La Ligue à Beauvais: précédé d'une introduction: [1535-1585]
Si les guerres de religion ont eu des causes bien autrement profondes qu'une querelle de pouvoir entre les maisons de Guise et de Châtillon , il n'en est pas moins vrai que la rivalité de ces deux puis-
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santés familles précipita rexplosion , en donnant des chefs intéressés aux deux grands partis alors «en présence.
Le cardinal de Châtillon est on ne peut plus convenablement placé pour résumer cette époque agitée qui fut le prélude de jours plus mauvais encore. Homme politique en même temps qu'évéque de Beauvais, il fut mêlé aux grands événemens du temps comme aux faits particuliers à la cité , et sa vie qui peut servir de lien entre l'histoire et la chronique, permet d'éclairer Tune par l'autre. D'ailleurs, son apostasie ayant eu pour effet de rendre l'opposition catholique plus violente à Beauvais» et d'y préparer les voies à la Ligue , il est indispensable d'en raconter l'origine et les résultats.
Le 28 mai i535 fut un jour mémorable pour la ville de Beauvais. Cétait un dimanche ; toute la cité, dans ses habits de fête , était sortie de ses murailles pour célébrer le joyeux avènement d'Odet de Châtillon , son nouvel évéque.
Les cloches des nombreuses paroisses sonnaient à toute volée; elles annonçaient que l'évêque,
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quittant l'abbaye de Saint-Lucien , s'acheminait vers Beanvais.
En dehors de la porle de rHôtel-Dien , sire Nicolas Le Lantcrnier, maire en exercice, accompagne de ses pairs et revêtu comme eux de la robe municipale, se tenait en dedans de la barrière recouverte d'un riche tapis. Près d'eux se pressaient les anciens maires et pairs, le lieutenant du capi* taine, les officiers de THôtel-dc- Ville, les chefs de la garde bourgeoise, ainsi que les plus notables habitans.
Sur la couture (i) de l'HôteUHeu on voyait rangées en brillantes files les compagnies privilégiées et de quartiers. Arbalétriers, arquebusiers, gens des corps et métiers, rivalisaient de bon vouloir cit d'ardeur.
Les hallebardes et les capelines de toute cette milice, les heaalmes et les jaques de maille des ofiiciers étincelaient au soleil.
Les remparts étaient couverts d'une multitude curieuse ; des sergens aux couleurs de la ville maintenaient l'ordre à grand'peine , et refoulaient jus-
(I) Aujourcrhui le Franc-Marché.
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que dans les vignes du mont Capron le populaire toujours avide de spectacles et d'acclamations.
Bientôt les lointaines clameurs de la foule an* noncent l'approche de l'ëvêque. Alors le maire , strict observateur des vieux et symboliques usages, ordonne aux sergens de fermer derrière lui la porte de la ville et de faire tomber le pont-levis dans le fossé.
Entoure d'un brillant cortëge, le prélat se montre enGn précédé des officiers de sa pairie , de ses hommes de fiefs et de leurs suppôts, portant en signe d'allégresse de longues lances enflammées (i).
Il prodigue des saluts et des sourires à cette multitude charmée qui ne se lassait pas d'admirer sa riche taille , sa rare beauté rehaussée par la première fleur de la jeunesse; près de lui on voyait resplendir six archevêques et évêques, puis son oncle Montmorency, seigneur de la Rochepot, gouverneur de l'Ile-de-France ; toute la noblesse du Beauvaisis faisait cortège, ainsi que les nombreux clergés de la ville auxquels sVtaient joints
(^) Quelques-unes de ces torches sont conservées dans le Musée archéologique de Beauvais.
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lesabbës et prieurs du diocèse, et tous les moines de la ville et des environs.
La bonne mine du jeune prélat, ses manières affables lui gagnaient tous les cœurs, en même temps que l'éclat de la pourpre romaine et que le prestige du pouvoir et de la faveur exaltaient les esprits. L'enthousiasme était général. Seuls quelques vieux et rigides bourgeois voyaient d'un mauvais œil cette mule richement caparaçonnée qu'Odet de Châtillon maniait plutôt en homme de cour qu'en homme d'église. Ils eussent voulu que, selon Tantique cérémonial, il fût venu de Saint- Lucien les pieds nus comme un apôtre; mais la qualité de cardinal et l'étiquette romaine justiGaient cette dérogation à l'usage, et chacun subissait Teutraînement universel.
Cependant l'évêque était entré dans la barrière. L'avocat de la ville lui avait adressé une harangue latine à laquelle le prélat avait répondu dans la même langue, et le maire , après ces mots sacramentels : Monsieur et Révérendissime^ vous soyez le très-bien venu^ ajouta quelques mots de félicitations qu'il termina ainsi : « Voici Monsieur et » Révérendissime , les clefs de la ville que je vous
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» présente, et suis prêt de vous faire le serment » accoutumé , tous priant de promettre aussi de » conserver cette ville et les habitans d'icclle en » leurs droits , franchises et libertés. » L'évéque alors prit les clés qui lui étaient présentées avec un cordon de soie rouge et verte , et mettant la main sur sa poitrine, dit ces mots : « Je promets » devant Dieu de garder vos droits , privilèges et » libertés , et vous rends les clefs pour en garder » ma ville, mes biens, mes châteaux, tours et » forteresses. ^ A quoi le maire répondit << qu'il » les recevait pour garder la ville soys Tobéissance » du roi comme il Tavait fait ci-devant , et qu'il » faisait le serment dû aux évéques et comtes ; » puis il cria aux sergecs : ouvrez la porte. La porte ouverte et le pont-levis relevé, le maire et tout ce qui l'entourait précédèrent Tévêque et sa brillante escorte qui se dirigèrent vers la porte du Chàtel , où le même cérémonial allait être renouvelé par le Chapitre.
Sous cette porte , un siège recouverl; d'une pièce d'étoffe et placé sur une estrade , attendait le prélat. Aussitôt qu'il y cul pris place , le doyen Berlin de Mornay vint le saluer à la télé du Cha-
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pitre ; larchidiacrc lui fit une harangue ; le prëlat jura de respecter les droits et immunités du Chapitre; et signa son serment sur le livre des Evangiles. De là on se rendit à la cathédrale où l'archevêque du Mans officia. Le Chapitre et la ville offrirent au nouvel ëvéque de riches prësens de bienvenue, et la journée se termina par an banquet dressé dans les salles de Tévéché.
Odct de Châtillon était ne le 1 8 juillet iSiy, le second (i) des quatre fils de Gaspard de Coligny (2), seigneur de Châtillon , maréchal de France , et de Louise de Montmorency. Son përe mourut de ma« ladie en i522, menant une puissante armée au secours de Fontarabie. G était, au dire de Brantôme , un homme de guerre consommé , ayant
(4) Son frère a!nc, page d'honneur de François !«', mouruC fort jeune.
(2) La maison de Coligny tire son nom d'une terre sur les confins de la Bresse appelée anciennement Colonia. A une époque très-reculée^ ses possesseurs avaient battu monnaie. La terre d'Andelot était dans cette famiUa dès le douzième siècle, et la seigneurie de Châtillon-sur-I^ing en Gatinais y était eU" trée par une alliance en ^457. Les Coligny croyaient descendre des anciens comtes de Bourgogne.
(Mamisc, de M. Le Caron de Trou&snres.J
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bonne têle et bon bras. Compagiion d'armes de Bayard, ëmule des Guise, La Trémouille , Chabannes, Montmorency, Bonnivet, il figura dans cette brillante plëïade de guerriers qui illustrèrent le règne de François I". Anne de Mont* morency, son beau-frère , hérita de son bâton de maréchal, et sa veuve, femnie de grand cœur, comprit que la fortune de sa maison, obérée par le service militaire , pouvait être relevée, pour peu que le mérite de ses enfans répondît au crédit de leur famille. Retirée dans l'hôtel de Saint-Âvoie , chez le maréchal son frère, elle se voua tout entière à l'éducation et à l'avenir de ses fils. Sous les yeux d'une mère pieuse et de leur précepteur, le savant Béroult, leur enfance fut religieuse , bien dirigée et pleine d'espérance. Le jeune Odet surtout se distinguait de ses frères par une précoce aptitude aux lettres et aux sciences. Filleul d*Anne de Montmorency, il avait inspiré une tendresse toute paternelle à cet homme remarquablement austère et dur. Les grâces enfantines , les naissantes facultés de son neveu avaient touché le cœur du vieux guerrier : chaque semaine il voulait qu'on le lui amenât; il se faisait rendre un compte exact de ses études, de ses progrès et de son caractère.
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La maréchale de Châtîllon avait de bonne heure destiné Odet à FEglise. Sa douceur et sa capacité lui parurent peut-être des signes suffisans de vocation , ou plutôt son ambition maternelle ne sut pas résister à Tappât des riches bénéfices que la faveur toute puissante d'Anne de Montmorency devait faire tomber dans sa maison. Ce qui rend plausible cette dernière conjecture, c*est que Montmorency, tout premier baron chrétien qu'il se qualifiât, avait hautement déclaré qu'aucun de ses fils ne serait d'église. Etait-ce bizarrerie , préoccupation de lignage , ou pressentiment des orages religieux qui devaient éclater ? on l'ignore ; car il était plus homme à faire prévaloir ses volontés qu'à les expliquer.
Dès l'âge de treize ans , Odet fut pourvu d'un canonicat de la Sainte-Chapelle. Son oncle lui procura successivement deux prieurés , et la maréchale de Châtillon, dame d'honneur de la reine, lui obtint l'abbaye de Sainte -Eu verte d'Orléans. 11 n'avait pas quinze ans , et toutes ces grâces n'étaient que le prélude d'une magnifique fortune ecclésiastique et d'une faveur qui, pendant plus de quarante ans , ne devait pas se démentir.