‹ La lignée des poètes français au 19e siècleChapitre 40 sur 42 · À LA MÉMOIRE DE STÉPHANE MALLARMÉ · texte numérisé non relu

À LA MÉMOIRE DE STÉPHANE MALLARMÉ

SUR LA RIME

Tu feras bien, en train d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie.

Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où.

Verlaine, Art poétique.

T 'INSTRUMENT poétique par lequel les poètes français ont triomphé — ce signe — c'est la Rime. Malgré ceux qui ont protesté contre sa tj'rannie, elle est essentielle à la métrique française; les tentatives à la Baïf — j'entends de quantité — se briseront toujours contre la nature même du mot vivant, par luimême plus riche de possibilités que le mot allemand — masse sourde — ou le verbe anglais — teinte rapide.

Trop grossier pour nos vocables est même — semble-t-il — le mètre antique, donnant une valeur fixe à des syllabes qui varient, leur imprimant une seule polarisation: or cette direction est, en la poésie française, donnée par la rime, pas plus tyrannique certes qu'un aimant, qu'on peut déplacer.

SUR LA RIME

Est-ce — cette rime — une Divinité, telle que l'a adorcc Banville, ou — plus scientifiquement — la satisfaction d'un besoin de répétition ? La rime est appelée par l'oreille, écho d'un son déjà entendu et plaisant. Rythme et rime — ne sont-ce pas deux degrés de répétition : l'une d'un mouvement, d'un son l'autre?

Écho, la rime est, comme lui, soumise aux mesures d'espace — particulièrement au souvenir du son. Si les vers sont courts, la répétition d'un même son est appelée, appréciée ; plus grand déjà l'effort pour le vers de dix ou douze pieds. La tendance alors existe de dédoubler la rime. Dans les chansons populaires, au rythme forcément physique, la rime ou l'assonance forme un repos, sorte de piédestal où pose le pied avant de repartir :

Quand j'étais chez mon père, Petite Jeanneton,

J'allais cueillir de l'herbe.

De l'herbe ou du cresson.

N'est-ce pas ici le mouvement de ronde? Les vers impairs ont le balancement de la marche, les pairs forment la rime (ou le rythme) du saut. Aussi dans la poésie naïve moderne, fleur subtile de corruption, les rimes sont rapprochées, voire successives dans le même vers :

Quelle est cette langufwr

Qui pk/«;e dans mon caur] ^^Verlaine)

La tendance évidente de la poésie toute moderne est le retour au quinzième siècle, l'âge des ' ouvriers de Rhétorique.' Une plus grande étude des possibilités du mot qu'à cette époque peut à peine se concevoir. Alors la poésie française allait sans doute trouver voie nouvelle après les nombreux tâtonnements du Moyen-Âge Il est de mode — chez les faiseurs de traités de versification — de se moquer des rimes couronnées, équivoquées, dues aux Molinet et aux Crétin Mais, malgré la pauvreté des sujets traités, l'instrument n'était-il pas ainsi perfectionné, adapté à toutes expressions, même les plus complexes Il y eut alors un triage des mots que charria le Moyen-Age, non pour leur sens, mais pour leur fonction poétique.

La rime fut lors excessivement riche, et cela est dû probablement à cette pratique spéciale de l'équivoque — qui vaut au moins le calembour en usage chez nos Parnassiens, spécialement dans les odes funambulesques de Théodore de Banville. Ilsavaient eu ce pressentiment, ces poètes, que si la rime est propre au français, c'est que l'écho, la suggestion, s'y font plus sentir que dans nulle autre langue.

Dès lors, se contenter d'un seul écho à la fin d'un vers, — tous les autres abolis et sacrifiés — ne serait-ce pas dans une harmonie ne penser qu'à la dominante ? Des rapports — dans le langage comme dans la musique — doivent être

SUR LA RIME

établis, et le vers — encadré dans un large rythme — enferme en lui-même des harmonies et des retours : au poète de les graduer.

Le vers classique, d abord par les premiers Réformateurs du Bellay et Ronsard (eux, les vrais classiques), avait résolu le problème à sa manière. Il arrêtait le rythme à l'hémistiche, ce qui donnait à l'écho de la rime — déjà faible — un espace moins grand à parcourir. Prenons l'exemple du plus connu et d'un des moins harmonieux vers de Racine :

Oui, je viens dans son templ'. , . adorer l'Eternel ;

tout le vers pivote sur la rime -nel, trop mince pour la lourde masse à faire mouvoir; c'est pourquoi le repos à l'hémistiche était indiqué, nécessaire.

Malgré la gaucherie du procédé, une certaine harmonie — grise — courte il est vrai, haletante, doit être attestée au vers classique. L'hexamètre est une sentence (déjuge littéraire), et les tirades tragiques sont une suite d'arrêts, sans lien rythmique ; mais — en la sentence même — régnait l'harmonie.

Quand les Romantiques ont réintroduit l'enjambement, ils ont ôté du coup au vers classique toute raison d'être. La façon à la mode au Théâtre Français (s'il n'est conservateur, à quoi

bon, alors ?) de déclamer les vers tragiques en les joignant, sans s'arrêter à l'hémistiche ni à la rime, démontre — s'il en était besoin — l'absolue incompréhension de la beauté simpliste de la tragédie.

La rime doit exister en français, langue aux sons flexibles, suggestifs ; d'où un tout autre rj.'thme s'impose que ceux jusqu'ici. De nouvelles formes surgiront, résultant de la rime, au contraire du cadre emprunté (pour le sonnet), déterminant le choix.

Avec l'importance agrandie de la rime, désormais seuls, les mots-rimes existent pour la poésie française. Dans les ' Règles de la seconde rhétorique ' ^ on dressait ' une règle de raoz léonines et plains sonans et esquivoques et presonans'; c'est le clavier dont la poésie moderne devrait tirer de nouveaux sons. Pour le poète, la matière rimante importe seule. Si chaque mot reprend dans ce cas son importance complète, ' exige son plein écho,' la voyelle reforme l'assonance, mais isolée et non plus en monotone répétition comme dans les laisses des Chansons de Geste.

Le fameux sonnet à' Arthur Raimbaud — cet initiateur et ce précurseur — est ainsi justifié ; à chaque voyelle couleur et son spéciaux : avec deux gradations concomitantes — couleur suggérée, s'entend.

' Bibliothèque Nationale, Mss. Français, 4237.

SUIi LA RIME

Au vers moderne une seule syllabe (à la rime) sert de pivot ; c'est elle qui oriente.

Avec l'oreille comme régulatrice, deux rimes de trop sonore réponse abolissent par leur écho les deux vers qu'elles terminent. Il faudrait, au contraire, en admettant l'existence d'une seule rime, que le vers fût ' conducteur ' à l'aller et au retour, et que l'écho, en son vol, trouvât des cimes pour se poser. Ces rimes-sommets seraient des assonances voilées, préparant l'oreille au plein éclat de la rime pure.

Ceci pour le coté musical, direct, du vers. Si — au contraire — la pensée est le guide que suit le poète, ces repos seront des suggestions. Telle, au fond, la grande différence entre Verlaine et Mallarmé: l'un poète d'échos, l'autre de suggestions. L'écho, ou l'assonance, est à l'oreille ce que la suggestion est à la pensée : l'assonance voilée évoque la suggestion, la rime pure provoque la pensée nette.

L'étude si intéressante que Gaston Paris a consacrée dans la ' Revue d'histoire littéraire ' à l'Orientale d'Hugo montre plus clairement que le petit traité de Banville comment la rime parfaite amène et contraint la comparaison juste :

Que, vengeant la renégate.

Ma dague à pomme d'agate Ait ta gorge pour fourreau.

Il n'y a pas là, comme l'aurait cru Banville, un

charme magique inhérent à la rime riche ; mais elle force par son intensité même la pensée à se concentrer et surtout à se purifier. L'image vraiment espagnole a dû venir à Hugo resserrée entre ces deux rimes riches, éclatantes comme des lames d'épée.

Ces rencontres heureuses sont et doivent être rares. Gautier se vantait de la justesse de ses métaphores ' qui se tenaient ' ; mais n'y a-t-il pas dans ce cas une possibilité d'offrir à l'esprit un terme aussi solide que l'objet que l'on veut comparer, amenant par suite une accentuation de la différence ressouvenue ? ' Imager ' l'objet, c'est le butde la poésie, mais en ce cas qu'un écho de sa sonorité, un reflet de sa couleur seuls demeurent {liuger), et ce sera l'image la plus parente à ces souvenirs qui sera choisie.

Soit un ressouvenir de forêt entrevue, avec son silence engourdi et les bruits légers de feuilles pressentis ; dans la mémoire {mind's eyé) flotteront des traînées d'ombre et de lumière tamisée sur l'écu du gazon : un contact délicat se révélera, rappelant l'approche d'un objet de douceur. Presque forcément se dégage l'idée d'une étoffe de velours.

Si — une rivière qui disparaît à un coin de paysage, laissant derrière elle une sensation de fraîcheur et de lumière en coulée ; n'est-ce pas

SUÂ' LA RIME

un regard humide sous la bordure penchée des cils pleureurs, roseaux oii brille lueur d'eau passante ?

Une métaphore qui se tient : c'est une image fixe qui se dresse contre l'objet même et non son impression. Exemple, une de Gautier :

Pour que je t'aime, ô mon poète, Ne fais pas fuir par trop d'ardeur Mon amour, colombe inquiète, Au ciel rose de la pudeur.

Transport de l'impalpable au précis et au distinct ; la ' métaphore se tient,' mais éveille le doute, vu son trop de justesse. Si la colombe peut fuir au ciel rose, l'amour ne peut se représenter suivant la même route'. La trop longue 'tenue' de l'idée brise la vraisemblance. L'image ' mallarméenne,' toute de suggestion, offre une suite, un prolongement, qui ne gênent ni ne troublent les rapports spirituels par trop de précision :

Le silence déjà funèbre d'une moire Couvre plus que d'un pli seul le mobilier, Que doit le tassement du principal pilier Précipiter avec le manque de mémoire.

' Autre exemple dans Fortunio : ' La peau, mate et pulpeuse comme une feuille de camélia, semblait plus douce au toucher que la membrane intérieure d'un oeuf: pour la couleur, certaines transparences dambre pourraient en donner l'idée.'

Par la qualité immatérielle de l'objet s'opère la fusion de l'image ; la moire avec ses nuances multiples recouvre et cet enveloppement sourd amène l'idée du silence. Plus, en réalité, la métaphore d'origine poétique se rapproche de son point de départ, l'impression, plus vague doitelle être pour rendre la fluidité de l'image, jeter le pont frêle de la compréhension plastique. Si elle se précise trop, elle se matérialise, et tout objet matériel est trop lourd pour le transport poétique. ******

La rime trop exacte, ou rime riche, est comme la comparaison qui se tient. Parti de l'assonance, l'on a abouti — par ce besoin de précision contre lequel doit toujours lutter la poésie — à la correspondance exacte des voyelles et des consonnes dans les deux syllabes. On rendit ainsi plus infidèle l'écho, puisque celui-ci ne peut porter au loin le son dans son intégrité.

L'École parnassienne, dans sa passion pour la rime riche, devait forcément arriver à une banqueroute, car la provision des rimes riches en français est très limitée. Par cette raison même faut-il en user modérément, et pour un effet déterminé. Un poème composé entièrement de rimes riches est comme un tableau où il n'y a que des tons éclatants.

Aussi, de moins en moins, se servira-t-on de la rime riche ; on choisira de préférence celle qui ' suggère ' l'exactitude.

Page 1