‹ La lignée des poètes français au 19e siècleChapitre 11 sur 42 · CHARLES BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

CHARLES BAUDELAIRE

Aimer à loisir,

Aimer et mourir Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux, Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux Dont l'humeur est vagabonde ;

C'est pour assouvir

Ton moindre désir Qu'ils viennent du bout du monde.

Les soleils couchants

Revêtent les champs, Les canaux, la ville entière,

D'hyacinthe et d'or;

Le monde s'endort Dans une chaude lumière.

Là tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

(^L'Invitation au Voyage.)

ALFRED DE VIGNY

T TN dernier legs, lancé à la ' mer des utitltitudes ' par la main dédaigneuse et fine du poète des Destinées, inspire au Parnasse V adoration de T art et le dédain stoïque du succès vulgaire ; tm nuage a passé sur le courant, jadis froid et pur, révélant ses profondeurs et ses moires —

O OUVENIR éternel! gloire à la découverte

Dans l'homme ou la nature égaux en profondeur, Dans le Juste et le Bien, source à peine entr' ouverte,

Dans l'Art inépuisable, abîme de splendeur ! Qu'importe oubli, morsure, injustice insensée. Glaces et tourbillons de notre traversée ?

Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur.

Cet arbre est le plus beau de la terre promise, C'est votre phare à tous. Penseurs laborieux !

Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brise ^ j Pour tout trésor scellé du cachet précieux.

L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine ;

Dites en souriant comme ce capitaine :

' Qu'il aborde, si c'est la volonté des dieux ! '

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées. Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort, Répandons le savoir en fécondes ondées ;

Puis, recueillant le fruit tel que de l'âme il sort, Tout empreint du parfum des saintes solitudes, Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes :

— Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port. ******

{La Bouteille à la Mer.)

ALFRED DE VIGNY

T T EL AS ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes, Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes ! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, C'est vous qui le savez, sublimes animaux 1 À voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse, Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. — Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur, Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur ! Il disait : * Si tu peux, fais que ton âme arrive, À force de rester studieuse et pensive, Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté. Gémir, pleurer, crier, est également lâche. Fais éncrgiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu t'appeler, Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.'

(La Mort du Loup.)

■\ 7IVEZ, froicie Nature, et revivez sans cesse

Sur nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi ; Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,

L'homme, humble passager, qui dut vous être un roi ; Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines, J'aime la majesté des souffrances humaines ;

Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.

Mais toi, ne vcux-tu pas, voyageuse indolente. Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?

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