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en métèques, les admire, selon ce penchant des décadents pour tout ce qui vient de loin et qui est autre. Il doute des traditions et de ses bienséances, en face du Siegfried yankee qui promène autour de soi la naïve et barbare inconscience fille d'un bon estomac et d'une escarcelle très garnie.
Mmc Roberty était belle, selon le sentiment général : grande, bien proportionnée, de traits réguliers, de santé rayonnante, les yeux intelligents, et brochant sur le tout, elle affichait l'assurance que donnent les dollars.
D'un coup d'œil, Colette vit cela et bien d'autres choses, et elle fut aimable.
Le peintre en éprouva du dépit; certes, il ne pensait qu'à éviter de nouvelles peines à sa maîtresse, mais ce jugement inexprimé et sans appel sur celle qui portait son nom l'humilia d'autant plus qu'il était juste. Colette, avec la lucidité de sa nature et celle de sa haine unies avait senti que le peintre n'aimait pas sa femme et que, malgré qu'elle fût un beau brin de fille, il n'avait fait qu'un mariage de raison.
— « Cela est très romanesque, un mariage si tôt fait; racontez-moi donc votre aventure », demandait Colette.
— « Oh! il n'y a pas eu d'aventure, mais simplement présentation, flirt et fiançailles. La seule originalité pour vous, Française, et non pour moi, c'est que j'ai fait la déclaration. Oui, j'ai demandé un soir à M. Georges Eragny s'il voulait m'éponser. »
— « Il ne pouvait pas dire non. »
— « Il pouvait. Pourquoi ne pouvait-il pas?»
— « Parce que vous êtes belle et que votre démarche était flatteuse.»
— « Flatteuse, si vous voulez; cependant Georges a été très étonné, il a cru que j'étais une demoiselle mal élevée.
« En France, il y a beaucoup de cérémonies autour du mariage, de cérémonies inutiles et puériles; vos jeunes filles sont censées tout ignorer, et elles en. savent trop, tandis que nous autres Américaines nous lisons dans des manuels scientifiques ce que vous murmurez vicieusement dans les coins. Nous sommes savantes et ingénues, et c'est par nous que la supériorité de la femme se développera, deviendra évidente. »
Mme Bécherel aurait ri, malgré sa profonde tristesse ; elle ne voulut pas blesser Eragny et se contenta de hocher la tète, sans autre contradiction.
— « Je sais », dit l'Américaine, en se levant,, « que mon mari vous doit beaucoup, que vous avez découvert son talent, et je m'offre à partager les devoirs de sa reconnaissance. »
— « Je suis très touchée des sentiments que vous m'exprimez et j'y réponds, comme il convient », répondit-elle en la reconduisant.
Cette visite fut douce à l'orgueil de Colette.
Eragny n'aimait pas l'Américaine ; sensible à sa belle chair, il la considérait comme un fruit savoureux. Mme Bécherel, avec volupté, souriait de sa rivale.
Cette impression l'apaisa, et elle crut y trouver la force d'un singulier accommodement. Elle serait la sœur d'Eragny, sa conseillère, sa confidente, et comme par le passé, son auxiliatrice.
Les théologiens et les moralistes traitent les passions avec un systématisme implacable, au lieu de respecter le pauvre cœur de l'homme perdu dans un océan de douleurs.
Èragny revint bientôt, il était sombre: et Colette, d'après son air, crut à un malheur, sa tendresse sollicitée éclata :
— « Qu'avez-vous ? Qu' est-il arrivé?»
— « J'ai, que je ne vous ai plus! Il m'arrive que je ne peux vivre sans vous. Que je sois coupable ou non, je suis malheureux et je me tourne vers vous, digne ou indigne, vers vous qui avez été la bonne fée et qui restez malgré vous, malgré moi, l'être incomparable dont je dépends. Un mortel ennui vous ronge, Colette. La résolution que vous avez prise vous accable vousmême de sa rigueur. Je suis votre intérêt dans
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la vie et vous m'écartez. Quand on a fait pour un être ce que vous avez fait pour moi, on ne le juge plus, on l'a adopté; et la miséricorde se confond avec la tendresse ; et la tendresse s'éteignant, la miséricorde est si vive qu'elle en tient la place. »
— « Notre façon de sentir est la seule chose que nous ne puissions sacrifier, car elle se compose de nos rêves et de nos nerfs. Rien n'est aussi fort que la résistance formée à la fois par l'imagination et les sens.
« L'idée, qu'un autre corps que le mien tous les soirs se met auprès de votre corps, suffit à empoisonner mon désir.
« Ma jalousie cependant se porte sur un aulre point, terrain plus étendu, sur le foyer, sur cette présence perpétuelle, sur cette intimité des repas, des préoccupations, sur la vie commune, la vie conjugale.
« Je vais bien vous étonner, Eragny ; j'échangerais avec ivresse ma place de femme aimée pour celle d'épouse. Oui, j'aimerais mieux savoir que vous donnez quelques heures à une maitresse et posséder toutes les autres. »
— « Vous raisonnez ainsi parce que ce qui manque parait toujours plus souhaitable que
ce qu'on a. Vraiment vous souffririez <l;ms un cas, comme vous souffrez dans l'autre! Moi, j'ai besoin de vous. Donnez-moi ce que vous voudrez, mais ne vous retirez pas de ma vie. »
— « Hélas, mon ami ; je ne peux vous refuser ce qui, malgré moi, malgré tout, va de soimême, vers vous : une constante sollicitude, une affection sans borne, lame d'une sœur enfin. »
— « C'est trop pour mon mérite; ce n'est pas assez pour mon égoïsme : Je veux davantage, Je vous veux. »
— « Vous m'aviez. Pourquoi, connaissant mon cœur, ne pas tenter d'obtenir ma permission, avant de disposer de vous? Pour éviter des reproches, des larmes, un peu de fatigue nerveuse, en égoïste vous m'avez irrémédiablement offensée. Au lieu que, sollicitée par vous, sommée dans ma générosité, je vous aurais permis de vous marier, n'en doutez pas. Je vous aime tant que j'aurais trouvé la force de me résigner. Miss Roberty fut devenue Mm" Georges Eragny, par ma permission. L'amer plaisir de me sacrifier, vous me l'avez dénié. Au loin, en secret, vous avez machiné votre union comme un mauvais coup; et M. Bécherel, en lisant le
journal du soir m'a appris que vous aviez disposé de vous, de la môme façon que si je n'existais pas.
« D'ordinaire, on rompl avec sa maîtresse quand on se marie, on liquide des intérêts. Il y avait entre nous des bienséances à observer. »
— « Oui », avoua Eragny, « j'ai été lâche devant l'évocation de votre douleur, et j'expie maintenant. »
Le valet de chambre apporta un télégramme. Elle le prit négligemment, le déplia et aux premiers mots poussa une exclamation.
— « Mon Dieu! » s'écria Colette, « mon père est malade; malade veut dire mourant. Vite, voyez l'indicateur, indiquez-moi le train. »
Elle sonna.
— « Je pars tout de suite pour Trigolay, faites ma malle. Dépèchez-vous », et fiévreuse, elle se mit à préparer son départ.
L'Eglise en refusant ses rites aux suicidés, édicté une irrémissibilité. Judas a fait un peu plus que de se confesser il s'est pendu.
Ceux qui se tuent, font également un peu plus, dans Vexpiation que de murmurer leur faute.
Le colonel La Fresnais était mort, quand Colette arriva à Trigolay. Une attaque, imprévue, sans cause appréciable, l'avait frappé.
Tandis que Mme La Fresnais étalait un désespoir sincère, mais un peu théâtral, Colette, sans parole, sans larme, le pas somnambulique, le geste automatique, éprouvait une envie indicible de mourir aussi, de rejoindre celui qui l'avait, en somme, le mieux aimée.
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Le lendemain de l'inhumation an petit cimetière du village, Colette et tante Adélaïde rentrèrent à Paris, laissant la veuve seule, à L'étonnement de tous.
M. Bécherel subit héroïquement ce deuil si rapproché de la maladie de sa femme et qui suspendait, pour une année, ses plaisirs de vanité.
Colette avait rapporté le dessin fait par Eragny, à sa première visite. Elle l'installa sur un chevelet, an milieu de sa chambre dont elle ne sortait guère.
Il lui semblait parfois que le portrait s'animait, et dans un langage spirituel, lui reprochait son manque de confiance.
Pourquoi n'avait-elle pas avoué son amour à ce père si tendre et si faible qui n'eût pas résisté aux baisers de sa fille? Elle avait reculé à la pensée de le troubler, de le mettre en antagonisme avec sa mère : scrupule très noble. Hélas, ce monde contredit sans cesse aux magnanimités; il est fait pour les vices, les bas calculs ; les élans de l'âme rencontrent à chaque essor un mur noir de prison. Colette atteignait à cette phase de la souffrance, où la mort perd son aspect répugnant et devient la rivale de la vie, par cette idée de repos qui se trouve même
dans le rituel. Qu'il repose en paix, dit le prêtre au cadavre et ce vœu renferme, en sa charité, la totale vision du passage terrestre. Après la vie, il suffit du repos, comme élection.
«Cesser d'aimer, cesser d'agir, cesser de sentir, quel ravissement », pensait-elle, car l'amour lui était trop amer, l'action trop stérile, la sensation elle-même trop chèrement achetée! Le désespoir, semblable àces poisons qui éteignent successivement les diverses couches de la sensihilité organique, aholissait en elle les éléments de la vie intérieure.
Un matin, elle s'éveilla avec une telle nausée d'exister, une telle démoralisation qu'elle crut bien faire en s'accordant la seule démarche qui l'intéressât. C'était un jeudi, un des deux anciens jours d'amour. En allant aux Batignolles trouverait-elle Eragny, patient, fidèle, l'attendant?
Sans doute elle frapperait en vain à la petite porte jaune ; si elle s'ouvrait, quelle joie d'amour-propre, quelle preuve d'amour !
Dans son bain elle songeait à ces « trois à sept » si peu satisfaisants et qui autrefois lui permettaient de vivre cependant. Car, de jour en jour, une prostration invincible s'emparait de la jeune femme, indifférente à tous et se martyri-
sant pour ne pas désoler ou scandaliser ceux qui 1 approchaient.
Elle sortit à l'heure d'habitude, prit le traditionnel fiacre et passa devant la loge, sans apercevoir la concierge.
A l'étage, elle hésita : c'était si absurde de croire qu'Eragny fût là, sans espoir qu'elle vint le rejoindre. Cependant, par acquit de conscience elle frappa. Un bruit de pas délicieusement atteignit son oreille tendue et la porte s'ouvrit. Eragny était là.
Elle serait tombée dans ses bras, s'il les avait tendus. Il n'osa pas, il eut peur de l'effaroucher.
En pénétrant dans les petites pièces, elle respira, elle vit partout des fleurs fraîches. Il y en avait eu lundi, certainement, et encore jeudi auparavant, car sa visite était imprévue. Ce culte du souvenir, cette patience de tendresse lui épanouit l'âme.
— « Ne vous méprenez pas sur le sens de ma venue. Je viens en esprit, comme sœur, comme amie ou camarade, avec une infinie tendresse. N'essayez pas de faire tourner ma visite en bonne fortune. L'homme qui appartient à une autre femme ne connaîtra plus mon corps. Oh! je ne prétends pas vous punir, ni me venger,
j'exprime seulement ma volonté, je ne veux plus rouler dans cette boue du partage charnel. Vous n'êtes plus à moi, je ne puis plus être à vous. Comme je vous aime, il ne sérail pas impossible que vous m'enivriez et que je cédasse. Ne le tentez pas, si vous m'aimez encore, car votre victoire serait déplorable ; si vous me repreniez, je me tuerais. »
Il crut à la sincérité de ces paroles, mais à leur sincérité actuelle, pendant le temps de les prononcer, non à leur véracité foncière. Il baissa la tête et soupira.
Colette avisa des dessins épars :
— « Voyons ce que vous faisiez en m'attendant, car vous m'attendiez, ces fleurs en témoignent, et mon cœur en a reçu comme une caresse et un apaisement. »
Il lui montra les esquisses.
Elle s'étonna, sans l'exprimer, qu'on put composer, combiner des formes, chercher des allégories, quand le cœur est en peine et qu'on souffre d'amour.
Eragny était-il un grand peintre? Elle aimait son œuvre, dont elle avait été le premier modèle, elle continuait à s'en faire la zélatrice. Son admiration découlait de son amour. À Tri-
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golay, elle avait rêvé de mettre son beau sentiment sous l'invocation de la Beauté même ; maintenant, elle ne jouissait plus des chefsd'œuvre. Le rayonnement de l'art ne perçait pas la brume douloureuse, amassée dans son cœur. Absorbée par l'angoisse, elle se désintéressait de tout ce qui ne confinait pas à son malheureux amour; le regard tourné sur sa plaie intérieure, elle la contemplait apitoyée et plaintive.
Lui, longuement, expliquait ses idées décoratives, le symbolisme cherché.
Brusquement elle lui dit :
— « Vous n'avez pas su attendre. Maintenant je pourrais divorcer... »
Eragny se releva si brusquement que les dessins s'éparpillèrent.
— « Misère de nous! » s'écria-t-il.
— « Oui, misère, mon pauvre Georges, indicible misère! On surmonte les grands obstacles ; ils sont visibles, ils sollicitent notre subtilité ou notre force ; les petits indûment passent inaperçus et nous accablent. Nous sommes les inconscients auteurs de nos maux. Un accès de jalousie devant un tableau et trois lettres détournées ont fait de moi Mme Bécherel, et
quelques mots d'entêtement que j'aurais pu ne pas prononcer ont fait de vous le mari de miss Roberty. Je me souviens de voire question, celle matinée que nous passâmes à Meudon, dans les bois : « Un jour viendra où, n'ayant plus à ménager la vieillesse de votre père, vous divorcerez », et comme je protestais, lu ajoutais ensuite avec une gravité dont je me souviens : « Ainsi, tu ne seras jamais que ma maîtresse ; lu ne me laisses pas l'espoir d'un foyer, » et j'ai répondu : « On ne peut donner que ce qu'on a ; je n'ai pas cet espoir ».
« Maintenant, je vois comme simples et faciles des solutions qui me parurent autrefois insensées ; et tout à l'heure peut-être, je trouverai insensées encore des choses que l'avenir me montrera possibles, quand il sera trop tard. »
— « Ecoutez-moi, Colette ; victimes l'un de l'autre, ou victimes du destin, pansons nos blessures et soyons des êtres de charité. »
— « On ne fait pas la charité avec ses sens, on fait son bonheur. Je sais, je sens, que nos voluptés vous manquent, que vous me désirez plus que jamais. Votre femme est très belle, très jeune, et cependant jamais vous ne m'avez tant désirée que dans ses bras. »
— « C'est vrai ! » dit simplement Eragny.
— «La sensation », reprit Colette, «ressemble à un thème assez simple en soi, mais susceptible de se développer jusqu'à l'impression symphonique. Même si votre femme était plus affinée de race et de culture, elle n'éveillerait pas en vous cette nuée de souvenirs qui battent de l'aile, à nos moindres caresses.
« Voluptueusement, vos regrets sont légitimes, mais moi voluptueusement je ne puis concevoir un homme qui passe les nuits avec une autre femme, légitime ou non.
— « Si vous voulez, je nie reprendrai, exigerai une chambre séparée ; j'espacerai..., j'abolirai. »
— « Taisez-vous, Eragny : c'est comme si vous me disiez, je vais mettre l'enfer chez moi, renoncer à la paix. »
— « Ne vous figurez pas que ma femme soit très sensuelle. »
— « Taisez-vous, Eragny, vous ne devez pas me dire, même à moi, ce qu'est votre femme sous ce rapport! Quelle grossièreté ! Elle vous a trouvé à son gré et vous l'a dit. Elle a tenu ce qu'elle promettait. Soyez loyal avec elle et ne la sacrifiez pas en vain, pour me complaire. »
— « Je vous jure... »
— « Voustairez-votts? Montrez-moi encore ces esquisses. Vous êtes en progrès constants, Eragny,. c'est l'avis de Gouvenel lui-même. »
Il eut un geste d'humeur.
— « Reviendrez-vous ici, maintenant que vous savez mon respect de votre volonté? »
— « Je reviendrai, et reconnaissante de la miséricorde que vous me faites. »
— « Quel mot, la miséricorde? »
— « Il n'est pas trop fort pour louer une conduite si difficile à un homme qui désire, qui peut se croire désiré et qui obéit a la triste consigne que s'impose une conscience. »
Il lui prit les mains et puis dit :
— « Otez vos gants. »
Elle obéit ; et ses mains nues frémirent dans celles de l'aimé.
— « Otez votre chapeau »,supplia-t-il encore, « j'aurai ainsi un peu d'illusion. »
Lentement, elle le satisfit.
Le parfum des fleurs par instants s'intensifiait, tandis que la clarté d'hiver devenait grise. Les mois ne valaient pas ce qu'ils entendaient dans le silence plus sincère que les lèvres.
Le désir de l'artiste et la langueur de Colette
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se combinaient délicieusement, dans ce mutisme plus musical encore, à mesure que le crépuscule obscurcissait les vitres.
Mme Bécherel se sentait enlizée ; à chaque battement de son cœur, elle avait la sensation d'une emprise nerveuse et croissante. Il aurait fallu se lever; elle le pensait, mais ses pieds ne lui obéissaient pas ; se mettre debout, se secouer, elle ne le pouvait déjà plus. A un geste de Georges qui entoura sa taille, elle réussit à rejeter le buste en arrière, mais bientôt, l'engourdissement monta, dépassant la ceinture, gagnant les bras. Elle défendit encore sa tête des baisers, puis son cou s'amollit et n'obéit plus à sa volonté.
Longtemps elle refusa sa bouche, sans cesse détournée ; enfin les lèvres aimées saisirent les siennes, elle ne fut plus qu'une chair docile et complaisante, sous la fatalité de l'attraction.
Leur joie fut indicible, à effacer les plus beaux souvenirs ; ils oublièrent la vie et eux-mêmes.
Il était très tard pour chacun d'eux, près de huit heures du soir, quand ils sortirent de leur extase.
— « Pas de lumière, par grâce ! » supplia Colette.
Puis, comme il s'inquiétait de la sentir immobile et un peu étrange sur le lil :
— « Tu ne songes pas à te rhabiller. Quel
prétexte donneras-tu? »
— « Je m'habillerai plus vite étant seule. »
— <( Ne va pas t' endormir et l'oublier ! »
— ^ Me crois-tu folle ? »
— « Je te trouve étrange. Eh bien ! mon adorée, je te laisse, à quand? »
— « A toujours. »
— « Mais encore? »
— « Gomme autrefois. »
— « Je t'adore », dit Eragny.
— « Un dernier baiser », lit-elle.
Il se pencha sur le lit. Elle l'étreignit longuement, ardemment.
— « Ah ! » fit-il, « j'ai senti ton âme passer par tes lèvres, et cela m'a fait presque mal, tellement l'impression était intense. »
— « A toi, l'unique et la bien-aimée. »
— « A loi, Tunique et le bien-aimé », répéta Colette.
Puis, elle écouta ses pas sur le tapis et le bruit de la porte ouverte et refermée.
La chambre était pleine de cette douce atmosphère qui émane des rites amoureux.
Elle la respirait, vibrante encore, attentive
aux harmoniques qui longtemps après le plaisir le prolongent par des frissons.
A cette joie, le temps coula, sans qu'elle fit un mouvement.
Elle réfléchissait, et sa vie se montra, avec des traits nets et colorés, comme une géhenne horrible, où il n'y avait qu'un répit, le « trois à sept » des Batignolles. Lundi elle reviendrait, sans aucun doute. Il fallait bien se rendre à l'évidence, ses sens devenus impérieux la maîtriseraient toujours. Sa dignité était morte. Elle songea à son père dans la tombe de Trigolay. Il reposait, elle aussi désirait le repos, puisque l'amour, tant appelé, l'amour à qui elle avait donné une chapelle, ne voulait pas d'elle.
Elle récapitula sa vie intérieure d'abord si noble, sa passion si sincère. Puis la physionomie de Bécherel se prolila dérisoire, celle de miss Roberty passa triomphante.
Vaincue dans son cœur, que peut une femme? L'idée d'un nouvel amant ne traversa jamais l'esprit de Colette. Un seul homme existait; et puisqu'elle ne le posséderait que par moments, elle se trouvait seule au monde, sans devoir, depuis la mort du colonel, libre de mettre fin à sa trop longue histoire.
Quelques heures de volupté, c'était trop peu pour rattacher à la vie. Du reste, sou utilité dans la carrière de Georges diminuait jusqu'à cesser. La vie ne lui fournissait même pas un prétexte de dévouement ; elle ne pouvait plus rien, pour personne. Sa souffrance devenait insupportable parce qu'elle était stérile. Elle avait bien gagné son repos. Comme elle souriait à cette vision de l'anéantissement, à cette lin d'un si triste roman! Oui, il fallait mourir; cela lui apparut comme un devoir et le seul acte qui fût encore digne d'elle.
Soudain, elle sauta du lit, courut à un meuble, ouvrit vivement plusieurs tiroirs et poussa une exclamation satisfaite.
Le petit revolver nickelé brilla dans sa main. Il était chargé, et si mignon, un vrai bijou de défense.
Elle retourna au lit et allait s'y coucher quand elle s'aperçut qu'elle était nue.
Pour s'habiller, elle alluma des bougies et, d'abord, elle ramassa les esquisses de Eragny, les mit en ordre, avec une tendresse infinie. Elle avait tellement aimé l'art de cet homme!
Elle remit son chapeau et le gant de la main gauche. Elle était prête, prête à partir, et se
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sourît dans une glace. Sa mère, son mari se perdaient dans un lointain de figuration; elle n'avait présents à l'esprit que son père qui en mourant lui avait permis de mourir et Eragny qui lui avait donné le courage de ce moment.
Elle se mit à genoux, gravement, et pria sans effusion ; son cœur se séchait, de moment en moment.
Elle revint au lit, respira à pleines narines comme un narcotique l'arôme qu'avait laissé son corps enlacé au corps de l'aimé, et, après une aspiration plus profonde, elle posa le canon sur sa tempe et pressa la détente.
Elle tomba la face dans les draps, barrant le blanc désordre du lit de sa robe de deuil.
Le silence déchiré par la détonation reprit vite possession de l'appartement.
Soudain, une clef glissa clans la porte d'entrée. Eragny avait trouvé un télégramme où on lui demandait de montrer ses esquisses le soir même, et il revenait les prendre.
Il les aperçut dans la première pièce. Les bougies allumées dans la chambre l'attirèrent. Colette aurait oublié de les éteindre.
Il aperçut la masse noire au travers du lit sans distinguer sa nature, l'œil simplement
frappé de son caractère insolilo; il s'arrêta, mais son esprit était si éloigné de concevoir une catastrophe qu'il se demanda quelle étoffe faisait celte tache sombre et comment elle se trouvait là. Du seuil où il se tenait, il ne distinguait rien de révéiateur/.aucun pressentiment ne lui vint.
Il marcha jusqu'au lit, tàta des deux mains et recula d'abord épouvanté.
— « La malheureuse », pensa-t-il, « et le temps qui passe et rend, d'instant en instant, sa rentrée au logis plus périlleuse. »
Il chercha des sels et n'en, trouvant pas, il mouilla une serviette et revint.
— « Colette ! » sexclama-t-il. Il la crut évanouie. Cela était plausible. Après la fièvre cérébrale, ce grand deuil survenu tout à coup la disposait à une syncope et ces heures de grandes voluptés avaient pu l'étourdir.
Il toucha ses joues, elles étaient froides; il loucha le sein, aucun battement ne répondit ; il toucha le pouls, même immobilité.
11 courut vers la porte pour appeler du secours. Du secours! Oubliait-il la nature louche de la location; le danger pour In réputation de Colette, le scandale aussi pour la sienne. Il re-
vint au lit et son pied heurta le revolver. Un nuage passa sur ses yeux. Maintenant il se penchait sur le corps inerte.
A la tempe, une petite plaie rouge laissait échapper un filet de sang.
Colette s'était tuée! Cette idée le frappa comme un coup, ameutant toute sa passion, trouvant ses nerfs encore électrisés par la volupté récente, elle devint fixe. Il ramassa l'arme et pendant un centième de seconde il voulut se tuer, il le voulut par un éclair de vertige, il eût tiré sur lui vraiment à ce moment de paroxysme douleureux : car alors la mort lui sembla moins terrible que le tête-à-tête avec ce cher cadavre. Il s'en fallut d'un infinitésimal dans la durée. Mais, ce point passé, il jeta le revolver avec répulsion : la vie le persuadait de son langage éloquent et vainqueur.
L'horreur du trépas ne s'éteint, dans l'homme, que si l'heure elle-même se revêt d'une horreur plus grande. Le suicide est une fuite, un saut fatal pour échapper à un fantôme. Jamais nul n'a tourné le dos à la vie, que sous l'effroi d'une grimace tellement satanique que la camarde paraissait souriante à côté. Tous croient se précipiter vers le repos ; et l'église, qui a des
lois théoriques et de cabinet, même en matières expérimentales, se trouve en dissentiment avec l'âme universelle.
Le suicidé n'est forcément ni un pécheur endurci, ni même un pécheur. On donne la sépulture ecclésiastique à celui qui meurt d'indigestion ou de débauche, on la refuse à celui qui meurt de misère. Colette aurait obtenu aisément l'absolution de son adultère ; mais, selon les canons, elle était damnée pour s'être si cruellement punie de ses fautes et n'avoir pu supporter une situation banalement admise. Elle mourait de confusion parce qu'elle était la maîtresse d'un homme marié, elle, femme mariée. Ce scrupule ferait sourire les casuisles.
A travers ces pensées, Eragny pleurait désespérément et appelait la chère femme des plus doux noms.
Elle était morte d'amour, elle était morte pour lui ; et devant ce corps qui vibrait une heure auparavant dans ses bras, il s'effondrait dans un désespoir insupportable.
Que pouvait-il pour elle, pour sa réputation? Rien, que disparaître lui-même. 11 pensa avec soulagement que la location portait le nom de Lucien Bernard, industriel, qu'il
avait payé le trimestre d'avance et la veille encore graissé la patte à la concierge.
Certes, il aurait voulu veiller la chère morte, mais ne faisait-il pas sa volonté, en se sauvant du scandale?
Certainement, elle n'avait rien écrit qui certifiât sa volonté terrible. Un soupçon tomberait facilement sur lui. De récentes affaires où l'amant avait tué sa maîtresse, sans avoir le courage de se frapper ensuite, revinrent en son esprit. Il pensa à la curiosité redoutable des juges d'instruction, aux complications avec Bécherel, avec sa propre femme. Si Colette pouvait lui manifester encore sa volonté, elle dirait : « Va-t'en, ne tarde pas. »
Il remit le revolver où il l'avait trouvé, s'agenouilla devant le lit. Mais il ne put prier : une peur nerveuse le secouait en face de cette grande loque humaine; l'effroi l'emportait sur la douleur. De seconde en seconde, il sentait la mort se répandre autour de lui, comme un arôme acre, pernicieux. Une terreur grandissante le secouait d'an tremblement spasmodique. Il se sentait lâche, devant la victime, devant la société, lâche, indiciblement !
Il se pencha sur le cadavre, baisa la bouche
froide, puis saisit fiévreusement ses esquisses et, mi ns penser à éteindre les appliques, il ouvrit la porte et s'enfuit.
Dans la funèbre chambre, les bougies seules veillaient la morte et les tannes de cire coulaient sur la bobèche de cristal. Tandis que, l'altitude composée, la démarche calme, son cartable sous le bras, Eragny descendait l'escalier, passait vite, comme pressé, devant la loge, et se jetait dans le tiacre en station, en donnant une fausse adresse.
Quand il rentra chez lui avec une autre voiture et qu'on lui dit que le client s'impatientait, il frémit à une vision.
A ce moment, les bougies devaient être consumées et la pauvre morte était déjà seule et dans l'obscurité, avant la tombe.
Et il se méprisa.