À LA MÉMOIRE DE STÉPHANE MALLARMÉ
SUR LA RIME
Tu feras bien, en train d*énergie, De rendre un peu la Rime assagie, Si l'on n*y veille, elle ira jusqu*où.
Verlaine, ArtfpoéHqut,
T 'INSTRUMENT poétique par lequel les ^^ poètes français ont triomphé — ce signe — c'est la Rime. Malgré ceux qui ont protesté contre sa tyrannie, elle est essentielle à la métrique française; les tentatives à la Balf — j'entends de quantité — se briseront toujours contre la nature même du mot vivant, par luimême plus riche de possibilités que le mot aile* mand — masse sourde — ou le verbe anglais — teinte rapide.
Trop grossier pour nos vocables est même — semble-t-il — le mètre antique, donnant une valeur fixe à des syllabes qui varient, leur imprimant une seule polarisation: or cette direction est, en la poésie française, donnée par la rime, pas plus tyrannique certes qu'un aimant, qu'on peut déplacer.
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SUR LA RIME
Est-ce — cette rime — une Divinité, telle que l'a adorée Banville, ou — plus scientifiquement — la satis&ction d'un besoin de répétition ! Ijbl rime est appelée par Toreille, écho d'un son déjà entendu et plaisant Rythme et rime — ne sont-ce pas deux degrés de répétition : l'une d*un mouve* ment, d*un son l'autre !
Écho, la rime est, comme lui, soumise aux mesures d'espace — particulièrement au souvenir du son. Si les vers sont courts, la répétition d'un même son est appelée, appréciée ; plus grand déjà l'efibrt pour le vers de dix ou douze pieds. La tendance alors existe de dédoubler la rime. Dans les chansons populaires, au rythme forcément physique, la rime ou l'assonance forme un repos, sorte de piédestal où pose le pied avant de re* partir:
Quand j'étais chez mon père,
Petite Jeanneton, J'allais cueillir de l'herbe.
De l*heibe ou du cresson.
N'est-ce pas ici le mouvement de ronde? Les vers impairs ont le balancement de la marche, les pairs forment la rime (ou le rythme) du saut. Aussi dans la poésie naïve moderne, fleur subtile de corruption, les rimes sont rapprochées, voire successives dans le même vers :
Quelle est cette langurMr
Qui pl#M»ie dans mon cœur\ (Verlaine)
La tendance évidente de la poésie toute moderne est le retour au quinzième siècle, Tâge des * ouvriers de Rhétorique.' Une plus grande étude des possibilités du mot qu'à cette époque peut à peine se concevoir. Alors la poésie française allait sans doute trouver voie nouvelle, après les nombreux tâtonnements du Moyen-Age. Il est de mode — chez les faiseurs de traités de versification — de se moquer des rimes couronnées, équivoquées, dues aux Molinet et aux Crétin.
Mais, malgré la pauvreté des sujets traités, l'instrument n'était-il pas ainsi perfectionné, adapté à toutes expressions, même les plus complexes ? Il y eut alors un triage des mots que charria le Moyen-Âge, non pour leur sens, mais pour leur fonction poétique.
La rime fut lors excessivement riche, et cela est dû probablement à cette pratique spéciale dç Téquivoque — qui vaut au moins le calembour en usage chez nos Parnassiens, spécialement dans les odes funambulesques de Théodore de Banville. Ils avaient eu ce pressentiment, ces poètes, que si la rime est propre au français, c'est que l'écho, la suggestion, s*y font plus sentir que dans nulle autre langue.
Dès lors, se contenter d'un seul écho à la fin d'un vers, — tous les autres abolis et sacrifiés — ne serait-ce pas dans une harmonie ne penser qu'à la dominante? Des rapports — dans le langage comme dans la mi2sique — doivent être
SUR LA RIME
et le veis — encadré djms nn hu^ rytiime — enfierme en Im-même des harmonies et des fctoun : an poète de les graduer.
Le Ten dawiqnc, d'abord par les pcemien RéfonnateniB du Bellay et Ronsard (enz, les vnds daasiqnes), avait résolu le problème à sa manière. Il arrêtait le rythme à l'hémisticlie, ce qui donnait à l'écho de la rime — déjà faible — un espace moins grand à parcourir. Prenons l'exemple du plus connu et d'un des moins harmonieux veis de Racine :
Ouiy je viens dans son templ'. . . adorer rEternel ;
tout le vers pivote sur la rime -m«/, trop mince pour la lourde masse à Hure mouvoir; c'est pourquoi le repos à l'hémistiche était indiqué, néces-
Malgré la gaucherie du procédé, une certaine harmonie — grise — courte il est vrai, haletante, doit être attestée au vers classique. L'hexamètre est une sentence (de juge littéraire), et les tirades tragiques sont une suite d'arrêts, sans lien rythmique ; mais — en la sentence même — régnait l'harmonie.
Quand les Romantiques ont réintroduit l'enjambement, ib ont dté du coup au vers classique toute raison d*être. La façon à la mode au Théâtre Français (s'il n'est conservateur, à quoi
bon,. alors!) de déclamer les vers tragiques en les joigoanty sans s'arrêter à l'hémistiche ni à la rime, démontre — s'il en était besoin — l'absolue incompréhension de la beauté simpliste de la tragédie.
La rime doit exister en français, langue aux sons flexibles, suggestifs; d'où un tout autre lythme s'impose que ceux jusqu'icL De nouvelles formes surgiront, résultant de la rime, au contraire du cadre emprunté (pour le sonnet), déterminant le choix.
Avec l'importance agrandie de la rime, désormais seuls, les mots-rimes existent pour la poésie française. Dans les ' Règles de la seconde rhétorique'^ on dressait 'une règle de moz léonines et plains sonans et esquivoques et presonans'; c'est le davier dont la poésie moderne devrait tirer de nouveaux sons. Pour le poète, la matière rimante importe seule. Si chaque mot reprend dans ce cas son importance complète, ' exige son plein écho,' la voyelle reforme l'assonance, mais isolée et non plus en monotone répétition conmie dans les laisses des Chansons de Geste.
Le fameux sonnet d'Arthur Raimbaud — cet initiateur et ce précurseur — est ainsi justifié ; à chaque voyelle couleur et son spéciaux : avec deux gradations concomitantes — couleur suggérée, s'entend.
> Bibliothèque Nationale, Msa. Praoçaii, 4^37*
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Att ven moderne une seule i^Uabe (à la rime) sert de pivot ; c*est elle qui oriente.
Avec l'oreille comme régulatrice, deux rimes de trop sonore réponse abolissent par leur écho les deux vers qu'elles terminent II faudrait, au contraire, en admettant l'existence d'une seule rime, que le vers fût ^ conducteur ' à l'aller et au retour, et que Técho, en son vol, trouvât des cimes pour se poser. Ces rimes-sommets seraient des assonances voilées, préparant Toreille au plein éclat de la rime pure.
Ceci pour le côté musical, direct, du vers. Si — au contraire -— Ut pensée est le guide que suit le poète, ces repos serout des suggestions. Telle, au fond, la grande différence entre Verkdne et Mattarméi Tun poète d'échos, l'autre de suggestions. L'écho, ou l'assonance, est à l'oreille ce que la suggestion est à la pensée; l'assonance voilée évoque la suggestion, la rime pure provoque la pensée nette.
L'étude si intéressante que Gaston Paris a consacrée dans la ' Revue d'histoire littéraire ' à VOriettialt d'Hugo montre plus clairement que le petit traité de Banville comment la rime parfaite amène et contraint la comparaison juste :
Que, vengeant la renégate, Ma dague à pomme d*agate Ait ta gorge pour fourreau.
Il n'y a pas là, comme l'aurait cru Banville, un
charme magique inhérent à la rime riche ; mats elle force par son intensité même la pen3ée à se concentrer et surtout à se purifier. L'image vraiment espagnole a dû venir à Hugo resserrée entre ces deux rimes riches, éclatantes comme des lames d'épée.
Ces rencontres heureuses sont et doivent être rares. Gautier se vantait de la justesse de ses métaphores ' qui se tenaient ' ; mais n'y a-t-il pas dans ce cas une possibilité d'ofinr à l'esprit un terme aussi solide que Tobjet que l'on veut comparer, amenant par suite une accentuation de la difiiérence ressouvenue f ' Imager ' l'objet, c'est le but de la poésie, mais en ce cas qu'un écho de sa sonorité, un reflet de sa couleur seuls demeurent (finggr), et ce sera l'image la plus parente à ces souvenirs qui sera choisie.
Soit un ressouvenir de forêt entrevue, avec son silence engourdi et les bruits légers de feuilles pressentis ; dans la mémoire {tmncTs eye) flotteront des traînées d'ombre et de lumière tamisée sur l'écu du gazon : un contact délicat se révélera, rappelant l'approche d'un objet de douceur. Presque forcément se dégage l'idée d'une étoffe de velours.
Si — une rivière qui disparaît à un coin de paysage, laissant derrière elle une sensation de fraîcheur et de lumière en coulée : n'est-ce pas
SUR LA RIME
nu regard humide sons la bordure penchée des cUs pleureursy roseaux où brille lueur d'eau passante?
Une métaphore qui se tient ; c'est une image fixe qui se dresse contre l'objet même et non son impression. Exemple, une de Gautier :
Pour que je f aime, ô mon poète, Ne fais pas fuir par trop d*ardeur " Mon amour, colombe inquiète, Au ciel rose de la pudeur.
Transport de l'impalpable au précis et au distinct ; la ' métaphore se tient,' mais évdUe le doute, vu son trop de justesse. Si la colombe peut fiiir au del rose, l'amour ne peut se représenter suivant la même routée La trop longue ' tenue ' de l'idée brise la vraisemblance. L'image ' mallarméenne,' toute de suggestion, offre une suite, un prolongement, qui ne gênent ni ne troublent les rapports spirituels par trop de précision:
Le silence déjà funèbre d'une moire Couvre plus que d'un pli seul le mobilier.
Que doit le tassement du principal pilier Précipiter avec le manque de mémoire.
* Antre exemple dans Fortunio : ' La pean, mate et palpense comme une ftuittê de camUia^ semblait plus doaœ an toncher que la membrane intérimnt ttum auf: ponr la conlenr, ceriain€9 transpartnces d'ambre pourraient en donner Tidée.*
Par la qualité immatérielle de l'objet s'opère la fusion de l'image; la moire avec ses nuances multiples recouvre et cet enveloppement sourd amène l'idée du silence. Plus, en réalité, la métaphore d'origine poétique se rapproche de son point de départ, l'impression, plus vague doitelle être pour rendre la fluidité de l'image, jeter le pont frêle de la compréhension plastique. Si elle se précise trop, elle se matérialise, et tout objet matériel est trop lourd pour le transport poétique. ******
La rime trop exacte, ou rime riche, est comme la comparaison qui se tient. Parti de l'assonance, l'on a abouti — par ce besoin de précision contre lequel doit toujours lutter la poésie — à la correspondance exacte des voyelles et des consonnes dans les deux syllabes. On rendit ainsi plus infidèle l'écho, puisque celui-ci ne peut porter au loin le son dans son intégrité.
L'École parnassienne, dans sa passion pour la rime riche, devait forcément arriver à une banqueroute, car la provision des rimes riches en français est très limitée. Par cette raison môme faut-il en user modérément, et pour un efifet déterminé. Un poème composé entièrement de rimes riches est comme un tableau où il n'y a que des tons éclatants.
Aussi, de moins en moins, se servira-t-on de la rime riche ; on choisira de préférence celle qui * suggère ' l'exactitude.
SUR LA RJME
Dans le rythme qui sntt la pensée, on passe par une série graduée d'à peu près que vient parfois briser une certitude, comme les flots hésitants avant la vague définitive.
Le grand maître du rêve rythmé, Stéphane MaUarméj admettait cette signature du vers à rime parfaite au bas d'essais volontairement vagues ^
La rime ne pourrait-elle se concevoir comme l'aboutissant d'assonances de plus en plus fortes et retracer ainsi dans la poésie le travail que fait la pensée avant de se préciser, le rythme avant sa formation 1 Ces assonances devraient se graduer pour habituer Toreille et la pensée à la parfaite rime et à Tidée précise. Le système des langues germaniques, rallitération, peut être introduit, en lui donnant son aboutissant forcé, là où il n'y a pas de quantité : la rime.
Dans un de ses sonnets, ScUnU-Beuvê avait prévu cette possibilité, témoin cette note curieuse qu*il y appose :
' Je prie les personnes qui liront sérieusement ces études, et qui s'occupent encore de \si forme, de remarquer si, dans quelque vers qui, au premier abord, leur semblerait un peu dur ou négligé, il n'y aurait pas précisément une tentative, une
1 *Le fait poétique lai-m6me consiste à grouper, ra* pidement, en on certain nombre de traits kgwax^ pour les ajuster, telles pensées lointunes autrement et éparses, mais qui, cela éclate, riment ensemble* {FrogfÊtênt de lêUrê,)
intention d'harmonie particulière par alliténition, assonance, etc. ; ressources que notre poésie classique a trop ignorées, et qui peuvent dans certains cas rendre à notre prosodie une sorte d'accent. Ainsi Ovide dans ses Remèdes d*Amou :
Vince cupidineas/ariter, Parthasque sagittas.
* Ainsi moi-même dans un des sonnets qui suivent :
J'ai rasé ces rochers que la grâce domine, Sorrente m'a rmdu mon ^ouz rêve infini.
* Hais c'est en dire assez pour ceux qui doivent entendre, et beaucoup trop pour les autres.*
L'École moderne a compris cette dernière tentative du poète mort jeune, et, qui mieux est, a employé ces moyens d'harmonie plus déHcate,
Le procès de la formation de la rime se fidt ainsi par degrés réguliers : d'abord, l'allitération, qui &çonne l'oreille, l'entraîne à reconnaître la parenté (WahiverwaneUschaff) des sons, en même temps que les pensées vagues, se formant, s'enchaînent par ce rapport de suggestion. Puis, le rythme s'établit, et se * clarifie ' par l'assonance, pendant que les pensées se ' qualifient ' par leur intensité, jusqu'au moment où, lumineuse, unique, la rime apparaît.
Comment faudrait-il dresser cette échelle de résonnancesl L'harmonie — en prenant ce mot en
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son sens musical— n'est pas encore rétablie dans le langage. Il n'est guère pourtant de poète qui n'ait eu la sensation de son existence. Victor Hugo, le plus simpliste des poètes modernes, — avec deux tons, blanc et noir, sur sa palette, de même pour son esprit deux concepts : lumière et ombre, — Ic^ poète de la ' Légende des Siècles,' écrit :
Lorsque le régiment des hallebardiers passe, L'aigle d'Autriche, l'aigle à la serre rapace, L'aigle d'Autriche dit . . .
L'effet mordant de l'r dans le premier vers s'accorde avec Autriche, serre, rapace, dans le second ; il donne l'impression d'un lourd ébranlement de masse grise, avec les voyelles neutres, assourdies : régiffMyi/, hallebarcffer, où ne sonne que la note dure : passe, comme un appel de clairon. Chose curieuse, la première rime, quoique de même nature, est plus faible que la seconde ; l'écho est plus fort que ce qu'il a à répercuter.
Autre exemple, dans Verlaine ;
Une aube affaiblie Verse par les champs
La mélancolie Des soleils couchants.
La rime est irrégulière, plutôt suggestive ; pas une seule ^llabe ferme ni résistante ; tout est
neutre, étant, et les rimes ont des battements étouffés comme des flots pressentis aux clartés crépusculaires.
Si l'on examine la nature des voyelles à la clarté du sonnet d'ArikurRaimbaudf on admettra des correspondances. Presque tons les poètes ont pressenti cette vérité. H^^ par exemple a été un poète conaonnantique. Dans les CkâH' nunts le passage :
Sur le &ont orageux des noires batteries La fumée à longs flots roulait
mqptre combien Vr avec sa puissance agrippante l'avait hanté. N'entend-on pas ce fracas à plusieurs détentes, qui renfle, tandis que l'enroulement des pftles voyelles se perd à l'infini f
Il n'est pas question * pour les personnes qui doivent entendre ' d'attribuer à chaque voyelle une couleur précise ; Raimbaud voulait exposer cette idée que certains sons suggèrent des sensations analogues aux impressions colorées.
Nier cette proposition sendt admettre qu'un poète prend arbitrairement les premiers sons ou vocables venus.
Qu'y a-t-il de plus éclatant, de lumière plus vibnmte que le fiuneux rejet : ' Lys 1 ' de VAprh- Midi d'un Faum t
Ceci d'ailleurs est plutôt une question de tact individuel, et si nous tentons de déterminer cette gradation, nous ne refaisons consciemment que
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ce que tons les poètes ont plus ou moins pres^ senti.
On pourrait dire que Y A, son pur et ftpre^ s*affine vers IV, qui par son contact le durdt. Ainsi, suivant nous, l'on pourrait adoucir ou aiguiser un son par des assonances et des allitérations préparées. L'a serait adouci, étendu par b; Tm l'arrondit et le distingue, le^le rétrécît (atfnablêy ântê, Priape),
Cette correspondance entre certaines idées et certains sons a été indiquée pour la première fois par H. Schuchardt, ce pionnier des théories rares. Suivant lui, le caractère vil et bas se marque dans certains noms par le son fli Pk« nulphe, maroufle, tartufle.
UE est aminci, fermé et presque éteint par le contact du /, déjà relevé par le d^ étendu, agrandi, ouvert par IV:
Dans ma splendeur première.
(Apris-Mtdi ctun Faum^)
I esi une de ces voyelles de demi-teintei sur* tout utilisables en rime féminine ; le son simple est en français dur et désagréable.
O, voyelle neutre, malléable> dépend entière* ment de la consonne qui la précède ou la suit. Eue n'est susceptible que d'inflation ; IV lui donne une plus grande viguetu-i comme un* clarté:
Ma sœur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore f
(Cratiaubriamd.)
VU, comme 1'/, est plus utilisable en rime féminine. Lêgoiwe, poète, écrivant à Francisque Saruy^ autre poète, lui fitit part de ses observa* tions sur Vg muet, agrémentées, comme tovyoors chez lui, par une petite histoire :
< Comme vous avez raison, avec Gréatd, contre Gaston Paris, Vê muet est une des richesses de notre poésie, soit à la fin des vers, soit au dedans de TAlezandrin.
' En Vaccmiuant [IV muet 1], on donne parfois une force singulière à un mot,
'Je me rappelle qu'un Jour causant avec Made<* moiselle Raçhel . . . (suit l'anecdote.) . • ** Vous avez raison," me 4it-elle.'
Oui, Legouuéy tu avais raison pour le xvn* siècle, et encore ! En fait, la rime féminine n*est plus sentie, puisqu'elle n'est plus marquée avec IV ; il en est autrement avec l'i et Vu, Uadjonction de Vê n'est pas sans efiet de douceur ni d'atténuation de ce que ces deux voyelles ont de trop brutal et de trop criard.
Ceci n'est qu'un tableau, et chacun peut y i^ottter ses perceptions personnelles,enrichissant ainsi la langue de nuances et la pensée de rapports et de correspondances plus complexes. Ces quelques données auront servi à montrer com-
SUR LA RIME
ment une nouvelle palette de coulears, une nouvelle gamme de sons s'offrent au poète. Ces résultats codifiés, le poète aurait un équivalent de ce qu'a été pour le musicien le ' Traité d'Instrumentation' de Berlioz: c'est-à-dire la révâation de toutes les 'possibOités' de rhistrument poétique : ce serait un antre < Traité de la Seconde Rhétorique/ comme au xv* siècle. D'ailleurs, VolUnrt déjà, écrivant à son Altesse Rojrale le prince Frédéric de IVusse, lui donnait quelques règles pour discerner les mots de la langue française qui appartiennent à la prose de ceux qui sont consacrés à la poésie. 'Les mots uniquement réservés/ écrivait-fl à son élève, <f entends à la poésie noble, sont en petit nombre: par exemple, on ne dira pas en prose eoumera pour cbevaux, diadème pour couronne, tmpin dé France pour royaume de France, ehar pour cbT' roisat,/brfiiita pour crimes, ixphUa pour actions, Vimpyrét pour le ciel, les airs pour l'air, fuiia pour registres, naguère pour depuis peu.'
Ce choix, avec une Idée poétique (si possiUe) et l'inversion, constituait la poésie nobk au xvni* siècle. On s'est moqué depuis de ces restrictions, et l'école romantique, on le sait, a supprimé ces distinctions entre la noblesse et la roture des mots. Victor Hugo se vantait d'être le Marat de ce quatre-vingt-treize littéraire. Mais si le procédé classique était timoré, fl partait pourtant d'un principe vrai. L'erreur était dans le choix des
es
mots au point de vue de leur significationi tandis que la sélection devait se faire suivant leurs propriétés de rytlune et de rime.
Avec Batuiehurt comme législateur, l'École dite symboliste ou décadente s'occupa la première de rimes inexprimées :
Ils partaient, marins soucieux D'explorer la mer des ténèbres.
(ViLLisRS PE l'Isle-Adam, Morgang.)
Ce qu'on a appelé le vers libre n'était au fond que les rythmes de pensée succédant aux rj^thmes de sons — Raimbaud et Lq/brgug furent les ini^ tiateurs : Tun chercha Tinstrument propre à la reproduction des rythmes, l'autre leur donna une sorte d'atmosphère.
Le public — lui-même — fut frappé du choix qui distinguait cette poésie et des quelques transformations qu'on y faisait subir à la syntaxe. L'expression : ' Oh t combien t' forme désormais un cliché de journaliste, de même que les théâtress vulgaires ont adopté l'obscurité de Bayreuth : telles sont les traces que laisse dans le monde la pensée créatrice I Sous la plume de VeHaiftg^ inspiré par Raimbaud, la syntaxe devenait à la fois plus lâche et plus souple, débarrassée de conjonctions lourdes, partant plus précise, s'adaptant mieux au rythme, Lon du projet de réforme de la syntaxe française, une des grandes objections de l'Académie était le tort que cela femit
6^ Fa
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à la poésie du passé ; il n'est pas permis, même à des rapporteurs d'Académie, d'ignorer la transformation que la syntaxe a subie de la part des poètes modernes.
Le cri de guerre de Victor Hugo :
' Guerre à la Rhétorique et paix à la syntaxe!'
devrait se retourner aujourd'hui pour être conforme à l'évolution que suit la poésie. Au vocabulaire de se rétrécir, de passer dans le crible du rythme, à la Sjmtaxe de se modifier, afin de répondre à ce que H. Sekudtardi appelle le 'formbildender Geist,' l'esprit formateur, le
lythme de la pensée.
Ainsi le rythme devient, en résumé, la mesure même de l'écho et de la suggestion. De même que chaque pensée se prolonge dans le cerveau, en raison même de la force de projection de son premier élan, ainsi le rythme — la rime générale — se mesure par la résonnance de la rime.
Quelle sera la rime importante! Sera-t-elle toujours finale, comme juaqulci ? Sans doute, on l'avait placée à la fin du vers, par la simple loi de progression. Tout s'acheminait vers elle, comme un raisonnement se hâte vers sa conclusion. Ifais — en musique comme en poésie •*— c'est le hasard ou plutôt la combinaison de difiërents mouvements d'origine inconnue jusqu'ici
qui placent et localisent le son principal. Où qu'il soit, c'est suivant lui que doivent s'étager les autres sons, et que doit se régler Técho.
Ainsi, par un seul déplacement d'axe, les lythmes vont se modifier à Tinfini, et, en fidt, recouvrir toutes les évolutions de la pensée en formation. — Pour reprendre notre épigraphe, voilà/ws^'oM ira la rime assagie.