Chapitre IV Un article de "La Presse
TANDIS que la nouvelle Ligue s'avançait par ces chemins tortueux et remplis de mystère, nous eûmes l'occasion d'écrire à son sujet une lettre ouverte à M. le Rédacteur en chef de la Presse. Ce monsieur nous fit l'honneur d'une réponse en premier-Montréal, dans le numéro du 5 février 1903. Nous sommes heureux de la reproduire ici, car elle reflétait — et reflète encore — l'opinion de tout ce qu'il v a de catholiques éclairés dans la province de Québec.
Nous publions ci-après une lettre de M. Henri Bernard sur la question et les ligues de l'enseignement en France et dans la province de Québec.
Le doute qu'il émet sur les services de la ligue française de l'enseignement sont partagés, ici et dans l'ancienne mèrepatrie, par la généralité des esprits bien pensants.
' En France, l'objet de la Ligue est manifeste et il est poursuivi ouvertement avec un plan d'ensemble et une persévérance d'action qui serait mieux employés, s'ils l'étaient à introduire la bonne et saine éducation partout, dans les coins les plus reculés, les moins accessibles et les plus dénués de ce pays, plutôt qu'à déchristianiser les enfants de l'école dans les centres aisés où l'instruction est déjà suffisamment répandue.
Nous ne voudrions pas faire l'injure de comparer, dans ses^ moyens d'action et dans les aspirations qu'elle caresse, la ligue de l'enseignement franco-canadienne à la ligue athée et maçonnique de la France. Notre jeune pays ne tolérerait pas plus l'œuvre de la ligue canadienne, sous quelque beau nom qu'elle se cachât, qu'il n'a fait du défunt Institut canadien ; mais, nous le dirons franchement, nous n'attendons aucun résultat sérieux de cette tentative. Elle amoindrira plutôt l'efficacité de notre système scolaire qu'elle ne l'activera. Elle sera un engin de démolition, au lieu d'être un instrumentauxiliaire dans l'amélioration de nos modes d'enseignement de nos divers rouages officiels.
Son institution même n'est-elle pas un acte de blâme et de censure dirigés contre l'orientation imprimée par notre Conseil de l'Instruction publique à l'éducation générale de notre pays ?
Ce corps composé d'abord de nos évêques.par état si essentiellement éducateurs, et d'un nombre égal de laïques éclairés, a-t-il trouvé, jusqu'à présent, une assistance appréciable chez les fondateurs de la Ligue de l'Enseignement? N'est-ce pas, au contraire, une note dissonante et criarde qui s'est élevée d'une petite chapelle où l'on chante d'étranges antiennes à la gloire de la laïcisation française sous prétexte de célébrer des progrès que démentent tous les chiffres officiels ?
L'œuvre de l'ensîeignement public chez nous, de son progrès et de sa diffusion, là même oti règne la misère, est difficile, longue, demande des patiences angéliques, des concours universels parmi le peuple, oui des concours profonds, sincères, efficaces parmi les contribuables, qu'il nous est impossible de constater encore à l'heure présente.
Nous avons accompli tous les progrès qu'il était possible d'atteindre, étant donné nos ressources publiques et l'état
d'esprit de nos populations peu portées à s'imposer, (à se TAXER,) même pour un objet d'essentielle importance comme l'instruction.
C'est de la propagande populaire par les journaux surtout, mais aussi par nos hommes publics, partoutesnosclasses dirigeantes, qu'il nous faut, pour apprendre aux contribuables, petits et grands, que toutes les réformes désirables se conquièrent et se maintiennent au prix de sacrifices constants. Or cette éducation du peuple a été ralentie par bon nombre d'obstacles venus des sphères même de la politique où l'on aime tant aujourd'hui à invoquer le progrès et à accuser nos institutions de partis pris et d'aveuglements qui ne viennent que du culte exagéré de l'intérêt politique.
Le Conseil de l'Instruction publique, au lieu d'être en butte à des attaques plus ou moins détournées, mais cruellement perfides, devrait se voir secondées par toutes les classes dirigeantes, qui ont toujours eu, quoi qu'on en dise, voix au chapitre de ses déUbérations. (1)
Ce ne semble pas là le but que poursuit notre Ligue de l'Enseignement.
Encore une fois, nous n'augurons rien de bon de cette nouvelle création, qui semble plutôt destinée à des glorifications désespérées probablement, vaines et stériles dans tous les cas, s'il s'agit d'une impulsion véritable à la cause de l'enseignement dans les localités absolument incapables de le procurer à nos enfants.
Nous laissons maintenant parler M. Bernard qui voudra bien croire qne nous sommes de son avis concernant « l'influence considérable» qu'exercera notre Ligue sur l'instruction.
(1 . Ici La Presse manque d'exactitude, croyons-nous: car, depuis plusieurs années, ce qui se passe aux assemblées du Conseil de l'Instruction publique reste, on ne sait trop pourquoi, inconnu du public, qui a pourtant le plus grand intérêt à savoir ce qui s'y passe.
Si cette Ligue dure, l'on constatera dans cinq, dans dix ans, qu'elle aura pu laïciser notre enseignement dans les villes et former des générations d'enfants enclins à croire que la religion n'est pas la base de toute éducation chrétienne et patriotique ; mais elle n'aura en rien contribué à l'élévation du pourcentage des écoles construites et des enfants qui les fréquentent :
Notre-Dame-des-Neiges, ouest, 29 janvier 1903.
Lettre ouverte à M. le Rédacteur en chef de la Presse, Montréal.
M. le Rédacteur, Dans le numéro de la Presse d'hier, vous avez publié sous le titre de : Lacune dans renseignement français un article qui a dû intéresser tous ceux qui s'occupent de la question d'enseignement.
Pour moi, j'ai lu et relu avec le plus vif intérêt cette étude malheureusement trop courte et par le fait incomplète. Tandis que j'étais tout absorbé par cette lecture, quelques paroles prononcées le 9 octobre 1902, à la salle Poiré, par M. le Rédacteur en chef de la Patrie, devant les membres de la Ligue de l'Enseignement, me sont revenues à la pensée.
M. Langlois, disait le compte rendu du Journal, a fait remarquer qu'il y avait, en France, une Ligue de l'Enseignement, dont les membres fort nombreux exercent une influence considérable sur l'instruction.
M. Langlois s'étant contenté de dire que cette influence était considérable, pourriez-vous, M. le Rédacteur, nous dire comment et en quoi cette Ligue a exercé encore une si grande influence? Serait-ce au point de vue scientique ? Serait-ce au point de vue moral ? Serait-ce encore en ce qui concerne la gratuité ?
Si cette Ligue a exercé utie réelle et bienfaisante influence, comment se tait-il que le s vstème d'instruction primaire de France soit plus défectueux que celui de la province de Québec?
Comment se fait-il qu'après avoir fabriqué plus de douze lois et avoir dépensé des milliards ponr l'enseignement primaire, la France ne possède que la moitié du nombre des écoles qu'elle devrait posséder, pour être sur le même pied que la province de Québec?
En effet, pour 38 millions d'habitants, il n'y avait en France, en 1887, que 81,130 écoles, dont 61,318 laïques et 18,812 congréganistes, c'est-à-dire une moyenne d'une école par 4-68 habitants. Pour être aussi bien dotée que la province de Québec, qui possède 5,985 écoles primaires, une école par 250 habitants, la France devrait en avoir 14-9,625. (1)
On compte encore dans l'armée de 129 à 150 soldats illettrés, par régiment. Où est donc l'influence de cette Ligue et de ses membres fort nombreux assurément, puisqu'ils sont au nombre de (1,500,000) un million cinq cent mille.
En répondant à cette question, M. le Rédacteur, vous m'obligerez beaucoup, et votre réponse sera bien reçue d'un grand nombre de vos lecteurs.
Veuillez me croire. Monsieur, votre tout dévoué,
Henri Bernard.
(1) Vuibert : Annuaire de la Jeunesse.
L'Union, de St-Hyacinthe a objecté que, vu la densité de la population en France, ce raisonnement n'est pas du tout probant.
Si le mystérieux rédacteur de cette feuille avait bien voulu prendre la peine de lire la brochure, il aurait vu que, d'après M. Bonzon, un fervent ligueur, plus de 50,000 enfants, à Paris seulement, ne peuvent fréquenter l'école. ( J. Bonzon : Le Crime et l'Ecole, p. 59)
Comment se fait-il encore que de 1SS5 à 1895, la population scolaire aiT diminué de 320,379 enfants ? ■■ Enquête gouvernementale, p. 26.)