‹ La Ligue à Beauvais: précédé d'une introduction: [1535-1585]Chapitre 5 sur 23 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

Envoyé par le roi au conclave qui allait s'ouvrir, il passa plus d'une année à Rome pour y veiller aux intérêts de la France. On n'a point de détails sur ce qu'il fit à la cour pontificale ; on sait seulement qu'il y avait une grande et ruineuse existence. Ghâtillon vit de près cette Italie toute pleine encore des Médicis. Il connut cette vie de Rome déjà si bien mêlée de profane et de santissimo ( i); il retrouva au Vatican les traditions de ces voluptueux cardinaux de Léon X, tous uniquement épris de la forme , adorant le beau et le recherchant aussi bien dans l'antiquité ardemment explorée, que dans les renaissantes merveilles des arts ; tous n'ayant de culte que celui de la sensation. Le style de saint Paul , celle phrase qui sent F étranger, blesse le cicéronisme délicat du savant cardinal Bembo , et il dit à qui veut l'entendre sts étranges dégoûts. Rabelais , pensionnaire à Rome du cardinal du Bellay, y prépare sur File sonnante et les Papegauts, ses railleries à peine voilées qu'il devait dédier au cardinal de Ghâtillon.

Un pareil spectacle était bien fait pour ébranler

{\) Expression de M"* de Sévigné.

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une foi solide : on peut supposer Timpression qu'il fit sur un prélat de l'âge et du caractère de notre cardinal. De tous ces désordres, il est à croire qu'il ne tira pas la conclusion chrétienne du Juif de Boccace(i), et qu'au souvenir des papes qu'il avait hantés , il était plutôt disposé à s'écrier avec Rabelais : « Oui déà! Messieurs, j'en ai vu » trois , et à la vue desquels je n'ai guère pro- » fité. »

Gomme il n'y avait pas plus à gagner pour sa fortune que pour son édification à la cour du pape, Châtillon , après l'exaltation de Jules III , revint en France où, en récompense de ses services, HenrilUui accorda le privilège de nommer h tous les bénéfices qui vaqueraient en régale dans son diocèse.

Chaque chose a son apogée. Les années qui

(4) Boccace raconte qu'un riche Juif de Florence prêt a emlN*asser le christianisme, voulait, avant d'abjurer, voir de ses yeux Rome et la papauté. Ses amis tremblaient que le spectacle de cette cour si corrompue ne changeât sa résolution. Il en fut tout autrement : le Juif revint à Florence plus décidé que jamais a se faire chrétien et persuadé, d'après ce qu'il venait de voir, qu'une religion qui résiste à de telles causes de ruine ne pouvait être que divine.

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suivirent ce retour Tirent successivement s'élever la fortune du cardinal et des siens. Le roi fait entrer le jeune prélat dans son conseil ; de nouveaux bénéfices viennent grossir son revenu, et les distinctions les plus flatteuses l'honorent au sacre de. Henri II. Son frère Coligny avait succédé dans le gouvernement de Paris et de Tlle-de -France à son oncle Montmorency de laRochepot ; d'Andelot y son autre frère , richement allié, était colonel général de l'infanterie; le prince de Condé venait d'épOttser sa nièce utérine, mademoiselle de Roye ; le connétable avait fait ériger sa baronnie de Montmorency en duché, pour que sa dignité égalât celle des Guise.

Le revenu du prélat, énorme pour le temps, montait à soixante mille livres de rentes , et Thôtel de Beauvais était à Paris (i) le centre de la cour et de la ville. C'est à cette époque que Rabelais lui dédie le quatrième livre de son Pantagruel (2), que le

(i) Il était situé rue des Miaimes^ non loin du palais des Tournelles , au Marais.

(2) Le quatrième livre de Pantagruel est dédié à Monseigneur le cardinal de Châtillon. Rabelais est le premier qui ait donnée a un ecclésiastique, ce titre alors inusité , et qu'il avait rapporté d'Italie.

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poète Ronsard l'appelle son Mécène, et que la muse latine de l'Hôpital chante ses tertus.

Et cependant cette haute fortune ne corrompt pas son cœur. Loin d'imiter Montmorency et les Guise, ces vrais courtisans , qui fuient dans Catherine l'épouse délaissée, lui, au contraire, Tentoure de respects : et lorsqu'au château de Joinyille, attaquée d'une fièvre pourprée, la reine se voit abandonnée de tons ses officiers , Châtillon seul reste près d'elle et parvient à la sauver. Plus tard ce dévouement sera récompensé et retiendra longtemps le cardinal sur le bord de l'abîme.

Vers cette époque, le roi vînt avec toute sa cour visiter le cardinal de Châtillon dans son château de Bresles. Henri H , à cette occasion , fit à Beauvais une entrée solennelle , dont les archives de la ville nous ont conservé les plus mi* nulieuxdétails. Il fautlesreproduire, moins pour satisfaire une curiosité puérile que pour donner une idée de la richesse et de la force publique à Beauvais^ dans un temps qui était loin d'être paisible (i),

(^) Un mois aTavance, rHôtel-de-Ville, prévenu de la royale visite, s'élait mis en mesure de la recevoir dignement. Les registres avaient ctc feuilletés pour y retrouver les précédens du

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L'énumération des préparatifs faits par la ville, des dépenses publiques et privées, des manifestations de toutes sortes qui eurent lieu à celle

cérémouial usité en pareil cas. Mandemeat avait été donné a messieurs les élus de faire réparer les chemins de l'élection par . lesquels devait passer le roi ; quant a la banlieue de Beauvais, les marguilliers de Marissel , Bracheux et Saint-Oien (aujourd'hui Therdonne) avaient ordre de mettre les routes en bon état.

Cependant le Conseil de ville passait des marchés^ dressait des devis , faisait des commandes de vin et de bougies rouges pour les présens de bienvenue.

Le 2^ novembre -1355, les sergens de la ville annonçaient à son de trompe, dans tous les carrefours, que Feutrée solennelle du roi aurait lieu le lendemain. On nettoyait les remparts et les rues où les trous abondaient ; on besognait à la réfection d% pont Saint-Laurent, Chaque corporation élisait son capitaine et choisissait ses couleurs distinctives. Tous les armuriers fourbissaient a la hâte des casques et des corselets de fer. On ne voyait que gens occupés a dresser des théâtres ou échafauds , à racouster les étaux des boutiques. Le sieur Binet , lieutenant particulier du comté, comme inventeur et homme d'un bon esprit , avait été requis de composer anciens dictons , devises d*antiquité et carmes de circonstance.

MM. de Catheu , de Regnonval et le prévôt de Beauvais , avaient choisi , près de Marissel, le lieu de la station du roi où devaient être faites la présentation des clés et la harangue. Ici se place un grave et caractéristique débat. Le roi entrera-t-il par la porte de Breslesou par la porte de THôtel-Dieu? La ville inclinait pour ce dernier parti , sur ce motif très-plausible que

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occasion serait infinie ; disons seulement qa'en même temps que ces dëmonstrations tëmoignaient d'un sentiment monarchique très prononcé , elles

la route de Bresles était impraticable et tellement effondrée , qu'elle ne pourrait être réparée pour 2^000 livres. De son côté, le sieur de Mariveaux , lieutenant du connétable^ remontrait qXi'ii n'était pas séant de faire passer le roi devant la porte d'une ville sans l'y faire entrer.

Henri II trancha la difficulté en arrivant de Brèves à travers plaine et en chassant.

Le "22 novembre , k midi , sous les ordres des sieurs de Porcheux et de Hez, toutes les compagnies des quartiers, au nombre de -1,200 communiers, tambour battant et bannières déployées » sortaient de la ville et se rangeaient en bataille sur la route du roi. La compagnie privilégiée de l'infanterie les suivait en bon ordre , laquelle faisait beau voir. Venaient ensuite les arquebusiers et les arbalétriers, le morion en tête et revêtus de Jacques de maille. Mais, entre toutes les autres, une troupe leste et brillante attirait surtout l'attention , c'était celle du capitaine Jean Boicervoise : il guidait cinquante jeunes bourgeois de la ville, en casaques de velours, montés sur chevatuv d'Espagne qu'ils faisaient pennader et bondir tellement, qu'on prenait grand plaisir à les voir voltiger. Enfln s'avan- ^Meniy dans le riche et majestueux costume de l'époque, MM. les maire, pairs, conseillers, offlciersde la ville et notables bourgeois montés sur beaux chevaux , housses de drap noir.

Aussi quand le roi, amené par les guides de la ville, se trouva en face de cette petite armée , en tint-il grand compte , disant qu'il n'eût point pensé trouver à Beauvais gendarmes en si bel équipage , et qu'ils étaient gens pour faire tête à

Mvj liNTRODUCTlON.

se conciliaient toutefois parfaitement avec l'esprit de liberté communale qui animait cette bourgeoisie du seizième siècle. Ainsi , à côte des croissans de Diane de Poitiers, prodigués à profusion sur le passage du roi et de la reine, se lisait plus d une légende empreinte du plus fier patriotisme , et qui semblait protester contre cet acte d'adulation (i).

t ennemi , gracieuseté qui paya les Beauvaisins de toutes leurs peines , et les empêcha de sentir la neige qui commençait à tomber.

Le maire, sire François d'Auvergne, fit au roi la révérence et la présentation des clés. M^ Tristan , avocat de la ville , débita sa harangue avec tant d'éloquence , que le roi , charmé de son beau dire, octroya de suite a la ville le droit de francmarché qu'elle réclamait , et donna en outre k Tristaù la finance du premier office de notaire qui vaquerait à Beauvais. (Délibérations de l'Hôtel-de- Ville. ^5S5.^

(4) Sur le théâtre élevé rue Saint-Martin, la France, sous les traits d'une femme en blanc , placée sur des trophées, présentait au roi cette remarquable légende : Egomet mihi ipsa impero, eadem mihi obedio, egomet mihi fero quod usu est ?

Je me commande, je m* obéis, je pourvois à tous mes besoins.

Sous l'effigie du roi on lisait :

Imperio didici cum libertate volentem

Hune populum regere , et Franco dominarier orbi.

J'ai su {aire accepter mes lois à un peuple libre, et montrer comment il fallait régner sur la terre des Francs.

Enfin , ce qui est bien caractéristique de cette époque éru-

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Après avoir ilé salué par le maire et harangue par Tavocat de la ville, le roi et le cortège royal entrèrent dans la cité au son des cloches et au bruit du canon (i). Les remparts , les toits des maisons, et jusqu'aux arbres , étaient couverts d'une immense miUtitude avide de contempler dans sa pompe guerrière et voluptueuse cette royauté des Valois et des Médicis.

A la suite du roi, de la reine et du dauphin, placés chacun sous un dais porté par quatre notables, venaient dans des litières madame Marguerite, soeur du roi , et Tîndispensable duchesse de Valentinois escortée des cardinaux de Guise et de Cbâtillon. A l'entour se pressait une foule de seigneurs, parmi lesquels chacun se montrait le grand

dite, on voyait plusieurs inscriptions grecques., entr'autres eelle-ci, sous le portrait du roi :

£IKnN»AB-BASIA£T8-£STIlfB-lirTX08-ejSOI.

Le roi de Dieu est l'image animée.

(Délibérations de l'Hôtel-de- Ville. 4555.;

(•I) Les trompettes du roi , avec leurs casaques d'argent, précédaient quatre bandes d'archers de sa garde tout bardés de fer, sous les ordres de Jean de Bulles, armé de pied en cap.

Derrière le dais royal marchait la garde bleue des archers de rhôtel , puis venait la foule empanachée des écuyers, pages , fourriers et gens des maisons royales et seigneuriales. (Idem,)

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duc de Guise, dont la haute mine rappelait aux vieillards la royale prestance du feu roi François : on criait Noël au Connétable, lami et le patron de la ville, à laquelle ^ dans l'occasion ^ il açait toujours fait plaisir. Près d'Anne de Montmo* rency brillait , dans tout l'éclat de Tâgc et de la faveur, son neveu, l'amiral de Coligny, portant haut une tête réservée à de grands destins et au gibet de Montfaucon.

Le roi traversa la ville pour se rendre au palais épiscopal , et prenait plaisir^ ledit seigneur^ à re* garderies effigies^ statues, portraicts et dictons qui ornaient chaque rue. C'était à chaque pas , théâtres , arcades de feuillage , beaux échafauds tout couçerts de verdure açec escussons ^ emblèmes^ candélabres et autres triomphes (i).

(\) Outre les arcs dç triomphe dans les rues jonchées de verdure et richement tapissées, quatre théâtres se succédaient à la porte de THôtel-Dieu, au carrefour de la rue Saint-Martin^ devant Saint-Sauveur et a la porte du Châtel. Des joueurs d'instrumens accompagnaient les moïneurs du PonuPinard représentant leurs mystères. La description d'un de ces théâtres dispensera de celle des autres :

Le premier théâtre était posé à la porte de l^Hôtel-Dieu r en haut du côté senestre étoit la représentation de Belgivs, ancien roi des Gaules j fondateur de la ville, en habit royal

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De toutes ces pompes sortit un résultat sérieux. En même temps que cette royale visite témoignait de la haute faveur dont jouissait le cardinal, le marché franc , octroyé par Henri II, fut une source de fortune pour une ville qui n'avait aucun revenu. Cependant Châtillon et ses frères allaient voir

à l'antique tenant un sceptre en la main dextre, et de la main senestre un coin du portrait de la ville, et au-dessoui de se$ pieds étoit écrit :

Jadis de moi en la viUe fondée Heureuse soit, roi Henri , ton entrée.

Et de l'autre côté dudit théâtre à la main dextre étoit posé le portrait de Corréus, jadis capitaine de Beauvais du temps de Jules César, et au-dessous de ses pieds étoit écrit :

Beauvais a pu surmonter par mes mains Les plus rudes assauix des furieux Romains.

Entre les deux portraits était pourtraite la ville de Beauvais ainsi qu'elle est bâtie, et au-dessous étoient écrits ces mots en un tableau :

Mil trois cens ans soixante et dix en somme

Puis le déluge et avant que fut l'homme

Régénéré par grâce déifique,

Mil et cinq cent quatre-vingt demi-an ,

Belgius roi quatorzième ancian

Fonda Beauvais dont vient Gaule Belgique.

Àu-dessous,étaient les armes de la ville et sa devise : Palus ut hîc fixus constans et fixa manebo.

(Délibérations de l'Hôtel-de- Ville. ^555.;

Ces naïves effigies ont été conservées et se voient encore sur les tapisseries qui ornent des chapelles de la cathédrale^

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