‹ La Ligue a Abbeville, 1576-1594Chapitre 14 sur 14 · L'INDUSTRIE DES DRAPS A ABBEVILLE · texte numérisé non relu

L'INDUSTRIE DES DRAPS A ABBEVILLE

L'année 1591-4592 vit s'agiter une question intéressante pour l'industrie d'Abbeville, celle de l'appropriation d'un moulin » à fouller. » Abbeville était bien destinée à devenir la ville des draps. Beauvais lui envoya ses manufacturiers avant la Hollande, mais que sont devenus nos draps d'Abbeville?

Le XIe jour d'août 459*2, le maieur expose que « plusieurs marchans de la ville de Beauvoys désirent faire leur demeure en ceste ville pour manufacturer sarges, estamets, en les accommodant d'un mollin propre à fouller les manufactures, attendu que aultrement ils ne poeuvent faire leursd. estats, offrant, en ce faisant,

(1) « A Toussaint de la Fosse, pour un voiage par luy faict à Ganiaches, la somme de deux escus; ordonnance du unziesme jour de février, cy n",c.

d'amener et attirer en lad. ville grand nombre d'ouvriers pour l'augmention et force d'icelle. » Ces considérations agissent sur l'Echevinage qui décide que « les marchans de Beauvoys seront reçus en la ville pour y faire les manufactures susdictes, et qu'à ceste fin l'on prendra le mollin de Charles Gaffé, pour l'accommoder à fouller lesd. marchandises, en luy baillant quelque récompense satisfaisante. »

Les ouvriers d'Abbeville soutiennent les marchands de Beauvais.

Le dix-neuvième jour d'août, « sur l'instance faicte par tous les pareurs de ceste ville et aucuns ouvriers venus de Beauvoys en icelle, affin d'estre accommodés d'un mollin pour fouller leurs ouvraiges, lesd. pareurs de ceste ville proposans que tout ce qu'ils ont de moien est emploie en draps quy sont creus et quy se gattent, leur totalle ruyne estant, par ce moien, apparente, et d'ailleurs qu'ils n'ont plus moien de continuer leur mestier et seront contraincts de sortir de ceste ville et mendier leur pain. » — On décide, « en conséquence des délibérations cy-devant faictes et pour l'augmentation de la ville, affin d'attirer la manufacture de. Beauvoys en lad. ville, que Jehan Gaffé sera mandé affin de opter, comme il luy a esté cy-devant ordonné, de faire accommoder son mollin à usaige de draps ou bien soy venir rembourser d'icelluy , et, à ceste fin, apporter les littres pour procedder à l'estimation d'icelluy. »

Le même jour d'août, à deux heures de relevée, lisons-nous, « a esté mandé Jehan Gaffé, meusnier, à la requeste du procureur de la ville, pour, suivant la dellibération du jourd'huy, adviser s'il voeult accora-

moder son mollin à usaige de faire fouller les draps, etc., ou recevoir l'estimation d'icelluy (moulin) et, à ceste fin, rapporter l'acquisition par luy i'aicle dudict mollin et ung brief estât des melliorations et réparations par luy faictes, affin de le rescompenser et purger l'intérest qu'il pourroit prétendre ; lequel a dict:

« Que ledict mollin luy appartient, que c'est sa vie et qu'on ne luy poeult oster; joint qu'il n'est propre pour servir à telle usaige, d'aultant que sa rivière n'est suffisante pour faire mouveoir deux pillons. A quoy, par le procureur de ceste ville, a esté persisté, et, par lesd. pareurs et omriers, que ledict mollin est suffisant. Sur quoy, prins advis à l'assemblée, a esté ordonné audict Gaffé de rapporter son acquisition, avecq ung estât des melliorations par luy faictes audict mollin, et convenir de gens pour en faire l'estimation avecq ceulx quy seront nommés par ledict procureur par dedans le jour; aultrement, et à fautte de ce faire, ledict mollin sera accommodé audict usaige de fouller, saouf ses intérests dont il a protesté d'appeller.

« Et, sur la requeste dud procureur, ledict Gaffé oy, par serment, à quel tittre il possède ledict mollin, a dict qu'il l'a acquis de Jacques De le gorgue et Gilles d'Ailly , ensemble quelque redevance en bled qu'avoil led. De le gorgue sur led. mollin, mais que le contract d'acquisition est à Paris , où il a ung procès; au surplus, qu'il a faict de grandes réparations aud. mollin qui estoit en ruyne, et de grands frais pour le curement de la rivière, disant qu'il ne poeult convenir de gens pour ladicte estimation, et qu'il n'en conviendra point. Au moien de quoy nous avons or donné, pour son reffus, que le procureur de la ville

nommera de sa part gens experts pour faire ladicte Visitation et estimation dud. mollir), avecq deulx qay seront par nous nommés d'office par dedans le jour, pour, ce faict et le rapport veu, estre proceddé à lad.

estimation » En conséquence, le procureur

nomme deux experts; et le lendemain , les experts nommés par le procureur et ceux nommés d'office « prestent le serment, à la réquisition dud. procureur delà ville (1). »

Le XXII août 1592, Jehan Gaffé se présente en la Chambre du Conseil et déclare enfin qu'il est prêt « à faire accommoder ung mollin à usaige de draps, pourveu que l'eau de son mollin fut plus frate ['?], ce quy est aisé de faire en faisant des gallemens my partie la rivière au-dessus du mollin de le Bouvacque, en redressant le becquet au milieu d'icelle, avecq ung long soeul commun traversant l'embouchure des deulx rivières, pour empescher qu'à l'advenir on ne les approfondisse plus bas [?]; quoy faisant, il offroit d'emploier cent escus à faire accommoder ung mollin à draps. » —On décide que l'on se transportera sur le lieu pour visiter led. becquet, le corriger et amender, « sy besoiug est pour le bien publicq et exécution de ce que dict est. »

(1) Ce qui suit est une remarque à la suite d'une copie de ces dé ibe'rations :

« .V'. Il faut tiue le mouvement ait été arrêté par l'appel ou autrement, car il n'y a pas eu certainement de moulin à fouler les draps établi dans Abbevilie, au moulin Gaffé ni ailleurs, que je sache. Il résulte qu'il n'y avait donc plus de moulin à fouler, à la Bouvaque, en 1592, et que la construction des moulins n'y pouvait servir, comme on voudrait le dire, à raison de l'égout en grès qui y existait. «

Cette question d'industrie à développer dans Abbeville occupe encore plusieurs années échevinales et des délibérations nombreuses auxquelles nous emprunte rons immédiatement, pour clore l'histoire du projettes résolutions qui montrent d'abord le zèle de l'Echevinage, bientôt les difficultés successives, et enfin l'échec des bonnes volontés. On verra l'affaire regardée comme très importante pour « les pareurs, tisserans et tondeurs de ceste ville. »

Dans une assemblée générale du 1111 septembre 1592 (assemblée à deux cloches, assez nombreuse, mais toute bourgeoise), revient en discussion cet intérêt commun dépendant du succès de « quelques ouvriers de Bcauvais nouvellement retirés à Âbbeville pour y faire la manufacture de draperie. » Il s'agit toujours pour ces derniers , d'avoir un moulin propre à fouler leurs draps, « d'auttant que, à fautte de ce faire, il faudra qu'ils abandonnent la ville pour aller chercher moien de vivre aillieurs ; pour, à quoy remédier, il avoit esté cy-devant advisé de prendre le mollin de Gaffé, ce quy a esté depuis discontinué après la Visitation et estimation faicte des bastimens d'icelluy , tant à cause du pris excessif auquel il pourra venir que au moien qu'il n'y

a pas d'eau suffisante ; et encore esté mis en de

prendre le mollin de (1) de Dompierre quy est hors

la ville, lequel, aiant esté visité, s'est trouvé propre. » — Je vois ensuite que le propriétaire de ce dernier moulin le délaisserait pour « vmm livres, » et qu'il a même offert « de le bailler, pourveu que l'on luy baille gens suffisans pour répondre du revenu annuel qu'il luy

(1) Prénom que je ne peux lire

vault à présent, ce que Lheureux Lequieu (un des émigrés de Beauvais ou quelque pareur riche d'Abbeville) offre faire, en sorte que l'intérêt dud. de Dompierre soit payé. »

L'Echevinage approuve et consacre ces arrangements. ' Lheureux Lequieu accommodera, — pour le bien public, le mollin dud. de Dompierre à usage de fouller draps, et, le bail expiré, rendra ce mollin et la rivière en bon estât.

1er octobre J592. -La ville fera Padvance des deniers nécessaires pour les ouvrages qu'il convient faire pour accommoder le mollin de Dompierre à usaige de fouller draps. La ville sera remboursée des deniers provenans de l'impôt que les pareurs et tis serans ont consenti estre mis sur les draps quy seront accommodés aud. mollin, quy est de v3 par chacun drap, auquel mollin lesd. pareurs et tisserans se sub mettent d'estre banniers.

Le VII octobre, on décide que « sommation sera envoyée à Pierre Dubos, musnier du mollin de Dompierre, qu'il ait à déclarer s'il veult continuer son bail dud. mollin pendant qu'il sera accommodé à usaige de fouller draps, en paiant aud. Dompierre ses redevances ordinaires, <> etc.

Le XVe février 1693, « sur la remonstrance faicte que l'establissement du mollin à fouller draps en celluy du controlleur Dompierre est différé en deffault de bailler respondant aud. Dompierre pour remettre sond. mollin en Testât qu'il est de présent après le bail, au cas qu'icelluy de Dompierre désire qu'il soit restably en l'estat qu'il est de présent, » on décide que « le procureur de la ville remonstrera que les bois et mat-

tières mises sus aud. mollin , en valleur de plus de deux cens escus , sont plus que suffisants pour la garantie dud. Dompierrc, et néantmoings que le corps et communaulté de la ville se submettra de remettre led. mollin en Testât de présent après le bail, sy faire se doibt. »

Quatre jours après, délibération » sur la remonstrance que les ouvriers drappiers de ceste ville (et ceulx quy sont puis nagaires retirés de la ville de B^auvoys et traveillent à faire des estamets et sarges sur l'espérance et promesse que l'on leur auroit faicte de leur bailler ung mollin), sont maintenant en estrange peyne et désespoir, d'auttant que tous les ouvraiges qu'ils ont faicts deppuis ung an se gastent et dépérissent faulte d'estre foullés, au moien des difficultés qu'a faict jusques ad présent led. controlleur Dompierre de laisser accommoder sond. mollin aud. usaige, prétendant avoir caution particullière d'ung homme solvable de luy restablir son mollin lorsqu'il cessera de traveiller aud. usaige et le remettre en Testât et usaige de mouldre bled comme il est maintenant, ne se voullant contenter de la response et promesse que Ton luy en a faict au nom du corps de ceste ville. » — Le procès-verbal fait ici valoir tous les avantages de réparations et d'améliorations que reçoit , par le projet même , le moulin du sieur de Dompierre Sa transformation « Tasseure contre les menasses que Ton a, par plusieurs fois, faictes de démolir ce mollin comme il a esté jugé plusieurs fois raisonnable, estant esloingné seullement d'ung jcct de pierre de la ville- » Les ouvriers cependant sont au désespoir « au point de perdre tout ce qu'ils ont vaillant et eulx deppartir de ceste

ville. » —11 s'est heureusement trouvé quelques « marchans, lesquels, désirant l'augmentation du commerce en icelle (Abbeville) et que lad. manufacture, quy est la plus belle de France, s'y arreste, [ce] quy est pour le grand prouffit et augmentation d'icelle. •> Ils offrent de se porter caution pour le rétablissement du moulin, moyennant promesse, de la part du corps de la ville, a de les indempner, sellon qu'il avoit esté offert de faire aud. Dompierre. » — L'assemblée décide « que la ville acquittera et indempnera lesd. marchans de la pro messe et caution qu'ils feront. » Dans cet arrangement nouveau, « toutes les augmentations et méliorations quy auront esté faictes par lad. ville seront retirées. »

Nous arrivons au 1111e jour d'août 1593 : « 11 est besoing, dit-on, d'adviser ce que l'on prendra pour la ville sur les draps, sarges et estamets quy sont foullés au mollin de Dompierre, pour le remboursement des frais faicts par icelle pour l'accommoder à cest usaige. » L'Echevinage décide « qu'il sera prins, pour chacune pièce, la somme de xx. sols, et sur les demipièces à l'équivallent, saouf à augmenter le pris ou le diminuer cy-après s'il y eschet. » — On décide aussi « qu'il sera prins sur chaque pièce de sargette v sols. »

La question reparaît, avec découragement déjà, le XVIIe jour d'août, en assemblée générale:

Continuera-ton l'occupation du moulin de Dompierre, la ville étant constituée en grands frais « pour la réparation des démolitions qu'il y convient faire? » La délibération est ajournée sur ce point.

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