‹ La Ligue a Abbeville, 1576-1594 (volume 2)Chapitre 7 sur 43 · XXXI · texte numérisé non relu

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ment pressés à quelque temps de là, menacés dans leur liberté et leur sécurité (t. I", de la p. 346 à la p. 352) ; l'énergique et honorable protestation alors de Robert Carbonnier qui ne veut, dans tous les cas, être jugé que par le maïeur et le lieutenant-général en la sénéchaussée de Ponthieu, non par le gouverneur militaire (ibid., de la p. 349 à la p. 352); puis les enquêtes sur ceux des habitants que nous nommerons les politiques ; l'incarcération des suspects ; les nombreuses discussions ou délibérations à ce sujet, etc. (t. II, p. 122 à 129); les sommes levées « sur les royaux et politiques » (t. II, p. 137); les armes retirées de leurs mains; les autres différentes mesures de précaution prises contre eux (t. II, pp. 155-156); madame de Belloy, par exemple, prisonnière au château de Ponthieu (t. II, p. 203) ; plus tard, après la bataille d'Ivry, la surveillance redoublant avec les ombrages, l'établissement d'une sorte de censure sur les « lettres ou escripts, » l'intrusion d'une police soupçonneuse dans les conversations privées, l'injonction « à toutes personnes, à peine de pugnition corporelle et d'amendé arbitraire, voire de la vie, » de dénoncer « les particuliers » transgresseurs des défenses (t. II, pp. 205-207); les certificats de religion devenus nécessaires comme le furent les certificats de civisme en des temps moins éloignés (t. II, p. 143 et p. 361); l'expulsion de femmes, de réfugiés, de mendiants> à titre de suspects (t. II, p. 259);

la proposition, non suivie d'effet pour l'honneur de la ville, d'un système formidable d'espionnage : quatre notables bourgeois, d'abord, à l'exemple des Seize de Paris, et au-dessous d'eux, et commis par eux, des « diziniers » (c'est-à-dire des surveillants, un par dix ménages) chargés d'observer et de rapporter « les depportemens et propos de ceulx de leur dizaine » (t. II, p. 261); le gouverneur militaire du château devenu suspect (1) lui-même (t. II, p. 273, p. 287, p. 318 et pp. 343-347) (2);

Toute la gradation rendue visible en actes, en exemples, des sentiments et des sollicitations qui ont amené et amènent l'esprit des bourgeois vers l'Union.

Mais, ici, nous devons quitter la forme énumérative pour quelques détails. Le tableau résumé des faits mérite de trouver place dans cette introduction.

Le 30 mai 1588, les habitants d'Abbeville paraissent encore également attachés au roi et à la Ligue sans bien distinguer les divergences qui se sont produites dans les intérêts, dans les vues du roi et

(1) M. de Hucqueville fut cependant reconnu innocent par arrêt du conseil de la Ligue (t. II, p. 378).

(2) Nous serons heureux de le constater cependant, quand c'est le duc d'Auraale qui exige l'expulsion de quelques habitants « pour les suspicions que l'on a de leurs personnes, n la ville, en consentant ou en prêtant sa bonne volonté à cette expulsion, prend sous sa protection les femmes, les enfants, les biens des suspects obligés de partir, (t. II, pp. 303-304).

des chefs catholiques (t. Ier, p. 356). La journée des barricades, mal connue, les a laissés incertains; Amiens est avec Paris dans I'Union avant Abbeville, 4 juin 1588 (t. 1er, pp. 3G0-36I). Des lettres du prévôt des marchands et des échevins de Paris pressent nus pères de se décider. Avant la résolution qui mettra la ville en rupture avec le roi, le sentiment des habitants est consciencieusement consulté et loyalement demandé. Quatre ou cinq cents personnes sont réunies au son des cloches a l'hôtel-de-ville t. Ier, pp. 367-368). Les hommes du xvie siècle ne craignaient ni les réunions nombreuses ni les discussions publiques. La coalition politique et religieuse des habitants est enfin, et très-solennellement, arrêtée à l'exemple de la ville de Paris et des autres villes catholiques de la province et du royaume, et l'union prononcée avec ces villes (t. Ier, p. 368 à 370 et p. 372). Il faut toujours le remarquer cependant (et cela ne contredit pas l'opposition poussée jusqu'à la rébellion au roi), si tous jurent « de vivre et mourir en la relligion catholicque, apostolicque et romaine, » c'est encore « soubs la seule obéissance de nostre roy très-chrestien. * La mise en demeure n'en existe pas moins ; la déférence couvre un ultimatum. L'ultimatum est présenté encore dans les « Mémoires et articles particuliers, etc. » donnés aux députés qui vont vers Sa Majesté (t. Ier, de la p. 374 à 377). Ces requestes et supplications, impérieuses par le fond,

sinon par la forme, et même un peu par la forme, ne. parviennent pas cependant à faire complètement illusion sur une certaine mollesse ou incertitude de l'échevinage, qui est encore à relever au 7 juillet 1588 (t. Ier, pp. 380-381). Les habitants d'Abbeville, entrés dans la Ligue, ont peine à ne pas retourner la tête, hésitants (t. 1er, pp. 381-382). Par contre, les députés d'Abbeville à Paris, deviennent à Paris plus ligueurs que la ville qu'ils représentent; et, malgré les invitations au retour qu'on leur adresse, a suivant le voulloir et intention de Sad. Majesté, » et l'avis qu'on leur envoie, que l'intention de la ville n'est plus « d'entrer en aulcune union, » ils s'obstinent à demeurer auprès des Seize et à poursuivre à Paris l'accomplissement d'un mandat que la ville veut reprendre, que la ville même a révoqué (t. 1er, pp. 380 et 386-389). Mais bientôt, peu après, l'opinion bourgeoise est fixée ; Abbeville est à la Ligue, et irrévocablement jusqu'à l'abjuration de Henri IV. Le 18 août 1588, une lettre du maïeur Jacques Le Roy de Saint-Lau , adressée à M. de Belloy , maistre d'hostel du roy, a été saisie. L'envoi de cette lettre est imputée à véritable crime au maïeur (t. Ier, pp. 391-397). Le roi lui-même est donc maintenant très -suspect , aussi suspect que put l'être Louis XVI en 1792.

Entre ces premiers faits que nous rapprochons d'abord dans cette introduction comme particuliers à

l'histoire la plus étroite d'Abbeville, sont encore à relever :

Les assemblées des trois ordres qui se tenaient au prieuré de Saint-Pierre (t. II, p. 13 et passim). — Dans celle du 27 août 1588 furent élus les députés qui devaient se rendre aux États de Blois. —

Nous avons, dans cette revue rapide des événements et des sentiments qu'ils suscitèrent, à noter :

La réserve des habitants d'Abbeville envers ceux d'Amiens, non sur le fait dominant de la Ligue ellemême, mais sur les propositions particulières des Amiénois, principalement à l'occasion de l'établissement, à Amiens, d'une « chambre du conseil » chargée des affaires générales de Picardie (t. II, p. 34, p. 62, pp. 68-69, pp. 85-89, pp. 93-94, pp. 95-96).

Nous avons à rappeler, avec une certaine fierté rétrospective, l'influence ou l'autorité d'Abbeville sur les deux rives de la Basse-Somme (t. II, pp. 35-36). Abbeville veillait surtout à la sûreté du Crotoy (t. II, pp. 36-47, pp. 59-60, pp. 65-67, p. 92, p. 159, p. 333), à la conservation de Saint- Valéry (t. II, p. 58 et pp. 63-64, p. 67, p. 77, pp. 78-79, p. 154, p. 253) (1); de la Tour de Noyelle (t. II, pp, 390-

(1) Plus tard c'est Abbeville qui, dans l'intérêt du commerce inquiété par les prises fréquentes de Saint-Valéry, sollicitera des chefs de la Ligue le démantellenient de cette place (t. III, p. 22, p. 56 et p. 61).

391). Elle s'érigeait en protectrice du commerce de la Somme, même contre les corsaires de la Ligue (t. II, p. 302). 'Abbeville s'occupait avec un souci presque égal de la sûreté du Pont-de-Remy (t. Ier, pp. 273-274; t. II, p. 67, p. 80, p. 245, p. 253; t. III, p. 98), de Rambures (t. II, p. 67), du château d'Eaucourt-sur-Somme (t. II, pp. 255-256), delà Tour du Plouy-lès-Saint-Riquier (t. II, p. Q7 et p. 253, t. III, pp. 97-98, pp. 100-101).

Du côté de la mer, c'est une sorte de dictature qu'Abbeville prétend exercer dans toute la portée du regard jeté du haut de ses tours neuves de Saint- Vulfran. Partout ailleurs, à plusieurs lieues autour d'elle, c'est au moins un protectorat; ainsi, un jour, Abbeville s'assurera du Pont-de-Remy avec sa propre milice bourgeoise (t. II, p. 122), fera signer parle maïeur le mandement qui contraindra le receveur des aydes et tailles au paiement des garnisons de cette place (ibid., p. 154), avancera de la poudre à Gamaches(t. II, p. 159).

Si Abbeville veillait à la sûreté des environs, à plus forte raison, peut-on le croire, veillait-elle à sa propre sûreté. Il n'y a qu'à prendre entre les preuves :

Nous exposerons (t. Ier, p. 54 et suiv.) l'organisation de la milice municipale. Un jour, cette force ne paraissant plus suffisante, l'échevinage lèvera et logera (1589) cinquante soldats dans le faubourg de

Rouvroy (t. Il, p. 79) . Cette troupe appartiendra à la ville et sera sous le commandement d'un officier choisi par elle, à sa solde et à ses ordres.

Une remarque bien en place ici. Nous reconnaîtrons parfois, en quelques-unes des émotions des habitants d'Abbeville, nos émotions de 1870-1871 pendant le siège de Paris (l) ; ainsi, en 1590, les armées du roi et de la Ligue étant proches l'une de l'autre et une bataille pouvant se donner « de bref » (t. II, p. 228). Mais les vieux Abbevillois distrayaient leurs préoccupations par des processions générales.

Plus tard, Abbeville priera, dans l'intérêt de sa défense, quatre capitaines de vouloir bien se retirer dans ses murs (t. II, p. 256), mais ces capitaines sont des gentilshommes des environs qui n'apportent que leur expérience militaire et ne sauraient donner ombrage comme pourraient le faire des capitaines commandant des compagnies envoyées par les chefs de la Ligue. Plus tard encore, Abbeville lèvera quatre cents hommes de pied qui seront sous le commandement supérieur du maïcur et des échevins (t. II, p. 307), les capitaines étant choisis et nommés par eux (2) ; et Téche-

(i) J'ai fait ces rapprochements au lendemain même de la guerre et sous des impressions toutes récentes en corrigeant les épreuves du t. II I- Voyez p. 75.

(2) Ce sont ces compagnies sans doute qui sont visées dans le règlement baillé par le duc d'Aumale pour Testablissement de i II I compaignies de gens de pied (t. III, pp. 4-5).

vinage, d'accord avec le gouverneur, fera appel aux hommes des campagnes. « Les habitants des villages dépendant du gouvernement de ceste ville » seront mandés et conviés à fournir un certain nombre d'hommes de chaque clocher « pour estre mis es maisons des habitans pour la deffense de ceste ville » (t. IL pp. 307-308). Bientôt des ordonnances municipales constitueront en quelque sorte la ville en état de siège (t. Il, p. 332); ainsi le 12 décembre 1591, c'est la ville qui s'impose elle-même avec cette rigueur les devoirs du combat, et nous remarquerons que, en 1870 aussi, c'est la ville qui a pris l'initiative de sa défense. Le 16 mai 1592, Abbeville décidera la levée de cinquante chevaux pour tenir en échec la garnison royaliste de Rue (t. II, p. 393) et les précautions prises à la fin du mois (p. 394) seraient encore à comparer à celles que nous avons vu prendre à la fin de 1870. La ville décidera enfin, le dernier jour de juillet 1592, la levée d'une petite armée de deux cents hommes de pied et de cent chevaux (t. IL pp. 413- 414), « lesquelles compaignies despenderont de l'auctorité du corps de la ville seul et seront subjects, en cas de contravention, à la correction de sa justice ordinaire... » Nous voyons un peu plus tard, 8 octobre, la compagnie de M. de Rambures à la solde de la ville (t. III, p. 8).

Ces précautions, le zèle du grand nombre, n'empêchent pas toujours cependant les Abbevillois de

faire la contrebande contre leur opinion, tant l'amour du gain sait se ménager une part à côté des sentiments louables (t. II, p. 237.)

En revanche, et c'est le rachat de ces faiblesses de quelques-uns, ils prennent part quelquefois à des expéditions de guerre ; ainsi à un siège de Saint-Valery (1) ; ainsi, en janvier 1590, à un siège de Gamaches (t. II, pp. 192-198); ainsi, en mars 1592, mais par le simple prêt de canons (2) et de chariols et par l'envoi de pionniers, à un siège de Rue (t. II, pp. 371-372) ; ainsi plus tard (avril 1594), après la soumission au roi, à une expédition heureuse contre un fort occupé à Pont-Remy par les gens du duc d'Aumale (t. III, p. 168). Je me hâte de répéter que je tiens ce dernier fait comme très-problématique.

Ils font de louables efforts pour protéger les gens des champs (t. II, p. 242) ; ils cherchent à s'entendre à cet effet avec Amiens (ïbid., p. 252). Plus tard, l'échevinage prend , pour défendre les paysans , d'autres résolutions; il déclare qu'on ne les emprisonnera pas dans la ville pour la taille ou la gabelle. Abbeville sera ainsi, pour les malheureuses gens des campagnes, lieu neutre ou de sûreté (t. III, p. 11).

(1) Rappelé dans la délibération du 14 janvier 1590 (t. II, p. 197).

(2) Il n'était pas insolite que la ville prêtât son artillerie, elle l'avait prêtée au roi en 1580 pour le siège de La Fère (t. I", p. 161).

Que l'intérêt d' Abbeville, que les besoins de son approvisionnement demandassent, non que la crainte écartât les paysans, mais que la protection les attirât, d'accord ; que beaucoup de ces paysans aient été les fermiers des habitants, cela est certain ; mais le fait de la protection est encore honorable. La générosité peut être jugée un peu moins haute par ces considérations, non détruite.

Ce souci tourné vers les champs, le soin des fortunes privées n'abandonnent pas Féchevinage. Nous verrons, à plusieurs reprises, les habitants d'Abbeville prendre à cœur « le repos du laboureur » et l'obtention, par réciprocité, de la jouissance des biens détenus par l'ennemi (t. III, pp. 23-24 et p. 29). Quand, (mai 1593), les paysans, réfugiés dans la ville, s'y trouveront menacés, arrêtés par les sergents pour la taille et le sel^ nous verrons l'échevinage venir en aide à leur désespoir en renouvelant la défense de les emprisonner (t. III, pp. 42-43).

Abbeville, vers le même temps encore, protestera contre l'établissement de taxes qui gênent le commerce de la Somme et s'opposera à la perception de quelques-unes, poursuivra la liberté du commerce, etc., 28 novembre 1592, (t. III, p. 22), et décidera l'abolition d'impôts onéreux au trafic (ibid.'y p. 23).

Dans cette guerre pour sa bourse, Abbeville est toujours brave ; elle saura fort bien encore s'opposer,

en septembre 1593, à la levée de quelques impôts abolis (t. III, p. 85 et p. 88).

La succession des faits nous a amenés à uns date (fin de 1592) où nous pouvons saisir les premières hésitations que la longueur de la lutte excuse assez — nous nous plaçons toujours, pour les mobiles de cette lutte, au point de vue du temps. — Les fatigues ou les ennuis de la guerre ont-ils déjà un peu calmé les esprits? Cela est vraisemblable. Dans tous les cas, on cherche les moyens de vivre, et ne sont-ce pas indices de paix déjà désirée que les questions depuis peu posées : comment rendra-t-on libres aux gens d'église, de la noblesse, du tiers-état les biens détenus par les deux partis? Par quelles conventions assurera-t-on la liberté du labourage, la liberté du commerce? Comment se délivrera-t-on des taxes? El le trafic « par passeport » avec l'ennemi ne scandalise plus.

Quand la date approchera des fameux états-généraux de la Ligue, les habitants d'Abbeville se montreront assez indifférents pour l'élection de leur député. J. de Maupin sera désigné par hasard « pour comparoir à l'assemblée de Paris » au nom de la ville (t. III, pp. 28-29). Quelque temps après seulement, le duc de Mayenne ayant écrit pour demander l'envoi de députés aux États, l'élection de J. de Maupin sera renouvelée et faite régulièrement *(t. III, pp. 35-37). s

Nous verrons , pendant la tenue des Etats , la loyauté de la ville mise à l'épreuve et nous aurons la satisfaction de voir cette loyauté sortir pure de l'épreuve. Le roi ayant fait des ouvertures à la ville, l'échevinage ne veut pas recevoir l'envoyé royal avant d'en avoir l'autorisation des chefs de la Ligue (t. III, pp. 62-63).

Mais nous soupçonnons dans cette résolution plus d'honneur forcé, de prudence peut-être, que de chaleur. Aussitôt après la conversion du roi, Abbeville se montrera amie de la trêve, en réclamera l'exécution , elle inclinera au premier jour vers la paix (t. III, p. 84).

Vainement viendront, et nous les rapporterons (1), des lettres du prévôt des marchands et des échevins de Paris s'efïorçant d'affermir le cœur des Abbevillois, de les maintenir dans la résistance (t. III, pp. 90-92); Abbeville est ébranlée dans son ancien attachement à la Ligue et le laisse voir (t. III, pp. 104-105).

Vainement l'échevinage d'Amiens écrira à son tour à celui d'Abbeville (t. III, p. 108); Abbeville n'est plus très-loin de s'accommoder avec le roi, mais, soucieuse de ses engagements, elle garde envers le

(1) Ce$ lettres du 10 octobre 1593 ne se retrouvent sans doute que dans nos registres depuis l'incendie de l'Hôtel— de-ville de Paris.

duc de Mayenne de très-convenables procédés (t. III, p. 110).

Nous rapprocherons tous les préliminaires de la soumission de la ville, correspondances, prières au Saint-Esprit (t. III, pp. 112-114), les lettres du duc de Longueville, de messieurs du Parlement, du prévôt et des échevins de Paris, (car Abbeville, fidèle jusqu'au bout au serment prêté d'abord par elle sans fanatisme, ne cédera au roi qu'après Paris, t. III, p. 13 et appendice pp. 28G-293), et nous produirons la lettre même du roi, du 11 avril 1594, (ibid., pp. 115-117). Sollicitations des puissances naguères ligueuses, invocations au ciel, cordialités royales, c'en était assez. L'honneur, comme la conscience, n'étaitil pas satisfait? La ville avait bien gagné, bien acheté le droit de se soumettre comme elle le fit le 16 avril (ibid.,$. 118).

Nous mettrons ainsi en lumière tous les témoignages avoués, publics, honorables, conservés dans nos registres, des négociations ouvertes qui précédèrent la soumission d' Abbeville; mais si quelques indices réfractaires nous mettent sur la voie d'autres témoignages moins avouables peut-être et disparus, nous ne nous interdirons pas de signaler ces indices, nous n'imposerons pas silence aux faits qui parlent malgré tout. Que soupçonnerions-nous maintenant des négociations secrètes entre les agents du roi et les principaux magistrats ou officiers de la ville sans

les avantages significatifs que plusieurs retirèrent immédiatement de la restauration royale ? Les historiens pourraient soutenir le pur retour des bourgeois par illumination de la conscience et du cœur, comme la sincérité des conférences de Saint-Denis, mais rien ne doit bénéficier à perpétuité des ténèbres. Nous ne laisserons aux ténèbres rien de ce que nous pourrons apprendre des manèges, des intrigues ; et les récompenses accordées à la bonne volonté, à la résipiscence lucrative des ardents ligueurs , nous permettront d'établir, approximativement, ce que l'on pourrait appeler, pour Henri IV, la note des frais (t. III, pp. 118-122).

Nous reconnaîtrons cependant qu'Abbeville, même absolument déterminée à se soumettre, se soumit avec décence. Elle retarda le dernier mot, le serment, et décida seulement d'abord l'envoi d'une députation de quatre ou six personnes chargées de justifier devant le roi, par l'attachement à la religion, la conduite passée de la ville, de réclamer le maintien des privilèges municipaux et de demander enfin de ne prêter serment qu'après l'absolution pontificale de Sa Majesté (t. III, p. 125). C'était là certainement, les motifs étant donnés, et. au point de vue accepté par nous dans le temps, se tirer d'affaire avec dignité.

Nous consignerons toutes les circonstances qui accompagnèrent ou suivirent la soumission de la ville ; ainsi, les rumeurs qu'excita chez les derniers

zélés de la Ligue la nouvelle de la résolution prise, les menaces adressées au maïeur, l'intention, vraie ou fausse, de J. de Maupin de quitter sa charge, s'il ne se trouve suffisamment assisté contre les malveillants (t. III, pp. 125-126) ; le soin que prit le roi de constater la remise de la ville « sans conditions, » bien qu'il sût qu'on ajournait le serment (ibid., p. 127); la diplomatie échevinale assez curieuse à étudier dans la première requête présentée au roi (ïbid., pp. 128- 138); les injonctions fuites par l'échevinage aux habitants « d'oublier toutes choses passées, » etc. (ïbid.,, p. 151); la transition du trouble au calme, résistances, mouvements de sagesse, apaisement, enfin soumission des esprits malgré les inquiétudes du sentiment religieux (ïbid., pp. 154-155); les libertés et franchises anciennes déjà mises en péril par les lettres du roi qui veut ou désire la réélection contre les usages, le maintien du maïeur en charge (ibid., pp. 181-182j, atteinte aux privilèges enveloppée cependant d'égards, S. M. n'ayant pas dédaigné d'écrire aux maïeurs de bannières [ibid., p. 183); le serment de fidélité au roi prêté seulement à la veille de sa venue dans la ville (ibid., p. 209) et l'entrée du roi (ibid. y pp. 213-244); la ville réclamant toujours des exemptions d'impôts et le roi en établissant de nouveaux (ibid. } p. 250), ne ménageant pas les menaces à cet effet (ibid., pp. 251-252), ne négligeant pas cependant de dorer la coupe (ibid., pp. 252-253),

que la ville persiste à ne pas emplir (ibid., p. 254) et que le roi se décide enfin à emporter mi-pleine (ibid., p. 255;; les franchises ou l'autorité de l'église de France donnant assez hardiesse aux mieux croyants pour que l'accepfntion par beaucoup d'évêques de la conversion royale rassure les scrupules et que la ville fonde, avant l'absolution attendue de Rome, une procession annuelle, commémorative de son heureuse réduction en l'obéissance du roi (ïbid., p. 277).

Nous remarquerons que la fin des troubles n'est pas tout-à-fait la fin des misères; que l'autorité maintenant tranquille du roi ne guérit pas tous les maux; que les mendiants des champs continuent à emplir la ville, les pauvres malades à emplir l'Hôtel-Dieu, et que la ville en est réduite, comme aux mauvais jours des années précédentes, à combiner les mesures de rigueur et les mesures de charité pour prévenir la contagion et soulager les douleurs (ïbid., pp. 256- 261).

Enfin, après tant d'inquiétudes, après les périls surmontés de la guerre intérieure, nous verrons notre ville exposée aux inquiétudes, aux dangers de la guerre étrangère ; nous assisterons, non de trèsloin, aux commencements de la guerre de Henri IV contre l'Espagne (ïbid.:, pp. 261-262 et suiv.), et notre travail se clora sur des préparatifs nouveaux de défense, travaux aux remparts, aux portes, etc. (ïbid., p. 273).

Tel est, rapidement jeté, et en ensemble, le résumé des faits principaux dont l'intérêt tout abbevillois nous occupera, mais, au milieu de ces faits qui, rapprochés, forment l'histoire politique de notre ville de 1576 à 1595, beaucoup d'autres se rencontrent et ne nous ont pas paru indignes de quitter la nuit des vieux registres.

De ces derniers faits, quelques-uns ont été pour nous des joies, d'autres des consolations ou des soulagements. Ainsi, cet exemple vient le premier, je tiens pour vraie récompense, parmi ces chardons, ces broussailles des formules de l'échevinage, du style des gouverneurs, de la prose même des lettres patentes, l'arrivée à une clairière, à un endroit où les hommes recommencent à parler un langage un peu humain. Quelle bonne fortune d'avoir pu, en parcourant l'année 1594-1595, rencontrer les preuves et donner une idée de la culture littéraire et de l'avancement artistique des bourgeois de ce temps ! Je veux parler de ces entrées d'apparat qui mirent si heureusement en recherche et en verve toutes les imaginations,, en mouvement les mémoires érudites, en zèle et en enthousiasme la poésie rimée, la poésie scandée, le rhythme français et le nombre latin, en prodigalité d'allégories sur satin vert ou bleu le talent des peintres (t. III, pp. 199 et suiv.). Autre dédommagement, autre bonne fortune : la création du bureau des

pauvres (t. Ier, pp. 162-165); quelque gaîté : Abbeville à table ; le dîner offert au duc d'Aumale (t. II, pp. 262 et 291-293); du plus sérieux: la justice civile (t. III, p. 170).

Une partie des faits de ce genre et beaucoup d'autres étrangers à la politique, mais intéressant la curiosité locale et relevés par nous sans compte, seront souvent groupés, rangés à part, sous le titre de faits divers, à la fin de chaque année échevinale. Ainsi, par exemple : les processions générales quand elles ne présenteront pas de signification politique (passim); le Présidial transféré à la Grutuze (t. I, p. 190); la plupart des faits qui intéressent le Collège dans la période qu'embrassent ces annales (passim); les différends de l'échevinage et des chanoines de Saint-Vulfran, parfois pour des processions (t. II, p. 228) ; une partie de l'histoire de l'industrie des draps à Abbeville(t. I, p. 392; t. II, pp. 422-429); etc.

Après cette revue sommaire des faits, importants ou non, dont le détail est poussé loin, je ne puis me soustraire à la nécessité de tirer de la réunion, de la concordance, de l'opposition de ces faits, quelques conséquences générales, quelques conclusions, quelques jugements. J'essaierai de satisfaire à cette obligation dans les paragraphes qui suivent.

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