VIII DU MOBILE RELIGIEUX DE LA LIGUE
On ne pourra m'accuser, je l'espère bien, d'avoir distribué en vue d'une thèse, fait plier dans l'intérêt d'une thèse, enrôlé au service d'une thèse, les faits recueillis par moi. Je n'ai cherché que la vérité dans un entier détachement politique et religieux, à l'heure du travail ; l'ordre, la langue de ces annales en font foi. Pour servir encore la vérité autant qu'il est en mon pouvoir, je tenterai de dégager les mobiles de la Ligue, du moins tels que nous les saisissons à l'étroit, en étudiant l'émotion abbevilloise, dans nos registres échevinaux ; tels qu'ils sont sortis, peu à peu, devant moi, de la lecture de ces registres.
Plus je me suis avancé dans mes extraits, dans mon travail, plus je me suis convaincu que le premier ressort de la Ligue chez nous a été la religion. Parmi les chefs les plus hauts du grand mouvement qui soulève la France, dans la maison de Lorraine, l'ambition a pu dominer sans doute et la religion n'être que le prétexte, mais chez nous, dans le milieu bourgeois de notre ville, toute la question est une question religieuse, de zèle religieux. On remarquera au début, en 1576-1577, l'inquiétude religieuse n'étant pas montée encore, la froideur des Abbevillois. Quand
Jacques d'Humières les engage à signer le premier pacte, ils répondent qu'on peut sans cet engagement « maintenir la religion dans sa pureté. » Nous n'avons sur ce point, il est vrai, en l'absence du registre échevinal perdu, que le témoignage de Formentin, mais nous sommes fondé à croire, en effet, que l'attitude des habitants d'Abbeville devant les sollicitations de M. de Humières fut la même que celle des bourgeois d'Amiens et peut s'expliquer par les raisons qui ont motivé alors la résistance de ces derniers (t. Ier, p. 149). Les habitants d'Abbeville ne sont guères encore occupés que de la crainte aussi « de faire préjudice et bresche à leurs privilèges » et ne vont pas au-delà. Plus tard, les événements ayant marché, la passion religieuse se dégagera ; puis alors, mais accessoirement, quoique très-visiblement et très-vigoureusement, dériveront de la lutte favorable à leur éclosion , prendront force, grandiront, des idées d'indépendance, des idées d'autonomie (1). Les idées de ce genre , souvent louables , deviennent quelquefois dangereuses. Exemples : la division féodale de l'autorité sous les derniers Garlovingiens , les tendances séparatistes des grandes communes en d'autres temps. Nous étudierons plus loin les velléités d'indépendance modérée d'Abbeville.
(1) Voir, plus loin, de la démocratie saisie dans la Ligue, etc.
Pour en revenir à l'objet de ce paragraphe, il est certain que les habitants d'Abbeville portaient, à la fin du xvie siècle, un attachement très-sincère, nonseulement à leur religion, mais aux pratiques de leur culte, aux cérémonies religieuses, à certaines solennités; (j'en donnerai des preuves;) et il n'est pas moins sûr que cet attachement s'est retourné contre le calvinisme , comme le ressort d'esprits effrayés de voir ieur grand intérêt, la foi, mis en péril, suivant leurs convictions.
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