son talent et épanouir son cœur, réunir les divers caractères de l'affection, ceux du sang et ceux du choix.
Le succès résulte d'une convenance souvent inexplicable entre l'œuvre et le public, tout à fait étrangère au mérite.
Le premier soin de Colette avait été de mettre (iouvenel en présence du portrait.
Malgré son systématisme, l'esthéticien se montra favorable à l'ouvrage. A travers beaucoup de restrictions théoriques, il accorda de l'avenir au jeune artiste, indiqua le cadre qui convenait.
— « Il y a une idée, c'est-à-dire un mouvement, et un mouvement c'est le diable à trouver. Oui, ces bras élevés de chaque côté de la tête, ces mains lissant les cheveux ont un rvthme appréciable; mais le regard reste ambigu. Vous me dites qu'il rayonne de l'espérance. Moi je vois une femme qui se sait
regardée et qui fait de l'œil à la cantonade; oui, je sens quelqu'un à côté d'elle, pour qui elle fait la roue. Maintenant, entre ma perception et celle des autres, il y a une telle différence, que votre petit Breton peut avoir du succès. »
— « Il faut qu'il en ait, Gouvenel, et non pas selon son mérite, mais beaucoup plus, selon mon vœu. Il faut que ce tableau réussisse parce que c'est mon tableau, qu'il me représente et que je le protège. »
— « Seriez-vous amoureuse du peintre ? » fit-il.
— « Je suis amoureuse de moi-même, je veux plaire sous ces traits-là : c'est un vœu de coquette, si vous voulez, un vœu ardent comme ceux qu'on forme dans la solitude. »
Gouvenel avait pour Colette autant de tendresse qu'il est possible, sans tomber dans la passion.
Au plaidoyer qu'elle fit en faveur du portrait, il répondit, bourru :
— « C'est bon, c'est bon... on marchera pour le modèle... Quant au peintre, c'est un petit qui ne sait rien, comme les autres... Il sera reçu... La cimaise... En faisant une visite à cet
imbécile de X..., j'aurai la cimaise ; X... a peur de ce que je dis.
« L'admission... la cimaise, je m'en charge. Vous voulez aussi la presse? Hein? Je vais aller disant : « Avez-vous vu le portrait de M"c X... par un certain Georges Eragny, épatant, mon cher... » et ceux qui m'aiment et ceux qui me délestent, tous, sur la foi de ma compétence, vont découvrir le peintraillon de votre cœur et un tableau médiocre passera pour bon. Voilà ce qu'on arrive à faire pour une femme qui ne vous est rien : et nu ne, emdimini. »
A quoi elle répondait :
— « 11 s'agit de moi... la pose je l'ai trouvée, l'expression aussi... et je suis votre élève. De plus, j'ai seriné vos principes pendant les séances, et vous ne pouvez pas. en méconnaître l'application. »
— « Il est certain que ce tâcheron n'aurait pas modelé hors de l'ambiance, si vous ne le lui aviez pas dit, et qu'il nous aurait empâté son fond, et grumeauté les chairs. On sent le peintre mal enseigné qui cherche à se corriger lui-même... Enfin, s'il n'avait pas vingt ans, vous ne montreriez pas tant de zèle.*»
— « S'il ne s'agissait pas de moi, je n'aurais
aucun zèle ; mais ce portrait a été un amusement dans la solitude de Trigolay : c'est un roman d'art dont je suis l'héroïne. On se passionne pour ce qu'on rencontre; je suis éprise de mon portrait, et le peintre en bénéficie. »
Très lucide quand son propre sentiment ne la détournait pas, Colette, loin d'avouer quelque tendresse pour Eragny, affectait de l'indifférence. Elle connaissait la jalousie de l'homme, même le moins qualifié pour en avoir, envers un autre plus jeune et favorisé, et se défendait de dédier aucune sentimentalité à ce petit Breton, amené par hasard et devenu portraitiste par la grâce d'un désœuvrement de demoiselle à la campagne.
Le portrait resta en permanence dans le salon de la rue du Rocher. Gouvenel amena des critiques. Tante Adélaïde invita des gens ennuyeux et quelconques pour préparer la presse de cette toile, et quand elle partit pour le Grand Palais, elle avait été vue, louée, photographiée : devant elle beaucoup de promesses avaient été faites. Des notes passèrent dans les journaux. A vingt francs la ligne, on peut faire imprimer partout que Obéron est le sosie de Bot tom et N'importe-qui l'avatar du Titien. La
l«S(i LA DÉCADENCE LATINE
chose imprimée agit sur une catégorie très nombreuse : si elle est payée, elle prouve que l'individu a de l'argent; si elle est gratuite, qu'il a de l'influence : et une de ces deux raisons suffit à persuader aux gens que N'importe-qui arrivera et qu'on doit le ménager.
Il y a en outre, dans la publicité, une force obsédante qui ne permet à personne, même à celui qui s'en dépite, d'ignorer un nom suffisamment affiché ou écrit, Un produit, quel qu'il soit, trouve des acheteurs dans la proportion où il frappe l'attention du collectif : et comment 1q^ plus raisonnables croiraient-ils qu'on jette de l'or sur une étiquette sans valeur?
Une affirmation isolée se perd dans la cohue des opinions, mais répétée elle conquiert, par une sorte d'agglutination, une importance inestimable. Ce qu'on appelle du beau mot de consécration n'est que l'aboutissement de ce travail insensible et perpétuel que fait la réclame. sur le cerveau collectif.
Colette fut aimable, amusante, empressée et coquette, au profit d'Eragny. Elle prit à l'écart quiconque disposait d'un peu de notoriété et lui dit : « C'est à vous que je confie le soin de découvrir ce jeune peintre. »
LA UCOHNK 187
Le génie inspire des haines : c'est véritablement l'ennemi universel; et si Wagner a triomphé il le doit à ce que personne, sauf Litzt et Louis II et de Bullow, n'avait mesuré l'immensilé de son œuvre. Il a profité de la stupidité dont Mmo de Sévigné fournit la formule : « Racine et le café passeront! »
Quand il s'agit d'un talent et surtout d'un début, les distributeurs de palme montrent une bénignité faite d'indifférence. Ils savent qu'ils retireront demain, à leur gré, ce qu'ils donnent aujourd'hui, et le début est relativement facile à notre époque. Il entre, du reste, dans le soin de leur physionomie, de se montrer bons princes d'abord.
Quel homme mettrait, en épigraphe de sa carrière, la devise invidia, sola musa? Personne, même le plus acre condottiere de plume, n'oserait paraphraser Attila et crier : la renommée ne regarde plus l'œuvre où ma critique a passé : le cynisme est la forme du vice que la société ne tolère pas, et, en cela, elle obéit à une loi vitale que l' Anglo-Saxon entend mieux que les autres races.
Tous ces facteurs mis en action par une volonté de femme passionnée et assez habile
pour cacher ses motifs préparaient les suffrages autour de ce portrait, fondement d'une carrière et point d'appui de deux destinées unies par l'amour,
Les femmes, à moins d'être professionnelles regardent les œuvres (fart comme elles regarderaient des hommes cl au même point de vue, selon l'émotion qu'elles éprouvent.
« Eragny (Georges), né à Rennes (élève de l'école des Beaux-Arts de Rennes) à Rome : « 413. Portrait de Mna C. L.
« 414. La Pia.
« Donna Pia, injustement accusée d'adultère, mourut des émanations paludéennes dans le château des Maremmes où son mari l'avait reléguée pour la punir. »
Voilà ce que Coletle lui dans le catalogue sans couverture que Gouvenel apporta trois jours avant le vernissage avec nue carte de critique au nom de M"c La Fresnais, rédactrice de la Revue
il*
Septentrionale, pour lui permettre de voir tout de suite l'œuvre qui la représentai et qui la passionnait.
Ce numéro 414 lui parut une erreur de mise en page. Eragny ne pouvait pas débuter avec un autre envoi que le portrait peint à la Fresnais, et surtout joindre à Colette une autre femme, même sous un litre historique.
Habillée en coup de vent et sans presque répondre aux questions de tante Adélaïde, Colette sauta dans un fiacre et se fit conduire au Palais des Champs-Elysées.
Elle se trompa de porte, elle se trompa de salle. Elle erra énervée le long des murs à demi couverts de tableaux disparates.
Des messieurs, le verbe haut, un mètre d'entrepreneur à la main, le veston fleuri de rubans rouges, discutaient des mises en place.
Par endroits, les cadres retournés s'empilaient l'un contre l'autre.
Des critiques étrangers, l'œil rond sous les lunettes, prenaient des notes d'un air stupide, parmi les employés en blouse blanche, affairés et indifférents, remuant des échelles à roulettes.
Colette revint à son point de départ, sans avoir vu son portrait.
LA LICOUNK
Elle eut peur que Gouveuel se fût laissé berner par des promesses : le numéro du catalogue officiel la rassura. L'envoi était reçu, mais non encore appeudu. Elle entra dans la salle d'honneur, et une toile l'attira.
Au balcon de pierre d'un vieux château, une très jeune femme, presque une jeune fille, s'appuyait défaillante. Ses yeux noirs immenses, affreusement cernés, ses pommettes saillantes, sa bouche entr'ouverte pour gémir, ses bras maigres et sans force, tout son corps dévoré par la fièvre, formaient une ligure si poignante et d'une intensité de douleur si vive que Colette resta longtemps àcontempler cetteœuvre. Certes l'artiste était supérieur à Eragny. On sentait l'étude des maîtres et leur procédé habilement appliqué à l'expression moderne.
Les employés, en traversant la salle, s'arrêtaient eux-mêmes et regardaient.
Elle s'approcha pour lire la signature et n'en crut pas ses yeux : sur la pierre lépreuse, en traits bruns, elle vit : G. Eragny.
Ce fut un branle-bas de colère et de stupeur dans sa tête.
Lui, lui, exposait une autre femme, incompablement mieux peinte ; une autre femme qui
allait enlever les suffrages, qui lui enlevait déjà à elle la première pince, le salon d'honneur.
Car, pour Colette, ce second envoi s'appelait une femme puisqu'il en représentait une, et une rivale victorieuse dans la vie sans doule comme elle l'était dans le succès.
Cette lille des marais Pontins, cette incarnalion de la fièvre, si mince, si brune, figurait l'antithèse de Colette, blanche et charnue, saine et souriante.
Ah! l'habile garçon avait bien profité des leçons et de l'or emportés de Trigolay. L'artiste avait fait en quelques mois un pas immense. .Mais que devenait l'initiatrice?
Elle recommença à parcourir les salles et ne rencontra pas son portrait : elle revint donc en l'ace de la Pia, qui lui parut plus admirable encore. Les critiques étrangers prenaient de longues notes devant le tableau, échangeant des hoquets d'approbation.
Pour la troisième fois, Colette fit le tour du salon.
On répandait dans les salles terminées des seaux de brou de noix; elle manqua glisser. Enfin, elle aperçut son portrait sur la cimaise. Il lui sembla merveilleux. Le regard lancé au
loin brillait de jeunesse, la bouche figurait un fruit animé, les bras ronds et vermeils encadraient bien la tôle, et la fierté îles seins perçait sous la tunique.- Mais la Pia l'emportait au s;ilon, comme elle l'avait emporté dans la vie. Elle était supplantée ! Eragny aimait la Pia! Gela lui parut si certain qu'elle ne pensa pas à éclaircir un fait semblable. Elle baissa la tête, rassembla ses forceset sortit lentement du salon.
Le beau et noble rêve de sa vie échouait au bord d'une cimaise d'exposition. Quelle injure et comment Eragny osait-il exposer la rivale triomphante?
Rentrée, elle prétexta une migraine et s'enferma; l'effort de répondre aux paroles usuelles dépassait ses forces. Echouée sur la chaise longue, le regard fixe, elle passa tout le jour dans une attitude hébétée, sans pleur, sans soupir, comme une folle qui contemplerait l'image visible, pour elle seule, d'un désastre irréparable.
Le soir venu, il fallut paraître au dîner et tenir une contenance : elle y parvint malgré sa pâleur, et encore une fois elle opposa à l'inquisition mondaine un masque impénétrable.
Au lit, elle songea aux choses expédientes.
i 94 LA DÉCADENCE LATINE
Ecrire à Mme Eragny ol lui demander l'adresse de son lils? A quoi bon? S'il ne paraissait pas à l'ouverture du Salon, s'il n'annonçait pas sa venue, il avouait sa trahison ! Au reste, ces mois sans lettres, ce tableau de la Pia paraissaient péremptoires.
Elle était oubliée, elle était remplacée!
Il ne lui vint pas à l'idée que des lettres se soient perdues ou aient été retenues par sa mère, ni que le jeune homme fût tombé malade, hypothèses plausibles pourtant !
Avec quelle ironie désespérée, elle se souvint de la garçonnière qu'elle devait louer pour y cacher ses amours.
Enfin, les larmes vinrent. Elle pleura lâchement le bonheur perdu jusqu'à l'aube. Détresse morne, elle n'avait pas un confident, pas une amie, et restait seule dans le désespoir comme elle s'était isolée dans la joie. Sa nature orgueilleuse et un peu farouche se félicita que cette trahison fût ignorée.
Aucune lettre d'Eragny n'était revenue de Trigolay, depuis deux grands mois. Ce silence et l'envoi de la Pia ne lui permettaient plus de douter. La sinistre persuasion se fortifiait d'une heure à l'autre.
La souffrance même physique offre les plus belles expressions.
N'est-ce pas un singulier mystère?
— « La Pia! » disait Gouvenel, « depuis la Mal' Aria d'Hébert, on n'a rien vu de tel que cette figure consumée par l'émana lion paludéenne ! Quel caractère dans la défaillance de ces bras si maigres, et le style de celle robe qui a la fièvre aussi, d'un ton brûlé indéfinissable... Ce n'est pas un chef-d'œuvre, mais c'est un tableau, presque un beau tableau... Seulement, que fera-t-il ensuite, cet Eragny... Ce qu'il a fait de vous, du joli, du très joli, sans style, sans assez de style. »
— «. Vraiment? » interrogeait Colette douloureusement. « La Pia est tellement supérieure à mon portrait. »
— ((A ne pas croire qui1 c'est du même artiste. »
— « Cependant, il était enthousiaste pendant qu'il me peignait. »
— « Ma petite Colette, l'enthousiasme du peintre ne signifie rien, s'il n'a pas les moyens de l'exprimer. Vous ne lui offriez pas une figure assez caractérisée : la Comtadine ne présentait aucune difficulté d'interprétation. Il a copié, il a très bien copié la réalité. Avec vous, il fallait composer, et il n'a pas su. »
— « Vous ne croyez pas, Gouvenel, que la Pia estime œuvre d'amour? »
— « D'amour? Qu'est-ce que l'amour vient faire ici? L'amour ne mélange pas les tons sur une palette. Cette Italienne va mourir; elle est poignante, parce qu'elle est prise à un moment singulièrement pathétique.
La lampe qui s'éteint, tout d'un coup se rallume Et d'un éclat plus pur brille avant d'expirer.
« Ces vers de Lamartine expliquent le tableau. Cette fille des Maremmes va mourir, en pleine jeunesse; sa beauté à l'état sain aurait produit un chromo, un beau chromo. Elle a les traits d'un timbre-poste... Oui, bien portante, ce serait
LA LICOHNE 197
une tête de papier timbré. Moribonde, tout change ! Ah ! la mort est une fameuse idéalisatrice. Son doigt osseux a creusé ces orbites et ces joues el passé cet ocre sur cette chair collée aux os.
« Votre protégé tient le succès. Depuis la Rusa Nera on n'avait pas vu une figure qui fût à la fois une image poétique et un bon morceau. Or la Pia est un morceau et aussi une image. Les gens de métier sont pris par la pâte et les mondains par la romance.
« Venez-vous au Salon?... Ils sont comme des mouches sur la Pia. Je parie pour une première médaille... et la presse marche unanime, séduite... C'est un engouement... On me demande à moi qui ai prôné Eragny sur votre demande où gîte le prestigieux débutant... Les marchands cherchent son adresse; ils lui feraient des offres excellentes!... Des Américains demandent la répétition de la Pia, à défaut de l'original... il parait qu'on a écrit au consulat français à Home une offre de vingt mille francs... Que diable peut-il faire, à cette heure où Paris lui tend les bras... el Paris ne les tend pas souvent, ni longtemps : il faut profiter de l'engouement. »
— « Je n'en sais pus plus que vous, mon ami. Jusqu'en février lia écrit Ions les mois. »
— « Mme votre mère n'aurait pas <;;)r<l<> les autres lettres? » demanda (iouvenel.
— « Et pourquoi, c'étaient des lettres de peintre, ne traitant que d'art, que je lisais à haute voix, à leur réception, et que je laissais sur la table, des lettres aussi peu squpçonnables que possible. — Du reste, il avait l'adresse de la rue du Rocher, pour le Ie' mai. »
— « Les brigands — il y en a encore — l'ont peut-être enlevé, quoique enlever un jeune peintre me semble une médiocre opération pour des bandit authentiques! Il s'est peut-être cassé le cou ou il a reçu un couteau entre les épaules pour avoir étudié de trop près la carnation d'une Comtadine... Quoi qu'il en soit, il manque le coche, votre protégé... et quel dommage? De votre portrait à la Pia, le progrès déconcerte. Votre portrait est du mois d'août, la Pia six mois après. Bigre! quelle force d'application... S'il continuait ainsi, ce serait le phénix... Mais le succès va le perdre, il ne travaillera plus... il restera le peintre de la Pia... il s'en fera des rentes... »
Chaque mot de Gouvenel lardait d'un coup de
stylet la pauvre Colette qui se mordait les lèvres pour ue pas crier grâce au vieux théoricien perdu dans ses réflexions, pas assez cependant pour ne pas voir un changement chez sa belle élève.
— « Vous êtes toute chose, depuis quinze jours, m'amie.
— « Oui », dit-elle, « j'éprouve une grosse déception : j'espérais triompher en effigie. Quand on s'ennuie, une pensée plus brillante que les autres prend de l'importance, et on s'y attarde. Je revais un grand succès pour mon portrait. »
— « Il a du succès... un très honorable succès », dit Gouvenel. « La difficulté était plus grande de dégager le pittoresque d'une fille très civilisée, très moderne, que de copier un type primitif accentué parla maladie. »
Quelle étrange folie que de i-ailler le mariage de raison:
comme si une union devait se faire par vertige, et que la réflexion fût négatrice de la tendresse.
Au début de juin, une première médaille fut décernée à Georges Eragny.
Il sembla à Colette que cette récompense lui
enlevait ses mérites et qu'elle perdrait ses droits
à la reconnaissance de l'artiste. Elle rentra à
Trjgolay, sombre, d'une humeur qu'on ne lui
connaissait pas.
Le lendemain de son arrivée, M. Bécherel se présenta toujours élégant, toujours soupirant.
Après le déjeuner, M1"" La Fresnais dit au prétendant :
— « Voulez-vous faire un tour de parc avec moi, monsieur Bécherel? »
LA LICOUNE 201
L'invite était si imprévue qu'elle dut la répéter. Il s'empressa heureux et inquiet, ne sachant s'il fallait prendre la chose en bonne part.
— « Monsieur Bécherel », dit la jeune fille, « vous voulez m'épouser? »
— « Je le désire, depuis huit ans, Mademoiselle. »>
— « Vous avez pour vous l'appui de ma mère qui nous guette et se frotte les mains au figuré, comme si ce tête à tête était son ouvrage. Si vous voulez que nous soyons amis, il faut d'abord distinguer entre MmretM"'' La Fresnais.»
— « Mademoiselle, on ne choisit pas toujours ses alliés, on prend ceux qui s'offrent. »
— « J'entends, mais après ce que je vous ai déclaré... »
— « Je me tiens pour averti. »
— « Monsieur Bécherel, vous êtes un galant homme, vous connaissez la vie; vous ne vous risqueriez pas à me promettre n'importe quoi, pour ensuite ne me rien donner. »
— « Mademoiselle, je serai franc avec vous. même s'il doit m'en coûter. Vous ne m'aimez pas, je le sais. Je ne trouve pas que je sois aimable, à la façon d'un héros d'amour.
« J'estime que je suis sorlahle. Vous avez
rêvé le mariage d'amour, Mademoiselle, vous l'avez attendu et il ne s'est pas présenté. A vingt-six ans, on peut attendre encore, mais vous vous ennuyez. Entre votre père que vous ne voulez pas contrisler et pour qui vous vous forcez à sourire et votre mère que vous êtes en voie de détester, vous étouffez à Trigolay;je vous offre une façon honorable d'en sortir. »
— « Monsieur Bécherel, ce début est bon et nous nous entendrons peut-être. Sortir de Trigolay pour entrer à Saint-Coulban ? Non, je ne veux pas m'occuper d'un château et j'ai pris la campagne en horreur. Je ne me marierai que pour vivre à Paris. »
— « Une partie de l'année, » dit le prétendant.
— « Toute l'année, saut des voyages qui peuvent être Saint-Coulban ou Trigolay. Vous êtes un homme élégant; vous aimez à recevoir : dans la recherche dont vous m'honorez, il n'y a pas mal de vanité. Tout cela trouvera mieux sa satisfaction à Paris. Réfléchissez, mais réfléchissez vite. Comme époux de raison, je vous dois la préférence et je vous l'offre. Demain sera trop tard; mais surtout, prenez bien garde de ne pas mêler ma mère à nos intérêts, cela gâterait tout. »
M. Bécherel prit la main de la jeune fille.
— « Permettez-moi de regretter que l'espoir nie vienne sous une forme aussi dénuée de sentimentalité, aussi positive et pratique. Je sais que j'ai vingt ans de plus que vous, que je serai vieux quand vous serez encore belle; mais je ne suis pas encore vieux et quoique mari de raison pour nos protocoles, je suis incapable de renoncer à mes droits d'époux. »
— « Evidemment, monsieur Bécherel, on n'épouse pas une fille qui vous fait changer vptre mode d'existence pour lui donner seulement un paternel baiser au front en manière de bonsoir. Vous aurez vos droits d'époux. »
Il s'épanouit, devint un peu rouge, toussota et prit un air cérémonieux. »
— « Mademoiselle La Fresnais, j'ai l'honneur de vous demander votre main.
— « Avec la vie à Paris, je l'accepte», ditelle.
— « Et quel délai imposez-vous à mon impatience? »
— « Aucun, monsieur Bécherel. »
— « Vous me permettez... »
— « D'aller à la mairie et à la cure, mais je vous prie de ne pas aller le dire à ma mère. »
i04 LA DÉCADENCE LATINE
— « Mademoiselle, je vous prends <mi mot, je vais chez mon curé. »
— « Sans repasser par le château. »
Kilo le conduisit à coite même poli le porte qui livra passage à l'artiste aimé.
Bécherel triomphant lui baisa la main.
Elle s'achemina vers la tourelle, d'un pas lent et solennel.
Elle en passa le seuil avec un tremblement do tout le corps ot monta péniblement l'escalier. Il lui parut que la chapelle, longtemps fermée, sentait la cave, elle eût aussi bien «lit la tombe.
D'abord, elle se laissa tomber sur le lit et sanglota. Puis, résolue, elle essuya ses yeux et se mit à réunir des livres, des estampes. Elle hésitait parfois dans le choix des objets. De petits meubles à tiroir étaient pleins de babioles, souvenirs de promenade, petits achats de voyage. Quand elle eut fait le tri, elle descendit les livres et les objets par brassées e! les mit dans des caisses du rez-de-chaussée qu'elle cloua ; puis elle les roula dehors, non sans déchirer sa robe.
Tout le reste, les robes, les tentures, les coussins, elle les entassa sur le lit comme pour former un bûcher. Ce travail dura jusqu'à la nuit.
Le domestique vint l'appeler pour le dîner, elle lui fit transporter sur une brouette les caisses qu'elle avait faites et exigea qu'elles fussent montées dans sa chambre, au grand étonnement de sa mère.
— « Tu déménages ta chapelle? Pourquoi, à pareille heure? Ton père tient aux repas réguliers. Je te demande un peu si tu ne pouvais pas attendre à demain... Comment M. Bécherel est-il parti sans venir saluer? Tu lui auras fait quelque avanie et tu nous auras brouillé avec le plus aimable voisin, un ami. »
Colette ne répondit pas et alla embrasser son père.
— « Mignonne ! » s'écria le colonel attendri.
— « Oh! » fit la mère, « elle pourrait vous danser sur la tète, vous lui diriez « continue».
— « Elle ne me danse pas sur la tète; elle m'embrasse et vous voudriez que je la rebute : voilà qui est étrange. »
— « Elle vous câline, parce qu'elle vient de faire un tour de sa façon : elle a mis à la porte M. Bécherel ou c'est tout comme. »
— « Pourquoi? » demanda M. La Fresnais.
— « Mon aimé père, croyez-vons que je sois
capable do faire quelque chose de grossier el d'absurde? »
— « Non, je ne le crois pas. Et puis, ma petite, après tout, tu es chez toi ici, et si Bécherel, qui n'est pas un mauvais homme, que j'estime, si Bécherel t'embête, eh bien! après tout, satisfais-toi. Je n'ai qu'une fille : et il y a plus d'un Bécherel. »
— « Cette petite fera le désert autour de nous. »
— « Cette petite a vingt-six ans », dit Colette.
— « Pour ses parents, une fille a toujours six ans. »
— « Alors, il faut agir comme mon père, il faut la gâter. »
— « Des leçons. Tu me donnes des leçons?»
— « Ecoutez toutes deux », fit le colonel. « Je suis attristé de sentir, de jour en jour, gronder entre vous une combativité dont j'ignore la cause, mais qui pèse sur la vie intime. Vous avez, ma chère amie, un grief contre Colette! Lequel? Colette a vis-à-vis ds vous une attitude respectueuse, mais fermée, mais armée. Si on s'expliquait? »
Les deux femmes gardèrent le silence, et le dîner passa, morose.
Au dessert, Colette sortit pendant un moment : on la vit aller aux communs, puis à sa tourelle, ensuite elle revint, et la veillée se passa froide, avec peu de mots très espacés.
On échangea un bonsoir contraint, chacun gagna sa chambre et la vaste demeure s'endormit; une à une, les fenêtres s'éteignirent.
Vers onze heures, des pas précipités sonnèrent dans le couloir.
— « Au feu, au feu! » criait le valet.
Le colonel sauta à bas du lit, ouvrit sa porte.
— « Où est le feu?»
— <( A la vieille tour! C'est la chapelle de mademoiselle qui brûle? »
Dans le branle-bas nocturne, Colette seule gardait son sang-froid.
— « Mon Dieu», fit-elle, « quelle inspiration du ciel d'avoir sorti mes livres. »
— « C'est en les sortant que tu auras mis le feu. »
— « Il n'y a pas de danger », déclara M. La Fresnais; « ce sont des étoffes qui brûlent et les murs sont si épais. — Ma pauvre Colette, tu y tenais tant à ta chapelle », lit-il apitoyé.
— « J'y tenais ; mais qui ne sait pas renoncer ne sait pas vivre. »
L'intimité et la mondanité sont les deux termes de la vie sociale et la seconde a tant de partisans parce que l'autre est fort difficile d créer.
Mme Bécherel ouvrait ses salons de l'avenue Marceau, au retour d'un voyage de noces en Italie. C'était une des premières fêtes d'octobre et un début mondain. La curiosité se joignait à l'empressement. Il y avait le monde artistique de la rue du Rocher, les nobles propriétaires amis de M. Bécherel, et ce fond des soirées nombreuses composé de gens vagues et connus qui remplissent le rôle de la figuration.
La maîtresse de maison, vraiment belle en son décolletage, était entourée du clan des pécheurs en eau trouble qui voient dans chaque ménage nouveau ou des dîners ou des couchers. Une dizaine de complimenteurs entouraient
M,u Bécherel, en se demandant ce qu'ils auraient d'elle, quelque chose de la table ou du lit ou des deux? Elle subissait leur cour distraitement quand elle aperçut dans une embrasure une tête qui lui lit crier:
— « Gouvenel. »
Et comme l'interpelle ne pouvait aisément s'avancer, elle alla à lui, lui prit les mains.
— « Gouvenel, mon bon ami? Quelle est cette conduite, on ne vient pas me dire qu'on m'aime toujours bien ?
— « Vous êtes charmante... autrement que vous étiez, mais toujours charmante. »
Elle lui prit le bras et l'emmena hors des salons dans un petit boudoir.
— « Ah ! cela me fait du bien de vous revoir, mon bon Gouvenel. Je reviens du pays des chefsd'œuvre. Maintenant je vous comprendrai mieux. Ah! que vous aviez raison. »
L'esthéticien la regardait.
— « Etes-vous heureuse? »
— « Comment l'entendez-vous? »
— « Personne n'ariencomprisàce mariage », ajouta-t-il, « surtout moi. »
— « Je conçois que vous n'ayez pas compris,
parce que vous me comprenez; mais les autres qui eux ne me comprennent pas ! »
— « Enfin, vous êtes heureuse? »
— « Mon cher, j'aimerais mieux avoir des florentins dans ma galerie que des romains, et des lombards que des napolitains, et des vénitiens que des bolonais : mais faute des premiers je prendrais encore les derniers. »
— « Vous n'avez jamais fait de confidences, vous. C'est crâne, mais ce ne doit pas être hygiénique. Les héros eux-mêmes ont des confidents, sans cela ils crèveraient de mâle rage. Enfin, vous êtes d'une trempe magnifique, je vous admire.
« Si un jour vous aviez besoin d'une oreille complaisante et complice pour y crier quelque chose qui vous étoufferait, faites-moi l'honneur de croire à mon fanatisme. »
— « Gouvenel, vous êtes un rêveur ; vous m'avez parée dans votre imagination d'attributs poétiques et vous trouvez que j'ai composé ma vie en prose. »
— « J'avoue qu'il y a des choses que je ne me figure pas. »
— « Prenez garde, vous allez dire une énormité. »
— « Eh bien, oui : je ne me figure pas... ». Il s'arrêta.
— <( Venez dîner demain, en veston, en ami. Il faut que je rentre dans ma cohue. »
A peine étaient-ils revenus dans les salons que M. Bécherel s'avança.
— t< Où étiez-vous donc, ma chère Colette? Je vais vous présenter quelqu'un que vous reconnaîtrez peut-être mais que vous n'attendiez pas », et il s'effaça pour faire avancer un élégant jeune homme, au teint bronzé, à la barbe en pointe.
Colette distraite regarda à peine.
— « Vous ne reconnaissez pas votre peintre? » s'écria Bécherel.
La jeune femme eut un mouvement involontaire, un tressaut si vif que, pour l'expliquer, elle se tourna vers Gouvenel.
— <( Vous m'avez fait très mal ; ce n'est pas esthétique d'écraser le pied. »
— « x\h ! monsieur Eragny, vous voilà », dit-elle en le considérant, « vous voilà célèbre et bien oublieux sans doute des séances de Trigolay. »
— « Oh! moi, je n'oublie rien », dit-il gravement et un peu pâle.
— (( Je parie que vous avez oublié votre ouvrage : venez le revoir. »
Elle lui lit signe de la suivre elle mena dans le boudoir.
Il leva les yeux sur le portrait et dit :
— « Sans doute, je vous dois trop pour oser me plaindre. »
— « Vous plaindre ! » lit-elle.
— « Quels que soient les services que vous m'ayez rendus, il y avait entre nous autre chose de plus beau et de plus grand que la protection d'un artiste, il y avait un serment d'amour. »
Elle leva sur lui un regard étincelant.
— « Vous l'avez oublié, ce serment, dans les bras de l'Italienne, le modèle de la Pia : et je ne sais pas de quel front vous venez chez moi. »
— « Vous me calomniez ; je vous ai écrit que j'avais trouvé un merveilleux modèle, que je voyais un tableau magnifique, mais que j'étais prêt à y renoncer sur un mot. »
— « Vous avez écrit pour la dernière fois en février. »
— « Non, en mai. »
— « Mensonge! Et pourquoi n'êtes-vous pas venu en mai à Paris? Pourquoi n'avez- vous pas écrit rue du Rocher? »
— « J'étais malade, presque à la mort. »
— « Vous mentez. »
— « Ecoutez! » dit-il, « venez demain, dans l'après-midi, à l'heure que vous voudrez, je vous prouverai que je dis vrai. »
— « Mais, si vous dites vrai, qu'ai-je donc fait?»
— « Venez demain, rue Chaptal, 27. »
— « Je viendrai ! »
Eragny alla serrer la main de M. Bécherel et évita Gouvenel dont il craignait les interrogations.
Colette semblait comme endormie ; une torpeur qu'elle expliqua par la migraine la rendait un peu bizarre.
Elle continua toutefois à remplir exactement sou rôle de maîtresse de maison, et son mari lui dit en bâillant, après le départ des invités :
— « Gela a été très réussi, et vous recevez à ravir. »
11 voulut la suivre dans sa chambra, mais elle opposa une résistance si nette qu'il en éprouva une déconvenue d'amour-propre.
Un ancien amour ressemble à ces airs qu'on dédaigne et qui émeuvent encore, comme s'ils ressuscitaient le passé.
Mme Bécherel ne dormit pas.
« Il a écrit trois lettres que je n'ai pas eues. Il les a écrites à Trigolay, et ma mère les a volées. Malgré ma prudence, les épitres auront été fatales. Dit-il vrai? L'éloignement que j'ai senti se développer en mon cœur pour ma mère, ce recul inexpliqué de ma lilialité lui donnerait raison.
« Il a été malade, à la mort, au moment du Salon. S'il le prouve? C'est moi qui l'ai trahi par une impatience et une rage irraisonnées. S'il le prouve, que ferai-je? »
Sur ce thème, des mouvements de désespoir se croisaient avec d'autres d'unejoie sourde, d'une
espérance inavouée. Elle le retrouvait ému, désireux de se justifier et à son gré plus séduisant, plus mâle. Ce n'était plus l'enfant qu'elle avait initié à Fart et à l'amour; c'était l'homme, et l'artiste accompli, déjà célèbre.
Elle fit une toilette simple, mais très combinée à son avantage, et profita de la présence de Gouvenel au déjeuner, pour sortir de bonne heure.
— « Gouvenel a déniché une occasion de bibelols », dit-elle à Bécherel, « je vais les voir. »
L'esthéticien accepta sans sourciller son rôle d'ami-prétexte. La maladressa dont elle l'avait accusé pour expliquer son frémissement à la vue d'Eragny suffisait au vieux théoricien pour qu'il ne demandât pas où elle allait et il se fit laisser discrètement, en route.
Elle renvoya son fiacre, tellement elle sentait que le passé allait renaître, se donnant pour raison que l'explication serait longue, qu'elle ne laisserait pas le parjure sans avoir percé sa menteuse justification.
Elle monta les étages très vite et sonna fort.
Eragny vint ouvrir.
Elle passa (lovant lui, en coup de vent, et remonta tout l'atelier, comme on dit au théâtre, d'un mouvement vers le fond.
Le peintre l'avait suivie et lui montra un fauteuil, en face d'une table où divers papiers étaient soigneusement étalés.
— « Pour éviter les paroles vaines et les paroles injustes, je vous prie de m'écouter, pendant quelques minutes. Vous m'avez dit hier que je vous avais écrit en février pour la dernière fois. De la missive de mars, je n'ai aucune preuve, mais voici le récépissé postal de celle d'avril. Je vous disais que j'avais le plus grand intérêt à exposer La Pia, que vous ayant vainement demandé, par deux fuis, si vous me permettiez d'obtenir le succès avec une autre œuvre que votre portrait, j'interpréterais votre silence selon mon égoïsme d'artiste. Enfin, en mai, j'écrivis quelques ligues où- je me disais malade, en tâchant de ne pas vous alarmer.
« Cette maladie a été si réelle que ma mère est venue me soigner : voici le télégramme de Uennes où elle me dit qu'elle se met en route. Voici des ordonnances de médecin, des notes diverses qui, si vous voulez les compulser, vous
{trouveront que depuis les premiers jours de mai jusqu'en septembre j'ai été dans l'impossibilité de venir à Paris et aussi dans la persuasion que vous aviez repris votre cœur.
« On vous a volé trois lettres : votre mère les a reçues et gardées. »
Colette regardait les papiers éparpillés devant elle, d'un air éperdu.
— « Alors! » fit-elle.
— « Alors, c'est vous qui avez déchiré notre pacte, et pourquoi? pour épouser M. Bécherel. Oh! on ne vous l'aurait pas enlevé! Vous l'auriez toujours retrouvé, celui-là. »
Elle baissait les yeux.
— « J'ai perdu la tête, en voyant la Pia. Vous ne nierez pas qu'elle a été votre maîtresse. »
— « La paysanne qui a posé la Pia est morte maintenant : elle était condamnée, quand je l'ai peinte. »
— « Elle a été votre Graziella ! »
— « Graziella meurt de l'abandon de Lamartine, et j'ai rencontré une moribonde dont j'ai adouci les derniers moments. Car, dans cette fièvre ardente, que j'ai tâché de rendre, il n'y a pas que l'intoxication paludéenne, il y a la faim, l'habitude de la faim. La Pia était une
mendiante, une pauvre loque humaine. Orpheline, elle vécut de vagues charités jusqu'au jour où elle se donna; le village fut impitoyable
pour la fille-mère de quinze ans, elle devint
nul ne pourrait dire quoi. Elle se donnait pour une soupe, un morceau de pain, quand il y avait plus de deux jours qu'elle n'avait rien mangé. « En l'apercevant vautrée dans le fossé d'une route, j'ai vu le modèle admirable. Je l'ai fait manger, je l'ai fait laver; sur ce pauvre squelette, j'ai jeté une tunique : voilà l'histoire de la Pia, et cette histoire, je vous l'ai racontée, en termes plus généraux, dans les lettres de mars et d'avril. »
— « Vous l'avez aimée, puisque vous m'en parlez avec cet attendrissement. »
— « Je dois un souvenir pieux à cet être qui fut dévoué, qui m'a soigné avant que ma mère fût là. )>
— « Ah ! Elle vous a soigné ! »
— « Voilà bien l'égoïsme de l'amour », s'écria Eragny. « Ce que vous ne pouviez pas faire, nul ne devait le faire. Vous n'étiez pas là, et on a osé y remplir votre office.
« Je languissais encore au lit, en proie au délire, quand vous vous jetiez aux bras de Bécherel.
El maintenant, que sommes-nous l'un pour l'antre! De quel œil pouvons-nous envisager et notre rayonnant passé et le présent hideux ! »
Il marchait, gesticulant, avec nue animation croissante.
— « Aujourd'hui, lancé comme je le suis, j'aurais le consentement de vos parents, et vous (Mrs Mn,L' Bécherel! Vous appartenez à un imbécile. »
Colette s'était accoudée sur la table et elle pleurait.
— « En arrivant à Rennes avec ma mère, la première nouvelle a été le mariage de M"e La Fresnais avec M. Bécherel et l'annonce de leur installation à Paris... Trois mois ! Vous ne pouviez donc pas attendre trois mois... Vous informer? Ecrire à ma mère... Mettre en campagne votre ami Gouvenel... Employer l'abbé Crespierres... Les marchands de tableaux ont su me faire parvenir leur lettre, et ce que l'esprit commercial accomplit sans effort, le grand et sublime amour ne le tente même pas ! »
Elle pleurait.
— « Tant de prudence aboutit au gâchage de deux existences... Tant d'orgueil à la pire humiliation. Car, quel que soit Bécherel, vous lui
avez Livré un corps que vous aviez déjà donné, vous avez trompé cet homme, vous le trompez en ce moment, et vous le tromperez demain tout à fait : parce que ce mariage de dépit, ce mariage de suicide, ce mariage d'aliénée n'empêche pas que je sois ce que j'ai été, votre amant. Et puisque vous avez renoncé à être ma femme, vous serez ma maîtresse. »
Elle se leva, outragée, et voulut sortir.
11 la rassit de force.
— k Vous serez ma maîtresse, puisque vous ne pouvez plus être que cela, » et sa voix se brisa et ses bras se tendirent, « et que je vous aime et que vous m'aimez. »
Elle, se remit à pleurer, dans une détresse inexprimable.
— « Les formules indécises et littéraires ont trop causé de désastres : nous avons trop souffert l'un et l'autre pour des malentendus ; il faut maintenant regarder la vie en face. Le jour où vous avez épousé Bécherel, vous avez cru que j'étais iniidèle et indigne. Je parais fidèle et digne, je reprends auprès de la femme mariée ma place d'amant que j'occupais près de la jeune fille.
« Réfléchissez, Colette, à la réalité qui nous
entoure, et voyez s'il est possible d'agir autrement. Je vous parais brutal, je m'énonce comme un sceptique. Vousjugez que je ne suis plus l'Eragny de Trigcriay.
« Etes-vousla Colette d'il y a un an? J'ai vu la mort au moment où j'avais la gloire, j'ai eu le désespoir à l'instant où la chance matérielle se manifestait : j'ai donc beaucoup vécu en peu d'heures, et je prends la conduite de notre barque parce que vous l'avez mal menée; moi je la sauverai.
« En sortant d'ici, que ferez-vous? Un vœu de fidélité à Bécherel?On n'est pas fidèle à Bécherel : cela fait rire, à y penser ! Vous pensez à vous tuer, non sans avoir dit les pires injures à votre mère? Vous n'avez pas le droit de désespérer ce pauvre colonel qui vous a toujours aimée d'une façon exquise. Et le même devoir tilial vous interdit de songer au divorce, du moins de si tôt. Pour accomplir au moins vos devoirs de fille, il vous faut vivre; et la vie, sans moi, vous sera insupportable.
« Vous ne pourrez pas vous contraindre, et votre époux officiel va se trouver tout d'un coup en face d'une ennemie d'autant plus terrible qu'elle devra cacher sa haine. A votre
LA DECADENT)!: LATINE
âge, après la jeunesse concentrée et passionnée que vous avez vécue et que votre chapelle symbolise, on meurt sans amour ; et vous n'avez pas plus le droit de mourir que celui de vous tuer.
« Evoquons l'antique fatalité, attestons les dieux et les astres, entassons les mots de catastrophe, de désastre, de ruines et de perdition. Poussons des plaintes sonores comme la mer, tordons-nous les mains comme des Xiobides; tremblons à l'idée du feu éternel, déclaronsnous les plus pitoyables ou les plus scélérats des mortels ; je vous aime, vous m'aimez, et avec cet amour nous allons refaire notre vie, de notre mieux, comme des naufragés dont la nef est brisée et qui doivent vivre sur un sol de hasard. Si vous trouvez quelque chose à me répliquer, je vous écoute. »
Mmc Bécherel ne pleurait plus ; elle tamponnait ses yeux rougis avec son mouchoir de dentelles réduit à l'aspect d'un morceau de papier mâché.
— « Votre ton suffirait à me détourner de vos avis. Trop visiblement, vous exploitez Les événements au profit d'un despotisme, fils du succès. Si j'avais reçu une seule de vos trois
lettres, je n'aurais pas été affolée par votre tableau de la Pia.
« Précisément parce que je suis esclave de mes devoirs de fille, ne pouvant plus tenir à Trigolay, j'en suis sortie, comme j'ai pu, au bras de M. Bécherel. En le traitant d'imbécile, vous ne faites que me frapper moi-même à un poinl douloureux. Vous ai-je dit que votre Pia était une prostituée?
« Il se peut que vous raisonniez fort bien et que je sois dans une passe désespérée. J'accepte tous les torts. Et après? Mes torts ne vous donnent aucun droit ! Je me suis donnée à vous. Rejetez ou gardez ce souvenir. Je ne me sens ni engagée, ni encline à me redonner maintenant. Heureuse et même flattée d'avoir eu les preuves de votre constance, j'estime que vous avez trop changé et je n'aime certes pas, je vous jure, le personnage dur et insolent que je viens d'entendre. Que M. Bécherel ne vaille pas qu'on le respecte : peu importe! J'ai un motif de sagesse, ma propre dignité. Le rôle de maitresse élégante et commode pour jeune peintre ne me tente pas. Puis voyez, la vie [est si fantasque. A Trigolay, j'étais un modèle inespéré, incomparable. En Italie, vous en trouvez, sitôt
LA niX'.ADENCK LATINK
arrivr, un autre plus inespéré et plus incomparable. Vous comptiez sur Colette pour commencer votre carrière, la Pia a paru. Etes-vous unique?Soitcommeartiste, soit commehomme?
Croyez-vous que je ne puisse inspirer un amour et que je sois vraiment réduite à vous? »
Ce brusque redressement de la personnalité un moment accablée surprit l'artiste et lui ôta son assurance.
— « Pardonnez-moi la brusquerie de mes paroles; une rage sourde les inspirait. Son^vz à tout ce que nous avons perdu? A l'irréparable désastre de notre commune destinée. »
— « Nos destinées sont désormais distinctes. La vôtre s'annonce brillante, facile. La mienne s'éclairera un jour ou l'autre d'une tendresse véritable, respectueuse, et comme je la veux. »
— « Vous seriez à un autre ! » cria Eragny. « Vous prendriez un nouvel amant? »
— « Je n'ai jamais eu d'amant, monsieur Eragny, j'ai eu un fiancé, et j'ai un époux. Il est vrai que je me suis donnée au fiancé, ne croyant pas qu'il pût jamais me faire une injure de ma bonté et qu'il tâchât de m'humilier avec un pareil souvenir. »
Le peintre commençait à se repentir de sa diatribe, il répéta :
— « Pardonnez-moi ! J'ai beaucoup souffert. »
— « Moi aussi, j'ai beaucoup souffert. Et je n'ai pas trouvé en venant à vous la consolation que j'attendais. Vous n'êtes pas coupable de trahison, je le reconnais, mais vous n'êtes plus tel que je vous ai aimé; vous n'avez pas gardé la vénération du passé et l'espèce de culte que vous deviez à celle qui vous donna tout son corps et son cœur. Le Destin a rendu inutiles mes soins; et la chance vous a fait oublier la gratitude que vous me devez. Vous êtes déjà un moderne, impérieux devant la faiblesse ou l'apparence de la faiblesse. »
— « Non, Colette, non. Ne me jugez pas sur une expression qui me calomnie. Le dépit rend amer et on injurie l'être que l'on aime quand l'envie vous obsède de vous jeter à ses pieds. »
— « Je m'en vais, » dit Colette, « avec le regret d'être venue. »
Il se mil à genoux, suppliant, sans qu'elle s'émût.
— « Avant de partir, voyez, du moins, combien était vivant votre souvenir pendant ma vie d'Italie. »
Il alla prendre dans un meuble un album très enveloppé, et l'ayant sorti des papiers, il invita Colette à se rasseoir.
Dès qu'elle eut vu la première page, elle s'assit et lentement feuilleta.
C'étaient des croquis faits de souvenir, très cursifs, mais d'un intérêt profond. Tous se rapportaient à Trigolay, à la chapelle ou à leur amour.
Le corps de la jeune fille était le thème le plus fréquent, des indications d'épaules, des bouches aux sourires divers, des mains où un seul doigt avait été poussé; des linéaments de postures que seule elle pouvait comprendre. Fascinée par ces retlets du passé, elle se délendit si visiblement, que Georges, avec adresse, lui ôta son chapeau, déganta les mains, l'une après l'autre, non sans les baiser.
Quand Colette eut fini de regarder l'album, elle hésita à se lever ; elle resta et recommença sa contemplation de ces notes crayonnées où revivait le poème de son amour et qui témoignait, avec la véracité graphique, de l'ardent souvenir du peintre.
Pendant qu'elle évoquait les jours et les nuits de Trigolay, Eragny lui parlait douce-
f.A licohne -2dl
ment ; il commentait les dessins d'un mot, d'une exclamation.
— « Ainsi vous étiez sur le vieux banc de la charmille... Ce geste si noble de Tau revoir... Ah! celte moue en baiser... Là j'ai cherché la ligne, la ligne à la Bottiçelli de vos hanches... Ce fut ainsi le second soir... Ah ! ce moment... »
Tout cela n'avait un sens que pour Mme Bécherel ; mais pour elle c'était un livre enchanté, d'un charme si irrésistible, qu'elle laissa les baisers eftleurer ses cheveux, glisser sur sa nuque, plaquer sur ses joues et violer ses lèvres en une lâcheté croissante, progressive et comme fatale.
Elle ouvrit les bras, heureuse et triste, enlisée par le souvenir du bonheur qui la livrait, passive et charmée, au désir de l'artiste.
Etourdie, la tête vague, elle se trouva dévêtue sans presque y avoir pensé. Il la porta sur le divan. Elle ne pensa ni aux modèles qui s'y vautraient, ni à la banalité de son abandon.
Son imagination, plus forte que tout, la livrait au fantôme du passé. Séduite par son propre amour, elle se livra au désir d'Eragny, sans restriction.
Le jour baissa, les ombres s'épaissirent, la
2"2S LA DÉGADENGE LATINE
nuit vint sans qu'elle songeât au temps. L'obscurité convenait à son ardeur mêlée de tristesse.
Il fallut qu'Eragny lui rappelât l'heure tardive.
Péniblement, comme une somnambule, elle se rhabilla devant la glace qui servait aux modèles.
— « Regrettez-vous de m'avoir rendu le bonheur, ô bien-aimée? »
— « Non, mon ami, non, je suis heureuse, comme je peux l'être désormais, morosement. »
— « Quand vous reverrai-je, ma Colette?» Elle calcula :
— « Après-demain. »
— « Je vous adore », dit le jeune homme, sincère.
— « Je vous adore aussi, Georges, mais je ne serai jamais plus joyeuse, je le sens. »
— « Je vous rendrai la joie, ma Colette. » Elle secoua la tête.
— « Il y a quelque chose de cassé. » Elle montra son cœur.
— « Oh ! Cela ne changera rien à vos impressions : ce sont les miennes qui garderont désormais un accent de détresse. »
— <( Laissez-vous aimer, laissez-vous bercer.
Je saurai endormir voire souci el le sourire renaîtra sur votre bouche de fleur. »
— « Mon âme, mon unique ami, la flamme de mon cœur ne sera plus brillante ou plutôt il n'y a plus de flamme, pure, belle, en moi; il y a du feu sous de la cendre. La passion nous réunit, la passion, mais le bonheur est à jamais perdu. »
Eragny ne comprit pas ce qu'elle disait : car il éprouvait de la passion pour elle plutôt que de l'amour.
// y a autour de l'adultère
mondain un tel tourbillon de bruit et d'affaires que le véritable amour ny peut paraître.
Au troisième étage d'une paisible maison des Batignolles, à peu près deux fois par semaine, Georges Eragny et Mme Bécherel se rencontraient, et de trois à sept se donnaient les joies du péché.
Ce n'était pas l'amour qui englobe tous les actes de la vie, aussi bien la pensée que la volupté, et qui est tour à tour austère ou charmant, purement dévoué ou délicatement voluptueux. Mais, comme l'avait dit Colette, après s'être redonnée à Eragny, c'était la passion, sa faim et sa soif qui se rassasient avec une avidité et une hâte qui s'inspirent du temps compté et des rares heures propices.
C'était la passion avec ses venues fiévreuses, ses étreintes où on met les baisers doubles et ses départs las et comme hébétés par la précipitation sensorielle.
Malgré son aspect de beau garçon et l'accueil qu'on lui faisait mondainement, Eragny restait fidèle à Colette : il respectait sa maîtresse, autant qu'il l'aimait. Car la noble créature, autant pour obéir à sa générosité naturelle que pour se relever à ses propres yeux, usait de toute son inlluence mondaine au profit de l'amant qui aurait pu être son mari, sans un coup de jalousie devant un tableau !
En recevant des femmes inrecevables, elle avait obtenu le ruban rouge pour Eragny.
Cette distinction prend do l'intérêt d'après l'Age de son porteur.
M. Bécherel étant vaniteux se trouva tout ('■tonné et se réjouit lorsqu'il découvrit que son salon lui donnait plus d'importance à Paris que ses ehasses ne lui en avaient valu à Hennés : il ne dépensait pas davantage avenue Marceau qu'à Saint-Coulban ; il vendit son équipage de chasse, chevaux et meutes.
Parfois, Colette réfléchissait à l'immoralité de sa vie.
T.i'2 LA DÉCADENCE LATINE
Son adultère assurait Les satisfactions d'amourpropre de M. Bécherel, faisait taire sa rancune contre sa mère, et défendait Eragny des hasards de la bonne fortune.
Honnête, c'est-à-dire résistant à son amour, elle aurait pensé à se venger de sa mère et aurait fait à son époux une vie aigre et agitée.
Chaque individu est contraint par un instinct majeur qui, satisfait, le rend sociable.
L'instinct de Colette était d'aimer ; mais ces trois ou quatre heures du lundi et du jeudi, où les sens et les nerfs dominaient, ne satisfaisaient pas sa nature éprise d'intimité, de doux commerce. Toujours la caresse et toujours l'étreinte ! Elle sentait un vide dans le cœur, un besoin de sentimentalité puérile et chaste. Elle aurait voulu se promener avec Georges pendant des journées dans les bois, en ne disant rien ou des niaiseries; elle aurait voulu le regarder peindre ou lire à ses côtés; elle aurait voulu enfin être sa femme légitime. Elle ne pouvait être que sa maîtresse : elle s'efforçait de l'être pleinement, de défier les comparaisons, si un moment venait où il dût comparer. Morose, malgré tout, forcée à un effort pour tenir son salon, comme
T.A LTCORNE 233
pour retenir son amant, mal à l'aise avenue Marceau, comme aux Batignolles.
Divorcer eût été une solution. Mais ce pauvre M. Bécherel ne méritait pas un trait si noir. Elle se sentait envers lui coupable et n'eût pas osé le précipiter de son bonheur actuel dans les pires ennuis. La pensée de son père aussi l'eût arrêtée, sans compter qu'elle n'aurait plus eu la même influence protectrice sur la carrière du peintre. Pour ceux qu'elle aimait, son adultère était une condition de bonheur. Résignée, elle s'efforça d'oublier l'ancien rêve de l'amour au foyer ; mais sans cesse le regret, comme un taon invisible, la piquait, même aux bras du spasme.
Les capitulations de la conscience entraînent toujours au delà de ce qu'on prévoit. On se trompe à croire que l'idéalité violée sur un point, pourra se maintenir sur un autre. Colette cherchait en vain son équilibre entre la mondanité et ses rendez-vous. Elle avait encanaillé son salon pour favoriser son amant, et elle se réduisait à la volupté, faute d'un meilleur amour : elle s'ennuyait, malgré deux griseries par semaine.
Avec des tentures et les ressources du luxe, le
petit appartement des Balignolles avait pris une physionomie aussi esthétique que la chapelle de Trigolay : une fois la porteauseul battant jaunâtre passée, on entrait dans un réduit délicieux.
Parfois, elle y était venue seule, et toujours la morosité plus forte que les autres impressions l'avait fait fuir. Ce nid de volupté, plein de parfums, émanait la subtile atmosphère d'un lieu d'amour. Tourne-bride galant, et paradisiaque pour un caprice, il ne convenait pas à L'âme profonde de Mmc Bécherel.
Eragny, sincèrement amoureux, n'offrait, même au bout d'une année, aucun symptôme de lassitude. Sa ferveur se maintenait chaude, égale. Colette avait appris sa résistance à la coquetterie engageante de plusieurs femmes agréables.
Elle ne pouvait accuser son amant; il était tout ce qu'un homme et le plus épris est, a été et sera, de trois à sept, deux fois par semaine.
Ces stations passionnelles régulièrement espacées, toutes du même temps, ne remplissaient pas sa vie. Elle avait soif d'intimité, elle aspirait vainement aux longues heures de l'effusion lente et rêveuse. Née pour la vie conjugale et son charme monotone si apaisant, si berceur,
LA LICORNE 2.'5o
L'adultère parisien hà lit", encadré entre deux courses de fiacre, un déshabillage et un rhabillage, la laissait ahurie. Le jour venu, la matinée encore était souriante, elle mettrait ceci plutôt que cela. Bécherel s'attardait volontiers après le déjeuner, et il était près de trois heures quand elle mettait le pied dans la rue.
La voilure paraissait lente, et quand le temps était beau, une boutique de blanchisseuse s'arrêtait de travailler pour regarder la dame venir au rendez-vous.
Dans le quartier, on savait qu'une femme riche avait ses amourettes au second du numéro 14. 11 fallait essuyer le regard connivent et protecteur de la concierge, monter le petit escalier et subir l'étonnement curieux d'une locataire, avertie des motifs de la visite par la toilette vraiment déplacée en cet endroit.
Eragny, toujours arrivé le premier, ouvrait vile. Un baiser à travers la voilette ei puis, si tôt assise, les « tu sais » ou « lu ne sais pas », ou «à propos », les menus faits intéressant leur intimité ou le succès du peintre . En déblayant les faits divers de leurs jours derniers, elle quittait ses gants et son chapeau, et lui commençait à la dévêtir.
La chair aperçue amenait la caresse ; et quand un peu de paix commençait à entrer au cœur de Colette, el que lasse, et encore pâmée, elle allnil vivre un moment doux et simple, selon son cœur, son regard rencontrait la petite montre de son bracelet, et elle se mettait debout et maladroite, la tête vague, elle se rhabillait, préoccupée des frisures défaites, d'une agrafe arrachée, d'une épingle égarée.
Et puis, il fallait passer devant la concierge qui savait ce qu'elle venait de faire et qui souriait un peu, discrètement, pour mettre à l'aise cette belle dame qui lui valail une aubaine, presque un revenu.
Si Colette avait pu passer des bras de Georges dans sa chaise longue, même avec la transition cahotante de la voiture, c'eût été un allégement, mais presque toujours il fallait, avant de rentrer, faire une visite en coup de vent ou une course dont l'objet échappait à sa mémoire. Souvent, elle donnait à diner ce soir-là ou elle allait danser, quand il ne s'agissait pas d'une soirée au théâtre ; et lorsqu'elle se couchait vers deux heures du matin, les sensations d'amour étaient déjà noyées et comme effacées par l'accumulation des incidents et le manque de répit.
Pendant les quelques jours que Bécherel plissait à Saint-Goulban, à l'époque des fermages, elle avait vécu des nuits entières avec Eragny, dans un hôtel de Beauvais. Au matin, la banalité de l'ambiance, le retour hâtif , le souci d'être reconnue, la crainte des domestiques et de leurs commentaires empoisonnaient encore ces moments.
Le bonheur eût été de vivre conjugalement avec Eragny; elle devait donc renoncer au bonheur et accepter les bribes que la vie lui jetait et qui entretenaient sa douleur au lieu de l'apaiser. Elle enviait la vraie Parisienne, si à l'aise dans l'adultère commun, et qui ne souhaite pas plus que ces rencontres brusques et sensuelles ; elle enviait surtout les faux ménages, ceux que leur situation humble ou éclatante autorise au concubinage officiel.
D'issue à cette situation, il n'en existait pas. La figure de son père, et l'image de ses torts envers Bécherel lui barraient le divorce : elle n'osait escompter la mort de son époux, et, vaincue, elle marchait à travers la vie, comme une bète dans le brancard et chez qui la rébellion est éteinte sous l'effet de l'habitude.
Elle avait pardonné à sa mère pour se par-
donnera elle-même, mois elle ne passait jamais plus de deux ou trois jours à Trigolay, et préférait emmener son père et le garder une
semaine à Paris. Piété filiale qui lui coûtait un surcroit d'effort pour paraître heureuse.
Même si Eragny ne se détachait pas un jour d'une moitresse qui se fane, Colette ne concevait pas quelle pût mener indéfiniment ce train si contraire à son cœur ; elle prévoyait une heure d'harassement tel qu'elle s'affalerait comme un pantin dont le son coule.
L'espoir est l'aliment de l'âme ; on supporte tout ce qui a le caractère momentané, tout ce que demain peut changer, si amère que soit l'heure présente. L'espoir, véritable horizon de l'homme oppose sa vivacité aux pires infortunes; mais s'il disparait d'une âme, la nuit y entre en ombres épaisses ; elle se sent prisonnière de la vie et s'étiole dans le cercle de fer que les conditions sociales imposent à certaines existences.
Une fierté native plus exigeante que la prudence empêchait Colette de se confier, d'extérioriser et de bavarder ses peines ; sans amie, repoussant la complicité toujours offerte du vieux Goïivenel, elle étouffait parfois et serait
allée dans un lieu désert pour crier, pour bramer comme une bête.
La sempiternelle contrainte qui aurait pu produire un éclat chez un être moins bien trempé, aboutissait à un lent affaissement de la volonté, à cette espèce de résignation douloureuse qui n'a rien de la patience chrétienne et n'emprunte son esprit qu'à une détente des ressorts animiques.
Quand elle supposait un surcroît d'ennui, une révélation faite à Bécherel, un scandale ou bien une infidélité d'Eragny, elle s'effarait sans trouver un expédient, sans prendre une résolution, se sentant incapable d'un effort de plus, même pour se sauver.
Une réticence de langage, un
mouvement d humeur ,une nuance enfin dans la façon d'écouter ou de répondre, décide d'un destin.
Eragny devait partir le lendemain pour Nice. Un Américain lui avait demandé de décorer sa villa. M. Bécherel se trouvait à Saint-Coulban.
— « Allons quelque part, dans les champs », avait demandé Colette.
Ils étaient partis de bonne heure pour Meudon, comme des jouvenceaux.
— « Aujourd'hui, j'ai trente ans », disait Colette en marchant dans l'herbe. « Il y a quatre ans que nous sommes ensemble. »
— (( Nous serons toujours ensemble, ma Colette.
— « Tu dois être bien las, mon Georges, de
ta vie de garçon, sans commodité, sans sollicitude. »
— « Il est sûr que cela ne ressemble pas à notre beau rêve, à l'intimité de toutes les heures, au réveil amical et doux, aux soirées calmes ei parleuses. »
— « Un jour viendra où vous éprouverez le besoin d'un foyer, d'une présence perpétuelle, et ce jour sera mon dernier jour. »
— « Un jour viendra peut-être », répondit-il, « où, n'ayant plus à ménager la vieillesse de votre père, vous divorcerez. »
— « Ah! » lit-elle, « quelle atrocité de tirer le bonheur de la mort d' autrui. »
— « Cependant, ma chère âme, si ton père n'était plus, resterais-tu liée à Bécherel? »
— « Je ne veux pas penser à la mort de mon père. »
— « Ni au chagrin de Bécherel », fit Georges un peu ironique.
« Concilier son devoir et son désir représente un problème si peu soluble, que la religion vous dit tout net de renoncer à votre désir et l'expérience de renoncer au devoir.
« Si tu t'obstines à considérer que tuas caché une faute à Bécherel en l'épousant ; que tu le
trompes et le tromperas indéfiniment et surtout que cet homme apporte dans ses rapports avec toi une bonté presque chevaleresque et qu'il te donne le luxe avec l'indépendance ; lu ne vois qu'un côté de la question et le moins intéressant, puisque nous sommes l'autre en lé.
« Tu n'es pas heureuse, Colette, et il n'est pas en mon pouvoir de te donner plus de bonheur, puisque le mariage, notre mariage seulement, comblerait tes vœux. Tout dépend de toi. Je gagne assez pour que notre existence soit large, et un ménage d'artiste n'a pas besoin d'une grande façade. Unis nous voyagerions plutôt que de donner des truffes au Tout-Paris. Je suis à un point où la mondanité ne me sert que bien peu; j'aurais même intérêt à un séjour en Amérique : mes plus fidèles amateurs sont là-bas. »
— « Mon ami, il n'y a pas lieu d'examiner la question Bécherel, tant que mon père vit. »
— « Ton père t'adore, et tu peux le convaincre. »
— « Quelle insistance étrange sur un point que je croyais acquis et à l'abri des discussions. »
— « Ma bien-aimée Colette, il faut choisir dans la vie, avec netteté, avec cruauté même, si on veut réaliser sa destinée. L'amour est re-
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présenté aveugle pour exprimer qu'il ne voil que sou objet. C'est un enfantillage de lui mettre un bandeau sur les yeux, mais c'est plus facile que de rendre son regard iixc, son regard immobile et ardent, son regard escarbouclé sur le point de son désir. »
— « Où veux-tu en venir? »
— « Mignonne, tu souffres et tu ne veux pas guérir. »
— « Je n'ai pas le droit de blesser des innocents. »
— « Où commence ton droit? Tu as disposé de toi, sans la permission de tes parents ; une seconde fois, tu modifies ta vie sans le congé de celui à qui tu l'avais dédiée. Aujourd'hui, tu sacrifies nos deux destinées à des considérations morales sans doute, mais moins intéressantes que mon œuvre et notre amour. »
— <( Je l'en prie, respirons, disons des riens au lieu de remuer ces lourdes et pesantes matières. »
Eragny plaignait sa maîtresse, mais il y avait dans son insistance un avertissement.
— (( Ainsi, tu te rallies à ma prophétie et lu y consens; tu ne seras jamais que ma maîtresse? »
— « En ma conscience, je ne puis pas être autre chose. »
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— « Tu ne nie laisses p;is l'espoir d'un foyer? »
— « l'uis-je donner ce que je n'ai pas ? Je n'ai pas cet espoir. »
Eragny demeura un moment silencieux, puis il secoua sa tristesse et se fit aimable, puéril et tendre comme elle le souhaitait. Entre temps il lui dit :
— « Je vais être forcé peut-être d'aller à Nice, si je reçois confirmation de la commande du riche américain. »
— m Et tu y resteras ? »
— « Le moins possible. »
— « Mais encore ? »
— « Que te dirai-je? Il y a des mesures à prendre, des croquis à faire sur place. Je veux qu'il s'engage sur ébauches. Si tu pouvais venir. »
— « En ce moment, c'est impossible ; et puis pour quelques jours?
— « Quelques jours ne me suffiront pas. » Une angoisse parut aux traits de Colette.
— « Quoi! une semaine sans toi. »
Il éluda l'estimation de son absence, en l'embrassant.
— « Le moins possible. »
— « Voici quatre ans que je te vois deux fois par semaine : si tu me manques plus de huit jours, je serai comme une âme en peine. »
— « Je te le répète : le moins possible. »
Ce qui donne à l'amour son caractère héroïque, ce sont les douleurs effroyables auxquelles il s'expose.
Par une soirée d'automne frileuse et triste où la rafale s'engouffrait dans la cheminée et contrariait la flamme, Mme Bécherel était assise au coin de son feu, dans une pose accablée.
Son mari, accoudé aune petite table, lisait les journaux du soir.
— « Je suis désolé, chère amie, de vous voir si mal en point? Depuis un mois vous êtes si dolente que tous nos amis s'inquiètent. Est-il en mon pouvoir de vous donner quelque distraction? »
— « Vous êtes d'une sollicitude exquise, mon ami ; mais ce n'est qu'un malaise, ces premiers froids m'éprouvent. »
— « Voulez-vous que je vous lise les nouvelles? »
— « Non, merci ! »
— « Peut-être auriez-vous besoin de changer d'air.... Ah ! par exemple si je n'ai pas la berlue... Ecoulez ça.
« De Nice :
« On annonce les fiançailles du peintre Georges Eragny, l'auteur de la Pia et de tant d'autres œuvres connues, avec miss Roberty, la fille du riche Américain de Chicago. »
<< Par exemple ! voila de l'imprévu. »
Comme il n'entendit pas l'exclamation attendue, il regarda vers la cheminée et vit sa femme, la tète renversée, les bras ballants, évanouie.
Il s'empressa, et dans son trouble il oublia de remarquer la connexité de sa lecture et de la syncope. Il crut à un hasard. Au reste, Eragny ne venait pas souvent chez les Bécherel, il faisait partie des relations, non de l'intimité.
A la sonnerie, la femme de chambre accourut : on ranima Colette qui ouvrit des yeux vagues, regarda autour d'elle et dit mollement :
— « Je vous demande pardon : j'ai été prise d'une faiblesse ; je vais me coucher; et demain, il n'y paraîtra plus. »
Son mari et La servante la soutinrent et puis la déshabillèrent. Elle ne voulut pas qu'on la veillât, avide seulement de dormir.
Seule elle se dressa sur son séant inspectant sa chambre, à la clarté de la veilleuse. Elle attendit ainsi, dans une immobilité d'hallucinée, un long moment : puis elle sauta du lit et se tenant aux murs et aux meubles elle gagna le petit salon. Le journal devait être encore sur la table. Elle voulait lire de ses yeux cet écho mondain qui contenait son arrêt de mort. A la lueur des braises, elle aperçut la tache blanche du papier. Elle le saisit et s'accroupit par terre près de la cheminée. Elle souffla sur le feu, une flamme jaillit. Vivement, elle chercha l'information.
Les lignes dansaient devant ses yeux ; une sueur froide mouillait son front. La lueur s'éteignit, et elle resta pantelante et glacée dans la pénombre.
Avec effort, elle ranima encore sur les braises, une autre flamme se dressa ; et, cette fois, elle retrouva ce terrible entrefilet et l'épela comme un enfant.
« On annonce les fiançailles du peintre Georges Eragny, l'auteur de la Pia... »
Un frisson la secoua de la nuque au tulon, elle s'aplatit, la face sur le tapis, inanimée.
Le vent s'engouffrait dans la cheminée et la braise jetait un reflet rougeàlre sur cette forme blanche qui gisait, lamentable.
N'était-ce pas l'image de sa destinée, cet affreux isolement dans la détresse?
La pendule tinta joliment, avec un timbre clair.
La vague du temps roule impassible sur les joies et les détresses, elle passe selon sa norme mystérieuse, emportant un peu de la vie de chacun vers la rive inconnue où la mort seule permet d'aborder.
La douleur morale ne sa uni il être estimée d'une façon typique.
Elle n'a d'autre mesure que le patient lui-même.
Faible encore, très pâle et très triste, Colette étendue sur la chaise longue écoute distraitement son père qui déborde de joie.
— « Ah! petite, tu nous en as donné, du souci! A-t-on idée de jouer, comme cela, avec la tendresse de tous. Bon Dieu ! guéris vite et ne sois plus malade, avant que je sois parti. Ton mari a été vraiment louchant... vraiment. Ce que tu as dit de bêtises, de choses sans queue ni tête... L'amour, la peinture, l'Italie, Trigolay, et puis Georges Eragny, le Titien! Tu étais particulièrement préoccupée d'un appartement aux Batignolles où tu voulais aller absolument. »
— « Il y a longtemps que je suis malade? »
— (( On t'a trouvée évanouie dans le petit salon le 29 octobre ; la lièvre cérébrale s'est déclarée le même jour. Bécherel m'a télégraphié, nous voilà au 20 décembre... Tu es assez bien maintenant pour qu'on te donne ton courrier, un courrier de ministre. »
La convalescente pensa à ces lettres interceptées qui avaient causé son malheur.
Une écriture attira son attention dans la corbeille où elle plongeait sa main trop blanche, c'étaient bien les pattes de mouche d'Eragny.
Que pouvait-il lui dire? Elle déchira l'enveloppe et lut.
« Madame et Bienfaitrice,
« Glest à vous d'abord, à qui je dois le plus au monde, puisque vous avez été ma première œuvre, que j'annonce mes fiançailles avee miss Roberty.
« Ce mariage ne saurait rien changer à nos rapports si ardemment respectueux et dévoués de ma part et si bienveillants et cordiaux de la vôtre.
« Je vais faire un court voyage de noces à
Florence et à Venise et, dès mon retour, je viendrai avenue Marceau, avec celle que vous voudrez bien accueillir, à cause de moi. »
D'abord, cette missive lui parut de la pire insolence; ensuite, son jugement hésita.
— « Cette lettre te rend songeuse? » lit le colonel.
— « Oui, dit-elle, elle m'étonne, il m'annonce qu'il se marie. »
— « Comment, tu ne le savais pas? Il nous l'a écrit à Trigolay, en termes très reconnaissants de notre bienveillance. Il est de retour et, chaque jour, il prend de tes nouvelles. »
— « Ah! » fit-elle, « s'il vient aujourd'hui, qu'on le laisse entrer : je serais distraite de l'entendre parler de l'Italie. »
— « Je vais donner l'ordre », dit le père. Elle ne regarda pas les autres lettres ni les
cartes; aucune ne lui importait.
— « J'ai eu beaucoup de peine », dit le père en rentrant, « à empêcher ta mère devenir; mais sans juger ce qu'il y a entre vous, j'ai usé d'autorité. Il faut donner la paix aux malades. »
— « Merci, père, merci », dit-elle.
M. Bécherel rentrait.
— « Ah! que je suis heureux, ma bonne
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petite Colette... Que j'ai eu de chagrin! Nous ne sommes pas des amoureux, mais j'ai tremblé pour vous, comme je ne me croyais pas capable de trembler, comme un jeune homme... cela m'a rajeuni... Mon Dieu, que je suis content! » Et vraiment, il piétinait de joie.
— « Vous êtes un bon cœur, un bon époux, je vous aime bien », fit-elle, en lui tendant la main.
Il la prit tout ému.
— « Ce sont de bien douces paroles que vous venez de prononcer, Colette. »
La femme de chambre vint dire que M. Èragny était là, le colonel se leva emmenant Bécherel.
— « Laissons-les causer peinture : c'est la grande marotte de Colette, et nous sommes des profanes. »
Eragny était pâle ; il s'avança jusqu'au lit et s'inclina, hésitant au choix des paroles.
— « Vous vous attendezà desreproches? Non. Pourquoi vous êtes-vous marié? »
11 iit la réponse la plus propre à ne pas offenser sa maîtresse.
— « Pour être riche! » dit-il.
Elle le regarda, méprisante.
— « Vous vous êtes vendu! »
Il ne répondit pas.
— « L'appartement des Batignolles?»
— « Je viens de louer encore pour un an. »
— « Qu'en ferez-vous?»
— « J'attendrai aux mêmes jours, aux mêmes heures, celle qui y venait encore, il n'y a que deux mois. »
— « Celle-là a vu depuis la mort en face, et plus hideuse la trahison. »
— « Vous n'avez pas voulu divorcer. »
Elle se souleva.
— « Et vous avez pensé que, même marié, vous pourriez toujours me donner deux aprèsmidis par semaine? »
— « Oui », dit-il, « j'ai pensé que cela ne changeait rien. »
Elle rit nerveusement.
— « Cela ne change rien que vous soyez l'homme d'une autre femme? »
— « N'êtes-vous pas la femme d'un autre homme. »
Un silence douloureux tomba :
— (( Voulez-vous que je vous amène... » il hésita, n'osant dire ni : « ma femme » ni « Mn"Eragny ».
— « Allons, ne faites pas l'ingénu. Vous pensez bien que je brûle de connaître ma remplaçante. »
— « On peut venir », dit vite Eragny. « Dès que je saurai que vous sortez, j'attendrai aux mêmes jours, aux mêmes heures, au même endroit. »
— « Vous attendrez bien longtemps, monsieur Eragny. »
On attribue encore du prestige à la naissance : on nen accordera jamais assez à la rare.
L'Américaine qui est belle a l'insolence naïve des animaux de luxe. Vaine de sa santé, de sa beauté évidente, de ses écus, elle croit à la supériorité de son sexe comme à celle de sa race et regarde les êtres du vieux monde avec plus d'étonnement que de respect, car elle y achète tout ce qui lui plaît, hommes et choses; et quoique son pays ne connaisse d'autre hostie que la pièce de monnaie, elle méprise ces vieux civilisés qui vendent leur nom, leurs nerfs et qui, même si on ne leur achète rien, se prosternent devant les millions, avec la môme vénération que les malheureux Incas en face des arquebuses espagnoles.
L'Occidental, au lieu de traiter les Américains